Naissance de Dolet.--Ses premières années.--Son éducation.
Le plus énergique représentant de la renaissance intellectuelle en
France, au seizième siècle, ESTIENNE DOLET, l’imprimeur, l’humaniste,
le cicéronien, naquit à Orléans en 1509, et peut-être le 3 août,
suivant une hypothèse que je vais hasarder tout à l’heure. Par une
étonnante coïncidence, nous le verrons mourir à Paris le même jour,
trente-sept ans plus tard, sur la place Maubert.
Il n’existe aucun doute sur l’année précise de sa naissance: lui-même
a pris soin de nous en instruire, dans une lettre-préface, datée du
22 avril 1536, qu’il adresse au célèbre helléniste Budé (_Stephanus
Doletus Gulielmo Budæo salutem_), en tête du premier volume de ses
_Commentaires sur la langue latine_. Dolet nous apprend, dès la
première ligne, qu’il avait alors VINGT-SEPT ANS (_ad septimum et
vigesimum annum ætate jam provecta mea_); et, plus loin, nous lisons
qu’il en avait SEIZE, lorsque François Ier tomba au pouvoir des
impériaux, à la bataille de Pavie, le 24 février 1525.
Quant au jour authentique où le héros de la pensée, en surgissant à
l’existence, entra par cela même dans la douleur et la lutte, nul
biographe, que je sache encore, n’a pris soin de relever une date si
considérable. J’ai voulu, naturellement, combler cette lacune dans
l’histoire d’une vie où tout intéresse, et, faute de mieux, voici ce
que j’ai trouvé:
Le Laboureur, qui, dans ses _Additions aux Mémoires de Castelnau_[5],
nous a conservé plusieurs poésies de l’époque relatives au supplice
de Dolet, cite, entre autres, une pièce de vers latins de Théodore de
Bèze, au bas de laquelle se lit la phrase suivante, probablement du
même auteur: _Stephanus Doletus, Aurelius, Gallus, die sancto Stephano
sacro, et_ NATUS _et Vulcano devotus, in Malbertina area, Lutetiæ, 3
augusti 1546_. «Estienne Dolet, d’Orléans, _né le jour de la fête de
saint Estienne_, livré au feu le même jour, à Paris, en place Maubert,
le 3 août 1546.»
[5] Paris, 1659, in-fol., t. I, p. 356.
Ce témoignage formel d’un ami et d’un contemporain m’a paru suffisant
pour déterminer, ainsi que je l’ai fait, et sans préjudice des
renseignements ultérieurs qui pourront m’échoir, le jour sacré pour
toute âme libre, pour tout zélateur du progrès et de la science,
où notre Dolet fit son apparition dans la vie, et, plus tard, son
apparition devant Dieu.
C’est lui-même, comme nous l’avons vu précédemment, qui nous fixe
l’année de sa naissance, et par un soin pieux dont nous devons le
remercier, c’est encore lui qui nous apprend le nom de sa ville natale.
Dans une épître au cardinal de Tournon, qui se trouve au livre II, p.
61 de ses _Carmina_, publiés en 1538, et sortis de ses belles presses,
voici comment il s’exprime:
.................... Confestim allabimur alveo
Longe excurrentis Ligeris, quo vectus ad urbem,
Urbem illustrem olim, _Genabum_, incunabula vitæ
Prima meæ agnosco, patriasque deosculor aras.
«Incontinent, nous nous livrons au vaste courant de la Loire, qui
m’entraîne vers une ville, une ville autrefois célèbre, _Orléans_.
Berceau de mon enfance, je te reconnais et je couvre de baisers les
autels de la patrie.»
Sa famille[6], honnête mais pauvre, comme presque toute la bourgeoisie
de cette époque, ne put guère lui léguer d’autre patrimoine qu’un nom
sans tache, un nom plébéien; et le silence obstiné qu’il garde sur ses
parents ferait même croire, ou qu’il les perdit de bonne heure, ou qu’à
un certain âge il en fut complètement abandonné. Voilà pourquoi, sans
doute, nous le verrons achever presque toutes ses études aux frais de
quelques hauts et puissants protecteurs, ou plutôt, s’il faut le dire,
aux dépens de leur auguste charité.
[6] «J’ignore, dit en note Née de la Rochelle, p.
