M Neuilly, 14 août 1863.

Vous êtes prié d'assister à la représentation qui sera

donnée à Neuilly, le lundi 31 août 1863, à 8 heures et

demie, jour anniversaire de la naissance de M. Théophile

Gautier.

R. S. V. P. 32, rue de Longchamp.

Suivait le programme de la soirée avec la distribution des rôles.

Le grand jour se leva enfin. Il ne nous sembla pas long, tant nous

étions absorbées par les derniers préparatifs.

Le soir vint. On illumina la cour par laquelle le public devait entrer;

on alluma le lustre dans la salle, et, sur la scène, la rampe et les

portants.

Rodolfo, qui ne jouait pas dans la première pièce, tint les fonctions

de majordome, en habit noir et en cravate blanche. Il avait encore sa

barbe blonde et ne la rasa, pour faire plus d'effet, qu'au moment de

se costumer. Il reçut les invités et les plaça.

La rue de Longchamp n'avait jamais vu semblable animation, pareil

encombrement de voitures. Les portières claquaient; les femmes,

encapuchonnées de dentelles, entraient, par la petite porte de la cour,

et se hâtaient vers la tente de coutil rouge et blanc, pour avoir de

bonnes places.

Les acteurs, très agités, se disputaient les petits jours ménagés dans

le rideau et regardaient la salle s'emplir. Cette assemblée valait

certes la peine d'être vue:

Elle était illustre et choisie, comme le dit Théodore de Banville, dans

le feuilleton en vers qu'ils improvisa, la nuit même de la fête.

Tant de beaux yeux couleur des soirs

Ou de l'or pur ou de pervenches

Faisaient passer les habits noirs

Masqués par des épaules blanches.

Ces habits noirs n'étaient cependant pas à dédaigner, car ils serraient

presque tous des torses illustres:

La littérature y comptait,

--La vieille aussi bien que la neuve,--

Si bien que Dumas fils était

Assis auprès de Sainte-Beuve.

Nous voyions entrer successivement Flaubert, Paul de Saint-Victor,

Gustave Claudin, Baudelaire, les Goncourt, Vacquerie, Meurice,

Champfleury, Arsène Houssaye, Ernest Feydeau, Mario Uchard, Xavier

Aubryet, Adolphe Gaiffe, et aussi beaucoup de peintres, entre autres

Cabanel, Baudry, Hébert, Français; puis Gustave Doré, Arthur Kratz,

Charles Garnier, Georges Charpentier, tant d'autres encore!...

On frappa enfin les trois coups et le rideau se leva:

Les décors malins et vermeils

Etaient de Puvis de Chavannes.

Pour en rencontrer de pareils

On irait bien plus loin que Vannes.

Le bon Puvis fut saisi d'une telle émotion au moment où ses décors

se dévoilaient devant cette assemblée extraordinaire, qu'il

dégringola l'escalier de pierre et--s'il n'alla pas aussi loin que

Vannes--s'enfuit tout au bout du jardin!... Là, il rencontra Rodolfo,

occupé à pousser des hurlements suraigus, afin de se casser la voix,

pour se faire un bel organe d'ivrogne.

Théophile Gautier, comme acteur, eut un succès prodigieux, et ce succès

était bien mérité.

Malgré le «chacun son métier»,

La critique ici ne peut mordre,

Puisque Théophile Gautier

Est un acteur de premier ordre.

Comme il a bien peur des filous!

Oh! la réplique alerte et vive,

Les bons airs de tuteur jaloux,

La bonne bêtise naïve!

Gaiement ironique dans le rôle du malin docteur, admirablement ahuri

sous le crâne chauve de Géronte, qui lui faisait une tête impayable,

il tirait son plus irrésistible effet de brusques changements de voix;

passant sans transition, d'un timbre grave, profond et caverneux, à des

notes aiguës et criardes dont le contraste était d'un comique extrême.

Quant à Pierrot, blanc comme un lis,

Et sérieux comme un augure,

Il empruntait de Gautier fils,

Une très aimable figure.

Rodolfo, lui, fut épique. Sa trogne rouge, sa voix, enrouée pour de

bon, son allure d'ivrogne fieffé, sa somnolence continuelle, dont il

sortait seulement par saccades, créaient une figure très originale,

qu'un acteur de profession n'eût pas mieux composée.

Il est terrible, il est superbe!

s'écriait Banville!...

Il va sans dire que tous les interprètes furent fêtés et que ce fut une

soirée triomphale.

Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.

Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions

même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque

plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se

prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant

aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent:

--Tout est dans _Pierrot posthume!..._

* * * * *

Dès les premiers jours du printemps, il y avait dans le jardin des

fous, en face de notre maison, un rossignol, qui chantait avec un éclat

incomparable. C'était certainement un vieux maître, qui possédait

toutes les subtilités de son art, et dont les jeunes devaient étudier

la manière, de loin, en silence. Nous attendions son arrivée, et, de

nos fenêtres, nous l'écoutions sans nous lasser, en l'admirant sans

réserves. Il le savait, peut-être, car il venait toujours se percher

tout près de la rue, sur les arbres d'en face. Par les soirs de clair

de lune, il nous donnait vraiment de merveilleux concerts. D'ailleurs,

à l'éclosion des lilas, ce coin de la rue de Longchamp devenait

particulièrement splendide: tout le parc du docteur Pinel était en

fleurs, et, dans le fossé, qui se creusait devant la palissade, tout

ébouriffé d'acacias, de buissons et de fleurettes sauvages, le soleil

et l'ombre variaient des effets charmants.

Aussi avions-nous pris l'habitude de faire quelquefois les «mille

pas» dans la rue déserte, le long de ces fleurs et de ces verdures

fraîches. Les feuillages, encore peu épais, nous permettaient de

voir dans les profondeurs du parc. Nous apercevions souvent les

mélancoliques pensionnaires de l'établissement, qui se promenaient, ou

qui s'occupaient à jardiner. Nous plaignions beaucoup les pauvres fous,

et nous trouvions surtout qu'ils avaient l'air très raisonnable.

Mon père en avait remarqué un à l'allure grave et digne, qui passait,

suivi d'un domestique, et revenait souvent. Il était grand, maigre,

avec quelque chose de militaire dans la carrure, la figure osseuse,

la moustache et les favoris noirs; il paraissait une cinquantaine

d'années. Il nous regardait en marchant, mais d'un regard glissé de

côté, sans tourner la tête. Un jour, pendant une de nos promenades,

tandis que mon père était rentré un instant pour rallumer son cigare,

cet homme s'approcha tout près du fossé et, par-dessus la palissade,

nous lança une grosse gerbe de lilas; puis il s'éloigna aussitôt.

Nous étions rentrées avec cette botte de fleurs, pour raconter

l'aventure.

Mon père en fut très effrayé:

--Au lieu de fleurs, disait-il, il aurait pu tout aussi bien vous

lancer des pierres. Comment a-t-il pu tromper la surveillance de ce

domestique qui ne le quitte pas?...

--Mais, vois, père, il y a une lettre au milieu du bouquet.

--Un billet doux!... c'est complet!... Ils ne se gênent pas, messieurs

les fous!

Mon père détacha la lettre: elle était dans une enveloppe fermée par un

cachet de cire rouge, avec une empreinte d'armoiries sous une couronne

de comte, et adressée à «monsieur Théophile Gautier».

--Comment! c'est pour moi la déclaration?... Ce fol sait mon nom et m'a

reconnu!...

Mon père lut la lettre, qui parut l'étonner. Celui qui l'écrivait

se disait le fils du général Bertrand, compagnon de Napoléon Ier à

Sainte-Hélène. Comme tous les fous, il prétendait être l'homme le plus

sage du monde et victime d'ennemis ténébreux. Il suppliait mon père de

lui venir en aide, pour le tirer de captivité.

Mon père s'informa, fit des démarches.

C'était bien le fils du général Bertrand. Mais l'intercession de mon

père n'eut d'autre effet que de faire se resserrer la surveillance

autour du captif: on empêcha désormais le malheureux fou de se promener

de notre côté.

