CHARLES BAUDELAIRE.

--Oui, me dit mon père, il a été prodigieusement étonné: il ne voulait

pas croire que l'article ne fût pas de moi. J'ai eu de la peine à le

convaincre, et il m'a dit cette phrase bizarre: «J'en appelle à ta

candeur!» Je lui ai affirmé que je n'ai bien compris le livre qu'après

ton analyse.... Il trouve que tu as l'esprit d'ordre, qualité des plus

rares, déclare-t-il, chez les femmes surtout.

De nouvelles surprises m'étaient réservées: _le Moniteur_ paya

l'article!... Mon père m'apporta, un soir, 80 francs et 40 centimes.

Je gardai longtemps la somme dans ma poche, où je la faisais

sonner, continuellement, sans savoir à quoi l'employer. Puis, très

gracieusement, Arsène Houssaye, apprenant ce début, me fit cadeau d'une

bague,--une jolie émeraude, entourée de roses,--pour consacrer le

souvenir, disait-il, de la publication de mon premier article.

Et ce ne fut pas tout: des choses graves se produisirent, qui

furent accueillies par nous plutôt gaiement. _Le Moniteur_,

journal officiel, fut pris à partie pour avoir publié un article

antireligieux,--puisqu'il parlait de la création du monde en d'autres

termes que la Bible.--Un prêtre, à Colmar, fit même un sermon contre

l'auteur de ces impiétés, et en annonça un autre, pour le dimanche

suivant. Un camarade de mon frère, qui habitait Colmar, lui révéla

qu'il s'attaquait à une toute jeune fille,--qui ne portait pas encore

de jupes longues,--et lui conseilla de retenir ses foudres.

C'était bien du bruit autour de ce pauvre article, sur lequel, malgré

tous ces encouragements, je ne me faisais pas d'illusions, et que,

à part moi, je jugeais mal réussi, gauche, sec, et d'une désolante

concision.

* * * * *

Ma sœur et moi, nous sommes dans la chambre de ma mère, en grande

toilette, devant l'armoire à glace, et nous nous regardons

attentivement. Je suis vêtue d'une robe en damas noir et gros bleu,

épais comme le doigt; la jupe ne touche pas terre et se tient si raide

que je parais plus large que haute; un «talma» en velours noir, bordé

de vison, me donne une silhouette de cloche; ma figure disparaît sous

l'avancée d'un chapeau, genre cabriolet, en feutre noir garni de rubans

verts. Ma sœur porte une robe en popeline écossaise et une petite

redingote de velours noir, qu'une étroite bande d'hermine orne tout

autour; une houppe de plumes noires surmonte sa capote.

Nous dînons chez l'illustre Giulia Grisi, cousine germaine de ma mère,

et celle-ci, qui d'ordinaire se préoccupe peu de notre tenue, a voulu

tout diriger, cette fois, pour que nous soyons très bien. Elle nous a

habillées et coiffées elle-même. Aussi nous sommes prêtes trop tôt,

tandis qu'elle est en retard.

Solennellement, nous descendons l'escalier, pour attendre en bas, et,

comme nous avons trop chaud sous nos manteaux, nous sortons dans la

cour.

Alors nous nous regardons, ma sœur et moi, et nous pouffons de rire.

Un peu amer, tout de même, ce rire, qui raille nos splendeurs, sur

lesquelles nous n'avons aucune illusion. Nous nous sentons parfaitement

ridicules et comiques: c'est ennuyeux d'aller divertir les autres.

--Tu as tout à fait l'air des singes mécaniques qui dansent sur les

orgues de Barbarie.

C'est moi qui fais ce compliment à ma sœur.

--Oh! oui! c'est cela! s'écrie-t-elle.

Et elle se met à danser en secouant la houppe de son chapeau.

--Toi, à quoi ressembles-tu?... Un sac....

--A cause de l'affreux manteau: sans lui, avec ma robe raide comme du

carton, je rappelle ces laides bonnes femmes de Velasquez, qui ont des

jupes comme des commodes.... Tiens! ça doit être très bien pour «faire

un fromage»!...

