III

Le _Capitaine Fracasse_ paraissait dans la _Revue Nationale_. Nous le

lisions à mesure, et rien n'était plus agréable que d'en causer ensuite

avec l'auteur. Cela lui plaisait beaucoup et, malgré tous ses travaux,

il avait toujours du temps à perdre avec nous. Je lui déclarai une fois

que le personnage que je préférais parmi les héroïnes de son roman,

c'était cette belle Yolande de Foie, si hautaine et si méprisante.

J'avais même l'impression que Sigognac n'aimait vraiment qu'Yolande

et cédait au chagrin d'être dédaigné par elle, quand il se décidait à

suivre les comédiens et à essayer d'aimer Isabelle.

--Je vais te confier quelque chose à mon tour, dit mon père; c'est

que, moi aussi, secrètement, je préfère Yolande. Au fond, c'est d'elle

que je suis amoureux. Je ne me l'avouais pas; mais ton observation

m'éclaire. Comme tous les amoureux, je me suis laissé deviner. Des mots

plus profonds, une émotion plus poignante quand il s'agit d'elle, m'ont

sans doute trahi. Je crois bien que Sigognac partage mon sentiment:

Yolande est l'amour douloureux et impossible, le vrai, et son souvenir

reste dans le cœur du jeune baron comme la pointe cassée d'une flèche.

Ça ne l'empêchera pas de vivre et d'être heureux, relativement, auprès

d'Isabelle.

--Je suis contente d'avoir pensé juste, lui dis-je; mais pourquoi ne

pousses-tu pas davantage la figure d'Yolande?

--Il vaut mieux peut-être la laisser dans ce lointain. Vue de près,

elle perdrait de son prestige.

Un jour, mon père, revenant de chez Charpentier, cria du haut de

l'escalier, comme il le faisait quelquefois:

--Tout le monde sur le pont!

Alors ma mère sortit de sa chambre. Les tantes Lili et Zoé,

descendirent des hauteurs de l'atelier. Ma sœur et moi, occupées en

bas, nous grimpâmes lestement l'escalier.

Théophile Gautier, qui avait repris son costume d'intérieur, était dans

son cabinet, assis par terre, sur un tapis, avec un coussin sous chaque

bras.

--Il s'agit de confabuler, dit-il quand nous fûmes toutes réunies,

pour résoudre une question qui me rend perplexe.... Je viens de voir

le vieux Charpentier, et il a voulu, puisque nous approchons du

dénouement, connaître d'avance la fin du _Capitaine Fracasse_. Je la

lui ai racontée telle que je l'ai conçue. Sigognac, qui a tué en duel

le duc de Vallombreuse, ne peut plus épouser Isabelle et revient, plus

pauvre que jamais, dans son Château de la Misère. Il y rentre vaincu

par la vie, n'ayant plus maintenant aucune velléité d'espérance. Je

reprends alors la description du château, dans des teintes encore plus

sombres qu'au commencement. Le baron se laisse couler dans le malheur

définitif, sans faire aucun effort pour y échapper. Successivement,

Bayard, Miraut et Belzébuth meurent de vieillesse; puis, l'intendant

Pierre, chargé d'années, s'éteint à son tour. Le jeune homme, trop

triste et trop découragé pour pourvoir lui-même à ses besoins, prend

la résolution de se laisser mourir de faim; mais il est si seul, si

ignoré, qu'il n'aurait pas même un serviteur pour l'ensevelir. C'est

pourquoi il descend dans la chapelle en ruines où reposent ses aïeux,

soulève la dalle verte et effritée d'un sépulcre, puis s'assoit au

bord du caveau béant, pour attendre que la Mort vienne le pousser

du doigt dans le trou noir. De cette façon, le dernier des Sigognac

dormira au moins auprès de ceux de sa race.... Vous voyez quel parti

j'aurais tiré de ce thème. Cette fin eût été très poignante, très

logique et très vraie, car c'est de cette façon que procède la vie.

Mais Charpentier a une tout autre opinion: il pousse les hauts cris et

prétend que l'avenir du livre est perdu, que la vente et le succès sont

compromis, car le public sera déçu, trompé dans ses justes prévisions.