* * * * *

J'avais promis à mon père de chercher à imaginer un sujet de nouvelle,

et de le lui raconter, avant d'essayer d'écrire. Il me demandait

souvent si j'avais enfin trouvé quelque thème original, ou qui me parût

tel. Je croyais en tenir un, et je le développais longuement dans ma

tête; mais je n'en voulais pas parler avant d'être parvenue à conclure,

ce qui ne fut pas facile. Quand je crus mon scénario bien d'aplomb,

j'allai trouver mon père, et d'un air assez solennel, je lui demandai

s'il avait le temps de m'écouter.

--J'ai le temps et je suis tout oreilles! me répondit-il avec

empressement, en s'agenouillant dans un grand fauteuil, ce qui était sa

façon favorite de s'asseoir.

--Eh bien, voilà mon histoire:

«Un luthier très épris de son état, une sorte de Stradivarius

fanatique, habite dans une ville d'Italie un vieux quartier assez

désert; il travaille sans relâche au perfectionnement des instruments

de musique. Il rêve quelque chose d'extraordinaire, un violon idéal,

unique, d'une délicatesse merveilleuse, expressif, comme s'il

comprenait la musique dont il vibre: une voix, une âme, enfin!... Le

luthier maniaque, réalise des chefs-d'œuvre, et cependant n'est pas

satisfait. Pour choisir des bois incomparables, il fait de lointains

voyages et, une fois, risque sa vie en abattant lui-même un arbre qui

penche au bord d'un abîme, où personne n'ose se risquer. Il veut cet

arbre qui a grandi dans un frisson sonore, au bruit des torrents, sous

la furie des tempêtes. Il s'imagine que le bois de cet arbre-là gardera

peut-être mieux qu'un autre une sorte de conscience musicale.

«Dans le même temps, une cantatrice merveilleuse emplit de sa gloire

toute l'Italie. Le luthier la suit de ville en ville et de théâtre en

théâtre. Un jour, à Milan, il apprend qu'un jeune et riche seigneur,

très amoureux de la cantatrice, va l'épouser et l'enlever à l'art. Le

mariage est décidé; mais, quelques jours avant les noces, la fiancée

disparaît, sans qu'il soit possible de retrouver ses traces. L'amoureux

la cherche éperdument pendant des mois, pendant des années, et, quand

il a perdu l'espoir, il ne parvient pas à oublier.

«Un soir, entraîné par des amis dans une salle de concert, il entend

un virtuose exécuter un morceau sur le violon. Il éprouve alors une

émotion profonde, qui n'est causée ni par la musique ni par le talent

de l'exécutant, mais par le son même du violon; les battements de son

cœur s'accélèrent, il est bouleversé comme s'il avait entendu la voix

de la bien-aimée perdue.

«Le morceau terminé, il se précipite dans les coulisses et demande à

voir le virtuose. Il veut à n'importe quel prix lui acheter ce violon;

mais l'artiste lui répond qu'il ne lui appartient pas et qu'il n'a pas

le droit de le laisser toucher par qui que ce soit. Au même instant,

un être singulier s'approche, qui saisit le violon d'un geste leste et

impérieux, et le couche, avec d'amoureuses précautions, dans un étui

de velours blanc. Le jeune seigneur s'adresse au nouveau venu et lui

dit de fixer le prix qu'il exige pour lui céder ce violon. Mais l'homme

singulier, qui est le luthier, l'artisan délicat, que son incomparable

habileté dans la facture des instruments de musique a rendu célèbre, ne

répond pas et s'éloigne, ou plutôt s'enfuit, en emportant le violon.

«Le jeune homme retrouve facilement le luthier monomane. Il va le

voir dans sa boutique et le supplie de nouveau. Afin de l'attendrir,

il finit par lui raconter son chagrin et son malheur; il lui avoue

que le son des cordes de ce merveilleux instrument, lui rappelle la

voix de son amie, la diva si mystérieusement disparue. Mais, au nom

de la cantatrice, le luthier pâlit et rougit, et ne peut cacher un

trouble si étrange que le jeune homme en est tout saisi. Il essaie de

l'interroger. Le bonhomme, redevenu maître de lui, ne répond plus,

reste impénétrable, et finit par mettre l'intrus hors de sa boutique,

où il se barricade.

«L'idée que cet étrange maniaque sait quelque chose de la bien-aimée,

l'a enlevée sans doute et la tient captive, ne quitte plus le jeune

seigneur. Il emploie tous les moyens possibles pour découvrir la

vérité; ne pouvant arriver à rien, il a l'idée de s'adresser à un

magnétiseur fameux et de l'intéresser à ses recherches. Celui-ci

parvient à endormir le luthier, qui raconte, malgré lui, toute

l'histoire de son crime: il a attiré un soir chez lui, sous un

prétexte, la diva, et, sans la faire souffrir, il l'a tuée, par amour

de cet art auquel elle consentait à renoncer. Elle, qui était comme une

lyre vivante, allait devenir une simple comtesse; elle, dont tous les

nerfs, toutes les fibres, vibraient, avec sa voix de cristal, comme

les cordes d'un violon! Le luthier seul pouvait la sauver et, en même

temps, parachever le chef-d'œuvre auquel il avait pensé toute sa vie:

le violon sensible et conscient. Mais, pour cela, la chanteuse devait

mourir, et il la tua sans hésiter.

«Ses longs cheveux blonds et soyeux sont devenus les fils de l'archet;

de ses entrailles précieuses furent formées les cordes!

«L'amoureux, ivre de rage, ne veut pas en entendre plus. Il se jette

sur le luthier et l'étrangle Puis il met le feu à la boutique et

s'enfuit en emportant le violon....

«Voilà, c'est tout....»

Le visage de mon père, toujours agenouillé dans son grand fauteuil et

qui m'avait écoutée avec beaucoup d'attention, exprimait la stupeur. Il

poussait des «ah!» et des «oh!» en levant les mains vers le plafond.

--Je suis épouvanté! dit-il enfin. Je m'attendais à quelque idylle

naïve, à une gracieuse éclosion de la petite fleur bleue de l'idéal;

et c'est l'étripement de ton héroïne que m'offre, comme première

œuvre d'imagination, ton cerveau de quinze ans!... Je suis comme

le Prince Charmant, des contes de fées, qui voit sortir de la

bouche de la belle princesse, au lieu de perles et de diamants, des

couleuvres et des scorpions; je peux même dire ici: des vipères et

des serpents à sonnettes!... Oui, tu as l'esprit, je m'en suis aperçu

déjà, particulièrement féroce.... Je ne peux pas dire que le sujet

soit banal. Oh! non, il ne l'est même pas assez, et l'abominable

histoire est conduite avec logique. Seul, le magnétiseur ne me

plaît guère. L'influence d'Edgar Poë est manifeste, et peut-être

aurait-il tiré quelque chose de cette affreuse aventure.... Et comment

s'intitulera-t-elle?... _Le Boyau révélateur_, sans doute!

--Elle n'aura pas de titre du tout, dis-je en l'embrassant, car elle

est condamnée sans appel. J'envoie le violon au diable et je vais

inventer autre chose.

* * * * *

Dans les premiers temps de notre installation à Neuilly, on ne

pouvait pas s'imaginer qu'il serait possible de ne pas avoir un

pied-à-terre à Paris. Mon père loua donc un petit appartement, 15, rue

de Grammont. C'était au second étage, sur une cour; il se composait

d'une antichambre, d'une très vaste pièce avec une alcôve et d'un grand

cabinet qui n'avait de jour que par une cloison vitrée. Mon père et ma

mère, quand ils devaient dîner en ville, venaient s'y habiller, plutôt

que de retourner à Neuilly, et, ce jour-là, ils y couchaient. Nous y

restions quelquefois tous, après les soirées passées au théâtre.