2 de sa _Vie de Dolet_, quel degré de parenté il y
avoit entre notre imprimeur et _Matthieu Dolet_, clerc
ou plutôt commis du greffe criminel du parlement de
Paris. Suivant le continuateur de Nicole Gilles, t. II
de ses _Annales_, feuillet 128 _verso_ (Paris, Oudin
Petit, 1551, in-fol.), ce _Matthieu Dolet_ avoit lu
devant le peuple les lettres de grâce accordées par
François Ier à Jean de Poitiers, chevalier, seigneur
de Saint-Vallier, qui avoit été condamné à avoir la
tête tranchée, le 17 février 1523, vieux style. Le 16
août 1603, un _Léon Dolet_, avocat, fut élu échevin de
Paris. Voyez les _Antiquités de Paris_, par Malingre,
1640, in-fol., p. 690. Un _Jacques Dolet_, aussi
avocat, posséda la même dignité, le 16 août 1623.
_Ibid._, p. 692.»
Plus d’une fois, assurément, sa position demi-servile auprès de ces
hautains Mécènes lui fit répéter la sombre exclamation de l’exilé
florentin:
............ Come sa di sale
Lo pane altrui; e com’ è duro calle
Lo scender, e’l salir per l’altrui scale[7]!
[7] Dante, _Paradiso_, XVII, v. 58-60.
«Qu’il est amer, le pain de l’étranger; et qu’il est dur à gravir et
à descendre, l’escalier d’autrui!»
Une âme aussi fière, aussi réluctante à toute espèce de joug, devait,
j’imagine, se plier difficilement à l’obséquieuse humblesse, à la basse
reptilité que les patriciens de tous les temps semblent exiger, à
titre de reconnaissance, des pauvres diables de la plèbe que leur main
puissante a bien voulu tirer du néant social. Mais il y avait, dans
le noble cœur de notre Estienne, une passion plus forte encore que la
soif de l’indépendance personnelle: c’était l’amour de la science.
Aussi, pendant les plus belles années de sa jeunesse, se résigna-t-il à
l’acquérir à tout prix, cette science tant aimée... en d’autres termes,
à l’arracher comme on arrache une aumône!
Quant au mutisme absolu de Dolet à l’endroit de sa famille, il a été
largement suppléé par d’officieux généalogistes, qui ont imaginé pour
notre héros une naissance des plus originales. A les entendre, il était
fils naturel de François Ier. Bayle, qui mentionne ce petit conte de
fées, en refusant d’y croire, bien entendu (Maittaire et le Duchat ont
eu le bon sens de suivre cet exemple), Bayle, dis-je, cite en marge à
ce propos le _Patiniana_, p. 22, édition de Paris. Les lecteurs curieux
de semblables anecdotes, pourront encore trouver cette fable dans les
_Mémoires historiques, politiques et littéraires_, d’Amelot de la
Houssaye, t. II, p. 233. Au surplus, pour leur éviter la peine de la
chercher jusque-là, voici les propres paroles de cet écrivain:
«On disoit en ce temps-là (et je connois des gens qui le disent
encore) qu’il étoit fils naturel du roi François Ier et d’une
Orléanoise nommée _Cureau_; et qu’il ne fut point reconnu, à cause du
commerce que l’on dit au roi que cette demoiselle avoit eu avec un
seigneur de la cour.»
Tout cela est charmant d’imagination, et ce serait une bonne fortune
pour un romancier; mais ce n’est fondé, par malheur pour le biographe,
sur aucune vraisemblance historique. D’abord, l’écrivain que je viens
de citer suppose que François Ier était déjà roi lorsque Dolet naquit;
première erreur, car Dolet naquit en 1509 et François Ier ne monta
sur le trône qu’en 1515. Ensuite, l’auguste Valois, né en 1494, comme
chacun sait, n’aurait eu, dans l’hypothèse qui nous occupe, que _quinze
ans_ lors de la naissance de Dolet, ce qui constitue une paternité bien
précoce... même pour un prince. L’histoire s’est déjà montrée assez
libérale envers François Ier, quand elle a cru devoir le gratifier du
surnom de _Père des lettres_: il est inutile d’en faire encore le père
des littérateurs.
Quoi qu’il en soit, après avoir puisé dans sa ville natale, jusqu’à
l’âge de douze ans, les éléments d’une robuste éducation du seizième
siècle, le jeune Orléanais vint à Paris[8], centre intellectuel, foyer
de la pensée française, alors comme à présent.