Ce qu'il faut c'est la récompense de la vertu, le bonheur des amants

et l'apothéose finale dans le temple de l'hyménée.... Que vous en

semble?... C'est là-dessus que je désire avoir votre avis. Dois-je

céder à Charpentier, ou maintenir ma première conception?

Ma mère n'hésita pas à déclarer que Charpentier avait raison, que le

véritable but d'un livre était le succès, et que cette fin lugubre ne

serait pas du tout amusante.

La tante Lili, comme d'ordinaire, pouffa d'un rire contenu, en grognant

on ne sait trop quoi. Zoé dit simplement:

--Fais comme tu voudras.

Ma sœur et moi, par exemple, toutes griffes dehors, nous éclatâmes en

invectives, contre le bourgeois, dont l'opinion, à notre avis, n'avait

aucune importance, pas plus que le succès ni la vente. Le dénouement

conçu par l'auteur était le seul bon, celui qu'il fallait garder.

La délibération fut orageuse; la question resta pendante.

Le soir, Toto venait dîner avec nous. On lui expliqua le cas et on

continua de discuter, à table. Il était d'avis, comme nous, qu'il

fallait opter pour le dénouement aussi superbement lamentable.

C'était bien l'opinion de Théophile Gautier. Mais la crainte de faire

perdre de l'argent à son éditeur, et d'endurer à n'en plus finir ses

jérémiades, le troublait beaucoup. Après quelques jours passés dans

l'indécision, Charpentier étant revenu à la charge, ce fut l'auteur qui

céda, en adoptant de conclure son roman d'une façon heureuse.

Avec un peu de mélancolie, mon père nous fit part de sa défaite, en

nous assurant que, sous sa plume, cette fin-là serait aussi bonne

que l'autre, dans un autre genre. Mais il sentait bien que nous ne

l'approuvions pas d'avoir cédé ainsi au bourgeois, et que nous étions

tristes de le voir vaincu. Pour nous consoler, il promit d'écrire, à

notre intention, le dénouement primitif,--que l'on pourrait publier

un jour comme variante.--Ce projet nous séduisit fort, et nous le

lui rappelions souvent. Il ne se fit pas faute de nous «parler» le

dénouement qu'il devait toujours écrire. Il y introduisait même des

changements, des améliorations. Yolande reparaissait; il y avait une

suprême rencontre entre elle et Sigognac: lui, pareil à un spectre;

elle, toujours belle et hautaine, avec une ombre de tristesse pourtant.

Tout près de la mort, Sigognac lui avouait qu'il n'avait jamais aimé

qu'elle et que c'était devant ses méprisants regards qu'il avait fui,

quitté le pays pour se jeter dans une vie d'aventures; mais, comme les

étoiles que l'on voit de partout, ces yeux farouches et splendides,

toujours, avaient scintillé au-dessus de lui. Yolande lui laissait

entrevoir qu'il y avait eu, peut-être, un peu d'amour dans sa colère

et du regret dans son mépris....

Hélas! à travers le labeur forcé, comment trouver du loisir pour écrire

des pages inutiles? Le projet ne se réalisa pas. La promesse jamais ne

fut tenue.

* * * * *

Théophile Gautier avait une prédilection marquée pour la société des

femmes, et cela, quoi qu'on en puisse dire, sans arrière-pensée de

galanterie. Cette «amitié voluptueuse», dont parle Edmond de Goncourt,

il l'éprouvait pour quelques-unes, et surtout pour sa princesse:

l'impériale amie si bonne, si simple, mais qui l'éblouissait un

peu. Avec toutes il était, comme il disait, «chevalier français»,

ou «Régence». Auprès d'elles il devenait sentimental, élégiaque, il

se plaignait de la vie et échafaudait des rêves et des châteaux en

Espagne. Ses préférées étaient le plus souvent d'honnêtes bourgeoises,

de mœurs irréprochables, mais intelligentes, enthousiastes et aspirant

à quelque chose de plus élevé que le niveau moyen de la vie.