Sommairement meublé, assez négligemment entretenu par la concierge, ce

logis terne et obscur ne nous plaisait guère; mon père s'en lassa vite

et, après avoir trouvé une combinaison meilleure pour nos sorties du

soir, il donna congé de l'appartement. On avait fait la découverte, à

Neuilly, d'un loueur de voitures, le père Girault, qui se montra assez

raisonnable, et avec lequel mon père conclut un arrangement. Il venait

nous prendre à notre porte, pour nous conduire au théâtre, où nous le

retrouvions, vers minuit, et il nous ramenait chez nous.

Pendant bien des années, les guimbardes du père Girault, que Théophile

Gautier appelait «ses carrosses de gala», nous trimbalèrent sur la

longue route, de Neuilly à Paris et de Paris à Neuilly. Nous allions à

toutes les premières des principaux théâtres, à ceux dans lesquels mon

père avait une loge; lorsqu'on ne lui envoyait que deux places, il les

donnait à Toto, qui lui rendait alors compte de la pièce.

Pendant les représentations, nous étions chargées, ma mère, ma sœur

et moi, de bien écouter, tandis que le père se promenait dans les

couloirs, fumait un cigare sur le perron, ou somnolait au fond de la

loge. Au retour, tassés tous les quatre dans la voiture, et longuement

cahotés à travers la nuit, nous lui racontions, dans le bruit des roues

et le cliquetis des vitres, l'intrigue et les péripéties du drame, ou

de la comédie, que nous venions de voir.

Il nous fallait garder le souvenir des différentes pièces jouées

pendant la semaine, au moins jusqu'au dimanche suivant, afin que le

père, au moment d'écrire son article, pût contrôler l'intégrité des

comptes rendus.

Le dimanche se levait pour nous dans une atmosphère grise et

mélancolique. Pas de chansons matinales, pas de déclamations

fantaisistes et tonitruantes. Le père s'habillait, pour sortir,

aussitôt levé, et le déjeuner était servi encore plus tôt que

d'ordinaire.

C'était le jour noir, le jour du feuilleton. Théophile Gautier allait

l'écrire au journal même, et il n'y avait pas une ligne faite d'avance.

On connaît sa fameuse réponse à ceux qui le pressaient de travailler un

peu, dans la semaine, à son article:

--On ne demande pas à un condamné de se faire guillotiner avant l'heure!

Les «mille pas», le long de la terrasse, étaient supprimés. Nous

conduisions le père jusqu'à l'omnibus, et il s'en allait analyser,

dans son style parfait, les péripéties du _Serpent à plumes_, de _la

Grève des Portiers_, de _Vermouth et Adélaïde_ et autres chefs-d'œuvre

oubliés.

* * * * *

Un jour, Nono, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, vint à

Neuilly, et il nous raconta une aventure qui lui était arrivée,

quelques mois auparavant. Un être extraordinaire l'avait abordé

dans la rue en lui demandant un renseignement, dans un langage

incompréhensible. Cet être, assez petit, avait une bizarre figure

jaune, avec des yeux bridés, qui faisait l'effet le plus drôle du monde

sous un vieux chapeau haut de forme trop large et qui lui entrait

jusqu'aux oreilles; il portait un paletot râpé et des souliers éculés,

rattachés par des ficelles.

Malgré ce triste déguisement, qui le rendait hideux, son type

trahissait clairement son origine: c'était un Chinois, un Chinois

authentique, échoué, à la suite d'incidents malheureux, sur le pavé de

Paris.

Avec beaucoup de peine et en y mettant le temps, Nono était parvenu

à débrouiller l'histoire de ce pauvre diable. Il avait été amené

en France par Mgr Callery, évêque de Macao, qui l'avait engagé pour

travailler à la rédaction d'un dictionnaire chinois-français; mais Mgr

Callery était mort et l'on avait tout simplement renvoyé le Chinois.

Comme on l'avait tenu, jusque-là, à peu près enfermé chez cet évêque,

il ne savait presque rien de la langue du pays où il se trouvait, et

n'avait aucune relation; le peu d'argent, épargné à grand'-peine, fut

vite mangé. Lorsque Nono le rencontra, il se rendait chez Stanislas

Julien, qui lui faisait faire quelques travaux, dont il ne se hâtait

pas de lui verser le mince salaire.

Clermont-Ganneau s'était intéressé à ce Chinois. Il l'avait décidé à

reprendre son costume national, à laisser repousser sa natte: l'homme

était redevenu une très élégante potiche. Dans son dénûment, il avait

rencontré une femme, de condition modeste, qui s'était apitoyée sur

lui, l'avait pris en affection et était sur le point de l'épouser;

mais, tout dernièrement, elle venait de mourir. Et le pauvre exilé,

qu'elle aidait un peu, était retombé dans la misère.

Voilà mon père, et nous tous, profondément attendris sur le sort de ce

Chinois, seul et sans ressources, si loin de sa patrie chimérique.

--Je me vois à Pékin, sans un sol, dit mon père, ne sachant pas un mot

de chinois et ayant pour toute recommandation un aspect insolite, qui

ameute les foules à mes trousses et les chiens contre mes mollets!...

L'idée de voir un habitant du Céleste Empire nous exaltait beaucoup:

cet être invraisemblable existait donc, autrement que sur les écrans et

les éventails, avec une tête d'ivoire ou une figure en papier de riz?

Il y avait longtemps que mon père avait écrit:

Celle que j'aime à présent est en Chine,

et une nouvelle, _le Pavillon sur l'eau_, d'après l'analyse, faite par

Pauthier, d'une comédie chinoise. Il s'intéressait vivement à l'antique

civilisation de l'Empire du Milieu. Il avait lu les travaux d'Abel

Rémusat et les pièces de théâtre, traduites par Bazin; il avait voyagé,

en idée, dans ce pays du rêve, qui était demeuré néanmoins, pour lui,

irréel.

--Amène-moi ton Chinois, dit-il à Nono. On tâchera de réunir pour lui

un petit magot (le mot vient tout seul), et de rapatrier l'exilé. Viens

déjeuner demain ici avec lui.

Clermont-Ganneau, fidèle au rendez-vous, nous présenta, le lendemain,

le Chinois Ting-Tun-Ling, qui nous fit les plus respectueux saluts, en

fermant ses poings pour les secouer à la hauteur de son front: cela

nous parut délicieux. Il portait une robe bleue, en étoffe molle, sous

une tunique de soie noire brochée, à petits boutons de cuivre. Selon

les rites, il garda sur sa tête sa petite calotte en satin noir, ornée

d'un bouton de nacre carré encadré de filigrane doré. Sa figure jaune

était spirituelle et fine, mais l'émotion la plissait et la déplissait

continuellement, en faisant papilloter ses yeux, très vifs et très

bridés.

Il n'avait pas plus de trente ans, mais on ne pouvait guère, à première

vue, lui donner un âge quelconque. Il avait l'air à la fois d'un

prêtre, d'une jeune guenon et d'une vieille femme. De ses manches

sortaient à demi des mains maigres et aristocratiques, prolongées par

des ongles plus longs que les doigts. On essaya d'échanger quelques

phrases avec lui; mais ce n'était pas commode, car le peu de français

qu'il savait, il le prononçait d'une façon très imprévue.

Cependant, quand il eut compris qu'on avait l'intention de lui fournir

les moyens de retourner dans son pays, il manifesta une grande

épouvante.

--Moi, pas tourner Chine! s'écria-t-il. Si tourner, couper moi tête....

Diable? qu'avait-il donc commis là-bas? Etait-ce un malfaiteur

dangereux? Avait-il sur la conscience quelque crime très compliqué?

Clermont-Ganneau, qui comprenait son jargon et même déjà quelques mots

chinois, l'avait interrogé et nous fit part de ce qu'il soupçonnait:

Ting-Tun-Ling était, très probablement, un ancien taïping, qui avait

conspiré. Il s'était battu et un de ses bras gardait la marque d'une

affreuse blessure:--Nono l'avait vue;--un canon en bambou, serré par

des cordes, en éclatant lui avait enlevé une large tranche de chair.

Traqué, réduit à la plus grande misère, pendant une famine terrible, il

avait été sauvé, par des missionnaires, à la condition qu'il se ferait

chrétien.