Je me lance en une pirouette et l'achève en un plongeon, au centre de

l'étoffe qui bouffe.

--Il est beau, n'est-ce pas, ce «fromage»?...

--Oui! soupire ma sœur, décidément plus contrariée que moi; mais nos

cousines, qui sont si _chic,_ vont joliment se moquer de nous!

--Oh! Rita seulement: les autres sont trop petites!...

Quand nous arrivons à l'hôtel de Giulia Grisi, d'assez bonne heure,

pour la voir un peu avant la venue des convives, nous entendons

résonner le piano dans le salon. La porte est ouverte sur le vestibule

et nous nous glissons sans être remarquées.

Giulia et Mario sont debout près du piano et déchiffrent un duo,

qu'Alary, compositeur et pianiste, accompagne.

La scène est originale: ces grands artistes, dont les voix

merveilleuses ont enthousiasmé tous les dilettantes de l'Europe et les

charment encore, ne sont pas, à ce qu'il semble, très musiciens. Le

déchiffrement ne va pas tout seul. Alary, qui est sourd, se démène,

bat la mesure du pied, chante, à hauts cris, d'une voix fausse, pour

indiquer la mélodie; mais les chanteurs préfèrent la jouer eux-mêmes,

d'un doigt, et, par-dessus les mains du pianiste, s'efforcent chacun de

son côté. Cela produit une confusion inextricable, d'où s'élèvent par

moments des notes magnifiques, pas toujours celles qu'il faudrait.

Je contiens a grand'peine un fou rire, qui va m'échapper, quand ma mère

dénonce notre présence en criant:

--_Brava!..._

Alary se retourne brusquement, en faisant pivoter le tabouret, puis

se lève, comme un diable jaillit d'une boîte. Long, maigre, avec une

barbiche blonde, la bouche béante, et ses mèches pâles s'embrouillant

dans le fil de son lorgnon.

L'harmonieuse langue italienne résonne alors, dans l'effusion de

l'accueil et l'échange des politesses.

Giulia Grisi est belle, toujours. Elle n'entend pas se laisser vaincre

par le temps. Ce n'est plus peut-être, tout à fait, la statue parfaite

qui inspira à mon père ce poème si enthousiaste, cet hymne a la beauté,

où il regrette, voyant la cantatrice pour la première fois, d'avoir

abandonné les pinceaux pour la plume. C'était à la salle Favart,

pendant une représentation de _Mosè:_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,

La loge lui formant un cadre de son bord,

Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous n'avez pas menti, non, maîtres: voilà bien

Le marbre grec doré par l'ambre italien,

L'œil de flamme, le teint passionnément pâle,

Blond comme le soleil sous son voile de hâle,

Dans sa mate blancheur les noirs sourcils marqués,

Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,

Les ailes de cheveux s'abattant sur ses tempes

Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté?

Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,

Et l'épithète creuse et la rime incolore?

Ah! combien je regrette et comme je déplore

De ne plus être peintre, en te voyant ainsi

A _Mosè_, dans ta loge, ô Giulia Grisi!

La diva est un peu forte maintenant, et ses traits s'empâtent et

s'estompent; le doigt implacable du destructeur tire un peu vers le bas

les coins de la bouche; mais l'ensemble est noble et superbe; le port

de la tête, la chaude pâleur, la douceur inquiétante des yeux glauques,

sous le noir des lourds cheveux ondés, gardent un charme extrême. Elle

porte une jupe de taffetas noir, dont les sept volants sont interrompus

par la traîne tout unie qui les recouvre à moitié; le corsage décolleté

laisse voir, sous un réseau de dentelle, les épaules rondes et les bras

blancs.

Mario, lui aussi, fut un type de beauté remarquable: coqueluche des

douairières et bourreau de bien des jeunes cœurs. Il n'entend pas

renoncer à cette royauté et s'y cramponne d'une main élégante. C'est un

très grand seigneur: marquis de Candia et officier dans les chasseurs

sardes. Un coup de tête l'a jeté hors de son milieu et poussé vers la

carrière artistique, où il a trouvé la gloire: aussi il n'a rien de la

suffisance coutumière des ténors et montre une suprême distinction. Il

a du ressembler beaucoup à Raphaël Sanzio, avec sa barbe légère, qu'il

semble n'avoir jamais coupée, ses cheveux souples et ses beaux yeux

noirs, si doux sous la longue frange des cils.

