Vite il s'apprête;
Rien ne l'arrête.
Si la trompette
Vient à sonner,
Il prend les armes,
Court aux alarmes:
Son plein de charme
Va l'entraîner ...
A la Patrie..., etc.
Rossini désirait qu'avant le retour du refrain il y eût quelques
vers de «tendresse militaire», afin qu'il pût y adapter une phrase
sentimentale et douce, _mezza voce._
Théophile Gautier ne savait pas trop ce que pouvait être la «tendresse
militaire»; le sujet, le rhythme de ce morceau ne l'inspiraient guère;
il eût voulu au moins ne pas signer, mais on tenait beaucoup à sa
signature. Barroilhet écrivait: «Il s'agit d'accoupler heureusement
le nom du grand Théo au grand nom de Rossini.» Théophile Gautier, qui
n'osait pas refuser franchement, traînait l'affaire en longueur; mais
on revenait souvent à la charge, en l'accablant de reproches.
Un jour, au moment de sortir, mon père nous dit qu'il allait à Passy
voir le maëstro. Théodore de Banville était venu, ce jour-là, à
Neuilly; il s'en allait aussi, et nous les reconduisions jusqu'à la
porte.
Tout à coup, je dis à mon père:
--Tu sais, si tu vas voir Rossini, je ne te parlerai pas pendant un
mois.
Banville, très surpris, demanda l'explication de cette bizarre menace.
--Les gluckistes et les piccinistes! répondit le père en riant. Ces
demoiselles sont devenues, depuis quelque temps, des musiciennes
intransigeantes et du parti le plus classique. Elles jouent les fugues
de Bach (il disait cela avec un certain orgueil) et n'admettent plus
que Beethoven, Weber, Mozart et autres illustres Allemands. Le grand
chef du parti opposé leur est, naturellement, en horreur....
Et il ajouta, pour moi:
--Prends garde: Catalepsie!--Épilepsie!... Mais je veux bien
condescendre à t'expliquer que, si je vais voir Rossini, c'est pour
tâcher de me dépêtrer poliment de cette «chanson militaire», qui est
pour moi comme serait pour un chien une casserole attachée à la queue.
--En ce cas, je te pardonne et je t'approuve! lui dis-je avec gravité.
* * * * *
Une «_International Exhibition_» s'ouvrait à Londres. Dalloz pria
Théophile Gautier d'en faire le compte rendu dans le _Moniteur
universel_, journal officiel de l'Empire français.
Les conditions étaient bonnes; et mon père, toujours enchanté de
voyager, accepta avec plaisir. A notre grande joie, il nous annonça que
nous serions du voyage.
Nous n'avions jamais encore traversé la mer et nous étions très émues
à l'idée d'aller en Angleterre. Nous aurions bien voulu voir une
tempête. Cependant l'appréhension du mal de mer, qu'on nous dépeignait
si affreux, nous tourmentait et nous faisait préférer une traversée
moins pittoresque, mais tranquille. Toutes sortes de palliatifs nous
furent recommandés par nos amis. Notre cher camarade Nono, que nous
considérions comme un oracle, incapable de se tromper, nous affirma
très sérieusement qu'un petit carré de papier posé sur l'estomac était
ce qu'il y avait de mieux. Il expliquait que le frottement du papier
contre la peau occasionnait une diversion qui préservait du mal de mer.
Le directeur du _Moniteur_, Dalloz, partait aussi pour Londres, et il
emmena mon père, qui devait assister avec lui à des inaugurations et
à des cérémonies officielles. Il était convenu que nous le suivrions
quelques jours après avec ma mère, et Henriette, une nouvelle femme de
chambre, car depuis quelque temps Marianne, la bonne qui nous avait
élevées, était promue à la dignité de cuisinière.
Nous devions entrer à Londres par la Tamise, après nous être embarquées
à Boulogne. C'était au mois de mai: le temps était beau, et pourtant
la mer moutonnait un peu; en dépit du préservatif recommandé par Nono,
je dus subir le mal de mer, auquel ma sœur échappa. A l'aube, j'étais
affalée dans ma cabine, affreusement malade et me récitant tout bas,
avec une rapidité fiévreuse et sans pouvoir m'en empêcher, des vers
de la _Légende des Siècles_, lorsque Estelle, très vaillante, et qui
avait, paraît-il, le pied marin, vint me chercher, sous prétexte que
l'apparition du soleil sur la mer était un spectacle admirable. Elle
me traîna presque de force jusqu'au pont; je ne pus atteindre que le
haut de l'escalier, où je me laissai tomber au bord des marches de
cuivre. La splendeur de l'aurore, avec ses roses et ses émeraudes, me
laissa indifférente et ne me guérit pas. Un marin apitoyé m'aida à
gagner un banc, puis il m'apporta un oreiller de crin et du thé.