--Pas tourner Chine!... continuait à murmurer le Chinois, très effrayé.

Que faire pour lui, alors, s'il ne voulait pas s'en aller?

Le garder, et l'héberger, à la façon orientale, telle fut la conclusion

de mon père.

--As-tu envie d'apprendre le chinois, me dit-il, et d'étudier un

pays presque encore inconnu, et qui semble prodigieux? Ce ouistiti

mélancolique a l'air très intelligent. Il doit être lettré, puisque

l'évêque Callery l'avait choisi pour travailler à son dictionnaire.

Veux-tu essayer de dévider cet homme jaune et de voir ce qu'il cache au

fond de sa cervelle obscure?

Si je le voulais!...

Je ne répondis que par une série de cabrioles, que le Chinois regarda

de ses yeux obliques, en plissant tout entier son front, mais, par

politesse, sans manifester aucune surprise.

Et c'est ainsi que Ting-Tun-Ling devint le Chinois de Théophile

Gautier.

* * * * *

Parmi les vieux amis de mon père, «un de l'ancien temps», comme il

le disait, était Auguste Préault, sculpteur de grand talent, auteur

d'un des groupes qui décorent l'entrée du pont d'Iéna, et dont nous

avions, à Neuilly, je l'ai dit, une belle statue de bronze. Pendant

le mouvement romantique, Préault était le chef des sculpteurs

révolutionnaires: élève de Rude, disciple de Michel-Ange, il était

violent, excessif, passionné, et avait, comme il convenait, l'horreur

du poncif et du convenu. Il fut un des camarades de Gambetta.

On nous disait que Préault avait été amoureux de la tante Zoé, ce qui

nous paraissait extraordinaire et invraisemblable; mais il vantait sa

tête bien construite, ses yeux grands et vifs, ses cheveux ondulés, son

cou d'une ligne élégante.

Préault était, lui, un type très original. Petit, trapu, la tête

grosse, à demi chauve, avec une couronne de longs cheveux blonds

et blancs, les yeux pâles et saillants, la moustache courte et un

mince collier de barbe qui lui donnaient quelque chose de militaire.

Il s'asseyait toujours de biais, une jambe repliée, le menton dans

la main, et fixait longtemps sur le même objet son regard aigu et

scrutateur.

Il passait pour avoir beaucoup d'esprit, un esprit sceptique et

mordant. Il racontait, en ménageant l'effet, des anecdotes qui valaient

surtout par la pointe finale. Mais comme, a pétrir les blocs humides

de terre glaise, il avait contracté un enrouement qui le rendait à peu

près aphone, le souffle lui manquait bientôt et le dernier mot lui

restait presque toujours dans la gorge, de sorte que l'auditeur, après

avoir attendu patiemment le trait spirituel, ne l'entendait pas. J'en

ai entendu et retenu cependant quelques-uns.

Préault reçoit un jour la visite d'un personnage long, maigre, triste,

sinistre, qui sollicite de lui une lettre de recommandation pour La

Rounat, alors directeur de l'Odéon.

--Quels rôles jouez-vous? lui demanda le sculpteur.

--Les comiques!...

Alors il écrit à La Rounat:

«Je vous présente M. Un Tel, qui désire un emploi dans votre troupe.

Il se dit comique. S'il l'est, remerciez-moi; s'il ne l'est pas,

remerciez-le.»

Il redisait volontiers ce mot, assez connu, et que l'on cite souvent,

mais sans l'attribuer à son véritable auteur.

Une veuve était venu le trouver, un jour, pour le prier, en sa qualité

de sculpteur, de vouloir bien se charger de graver, sur une stèle

funèbre, une épitaphe pour son mari défunt. Elle voulait une phrase

expressive, mais, pour que ce ne fût pas trop cher, une phrase assez

courte.

--Eh bien! lui dit Préault, après avoir réfléchi quelques instants,

mettons: «Enfin!»

* * * * *

Mon père raconte une histoire à propos de Rachel.

Ce n'est pas à moi qu'il la raconte et je ne devrais pas entendre. Mais

j'entends tout de même.

Au foyer du Théâtre-Français, un soir, il voit la grande artiste,

affalée sur une banquette, la tête baissée, regardant le plancher, de

son air le plus tragique. Il la salue et lui tend la main. Elle prend

cette main, qu'elle serre nerveusement et retient dans la sienne, sans

lever la tête. Après quelques moments de silence, d'un geste brusque,

elle écarte son péplum et promène violemment sur sa poitrine maigre, la

main qu'elle serre dans ses doigts minces. Sans paraître trop surpris,

Théophile Gautier constate que cette poitrine, dont on sent toutes les

côtes, ressemble plus à un gril qu'à tout autre chose. Rachel lève

alors sur lui un regard noir et lui dit anxieusement:

--Il n'y a rien, n'est-ce pas?...

--Pas grand chose! répond-il assez gêné.

Alors, la grande tragédienne, d'une voix sourde et désespérée, murmure:

--Les hommes n'aiment que les nourrices!...

* * * * *

Depuis que nous raffolions de la musique, Toto, Olivier de Gourjault,

Henri Delaborde et plusieurs autres camarades de mon frère, fidèles

habitués des Concerts populaires de Pasdeloup, nous conseillaient

vivement d'y assister avec suite, afin de connaître et de comprendre

sérieusement la musique classique. Pasdeloup envoyait à mon père, qui

rendait compte de ses concerts, une place pour toutes les séries; mais

il nous en fallait trois, et, comme cela coûtait assez cher, nous

n'osions pas trop insister; mais nos mines contrites, nos soupirs,

nos airs de victimes résignées, parlaient pour nous, et le père ne

tarda pas à nous faire la charmante surprise de nous apporter deux

abonnements, pour toute la saison. De ce jour, nos dimanches ne furent

plus mélancoliques.

Du fond de Neuilly au Cirque d'Hiver, il y avait un bon bout de chemin

et il fallait partir de bonne heure, pour arriver avant le premier coup

d'archet du chef d'orchestre.

Ma mère, ou une des tantes, nous accompagnait, et souvent nous partions

avec mon père, qui allait au journal, pour écrire son feuilleton. En ce

cas, l'omnibus nous menait jusqu'à la porte Maillot, où nous prenions

une voiture; nous conduisions mon père au _Moniteur Universel_,

quai Voltaire, puis le fiacre continuait sa route vers le lointain

boulevard du Temple. Nous étions maintenant des enthousiastes. Les

symphonies de Beethoven, surtout, nous avaient transportées. Rien ne

nous arrêtait quand il s'agissait d'aller aux Concerts populaires, ni

la pluie ni la neige, ni la distance; même le soir, nous ne redoutions

pas l'expédition, malgré le retour hasardeux, à des heures indues.

Je me souviens d'un certain vendredi saint, où il faisait vraiment un

temps abominable. Arrivées à la porte Maillot, sous les rafales et la

pluie torrentielle, nous donnâmes l'adresse du Cirque d'Hiver à un

cocher, qui demeura stupide et ne put s'empêcher de nous dire:

--Qu'est-ce que vous pouvez bien aller faire, si loin, par un temps

pareil, un vendredi saint?...

On jouait la symphonie avec chœur de Beethoven! Nous y serions allées à

pied! C'est ce que le cocher ne pouvait comprendre.

S'il faisait beau, ou simplement s'il ne pleuvait pas, le retour du

Cirque d'Hiver, le dimanche, était un très agréable moment. Nos amis

et connaissances, qui assistaient au concert, nous attendaient à la

sortie, et l'on descendait ensemble le boulevard, par groupes joyeux,

au milieu du flot de public qui suivait la même route.

Ah! les beaux enthousiasmes, la joie ardente de découvrir des

chefs-d'œuvre, les chaudes discussions, sur le mérite d'un morceau, ou

sur la façon dont Pasdeloup avait compris et interprété les maîtres,

le mouvement trop lent qu'il avait donné, par exemple, à l'andante de

la symphonie en _la_!

