IV

Le 31 août était l'anniversaire de la naissance de Théophile Gautier;

et, pour fêter ce jour, nous organisions chaque année, en grand

mystère, quelque réjouissance: récitation de compliments, naïves

pantomimes, feux d'artifice et flammes de Bengale, qui donnaient

au jardin une féerique et fugitive splendeur. Une fois, cependant,

vers les approches de sa fête, le père nous déclara, qu'à ce propos,

il avait une idée extrêmement ingénieuse, dont il voulait nous

faire part. Les prétendues surprises, qui ne le surprenaient guère,

les répétitions, faites en cachette, qu'il avait l'air de ne pas

soupçonner, et pendant lesquelles on le laissait tout seul, n'étaient

pas très gaies pour lui. Il savait bien que les préliminaires d'une

fête en sont le plus souvent la partie la plus divertissante. Il

n'était pas juste que lui, le fêté justement, en fût exclu. Il

proposait donc d'organiser avec nous les réjouissances et même d'y

prendre une part active.

--Je me fêterai moi-même, dit-il. Que penseriez-vous d'une pièce, dont

je suis l'auteur, et dans laquelle je jouerais?...

Comme on le pense bien, cette motion fut accueillie avec enthousiasme.

Il fut donc décidé que nous représenterions _Pierrot posthume_,

puis--les débutants ne doutant de rien,--dans la même soirée, _le

Tricorne enchanté._

Il n'y avait pas de temps à perdre. _Pierrot posthume_ fut tout de

suite mis à l'étude, et l'on distribua les rôles ainsi:

_Le Docteur_. . . THÉOPHILE GAUTIER.

_Pierrot_ . . . . THÉOPHILE GAUTIER FILS.

_Arlequin_. . . . ESTELLE.

_Colombine_ . . . JUDITH.

Bientôt les répétitions commencèrent.

Mon père y apportait un entrain extrême et beaucoup d'application.

Seulement, tout d'abord, son jeu fantaisiste et primesautier se

plaisait mal à la discipline, et il mettait parfois ses partenaires

dans un grand embarras: quand un hémistiche ou un vers lui manquait, il

en improvisait un autre, et notre réplique, naturellement, ne rimait

plus. Cela nous fâchait beaucoup; mais il nous répondait que nous

n'avions qu'à faire comme lui, en improvisant des rimes nouvelles:

proposition qui soulevait un tollé général.

On s'occupa, presque en même temps, de la mise en scène de l'autre

pièce, qui comportait un plus grand nombre d'acteurs.

Mon père prit le rôle de Géronte; mon frère, celui de Frontin; ma

mère, celui de Valère. On chargea Rodolfo de jouer l'ivrogne Champagne.

Le rôle d'Inès fut distribué à ma sœur, et celui de Marinette à moi.

Mlle Favart, qui habitait à Neuilly, voulut bien venir nous

donner quelques conseils; elle assista à plusieurs répétitions et

dirigea la mise en scène.

Puvis de Chavannes avait demandé la faveur de peindre les décors. Pour

qu'il pût les exécuter sur place, et dans la mesure voulue, on convoqua

Belloir, qui édifia tout de suite le théâtre. Cela fut aussi plus

commode pour nous. Puvis travaillait sur place, et nous répétions en

scène.

Cette construction légère, couverte de coutil blanc et rouge,

s'étendait sur la terrasse et en tenait toute la largeur entre la

maison et le parapet. L'escalier du jardin était masqué, et il fallait,

pour l'atteindre, traverser «la salle». La scène communiquait par la

porte vitrée, avec la salle à manger, qui nous servait de loge.

On n'était plus occupé à la maison que de la représentation. Les

bonnes, submergées dans les plis blancs, cousaient des mètres de

calicot pour les décors, tandis que des menuisiers clouaient des

châssis. Avec ma mère, nous courions Paris, en quête d'étoffes pour les

costumes. Nous prenions leurs modèles dans un ouvrage de Maurice Sand

sur la comédie italienne, publié récemment et intitulé: _Masques et

Bouffons._

Rodolfo était régisseur; il avait l'œil à tout. Un lit était dressé

pour lui dans l'atelier, afin qu'il ne quittât plus Neuilly, que pour

le service du théâtre: courses et commissions urgentes.

Mon père ne s'était pas trompé, ces répétitions et ces préparatifs

emplissaient la maison d'une animation et d'une gaieté extrêmes. Notre

frère Toto arrivait chaque matin avec Puvis de Chavannes. Ce grand

artiste, si modeste, était dévoré d'inquiétude: il ne se croyait pas

à la hauteur de sa tâche. Il nous fallait le rassurer, l'encourager.

