Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le
plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres! Et il variait
affectueusement, dans les en-tête, ce prénom de Regina qui lui
plaisait: _Regina felicitatis, Regina_ la bien nommée, Reine de
bonheur, _Regina cœli_....
Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait
plus de gaieté et de laisser-aller.
Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une
nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre,
cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier
presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur
son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une
simplicité monacale. Il approuvait seulement la coiffure austère, dont
les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille
romaine. Mme Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un
charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père
admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des
choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une
importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don
de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder
comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de
vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se
fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence
où nous risquions de nous abîmer les dents.
Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette
avec ses dents: d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna,
et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.
Aujourd'hui encore Mme Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement
de cette affectueuse et mémorable gifle....
* * * * *
Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur
et à moi; mais nous ne montrions aucune ardeur à l'étude. Pour ma
part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges
vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune: j'étais
bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs
étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les
derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était
chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées
au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait
étudier d'assez mauvaise musique: je m'acharnais particulièrement sur
une _Valse espagnole_, d'Ascher, boléro quelconque qui «faisait de
l'effet». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous
exercer au déchiffrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de
polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.
Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre: _l'Invitation à
la Valse_, par Karl Maria de Weber. Cela ne m'apprenait rien de
particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme
d'habitude.... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit; il
fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores
sont les meilleures pour l'exprimer: «les écailles me tombèrent
des yeux»; «un voile se déchira devant mon esprit»; «la lumière
resplendit soudain dans les ténèbres».... Après quelques lignes, et
jouées Dieu sait comment, il me sembla que je découvrais la musique:
une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle
m'envahit. «Catalepsie!--Épilepsie!» aurait dit mon père. Mais, en moi,
l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté
incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers
mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du
morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse
était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes
danses qui formaient le recueil; et c'est à ce hasard, peut-être, que
je dois la révélation d'un art qui eû pour moi tant d'attraits et prit
une si grande place dans ma vie.
Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte,
et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant
l'_Invitation à la Valse:_
--Je veux apprendre cela.
--Pourquoi ce morceau plutôt qu'un autre? demanda le maître surpris. Il
est trop difficile pour vous.
--N'importe! Je veux l'apprendre, répondis-je, ou bien je ne toucherai
plus jamais au piano.
Il y avait, sans doute, quelque chose de particulier dans mon attitude,
une lueur dans mes yeux, un frémissement insolite dans ma voix, car M.
Lafitte me regarda profondément et me dit, après un instant de silence:
--Est-ce que vous aimeriez la musique?...
--Jusqu'à présent, je crois que je ne l'aimais pas, répondis-je.
Maintenant, c'est changé. Je veux jouer ce morceau....
M. Lafitte, très étonné et très intéressé, ne répondit rien; il me
regarda encore, puis s'assit au piano, et joua, d'un bout à l'autre,
l'_Invitation à la Valse_. Je fus enthousiasmée de l'entendre exécutée
ainsi en perfection; mais cependant rien de nouveau ne me fut révélé;
je l'avais comprise à première vue, et tout à fait.
--Si vraiment vous aimez la musique, dit M. Lafitte, tout est à
recommencer: nous pouvons jeter au feu nos anciens cahiers, et je vous
guiderai désormais parmi les chefs-d'œuvre.
--Pourquoi ne me les avez-vous pas fait connaître plus tôt?
--Je tiens la musique pour un art sublime et sacré, dit M. Lafitte
gravement. Vous y montriez si peu de goût que je trouvais inutile
de vous, ouvrir le sanctuaire. Jusqu'à présent, je vous donnais des
leçons pour faire plaisir à votre famille. Désormais, si votre nouvelle
impression est sincère et durable, je serai heureux de vous initier à
la musique. Ce serait vraiment singulier que cette aversion pour la
musique quelconque eût été justement chez vous une intuition.
Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte
nous apporta une gavotte de Sébastien Bach et _le Clavecin bien
tempéré._
A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison:
la musique prit une importance excessive: «la musique allemande, la
vraie, la seule»,--à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi,
nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse.--Cela amena un
conflit: ma mère, préférait, naturellement, le style italien, tandis
que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.
Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il
était de notre parti et le favorisait.
On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en
a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre: «La musique est
le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits». La vérité est
qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en
ces termes, dans _Caprices et Zigzags_:
Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait _la Favorite,_
accommodée au goût britannique et traduite dans la langue
de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à
qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre
qui n'était pas mélomane assurément: «La musique est le
plus désagréable et le plus cher de tous les bruits.»
Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au
théâtre....
Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait
curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve
rien.
Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et
le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est
celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait.
D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur:
Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.
La partition de _Struensée_ se trouvait parmi les volumes, de
musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La
présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du
maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à
ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras; mais, dans
_Struensée_, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en
Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père
que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux,
d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et
expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Beer, frère du maître.
Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nécessaires, et il
écrivit à mon père cette curieuse lettre[1]:
Monsieur,
M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de
vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt
à vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous
quelles mesures de la musique il faut placer les paroles
déclamées.
J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous
pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous
en étions convenus), la partition de piano de _Struensée_,
afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui
doivent être déclamées sous la musique; votre concierge
me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis
pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède
pas un autre exemplaire de la partition de piano de
_Struensée,_ j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême
bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en
vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition,
pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments
les plus distingués de votre très dévoué.