--Il en fait une marche funèbre.

--Et il a raison, car c'en est une.

--Non, c'est un cortège nuptial.

--Mais qui semble attristé par le désespoir d'un amant trahi.

En général, nous étions du parti de Pasdeloup.

On lui devait une telle reconnaissance, qu'il nous paraissait

monstrueux de lui chercher chicane.

Nous en voulions beaucoup à Reyer, qui avait écrit: «M. Pasdeloup sera

dirigé par l'orchestre», et qui, méchamment, l'appelait toujours «pied

de loup».

Quelquefois le grand chef lui-même, fendant la foule, descendait aussi

le boulevard. Serré dans son paletot, roulant comme une boule, il était

tout de suite reconnu à la couleur paille de sa belle barbe. Son allure

affairée et rapide dépassait vite notre pas de flânerie. Alors, nous

courions après lui, pour tâcher de savoir ce qu'il jouerait au prochain

concert, mais il était cachottier et mystérieux, ne promettait rien.

Des musiciens de l'orchestre passaient aussi, un foulard au cou,

portant leur violon dans l'étui noir. Nous en reconnaissions

quelques-uns, des plus en vue sur l'estrade.

A cette époque, Flaubert, quand il n'était pas à Croisset, habitait un

entresol dans cette région du boulevard. C'était sur notre chemin, et

nous ne manquions jamais, en passant, de monter chez lui. Quelquefois,

les fenêtres étaient ouvertes, et on le voyait, d'en bas, emplissant de

sa carrure le salon trop petit pour lui: il avait un vaste pantalon en

drap loutre, serré par une écharpe rouge, et une robe flottante sur une

chemise de soie. Nous entrions en coup de vent, tout agitées de la joie

prise au concert, et aussi du plaisir de le voir; mais il ne comprenait

pas encore, dans l'effusion qui me jetait à son cou, tout ce qu'il y

avait en moi d'admiration et d'enthousiasme pour son génie.

La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands

ramages; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient:

des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une

grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout

rempli de plumes d'oie. Ces plumes avaient servi, quelques-unes très

usées, d'autres le bout de leur bec à peine trempé d'encre. Flaubert

écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui

remontait; il y avait sur la table des feuillets, très chargés de

ratures.

Je regardais tout cela, avec un sentiment de dévotion; mais l'auteur de

_Salammbô_ ne pouvait pas savoir.... Un peu inquiet de cette invasion,

qui rompait le recueillement de son cabinet de travail, il nous

suivait du regard doux de ses grands yeux à longs cils, et, les mains

sur les hanches, ployait vers nous sa haute taille: nous l'embrassions

encore, puis nous redescendions et reprenions notre route, avec les

amis les plus fidèles, qui avaient eu la constance de nous attendre.

Un autre personnage, habitait aussi un entresol, de ce même côté du

boulevard; mais chez celui-ci nous ne nous arrêtions pas: c'était

Paul de Kock. On le voyait presque toujours assis derrière sa fenêtre

ouverte, face au public, avec sa bonne tête joyeuse toute ébouriffée

de cheveux blancs. On l'acclamait, on l'interpellait en passant, et

il échangeait des propos avec la foule. Nous méprisions cette gloire.

Nous ne savions rien de l'œuvre d'ailleurs, mais l'engouement de Pie

IX pour l'écrivain nous donnait envie de lire ses livres[2]; mon père

redisait souvent la question fameuse, que le Saint-Père posait à tous

les visiteurs français:

--Connaissez-vous Paolo di Koko?...

Nous n'allions guère plus loin, à pied, que la Madeleine. C'était assez

long. Mais la route nous paraissait très courte, faite ainsi en aimable

compagnie et en devisant gaiement.

Très souvent Toto et Olivier de Gourjault nous accompagnaient jusqu'à

Neuilly et restaient à dîner.

En attendant l'arrivée du père, qui rentrait toujours si tard, ce

jour-là, «Bœuf en Chambre», bon musicien, se mettait au piano et jouait

des fragments, de ce que nous avions entendu le jour même; ou bien il

prenait une partition de Wagner,--il y en avait déjà chez nous,--et il

essayait de la déchiffrer, d'en pénétrer les mystères....

[Footnote 2: Voir la deuxième note à la fin du volume.]

L'affreux scandale de l'Opéra, à propos de la représentation du

_Tannhäuser_, avait eu un grand retentissement parmi nous, et depuis ce

temps Richard Wagner nous préoccupait beaucoup.

La répétition générale du _Tannhäuser_ avait été marquée pour moi par

un incident assez singulier. J'étais alors en pension, mais c'était un

jour de sortie; mon père nous emmenait, ma sœur et moi, à Paris,

pour nous présenter à Mme Victor Hugo, qui faisait un court séjour en

France et nous avait invitées à dîner. Nous la voyions pour la première

fois.

Théophile Gautier n'était pas chargé, à cette époque, de la critique

musicale. Il n'avait donc pas de «service» à l'Opéra; mais ma

mère était parvenue à voir le compositeur, qui l'avait reçue très

courtoisement et lui avait donné une place pour la répétition générale.

Il était convenu qu'après notre dîner nous irions la prendre, à

la sortie du théâtre, pour rentrer ensemble à Neuilly. Nous nous

promenions donc, vers minuit, en l'attendant, dans le passage de

l'Opéra. Il fut brusquement envahi, au moment de la sortie, par une

foule, qui paraissait dans un état d'excitation et d'agitation

extraordinaire.

Je ne savais rien de cette grande bataille engagée autour de l'œuvre

nouvelle, et je ne comprenais pas la cause de cette effervescence.

Un personnage, d'une physionomie très originale et très frappante,

s'arrêta pour saluer mon père. Il était petit, maigre, avec des joues

osseuses, un nez en bec d'aigle, des yeux vifs sous un front large,

l'air ravagé et passionné. Il assistait à la répétition qui avait

soulevé un tumulte indescriptible: on avait sifflé à outrance. Cela lui

causait une joie féroce et il parlait avec une violence haineuse. Je le

regardai, de ces yeux écarquillés et fixes, que j'avais toujours quand

quelque chose m'étonnait. Je ne sais quel sentiment me poussa à sortir

tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m'imposait, pour

m'écrier, avec une impertinence incroyable:

--On voit bien que vous parlez d'un confrère!... Et il s'agit, sans

doute, d'un chef-d'œuvre!

Mon père, ébahi, me gronda, tout haut, mais en riant, tout bas.

--Qui est-ce? demandai-je quand le monsieur fut parti.

--Hector Berlioz.

J'ai beaucoup admiré, plus tard, ce grand artiste, qui, lui aussi,

était méconnu, bafoué; mais je n'ai jamais oublié cet incident, et je

voulus voir une sorte de pressentiment, dans ce mouvement de colère,

dans ma promptitude à défendre ce Richard Wagner, qui devait m'inspirer

un jour un tel enthousiasme, et dont j'entendais le nom, ce soir-là,

pour la première fois.

Dans la voiture, ma mère nous raconta la terrible soirée. Elle était

outrée de cette cabale, abasourdie encore du tumulte. Quant à la

musique, elle n'en pouvait rien dire, pour la bonne raison qu'il avait

été impossible d'en rien percevoir.

Théophile Gautier alors nous révéla un fait extraordinaire: c'est qu'il

connaissait parfaitement le _Tannhäuser_! Quelques années auparavant,

assistant par hasard à une représentation au théâtre de Wiesbaden, et

frappé par la grandeur de l'œuvre, il avait écrit sur elle un grand

feuilleton, qui avait paru dans le _Moniteur Universel._

--C'est moi qui en ai parlé le premier à Paris! disait-il, non sans

orgueil.

Et, quelque temps après, il nous montra cet article daté de 1857:

Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France,

quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques

violentes; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin;

peut-être ne le franchira-t-elle pas de si tôt, car elle

est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.