Cependant, aussitôt que le bateau entra dans les eaux de la Tamise,
le mal disparut, et je pus faire honneur au déjeuner, servi sur le
pont, et composé d'œufs au jambon, comme les Anglais seuls savent les
préparer, de _roastbeef_ et d'excellent _pale ale._
Mon père nous attendait à Londres, au débarcadère, et il nous conduisit
a l'Hôtel de France, Leicester Square, où un appartement était retenu
pour nous. Le soir même, des personnes vinrent nous rendre visite;
entre autre autres, Jules Gérard, le tueur de lions, et un M. S... qui
s'offrait à nous servir de cicerone et d'interprète dans la capitale de
l'Angleterre, qu'il habitait et qu'il connaissait à merveille. En dépit
de ses bonnes intentions, je pris tout de suite ce monsieur en grippe,
à cause de la fatigue qu'il nous imposa, en nous tenant éveillées
jusqu'à plus de onze heures, le soir même d'un voyage aussi pénible. Il
causait abondamment, donnant à mon père toutes sortes de renseignements
qui n'en finissaient pas et feignant, à ce que nous croyions, de ne
pas voir nos signes évidents de lassitude et d'impatience.
Nous étions très bien installés dans cet hôtel, mais, par ce temps
d'exposition, le prix était exorbitant. Ce fut ce M. S... qui nous
conseilla, très sagement, de quitter l'hôtel pour un appartement
meublé. Ce fut lui encore qui découvrit, à Penton Square, la maison qui
convenait. Mais, après le confort de l'hôtel et l'animation amusante
de la place, ce nouveau logis nous parut triste et mesquin. Ce square,
au bout d'une petite rue, formait comme une grande cour carrée très
solitaire. La maison était juste en face de la rue qui débouchait dans
Piccadilly et nous permettait seulement d'apercevoir, un peu et de
loin, le mouvement de la ville.
Nous avions, au premier, un salon, qui servait de salle a manger,
entre deux chambres où s'établirent mon père et ma mère. Ma sœur et
moi, avec la femme de chambre, nous fûmes logées au second étage, dans
un appartement qui donnait sur des cours et des toits très noirs. La
propriétaire de cette maison se chargea de notre nourriture, mais elle
fut très chiche, et nous avions l'impression de mourir un peu de faim.
Aussi, il fut vite résolu que nous ajouterions un repas au maigre
ordinaire de la maison: un souper, que nous allions, en bande, acheter
dans les petites rues commerçantes très éclairées par des torches de
gaz et dont l'aspect nouveau et pittoresque nous intéressait beaucoup.
Nous revenions les bras chargés de gargantuesques victuailles: homard
et saumon marines, jambon d'York, langues de mouton, bœuf fumé,
_stilton, chester_, tarte à la rhubarbe, _plumcake, Dundee marmelade,
stout, pale ale_, porto.
Henriette avait dressé le couvert et allumé des lampes. Nous nous
installions et nous faisions longuement honneur au repas. Jules Gérard
était quelquefois des nôtres, et M. S... presque toujours. Mon père,
très en train et très gai, évoquait le souvenir du radeau de la Méduse,
se comparait à Ugolin réduit, si l'heure du souper avait tardé, à
dévorer ses enfants. Pour moi, qui n'avais pas la tête forte, cette
bière capiteuse me grisait immédiatement. Je divaguais un peu; puis je
m'endormais d'un sommeil si profond qu'on était obligé de m'emporter
dans mon lit.
Londres nous amusait beaucoup. Nous parcourions la ville en badauds,
marchant lentement, le nez en l'air, ce qui paraissait surprendre
extrêmement les Anglais, toujours si pressés et qui ne se faisaient
pas faute de nous bousculer: ils avaient une façon de se faire place à
coups de coudes,--des coudes pointus et durs,--qui m'exaspérait. Comme
je m'en plaignais une fois à un aquarelliste de grand talent, ami de
mon père, nommé Wyld, il me dit que la coutume en Angleterre était de
rendre les coups, pour avertir le passant qu'il vous avait heurté,
ce qu'il feignait d'ignorer jusque-là. Ces représailles n'étaient
pas très aisées, car les coupables marchaient si vite qu'ils étaient
tout de suite hors de vue. Cependant, sans être bien sure que M. Wyld
ne s'était pas moqué de moi, je tenais à exercer ma vengeance, et
souvent on me voyait me mettre à courir à la poursuite d'un monsieur
à qui j'allongeais un grand coup de poing dans le dos. Je n'étais pas
très rassurée, la première fois que j'accomplis cette prouesse. Mais
l'anglais, comme on me l'avait annoncé, se retourna et me dit poliment:
_--I beg your pardon._
Et je fus convaincue que le procédé était bon.