Dès que cela est possible, je le prends à part: j'ai un secret à

lui confier, qui, j'en suis sûre, lui fera plaisir. Une élève de

l'institution de Mme Liétard, où nous allons parfois comme externes,

est amoureuse de l'illustre artiste et lui demande en grâce d'écrire

quelques mots sur la photographie qui le représente et qu'elle a

achetée.

--Tu comprends, elle t'a vu aux Italiens, dans le rôle d'Almaviva, et

elle t'a trouvé si joli qu'elle ne pense plus qu'à toi et garde ton

portrait dans sa poche, pour le regarder toute la journée.

Mario s'intéresse à mon histoire, un sourire lui chatouille les lèvres.

--Est-elle belle, ton amie?

--Oh! oui, et grande, grande: au moins vingt ans!... Et élégante!...

elle porte des jupes larges comme ça!... Une vraie dame! Je ne sais

pourquoi elle est encore en pension.

--Tu l'as, cette photographie?

--Bien sûr! Elle m'a fait jurer, plus de dix fois, que je te

l'apporterais.

Après un regard furtif vers Giulia, qui ne s'occupe pas de lui, Mario

me dit en baissant un peu la voix:

--Monte voir les petites, et, après, va dans ma bibliothèque. J'irai

t'y écrire ces quelques mots.

La maison, un hôtel qu'on a loué tout meublé, est vaste et confortable,

mais assez banale. L'organisation intérieure se modèle sur celle

d'Angleterre: la _nursery_ est au second étage, et là les enfants sont

bien chez eux, sous la surveillance discrète de la gouvernante et de la

bonne anglaises.

Les trois fillettes accourent et nous accueillent par des cris et des

rires. Elles sont charmantes, sous leurs cheveux libres qui bouclent

jusqu'à leurs épaules, leurs robes blanches légères et fraîches,

ornées seulement d'une ceinture à longs pans. Rita, très brune et

très blanche, avec le nez un peu fort et les sourcils très accentués,

est déjà grande; mais les deux autres, la douce et timide Cecilia, et

Clelia, délicieusement mutine, sont toutes petites. Giulia, dans son

magnifique automne, près de l'âge où l'on peut être grand'mère, a toute

une jeune nichée à elle. Une quatrième fille, Maria, la dernière, qui

n'avait pas trois ans, a été emportée brutalement par la mort, il n'y

a pas encore très longtemps, et c'est pour cela que les ceintures, des

trois sœurs qui restent, sont noires sur les robes blanches.

Le poème d'_Émaux et Camées_, intitulé _les Joujoux de la Morte_ et qui

commence par ces vers:

La petite Marie est morte,

Et son cercueil est si peu long

Qu'il tient, sous le bras qui l'emporte,

Comme un étui de violon ...

a été inspiré par ce berceau creusé en tombe.

J'entends Mario qui chantonne en montant l'escalier, et je me dépêche

de descendre un étage pour le rejoindre dans son cabinet.

Cette pièce a un peu plus de caractère que le reste de l'hôtel. Une

bibliothèque à hauteur d'appui, dont le dessus forme table, l'entoure

et supporte des statuettes et des bibelots. Les livres, nombreux,

sont richement reliés: le marquis de Candia est un lettré et soigne

beaucoup sa bibliothèque. Mais des couronnes, des palmes, des branches

de laurier en or et en argent, appendues ça et là, trophées de soirées

triomphales, ramassés à tous les coins du monde, font souvenir que

l'illustre chanteur se doit à son art et n'a pas autant de loisirs

qu'il le voudrait pour feuilleter ses volumes.

--Donne la photographie.

Je la tire de ma poche et la sors d'une double enveloppe.

--Quel bel homme! s'écrie Mario, qui examine son image en riant; ça ne

m'étonne pas qu'il fasse encore rêver les pensionnaires.