Nous avions une grande curiosité de connaître ce

compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant

poulies autres,--un dieu,--un âne,--pas de milieu. D'après

les appréciations opposées entre elles que nous avions

lues, nous nous étions imaginé un Wagner tout différent du

Wagner véritable. Sans le croire complètement dénué de

mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous

pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique,

secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons

bizarres, essayant des effets inattendus;--un paroxyste,

pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême,

outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan

de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le

parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué

et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles,

de ténèbres et de lueurs, et cédant au caprice d'une

inspiration sauvage, un Kreissler à la Hoffmann près de

qui Beethoven, Weber et même Berlioz eussent paru fades et

classiques, et, vraiment, sur ce qu'on en racontait, il

était difficile de penser autre chose.

L'auteur du _Tannhäuser_, loin de renchérir sur Weber ou

Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les

sources de la musique, comme un peintre qui imiterait

Van Eyck ou l'ange de Fiesole. Le sujet de son opéra est

symbolique et fait doublement allusion à cette idée....

Et le poète analyse, dans un style d'un coloris délicieux, la légende

du chevalier Tannhäuser. Puis il le montre, quand le rideau s'écarte,

dans les grottes du Venusberg, accoudé sur les genoux de Vénus,

... l'air excédé d'ennui et parfaitement insensible aux

groupes érotico-mythologiques que figurent derrière une

gaze des Nymphes et des Amours; en vain les Grâces font

des poses, et les Sirènes chantent leurs chansons les

plus perfidement enivrantes de leur voix la plus douce;

en vain la déesse déploie ses séductions auxquelles rien

ne résiste que la satiété. Tannhäuser, las de chants

magiques, de fantasmagories grecques et de baisers

olympiens, se ressouvient de sa vieille grand'mère,

de sa jeune fiancée et du son de cloche de la petite

chapelle, et, invoquant le nom immaculé de Marie, il se

débarrasse des étreintes de la déesse, et se retrouve

en pleine campagne. La lutte du principe spiritualiste

et du principe matérialiste, qui se disputent l'âme

de Tannhäuser, est bien rendue par le compositeur.

L'agitation sourde de l'orchestre, La déclamation hachée

et haletante, les éclats de voix soudains peignent bien

l'état d'esprit du chevalier.

Quand Tannhäuser se retrouve au milieu de la campagne, un

petit pâtre joue une cantilène rustique dont la simplicité

fait contraste avec les voix langoureusement perfides des

Sirènes et autres mythologiques enchanteresses.

Bientôt passe une procession de pèlerins qui fait naître

des idées de repentir et de religion dans l'âme du

chevalier Tannhäuser déjà rassérénée par la chanson naïve

du pâtre. Cette marche, nécessairement rhythmée pour

rendre la progression du cortège, est d'une grande beauté

et produit un effet irrésistible: c'est un des meilleurs

morceaux de l'ouvrage; le souvenir s'en découpe nettement

du fond de récitatifs et de mélopées un peu vagues qui

forment la teinte générale de l'œuvre. C'est là une

musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction,

la musique d'un maître, enfin.

Comme nous l'avons dit, le romantisme de Wagner est bien

plutôt un retour aux anciennes formes qu'une innovation

révolutionnaire; son orchestre est plein de fugues, de

contre-points fleuris, de canons, exécutés avec beaucoup

de science. Rien n'est moins échevelé; l'air de désordre

vient de l'absence du rhythme carré que de parti pris le

maître évite, de même qu'il s'abstient de moduler. Wagner

écrit lui-même les paroles de sa musique, pour que la

cohésion de l'idée et de la note soit encore plus parfaite.

Il terminait l'article par ce souhait:

Nous voudrions que le _Tannhäuser_ fût exécuté à Paris, au

Grand-Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle.

Hélas! l'épreuve fut faite quatre ans après, et le résultat n'honorait

guère la capitale du monde.

Mais Théophile Gautier était très fier d'avoir, avant tout autre, salué

ce maître et apprécié son œuvre.

A ce déchaînement de haine, à ces clameurs, à ces huées, il ne se

trompait pas: il les avait entendues déjà en 1830, et savait bien que

le génie seul est capable d'exaspérer à ce point la foule, comme si

sa supériorité était, vraiment, la plus sanglante insulte faite à la

médiocrité.

--Moi, qui ne suis qu'un âne en musique, à ce que l'on prétend,

disait-il, je n'avais pas fait tant de façons et j'avais trouvé le

_Tannhäuser_ très beau, tout simplement.

Et encore n'avait-il pas écrit tout son sentiment: pour ne pas trop

empiéter sur le domaine de son collègue, de Rovray, critique musical

au _Moniteur_, il s'était surtout attaché à l'analyse du poème et, en

ce qui concerne la musique, il avait certainement subi une influence.

Il y avait quelque musicien parmi ses compagnons de voyage, qui lui

souffla les appréciations, assez singulières, que nous avons citées,

comme par exemple: «Le maître s'abstient de moduler», qu'il reproduisit

respectueusement, croyant être très sûrement documenté, puisqu'il

l'était par un homme du métier.

Baudelaire était très heureux que Théophile Gautier eût écrit

cet article sur Wagner: ce document, disait-il, aiderait à la

réhabilitation de Paris. Chauvin, à sa manière, Baudelaire souffrait

extrêmement de la honte dont le scandale de l'Opéra éclaboussait la

France.

--Qu'est-ce qu'on va penser de nous dans le monde? Que dira-t-on de

Paris en Allemagne?... Une poignée d'imbéciles et d'envieux nous ont

déshonorés collectivement.

Il disait cela, et, heureusement, il l'a écrit, en d'admirables pages,

lui, fanatisé dès la première heure, et il a ainsi sauvé l'honneur. Sa

compréhension de Wagner fut vraiment sublime et elle lui vint de façon

fulgurante:

J'avais subi (du moins cela me paraissait ainsi) une

opération spirituelle, une révélation. Ma volupté avait

été si forte et si terrible que je ne pouvais m'empêcher

d'y vouloir retourner sans cesse.

Cela me faisait penser à ces quelques pages de Weber, qui m'avaient

si soudainement révélé la musique. Les phrases musicales de Wagner,

entendues au piano, m'impressionnaient encore plus vivement.

J'éprouvais, en les écoutant, une fascination, mêlée d'une sorte de

peur. J'étais comme au bord d'un gouffre, dont il me faudrait, sans nul

doute, toucher le fond: c'était un vertige de l'esprit.

Il est bien évident que toujours, en même temps qu'un homme de génie,

il naît un petit groupe d'élus, appelés à le comprendre, à former

autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de

la haine universelle et le soutenir, dans sa montée au Golgotha, en lui

affirmant sa divinité.

J'avais déjà la prescience que ma destinée était de prendre rang, un

jour, parmi cette milice sacrée, qui combattait pour le triomphe de

Richard Wagner.

V

Tous les jeudis, il y avait réception à Neuilly. Il ne s'agissait pas

de visites brèves, autour d'une tasse de thé: nos amis arrivaient

d'assez bonne heure, surtout dans les saisons clémentes, vers quatre

ou cinq heures, dînaient et passaient la soirée. Quelques-uns venaient

seulement après le repas.

A chacun de ces dîners hebdomadaires, quelques personnes étaient

invitées, spécialement; d'autres étaient de fondation, et venaient

quand elles voulaient.

Parmi celles-ci, l'une des plus fidèles était madame Sabatier,

l'_amphitryone_ fameuse, qui avait su réunir pendant si longtemps à

sa table tous les artistes de son époque, celle que l'on appelait «la

Présidente», titre que mon père lui avait donné.

Je l'avais toujours connue et j'avais pour elle beaucoup d'amitié.

Quand j'étais toute petite fille, elle avait voulu faire mon portrait,

car elle peignait de gentilles miniatures, avec un art très délicat,

que lui avait enseigné Meissonier lui-même. Il me fallait donc aller

poser, et, pour cela, je passais des après-midi entiers chez elle.

Elle habitait rue Frochot, un appartement, au premier ou au second, je

ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand, et il n'y avait qu'une

porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La

porte avait deux battants couleur de palissandre.