[8] Genabi duodecim annos liberaliter educatum exepit
Parisiorum Lutetia, ubi primarum litterarum rudimenta
posui.
«Au sortir d’Orléans, où j’avais reçu jusqu’à
ma douzième année une éducation libérale, Paris
m’accueillit dans son sein, et c’est là que je
commençai mon initiation littéraire.»
(_Orat. sec. in Thol._, p. 105.)
Et ailleurs (_Comment._, t. I, col. 938):
Genabum, præclarum Galliæ oppidum, in quo et natus, et
ad duodecimum annum adolescens educatus sum, Ligerim
fluvium tangit.
«Orléans, célèbre ville de France, dans laquelle j’ai
reçu le jour, et dans laquelle, enfant, j’ai poussé mon
éducation jusqu’à ma douzième année, est baignée par
les eaux de la Loire.»
C’était en l’an de grâce 1521. Tout d’abord l’enfant s’enthousiasma
de Cicéron[9]; et ce docte fanatisme ne fit que s’accroître, plus
tard, avec les progrès du laborieux étudiant. Bientôt, en effet,
l’admiration fit place à l’amour, à un véritable amour... Dolet fut
avare et jaloux; il eut tout l’égoïsme de la possession. Marcus Tullius
devint son bien, son trésor, sa maîtresse; il l’enferma tout entier
dans sa mémoire, il le réchauffa chaque jour dans son cœur. Grande et
sainte passion que nous ne pouvons plus comprendre, nous autres beaux
fils, enfants d’un siècle frivole, descendants bâtards de ces sublimes
ouvriers de la science, dont toutes les journées de travail comptaient
quatorze heures, et qui souvent, au bout de leur tâche, ne recevaient
d’autre salaire que la persécution et la mort! Nous avons oublié,
pour longtemps peut-être, que le bien dire a pour corollaires le bien
penser, le bien vivre, le bien mourir!
[9] Tum artibus omnibus quibus ætas puerilis ad
humanitatem informari solet, operam diligenter dedi,
politioribusque disciplinis memetipsum quinquennio
excolui, Ciceronis lectioni interim semper deditus.
«Ensuite, j’appliquai mon zèle à tous les exercices
qui développent la pensée du jeune âge; pendant cinq
ans, je cultivai mon intelligence par l’étude, et je
m’adonnai dès lors assidûment à la lecture de Cicéron.»
(_Orat. sec. in Thol._, p. 105.)
En 1525, assidu disciple, notre Estienne suivait à Paris le cours
d’éloquence latine de Nicolas Bérauld[10] et bientôt après, en 1526, il
prenait son essor vers l’Italie, vers la terre sainte où se dirigent,
dans un éternel pèlerinage, les poëtes et les savants, les artistes et
les penseurs.
[10] Nicolaus Beraldus, quo præceptore, annos natus
sedecim, rhetorica Lutetiæ didici.
«Nicolas Bérauld, sous la direction duquel, à l’âge de
seize ans, j’ai appris la rhétorique à Paris.»
(_Comment. sur la langue lat._, t. I, col. 1157.)
Nicolas Bérauld naquit à Orléans en 1473, et mourut
en 1550. Comme on le voit, le maître survécut à
l’élève. Bérauld fut aussi précepteur du cardinal Odet
de Coligny, de l’amiral son frère, et de Châtillon.
Erasme, dans plusieurs endroits de ses ouvrages,
reconnaît, par de chaleureux éloges, l’hospitalité
courtoise avec laquelle il fut accueilli de Bérauld,
lorsqu’il passa en 1500 par Orléans, pour se rendre en
Italie.
Qu’allait-il faire, dans ce pays classique du beau? Dolet, sans doute,
n’était point étranger aux divines jouissances de l’art; et ce qui
le prouve, c’est son goût pour la musique, dont je parlerai dans
l’occasion[11]. Mais les chefs-d’œuvre plastiques des grands maîtres,
bronzes, marbres ou toiles, n’étaient pas, il faut en convenir, ce qui
l’attirait avec le plus de force. Non moins altéré que le cerf des
psaumes, qui s’élance haletant vers l’eau fraîche des fontaines:
Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, etc.[12],
l’avide étudiant courait vers l’Italie, comme à la source de l’antique
savoir. Pour Dolet, avant d’être la patrie de Raphaël, l’Italie était
la terre natale de Cicéron.
[11] V. plus loin, ch. IV.
[12] Psalm. XLI, v. 1.
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