Il met un binocle et s'assied, pour écrire quelques mots au dos de la

carte, tout en soupirant:

--_Ah! povero!..._

Pendant qu'il secoue de la poudre d'or sur l'écriture pour la sécher,

son domestique se présente:

--Monsieur, dit-il, il y a en bas une dame qui désire voir monsieur un

instant.

--Comment s'appelle-t-elle?

--Monsieur ne la connaît pas. Elle dit qu'elle a fait un long voyage

pour obtenir un moment d'entretien et supplie monsieur de le lui

accorder.

--Est-elle jeune et jolie, au moins?...

--La tournure est très bien; mais la dame cache sa figure sous un voile.

--Mauvais signe!...

Cependant, avant de descendre, Mario s'approche de la glace et fait

bouffer ses cheveux.

En bas, dans le vestibule, une femme, mince et grande, couverte d'un

voile noir, se tient debout. Elle regarde s'avancer le beau chanteur,

enjoignant les mains, comme en extase. Quand il atteint les dernières

marches, l'inconnue se jette à genoux, lève les bras au ciel, et

entonne, d'une voix vibrante et grave, le _Miserere_ du _Trovatore_.

Mario s'arrête, interloqué d'abord, mais il a bientôt fait de

reconnaître cette voix et il s'écrie, un peu vexé et déçu:

--Allons, grande folle, finis tes bêtises!

Un frais éclat de rire, longtemps contenu, lui répond et la

Borghi-Mamo, rejetant son voile, lui saute au cou.

--Tu as été pris! tu as été pris! crie-t-elle, tu croyais que c'était

une amoureuse!...

Mario ne veut pas en convenir. Il prétend, au contraire, qu'il l'a

devinée tout de suite, et que c'est lui qui l'a fait poser.

Dans le salon, les convives sont maintenant réunis et causent par

groupes, assis ou debout.... Tous n'ont pas été invités: la maison est

hospitalière et la table s'allonge indéfiniment. Nombre d'artistes

italiens, jeunes ambitions ou espérances déçues, sont les clients de

ces gloires; ils évoluent dans leur atmosphère, attirant sur eux un peu

de lumière, ou se réchauffant à leur rayonnement.

Beaucoup de personnes connues, fameuses même en ce temps-là, sont les

intimes des deux grands artistes et leur forment une cour.

Ce soir, j'aperçois la jolie barbe noire de Gaetano Braga, le délicieux

violoncelliste, qui est aussi, et surtout, compositeur. On a représenté

de lui, au Théâtre-Italien, un opéra en trois actes: _Margherita la

Mendicante_, et sa _Sérénade_, pour chant avec accompagnement de

violoncelle et de piano, a fait fureur. Braga vient souvent nous voir à

Neuilly: nous nous glissons à travers les groupes, ma sœur et moi, pour

aller lui dire bonsoir.

Il n'a pas l'air, tout d'abord, de nous reconnaître, puis nous regarde

d'un air consterné:

--Pourquoi vous a-t-on déguisées comme cela?

Nous ne pensions plus à nos toilettes!

--Avec de si jolies figures.... On veut donc vous enlaidir?...

Et il s'éloigne, en haussant les épaules.

Nous allons rejoindre Giulia Grisi, dans le petit salon. Elle est

assise sur un divan avec ses fillettes autour d'elle, qui la cajolent.

Elles ont déjà dîné et viennent dire bonsoir avant d'aller se coucher.

Tout le monde leur fait fête, pour flatter la mère passionnée qu'est

Giulia; mais elle est jalouse aussi et ne permet pas qu'on embrasse ses

filles.

--C'est horrible! s'écrie-t-elle; je ne comprends pas qu'on laisse

embrasser ses enfants, surtout par des hommes: cette chair si délicate,

si tendre, si fraîche!... ce sont des fleurs, et cela les fane.... Je

ne veux pas!...

Comme je trouve que c'est bien dit et qu'elle a raison! Si on savait

avec quelle répugnance les enfants endurent ces baisers d'indifférents,

ces mentons qui grattent, ces haleines fortes, cette odeur de tabac,

ces moustaches qui chatouillent, on les laisserait tranquilles; toutes

les mamans devraient être comme Giulia.