On le raillait même affectueusement, lui, le peintre déjà glorieux

qui avait exposé _la Paix_ et _la Guerre, le Travail_ et _le Repos_,

d'attaquer avec tant d'effroi le barbouillage de ses décors. Le bon

Puvis riait et se mettait à l'ouvrage.

Il peignit, d'abord, une rue du vieux Paris, s'élargissant en

carrefour, pour laquelle Pierrot, dans son monologue, donne quelques

indications pittoresques, qui étaient suivies scrupuleusement:

Le cabaret encor rit et jase à son angle....

On voyait, au-dessus d'un rideau rouge qui flottait au vent, l'enseigne

découpée représentant un pot d'étain.

De l'autre côté, le rôtisseur: _A Saint-Laurent,_ montrait de belles

flammes pétillantes, qui cuisaient des volailles, derrière un étalage

de pâtés et de quartiers de viande. L'image du saint donnait l'occasion

à Puvis de peindre un homme admirable, cuisant sur le gril.

Le décor de la seconde pièce n'était pas très différent du premier,

puisqu'il devait représenter une place publique, devant la maison de

Géronte.

On aurait pu, à la rigueur, jouer les pièces dans le même décor.

Mais Puvis tenait à en faire deux, et il se tourmentait encore en

cherchant la façon de les varier. Il imagina, pour _le Tricorne_, de

choisir quelque ville du Midi, claire et colorée, qui contrasterait

heureusement avec le bistre de la vieille rue moyenageuse de _Pierrot

posthume_. Au milieu de la scène, il plaça une fontaine de marbre,

avec un jet d'eau, et, tout auprès, éclaboussé de gouttelettes, un

laurier-rose en fleur. La première coulisse, à droite du spectateur,

une boutique de marchande de fruits, fut le motif d'une remarquable

nature morte, à laquelle Puvis s'appliqua tout spécialement. Sous

l'auvent bariolé, des tranches de pastèques montraient leur pulpe rose

semée de pépins noirs, à côté de pyramides d'oranges, de paniers de

pêches et de grappes de raisins bleus ou dorés. C'était parfait.... La

maison de Géronte, avec un balcon praticable, s'élevait à gauche.

Les costumes nous donnaient beaucoup à faire. Celui de mon père, dans

_Pierrot posthume_, reproduisait exactement l'image représentant «le

Docteur» dans _Masques et Bouffons_. C'était une houppelande de soie

noire sur un maillot et un gilet rouges; pour coiffure, un bonnet noir

à pattes. Toto, long et svelte, s'accommodait on ne peut mieux du

classique accoutrement de Pierrot; mais l'habit de Frontin, à rayures

groseille et blanches, de la seconde pièce, l'avantageait encore plus.

Rodolfo avait découvert, au Temple, une livrée admirable, trop grande

pour lui, qui venait de la valetaille d'un archevêque. Estelle, qui

devait enfouir sa jolie figure sous le masque d'Arlequin, prenait sa

revanche dans _le Tricorne_: la toilette d'Inès lui allait à ravir,

avec la berthe de dentelle, l'éventail pailleté et surtout la jupe

traînante, qui la faisait tout à fait une grande demoiselle. Pour moi,

il me semble bien que le corselet de velours vert et la double jupe, en

soie rayée, de Colombine m'allait mieux que le tablier de Marinette.

Le costume de Valère était le plus brillant: on avait taillé, dans de

la toile d'or moirée, le haut-de-chausse, et la veste qui s'ouvrait

sur un jabot de dentelle. Le travesti allait très bien à ma mère, qui

prenait un air crâne sous la grande perruque blonde et le chapeau

à plumes. Mais, malgré le peu de longueur du rôle, elle était loin

d'être sûre d'elle. Son accent italien, la difficulté qu'elle avait

à retenir et à bien scander le vers français, lui rendaient sa tâche

assez ardue. Mon père, pour lui fournir l'occasion de briller un peu

et de faire entendre sa belle voix, ajouta une sérénade à la première

scène de Valère, et il refit quelques vers, pour le raccord. L'amoureux

s'avançait donc, une guitare à la main et chantait, sous le balcon

d'Inès, la sérénade de Schubert, qu'un harpiste accompagnait dans la

coulisse.

Plus de deux cents invitations furent lancées, adressées, comme on le

pense bien, non seulement aux amis de la maison, mais encore à l'élite

des lettres et des arts.

Les cartes d'invitation étaient ainsi rédigées:

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 14 / 31 题