Parmi celles a qui il resta toujours fidèle, les plus intimes étaient

Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toute petite et qu'il tutoyait

(son mari, Alexandre Lafitte, était compositeur de talent et organiste

à Saint-Nicolas-des-Champs); Mme Clermont-Ganneau, qui n'était pas,

elle, une ancienne connaissance, mais l'avait séduit tout de suite,

par son caractère et sa beauté si nobles, et aussi par son fanatisme

maternel, dont il aurait bien voulu voir, plus près de lui, une faible

imitation.

Mais sa favorite était, je le crois bien, Mme Regina Lhomme. Leurs

relations dataient déjà d'assez loin. Il les avait rencontrés, elle et

son mari, sur un bateau à vapeur, en traversant la Manche pour aller en

Angleterre, et il s'était lié avec eux.

Ils firent, de compagnie encore, une autre excursion à Londres, et,

vers 1850, Théophile Gautier fut le parrain d'un de leurs fils. Peu

de temps après, ils allèrent ensemble en Italie. C'est de Mme Regina

Lhomme qu'il s'agit dans ce passage d'un chapitre sur Venise:

Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de

vin de Samos, cuit et miellé comme un vin homérique, la

vieille qui nous servait vint causer avec nous gaiement

et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique; elle

offrit un bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et

noué d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait

notre repas, charmante personne à la physionomie

espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du jabot de

dentelles noires qui terminait sa manche.

La vieille se récria sur la beauté et la blancheur de ce

bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec cette grâce

familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie

respectueuse n'a rien de servile.

Mme Regina Lhomme était charmante, en effet. Brune, pâle, mignonne et

de proportions exquises, elle avait, comme le dit mon père, l'air

d'une Espagnole, s'habillait volontiers dans le style de son type, et

accrochait souvent une dentelle à son peigne en manière de mantille.

Je me souviens que toujours un grand éventail noir pailleté voletait

devant son visage.

Théophile Gautier avait aussi beaucoup d'amitié pour Alphonse Lhomme,

le mari, qu'il appelait toujours «l'être subtil et malicieux» ou «le

plus malin des bourgeois». Avec lui, c'étaient des dissertations

métaphysiques à n'en plus finir.

La causerie était certainement ce que Théophile Gautier aimait le

plus. Aucune distraction ne le divertissait autant. Mais c'était la

causerie tout intime, à deux ou trois. Un seul ami à la fois, même,

lui plaisait le mieux. Et c'était quand nous étions seules auprès de

lui qu'il causait le plus volontiers avec des gamines comme nous. Il

cherchait à nous apprendre la manière de bien parler, et s'amusait

de l'indépendance de mes opinions. Il me poussait à discuter:

j'avais l'audace de lui tenir tête et d'être très souvent d'un avis

contraire au sien. Mais mes arguments n'étaient pas d'ordinaire très

convaincants. Ils se bornaient, en général, à des affirmations rageuses

et à des trépignements d'impatience. Alors mon père s'arrêtait et me

disait, avec beaucoup de calme:

--Tu discutes très mal ton affaire. La colère et les injures ne

prouvent rien. Il y a beaucoup de choses à dire, que tu ne dis pas. Si

tu veux, changeons d'opinion. Je vais défendre le contraire de ce que

j'ai soutenu, et tu verras comment il fallait s'y prendre.

Mais cette déclaration m'exaspérait. Puisqu'il n'était pas sincère et

ne me prenait pas au sérieux, je ne voulais plus discuter du tout.

Le soir, après dîner, il s'installait dans un fauteuil en tournant le

dos à la lampe et lisait un journal; presque toujours il s'endormait

dessus. Il dormait là, comme dans son lit, d'un bon sommeil réparateur,

que l'on se gardait bien de troubler.

Vers les onze heures, il s'éveillait très en train, prêt à soutenir,

avec une verve admirable, les plus extraordinaires paradoxes: nous

lui tenions tête, de notre mieux, jusqu'à minuit ou une heure. Puis

des signes de lassitude se manifestaient, malgré nous; timidement, on

parlait de s'aller coucher. Alors, son indignation éclatait; il nous

traitait de marmottes, d'aïs, de loirs....