On se récrie, cependant, autour d'elle; mais elle garde sa belle

placidité et ne cède rien de sa conviction.

Moi, je ne me lasse pas de l'admirer: cette douceur, ce calme, ces

poses si simplement nobles, cette voix pénétrante, ces longs silences

méditatifs où les yeux glauques s'assombrissent, tout m'intéresse en

elle. Les femmes racontent qu'elle est perfide, jalouse, violente; mais

je ne peux le croire: cela dérangerait ses belles lignes harmonieuses;

d'ailleurs, une mère aussi tendre ne peut pas être mauvaise.

Je viens m'asseoir à ses pieds, pour voir, de plus près, le portrait de

son autre enfant, un fils, dont la miniature, entourée de diamants, est

toujours sur sa poitrine, au fond d'une grotte de dentelles.

Un mystère plane sur celui-là, pour moi du moins. Il vit loin de sa

mère, qui ne le rencontre que rarement. C'est un beau jeune homme, en

costume d'officier anglais. Ce cousin, que je n'ai jamais aperçu qu'en

image, m'intrigue infiniment. Giulia baisse la tête vers le portrait et

murmure, avec un long soupir:

--Fred!...

Mon père vient d'entrer. Il arrive directement du _Moniteur_, où il

terminait son feuilleton du dimanche. C'est lui que l'on attendait, car

aussitôt on replie les portes qui séparent la salle à manger du salon,

et l'on annonce le dîner....

* * * * *

En hiver, sous la neige!... Le jardin, tout blanc, est bien joli dans

sa pureté intacte.

Le balai a ménagé des sentiers praticables, à travers la cour, de la

salle à manger à la pompe, de la cuisine à la petite porte de la rue,

et aussi sur l'escalier de la terrasse afin qu'on puisse atteindre le

poulailler, ou la cave, au fond du tunnel.

Le père a été obligé d'aller à Paris tout de même. La journée

s'annonce morne et longue, dans la maison silencieuse, séparée

de la ville par des steppes de neige, que nul visiteur ne peut,

raisonnablement, s'aventurer à franchir.

Nous sommes donc résignées à voir s'écouler bien lente cette après-midi

froide, ne nous doutant guère qu'elle marquera, au contraire, un point

brillant dans nos souvenirs.

Vers les trois heures, un brusque coup de sonnette éveilla le silence.

Cela nous fit peur d'abord. Qui pouvait venir, par ces chemins gelés?

Toujours, l'idée de quelque accident arrivé au père nous angoissait.

De la salle à manger, l'œil à un entre-bâillement, nous regardions

ouvrir la porte d'entrée.

Une dame en noir, à l'air noble et doux, parut, accompagnée d'un garçon

assez grand qui portait l'uniforme de Sainte-Barbe. La dame demanda mon

père, et, sur la réponse qu'il était absent, elle fit passer sa carte à

ma mère, en la priant de la recevoir.

Dès que Marianne eut refermé, sur les visiteurs, la porte du salon,

nous nous élançâmes, pour savoir le nom.

--Fais voir la carte?... _Madame Veuve Ganneau_....

Ma mère descendit et s'enferma avec les inconnus; mais bientôt le salon

se rouvrit: on nous cherchait.

--Arrivez! nous cria ma mère.

Mme Ganneau nous examinait avec curiosité et sympathie. Ce fut elle qui

parla:

--Voilà Nono, dit-elle en poussant vers nous son fils. Nous avons à

causer, votre mère et moi; amusez-vous pendant ce temps-là: faites

connaissance....

Elles retournent dans le salon, nous laissant le jeune barbiste, fort

gentil dans sa veste courte à boutons dorés. Ses cheveux châtain clair,

longs pour un collégien, bouclent et encadrent gracieusement sa figure

très olivâtre. Il a de grands yeux bruns, très beaux, la bouche petite

et rouge: mais il a l'air excessivement grognon et pas disposé du tout

à faire les premiers pas vers nous.