Nous étions très intéressés par les industries de la rue. La mendicité
est interdite à Londres; mais la rue appartient à tout le monde (pas
le trottoir). Aussi les mendiants sont-ils censés faire un métier: de
petits garçons se précipitent sur vous, mais sans quitter la chaussée,
et, de force, vous cirent vos souliers; ou bien ils balayent avec
frénésie votre chemin, vous empêchant de marcher. Les compagnies de
faux nègres, vêtus de coutil rose et blanc et exécutant de bizarres
musiques, qui déambulent par la ville, suivies d'un public sympathique,
nous semblaient surtout très originales.
Une fois, à Penton Square, pendant le déjeuner, nous entendîmes
une aubade exécutée sous nos fenêtres d'une façon vraiment assez
remarquable. Il y avait un violon, un alto et une voix de femme. Je fus
chargée de jeter des _pence_ par la fenêtre; mais, en apercevant les
musiciens, je poussai un cri de surprise:
--La famille Lhomme!
Tout le monde se leva et vint près de moi. Il n'y avait pas à s'y
tromper. M. et Mme Lhomme et leur fils Alphonse, notre camarade, venus
à Londres, sans doute pour l'Exposition, s'étaient déguisés, dans
l'idée de nous faire une farce. Nous étions très contents de les voir
et bien amusés de leur invention.
--Le bel ensemble de votre musique vous a trahis! leur criait mon père
du haut de la fenêtre. Assez, maintenant! Venez déjeuner avec nous.
Mais, imperturbables, ils persistaient à tenir leur rôle, à racler les
violons et à chanter.
Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher.
Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits: malgré cette triple et
extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages
anglais, et pas du tout la famille Lhomme!...
La société de Londres faisait grand accueil à mon père. Beaucoup
d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une fois Thackeray, colossal
et superbe. Nous avions lu _la Foire aux vanités_, ce qui le flatta
beaucoup. Il fut très aimable pour ma sœur et pour moi; je me souviens
qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de
pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de
même.
Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second
étage, d'autres locataires que nous, entre autres un _horse-guard_ tout
habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions
nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance: il était
plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une
peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment
où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait
brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.
Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux
ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent
dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en
terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue
qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles.
Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde,
puis s'en allèrent par le même chemin.
Le sans-gêne des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à
Londres.
J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition universelle, mais je
n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes
visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts: accoudée à la
balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux,
j'étais en contemplation devant un Gainsborough.... Tout à coup, un
visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par
les coudes et me posa plus loin; puis il s'accouda à ma place. Fidèle
à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper
sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa
redingote; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna
à la barre de fer et ne démarra pas.
Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une
impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et
moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en
face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule
de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national.
Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les
obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une
boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en
ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir: nous entrâmes aussi dans
la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.
J'étais fascinée.... Ce fut là ma première rencontre avec
l'Extrême-Orient; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.
L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de
sa robe de soie. Sa figure pâle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai
su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière,
mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain.
Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des
bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de
la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se
croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de
deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et
ouvrait d'un seul geste.
Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques
marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un
peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches
poignées, dans sa ceinture de velours.
Leurs sandales, qui tenaient à peine sur leurs chaussettes de toile
blanche articulées au pouce, leur donnaient une démarche molle et
nonchalante.
Ces deux inconnus nous examinaient avec beaucoup de curiosité. Ils
savaient quelques mots de français et d'anglais et nous essayâmes de
causer. Débarqués en Angleterre depuis quelques jours à peine, ils
faisaient leurs premiers pas dans cette Europe qu'ils ne connaissaient
pas du tout. On eût dit qu'autour d'eux, sans que rien s'en fût encore
disperse, flottait le parfum et comme l'atmosphère de leur fabuleux
pays.
Quelle rencontre fatidique pour moi, quelle vision inoubliable! Tout
un monde inouï m'apparaissait, et une sorte d'intuition (que j'avais
toujours en face des choses qui allaient me passionner) me fit
l'entrevoir dans son ensemble et me révéla ses beautés spéciales.
Quand, plus tard, j'ai essayé de faire revivre le Japon féodal, dans un
roman intitulé: _la Sœur du Soleil_, c'est toujours l'image saisissante
de cet inconnu, aux allures si nobles, qui me servait de modèle pour
peindre un de mes personnages, le prince de Nagato.
Qui sait si ces deux samouraïs n'étaient pas ces deux jeunes officiers,
d'un prince de Nagato justement, qui, à cette époque, où le Japon
était encore très fermé aux étrangers, firent, sur l'ordre de leur
seigneur, un voyage d'études à travers la civilisation de l'Occident
inconnu?... Qui sait si ce n'étaient pas là, Ito Shunshé et Inouyé
Bunda, qui jouèrent, depuis, et jouent encore, un rôle si éminent dans
la politique de leur pays?...