--Puisque personne ne veut m'écouter, s'écriait-il, je louerai un

Auvergnat, que je paierai quarante sous l'heure. Il m'écoutera, lui, en

donnant de temps en temps quelques signes d'approbation.

Nous lui faisions observer que les Auvergnats eux-mêmes dormaient, et

qu'il obtiendrait surtout des ronflements comme marques d'approbation.

--Je le paierai plus cher la nuit, et j'aurai tant d'esprit qu'il sera

aussi éveillé qu'une potée de souris.

S'il aimait la causerie et même les anecdotes gaies, terminées par un

trait d'esprit (il s'amusait souvent à en conter lui-même), Théophile

Gautier détestait les potins, les indiscrétions et les bavardages

calomnieux. Ainsi dit-il, un jour, à une jeune amie, Mlle X... (appelée

familièrement Tata), comme elle se plaignait à lui d'avoir vu mal

interpréter des propos innocents qu'elle avait tenus:

--Sachez, ô Tata! qu'il ne faut jamais dire quoi que ce soit, à qui que

ce soit....

Sous l'influence d'un sentiment analogue, il improvisa ce distique à

l'honneur du silence:

La parole est d'argent, mais le silence est d'or;

La parole est un don, le silence un trésor!

Avec la chère Regina Lhomme, sa conversation était élégiaque, poétique,

entremêlée de compliments et de madrigaux, mais quelquefois aussi très

sérieuse: car, malgré sa douceur et son charme, l'amie avait beaucoup

de fermeté dans le caractère et de gravité dans l'esprit. Elle élevait

ses enfants avec méthode et les tenait sous une discipline sévère.

La musique surtout était cultivée très assidûment. Alphonse, le fils

aîné, jouait du violon.--Nous n'avons pas connu Théophile, dont mon

père avait été parrain, et qui mourut tout enfant.--Reine, aujourd'hui

Mme Paul Hillemacher, étudiait le piano, et Henriette, sa sœur, le

violoncelle, sans parler de l'harmonie, du contrepoint et du solfège.

Toute la famille était de petite taille, et les fillettes paraissaient

encore moins que leur âge: le violoncelle, bien réduit pourtant, avait

l'air d'un mastodonte à côté de la mignonne Henriette, qui était forcée

de monter sur un tabouret pour l'atteindre de son archet.

Ma sœur et moi, beaucoup moins avancées et surveillées dans nos

études musicales, nous nous vengions de nos studieuses camarades,

toujours occupées quand nous voulions nous divertir avec elles, en les

traitant de «petits phénomènes», ce qui, je ne sais trop pourquoi, les

terrifiait singulièrement.

Nous nous essayions cependant quelquefois à de la musique d'ensemble,

avec Alphonse, quand sa mère l'amenait à Neuilly. Mais il faut avouer

que, dans ces séances, où nous étions livrés à nous-mêmes, c'était le

fou rire, le plus souvent, qui battait la mesure.

Tandis que les portes fermées étouffaient un peu notre charivari,

Regina et Théophile Gautier causaient ensemble, longuement, et avec

un très vif plaisir. Mais il y avait dans la maison de Neuilly un

continuel va-et-vient. Des importuns, des visiteurs, rompaient le

tête-à-tête des deux amis, et les empêchaient de dévider tranquillement

le fil de leur conversation. Aussi mon père préférait-il encore aller

voir Mme Lhomme chez elle, où l'on était sûr d'être moins dérangé.

Témoin cette lettre qu'il lui écrivit un jour:

Ma chère Regina,

J'irai demain lundi chez vous dîner si cela ne vous

dérange pas dans vos projets. Je vous aurais bien invitée

à la maison de Neuilly, mais on n'y peut dire un mot

sans être interrompu et je voudrais bien causer un peu

librement avec vous puisque vous êtes seule.

Je serai très heureux de vous trouver _a casa_, comme

disent les Italiens. Vous avez été souffrante; moi, je

n'ai pas été bien brillant non plus, mais je vais mieux.

Bien à vous de cœur,

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 9 / 31 题