L'antichambre, qui n'était qu'une sorte de couloir, apparaissait gaie

et riante. Un vitrage donnant sur des jardins l'éclairait vivement à

travers des stores légers sur lesquels étaient peintes des branches

fleuries. Dans une volière, pleine de perruches, de bouvreuils et de

bengalis, criant et chantant à qui mieux mieux, les ailes frissonnaient

devant la lumière, et les aboiements mièvres de deux petits griffons,

accourus en toute hâte, ajoutaient au joyeux vacarme qui vous

accueillait dès le seuil.

La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée, et ce

lieu célèbre, où l'on prodiguait chaque semaine tant d'esprit et tant

de verve, n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue

d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences pendus

symétriquement. La table de chêne, massive et carrée, devait s'étirer

jusqu'aux murailles pour les festins du dimanche.

A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient

l'une l'autre: le boudoir, la chambre à coucher, et, tout au fond, le

cabinet de toilette. Cela joliment capitonné, ouaté, confortable et

frais.

Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait

ces chambres: sous les feuillages des stores qui le voilaient, cet

intérieur avait l'apparence d'une serre.

Le salon, carré et spacieux, était à gauche de la salle à manger. Ses

fenêtres s'ouvraient sur la rue. De larges divans, de bons fauteuils,

des poufs, des coussins, et sur les murs d'illustres toiles,--entre

autres le _Polichinelle_, grandeur nature, de Meissonier, et, au milieu

d'un panneau, le superbe portrait de la maîtresse du logis, avec son

petit griffon sur les genoux, peint par Ricard.

La Présidente arrivait du fond de l'appartement, et s'annonçait par une

roulade, qui s'achevait en un rire perlé.

Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect: beauté, bonté et

joie.

Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est

adressé le poème _d'Émaux et Camées_:

J'aime ton nom d'Apollonie,

Echo grec du sacré vallon,

Qui, dans sa robuste harmonie,

Te baptise sœur d'Apollon....

Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches

très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un

châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées

de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers,

avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et

rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et

du bonheur.

Sa toilette était pleine de fantaisie et de goût. Elle ne se conformait

guère à la mode, en créait une toute spéciale. De grands artistes,

convives du dimanche, donnaient des conseils à leur amie et lui

dessinaient des modèles. Ses costumes, presque toujours, étaient

d'un bel effet. Quelquefois, pourtant, il y avait des tentatives

malheureuses: on parla longtemps d'un étrange chapeau qu'elle portait à

la première représentation de _Madame de Montarcy,_ de Louis Bouilhet;

c'était une sorte de dôme ou de melon côtelé, alternativement, en

couleur café et en couleur chocolat, orné d'oreilles d'ours chenillées

et de flots de rubans. Cela l'avait rendue presque laide et avait

causé du scandale. Plus tard, sans rancune, elle riait elle-même de

l'aventure et faisait complaisamment la description de cette coiffure

extraordinaire, qui lui avait valu une soirée si désagréable.

Pour la pose, nous nous installions dans la salle à manger, très

claire à cause du vitrage qui, au tournant de la maison, se bombait

extérieurement, agrandissant la pièce comme d'une moitié de tour, et il

y avait là des fleurs dans des jardinières.

La Présidente apportait un léger chevalet, des pinceaux, fins comme des

aiguilles, prenait sa palette, et je tâchais de me tenir tranquille.

Elle causait avec moi, me racontant des anecdotes, et la miniature

avançait lentement.

Quelquefois elle me gardait à dîner, et, vers huit heures, Marianne

venait me chercher.

Mais il y avait longtemps de tout cela. Un brusque changement de

fortune avait bouleversé la vie de la Présidente. Les échos s'étaient

tus des fameuses agapes; la vente avait éparpillé les tableaux précieux

et les bibelots rares; les amis s'étaient dispersés. Elle supporta ce

malheur avec une crânerie charmante: dans la défaite elle avait tout de

même l'air triomphant. Des épaves de son luxe passé, elle s'arrangea un

petit rez-de-chaussée qui était encore un nid coquet. Elle faisait sa

cuisine elle-même, en chantant, des turquoises à ses jolies mains, le

petit doigt relevé....

Elle me faisait l'effet de Peau d'Ane, pétrissant le gâteau, vêtue de

sa robe couleur du temps, et j'admirais beaucoup ce courage et cette

force d'âme. Elle était bien toujours, «la très belle, la très bonne,

la très chère», celle à qui l'auteur des _Fleurs du Mal_ avait voué un

si secret et immatériel amour, celle qui revit dans ses vers immortels

et se survivra par cette gloire d'avoir été, quelque temps, l'idéal

d'un grand poète.

* * * * *

Gustave Doré était le boute-en-train de nos soirées du jeudi. Cet

infatigable travailleur, si richement doué et d'imagination si féconde,

était, dans l'intimité, un prodigieux gamin. Sa figure juvénile,

au teint blanc et rose, à la fine moustache, aux longs cheveux

blonds rejetés en arrière, cachait, sous un aspect impassible, une

espièglerie, toujours prête à saisir l'occasion d'exécuter quelque bon

tour. Il accomplissait mille folies, très gravement et sans cesser

jamais d'être distingué. En général, il faisait son entrée sur les

mains, les pieds en l'air, et ne consentait à dire bonjour qu'après

avoir exécuté, avec beaucoup de grâce et de souplesse, toutes sortes de

«clowneries».

Quand la Présidente était là, tout de suite il l'entraînait au piano,

et ils improvisaient en duo des tyroliennes pleines de fantaisie. Il

avait une charmante voix de ténor; elle, une agréable voix de soprano,

et c'étaient des roulades, des fioritures, des _lalaïtou_, à n'en plus

finir.

Un des fervents admirateurs de Gustave Doré, son ami le plus intime,

son «paysage», et même son complice, Arthur Kratz, auditeur au Conseil

d'État, d'origine alsacienne et baron, était parmi les habitués. Mon

père prétendait qu'il avait le droit de se faire précéder par quatre

hallebardiers; mais, loin d'user de cette prérogative, il poussait,

au contraire, la simplicité de mœurs et de costume aux plus extrêmes

limites. Gustave Doré le taquinait toujours, à ce propos, mais Kratz

subissait, avec la plus imperturbable patience, toutes les farces que

le grand dessinateur ne se lassait pas de lui faire; il les accueillait

par un sourire fin et mystérieux, et était le premier à s'en amuser.

A Neuilly, il tenait l'emploi de compère, avec un sérieux parfait et

la plus profonde dissimulation, si bien que nous fûmes très longtemps

avant de le découvrir.

Gustave Doré poussait le machiavélisme jusqu'à envoyer Kratz dîner à

Neuilly, lui-même ne versant que le soir. En arrivant, sans prêter

la moindre attention à son ami, sans échanger un mot avec lui, il

organisait des expériences à la Robert-Houdin, découvrait des objets

les mieux cachés, lisait les lettres fermées, devinait les pensées

chuchotées loin de lui, etc.... Il nous confondait et nous stupéfiait,

et nous ne nous doutions pas que Kratz, qui semblait si détaché,

ou si intéressé par une causerie particulière, avec une malice

extraordinaire, à l'aide de mots convenus, lui disait, à haute voix,

tout ce qu'il devait savoir.

Ernest Hébert venait souvent, aussi. Nous avions tous pour lui autant

d'admiration que d'amitié. Chose remarquable, il était le type même de

son idéal d'art, et aurait pu servir de modèle à un de ses tableaux.

Le teint pâle et olivâtre, l'air languissant et délicat, on pouvait le

croire touché par cette _mal'aria_ qu'il savait si bien peindre. Les

traits réguliers, les yeux très doux sous de longs cils noirs, la lèvre

rouge dans l'ombre floconneuse de la barbe noir bleu, il semblait être

né à Florence ou dans les États romains.