Au moment même où nous essayions, dans ce magasin, d'échanger quelques
mots avec eux, tandis qu'ils maniaient de leurs doigts minces des
babioles d'ivoire et d'écaillé, un soulèvement terrible--dont la
nouvelle n'était pas encore parvenue en Europe--ensanglantait le Japon.
J'ai donné, dans mes _Princesses d'Amour_, une esquisse de cette guerre
civile, de cette étrange révolution, unique dans la chronique du monde,
qui fit éclore, de la façon la plus imprévue, le Japon nouveau.
C'est en étudiant l'histoire de cette guerre que j'ai cru retrouver la
trace de ces deux jeunes hommes, dont je me souvenais si bien. Quand,
après deux années de voyage, ils revinrent au Japon, enthousiasmés
par ce qu'ils avaient vu, ils se heurtèrent à la bataille, qui durait
toujours, au cri de: «Mort aux étrangers!»
* * * * *
De tous les points du monde, des êtres venaient à Théophile Gautier,
pour lui demander aide et protection. Il ne se défendait pas du tout,
écoutait toutes les doléances; et l'on peut dire que l'on entrait chez
nous comme dans un moulin. Ses conseils, son influence, l'appui de sa
plume, c'était tout ce qu'il avait à donner; mais il donnait royalement.
Parmi tous ces solliciteurs inconnus, qui venaient sans être présentés
et sans recommandation, j'ai gardé le souvenir d'une certaine madame
Key Blunt qui fut particulièrement tenace et nous tourmenta longtemps.
Elle arrivait d'Amérique et avait été la femme, à ce qu'elle disait,
d'un président des États-Unis, mort récemment. Il l'avait laissée
avec des enfants et sans ressources: mais elle avait l'amour et, à ce
qu'elle croyait, le don du théâtre, qui l'aiderait, pensait-elle, à
relever sa fortune. C'était une femme assez jolie, de taille moyenne,
et toujours endeuillée de voiles de crêpe: «Mon mari est toujours
mort», répondait-elle à ceux qui lui faisaient observer que le temps du
deuil était passé.
Mon père s'était laissé toucher par cette infortune exotique. Cependant
il combattit autant qu'il le put le singulier projet de la belle
veuve: elle voulait jouer, à Paris, et en anglais, un grand drame
de Shakespeare. Pour consacrer son talent, et lui donner de l'éclat
en Amérique, il fallait qu'elle eût été entendue à Paris. Jouer, en
anglais, devant des Parisiens, quelle folie!... Mais elle ne voulait
pas en démordre.
Mon père finit par renoncer à la convaincre; et, devant son insistance,
jugeant aussi que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle, il
songea à faire aboutir le projet, en le réduisant le plus possible.
Taillade, que Théophile Gautier soutenait beaucoup et admirait
infiniment, consentit, sur sa demande, à entrer dans la combinaison.
Il s'agissait de jouer, en anglais, un acte de _Macbeth_, celui du
meurtre de Duncan. Taillade ne savait pas l'anglais, ou à peine; mais
cela ne démontait nullement madame Key Blunt, qui se chargeait de
seriner à l'artiste français la bonne prononciation.
Le Vaudeville prêta complaisamment sa salle, et, après d'innombrables
et laborieuses répétitions, la représentation eut lieu. Mais il se
trouva--ce que l'on soupçonnait déjà--que madame Key Blunt avait fort
peu de talent et que Taillade en avait beaucoup, même en anglais. Il
sut se faire comprendre du public parisien, fortement ahuri par ces
mots inconnus, et il emporta tout le succès.
Mon père, dans son compte rendu, essaya d'en laisser une part à
l'artiste américaine; mais on le devine plus sincère quand il parle de
Taillade:
Par un prodige de volonté, par une idolâtrie passionnée
pour Shakespeare, il est arrivé à dire le texte, même
avec un très bon accent, et à produire, dans cet idiome
presque étranger pour lui, tous les effets qu'il obtenait
à l'Odéon dans l'excellente traduction de Jules Lacroix.
Chose étrange: loin d'être gêné en grandeur, en puissance,
en énergie, son jeu avait quelque chose de direct, de
natif, d'original. On ne sentait plus rien entre lui et
le poète. Les idées jaillissaient avec leurs mots, leurs
sons, leurs couleurs; et d'une représentation qui pour la
plupart des spectateurs n'était guère qu'une pantomime,
le sens profond, caché, mystérieux de l'œuvre colossale
se dégageait avec plus de clarté que dans tous les
commentaires.
Taillade, en effet, était superbe. Il avait, entre autres, quand
il sortait à reculons de la chambre du crime, un sursaut de peur en
heurtant par hasard, un fauteuil, qui donnait le frisson à toute la
salle.
Mais je crois bien que madame Key Blunt n'a jamais pardonné a mon père
le succès de son partenaire Taillade.