A son retour de la Villa Médicis, il avait été victime d'un accident

terrible. Une tempête avait assailli son navire tout près de Marseille,

et le jeune peintre, enlevé par une lame, s'était éveillé, d'un long

évanouissement, dans un lit d'hôpital, la jambe affreusement brisée. Il

lui restait de cette brasure une légère boiterie, qui accentuait son

apparence fragile, bien trompeuse, en réalité, car ce noble artiste

a fourni une longue et belle carrière, et son talent, toujours en

ascension, brille aujourd'hui du plus vif éclat.

Hébert jouait du violon, avec beaucoup de sentiment. Il apportait

souvent à Neuilly son instrument.

Mme Ganneau et son fils, M. et Mme Laffite, Baudry, Puvis, Dumas fils,

l'excellent pianiste Delaborde, Olivier de Gourjault, Madarasz, Rodolfo

et Toto, naturellement, étaient parmi ceux qui venaient le plus souvent.

Au dîner, le nombre des convives n'était jamais certain et, comme cela

arrive presque toujours en pareil cas, il tournait autour du chiffre

treize, chiffre fatal et redouté de tous.

Mon père, moins que personne, n'aurait consenti à s'asseoir à une

table où l'on eût été treize. Il était convaincu que le plus jeune

des assistants devait mourir dans l'année, et, à l'appui de cette

certitude, il racontait maintes aventures probantes. Aussi avions-nous

en réserve un petit quatorzième, qui paraissait, seulement, au moment

où tout espoir de voir venir un nouveau convive était perdu.

Ce quatorzième, fils du père Husson, le jardinier, habitait, avec sa

famille, le petit pavillon de la cour. La mère Husson, femme adroite

et active, venait chez nous aider à la cuisine, le jeudi. Elle était

avertie tout de suite et allait, en un tour de main, revêtir son

fils d'un costume que mon père lui avait fait faire tout exprès. Le

jeune Edmond, gentil garçonnet de quatorze à quinze ans, intimidé et

légèrement ahuri, paraissait avec le potage; il s'asseyait au bout de

la table et, très correct, tenait sa place avec une convenance parfaite.

Le dîner était simple et copieux. On y voyait figurer souvent des

plats spéciaux, exécutés avec art. Une heureuse alliance de la cuisine

italienne et de la cuisine française y donnait une assez grande variété.

Théophile Gautier, comme il le disait lui-même, était gourmet et

gourmand, et savait cuisiner admirablement quand il le voulait, avec

des raffinements et des complications infinies. Il trouvait l'art de

Vatel très dégénéré: on n'y apportait plus le même soin, le même

sérieux qu'autrefois; plus personne ne serait capable de se passer une

épée au travers du corps, pour un plat manqué ou une marée en retard.

Il parlait toujours d'une certaine soupe à la julienne, que l'on

accommodait particulièrement bien sous le règne de Charles X. Notre

cuisinière s'efforçait en vain d'atteindre à cette perfection. Elle

nous servait pourtant d'exquises mixtures, mais mon père hochait la

tête et disait:

--C'est bon, certainement; mais ce n'est pas encore tout à fait la

julienne du temps de Charles X!

Et les tantes, renseignées sur le sujet, appuyaient son dire:

--Théo a raison. Il manque on ne sait quoi.... Mais ce n'est pas encore

la julienne du temps de Charles X!

Le _risotto_, à la milanaise, était toujours cuisiné par ma mère et lui

valait, chaque fois, un triomphe.

Larges mortadelles, saucissons de Bologne, _salami, zamponi_, olives

noires, étaient les plus fréquents hors-d'œuvre. Puis, sur un lit

de persil, paraissait le poisson, servi froid; presque toujours une

truite saumonée,--pour laquelle mon père avait une prédilection

marquée.--J'étais chargée de faire la sauce mayonnaise, et les jeunes

gens, qui se trouvaient là, tenaient à honneur de me seconder dans

cette tâche délicate. Madarasz, en sa qualité de peintre, avait mission

de verser lentement l'huile sur les jaunes d'œuf. D'autres tenaient

le citron, les fines herbes et les ingrédients divers. On déclarait

toujours ma sauce exquise, et on s'en disputait jusqu'à la dernière

bribe.

Le dessert était quelquefois assez recherché; mais, quand il venait

de Paris, il n'arrivait pas toujours à temps. Je me souviens d'une

certaine glace aux bananes, que mon père avait imaginée, et commandée

chez Joséphine, qui s'égara dans les dédales obscurs de Courbevoie et

ne nous parvint que très tard dans la soirée. On lui fit tout de même

bon accueil.

Au salon, mon père s'installait sur le canapé rouge, placé à droite de

la porte, pas loin de la cheminée. Quelques-uns des plus graves, parmi

les invités, s'asseyaient auprès de lui, et ils essayaient de causer,

au milieu du joyeux vacarme.

Gustave Doré combinait des tableaux vivants. La reproduction de la

célèbre toile: _la Naissance de Henri IV_, eut beaucoup de succès.

Dash, présenté dans un torchon, figurait le nouveau-né.--Dash était un

affreux et délicieux roquet, boiteux, dont Théophile Gautier a donné la

biographie dans sa _Ménagerie intime_.

Madarasz fut un habile organisateur de charades. Ce jeu amusait

beaucoup mon père. Le jeune Hongrois avait des ressources infinies:

c'est lui qui nous enseigna à reproduire, d'une façon si saisissante,

la silhouette d'un chameau. Voici comment l'on s'y prend: une

personne, debout, tient des deux mains, levé devant elle, un balai, en

haut duquel, autour des crins, on a modelé avec des chiffons la tête

de l'animal; une autre personne, courbée en avant, suit la première en

la tenant par les hanches; on jette sur le tout une grande couverture

grise, qu'on drape plus étroitement autour du manche de balai qui forme

le cou. La tête de la personne debout figure la bosse, et une femme

peut très bien s'asseoir sur le dos horizontal de la personne penchée.

La première fois que cette fantasmagorie s'avança, balançant le cou,

portant une musulmane, cachée, moins les yeux, dans des voiles blancs,

l'effet fut prodigieux. On crut vraiment qu'un vrai coursier du désert

faisait son entrée dans le salon.

Quelquefois, Delaborde nous improvisait d'effroyables quadrilles,

en défigurant les thèmes les plus sacrés des maîtres. Des motifs du

_Tannhäuser_ y paraissaient déjà.

Le vieil Érard carré avait été remplacé par un piano neuf, qui était en

face du canapé rouge. Une table occupait la place laissée vide, dans

l'encoignure, près de la fenêtre de la rue.

Un soir, M. Robelin était entré, et, debout, appuyé au chambranle de la

porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous regardait danser,

en riant de bon cœur des fantastiques «cavalier seul» exécutés par

Gustave Doré.

Vers le milieu de la contredanse, les bonnes apportèrent le thé et

posèrent le grand plateau sur la table placée dans le coin. Après le

galop final, le piano se tut et on servit le thé; mais les petites

cuillers manquaient. Les bonnes, interpellées, affirmèrent les avoir

données, avec le reste du service. On les chercha, mais on ne put les

trouver nulle part.

Tout à coup Gustave Doré s'écria.

--Fermez la porte, et ne laissez sortir personne. Celui qui a mis,

sans doute par distraction, l'argenterie dans sa poche, est prié de la

restituer de bonne grâce; sinon, on se verra forcé de le fouiller!

--Eh bien! il en a, du toupet! dit Robelin; il nous prend pour des

voleurs!...

--Si j'ai du toupet, vous ne manquez pas de cynisme! riposta Doré avec

gravité. Car vous ne pouvez nier; je vous ai vu tout en dansant: c'est

vous le coupable.

--Elle est forte, celle-là! Fouillez-moi, criait Robelin, en riant aux

larmes.

Mais, ô surprise! c'était bien lui qui détenait les petites cuillers.

Au milieu du fou rire général, on en tira de toutes ses poches!

Pendant les figures du quadrille, avec une dextérité d'escamoteur,

Gustave Doré avait accompli ce bon tour, sans éveiller l'attention de

personne, de prendre, une à une, les cuillers sur le plateau et de les

faire passer où elles étaient maintenant.

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 15 / 31 题