Dans la salle à manger, nous voilà donc tous les trois, assis, contre

le mur, sur des chaises très éloignées les unes des autres, et ne

disant pas un mot. Cela dure assez longtemps, mais nous trouvons que

nous avons l'air bien bêtes et nous étouffons des rires. Nono fait des

efforts pour garder son sérieux. Tout à coup, il se décide à parler:

--Je parie que vous ne savez pas vider un œuf sans le casser! dit-il.

--Non, nous ne savons pas.... Tu sais, toi?...

--Bien sûr, que je sais!

Nous courons à la cuisine, réclamer un œuf.

--Pour quoi faire, un œuf?

Nono affirme qu'il ne sera pas perdu, et même qu'on ne crèvera pas le

jaune.

Il faut maintenant une aiguille, pour percer un petit trou à chaque

bout de la coquille. L'opération est longue et laborieuse, mais enfin

l'œuf, resté intact, est vidé.

--On peut l'emplir d'eau, à présent

--Allons à la pompe!

Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé

par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la

gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé

d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide

nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la

coquille pour nous venger.

Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est

alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos

pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et

des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.

La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés,

les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle.

Et les nouveaux venus prennent congé.

Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre

savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre

plus cher camarade et l'ami de toute la vie.

Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait

des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui

coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient

au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour

dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire

et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant,

pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait

couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le

surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien

des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili

ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly,

et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De

cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire,

et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.

Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère,

qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même

toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon

père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence

pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité

parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son

mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire

les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la

présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait

avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge,

où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si

bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.

* * * * *

_A la Renommée du Ratafia_.--Cette affirmation, en grosses lettres

rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de

l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand

on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du

haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.

--Sais-tu ce que c'est, seulement? me demande-t-il.

--Pas du tout!

--C'est une liqueur légère que l'on fait de toutes sortes de fruits,

mais surtout de cassis. La maman de Rodolfo réussissait très bien le

ratafia et en donnait à mon père qui l'aimait beaucoup.... Je ne le

détestais pas.... Nous irons en goûter, un de ces matins, tous les

trois, sans rien dire à la maison.

Renseignements pris, l'épicier du coin, avenue de Madrid, est un

usurpateur: la véritable _Renommée_ est de l'autre côté du pont de

Neuilly, à Courbevoie[1]. C'est plus commode pour notre escapade: au

moins, là, on ne nous connaît pas.

L'expédition résolue, nous descendons, un matin, l'escalier de pierre

et nous faisons ceux qui se promènent très innocemment dans le jardin;

puis nous passons dans l'enclos du propriétaire, et nous gagnons la

porte qui mène aux allées du bord de l'eau.

En débouchant sur la berge, nous nous arrêtons un moment. C'est

toujours agréable de revoir la rivière, surtout à cet endroit si

verdoyant et si frais, avec l'île de Rothschild, dont les pelouses

claires s'étendent, derrière les hauts arbres, qui se mirent tout

entiers dans l'eau tranquille; et, plus loin, le barrage qui joue

la cascade, puis, à la dernière pointe, surmontant un rocher

broussailleux, ce petit kiosque grec, que nous avons surnommé «le

Temple de l'Amour», et qui est là on ne sait pourquoi....

Nous allons en flâneurs, grimpant lentement la chaussée pavée qui

monte vers le pont, et nous nous attardons à regarder les arches de

pierre, qui forment un rond parfait avec leur reflet, et les barques

silencieuses qui glissent dans le cercle.

[Footnote 1: Voir la première note à la fin du volume.]

--Il est très bien, ce pont, dit mon père, simple, large et solide;

l'entrée est heureusement dégagée et fort majestueuse. J'aime beaucoup

ces maisons de forme arrondie, aux angles de la place, qui justement

suppriment l'angle et dont la courbe est douce à l'œil. Il doit y en

avoir deux autres à Courbevoie, qui font pendant à celles-ci.

--C'est Louis-Philippe qui a bâti le pont de Neuilly?

--Non, c'est Louis XV, sur l'emplacement d'un autre construit pour

remplacer le bac, après l'aventure de Henri IV qui fit là son fameux

plongeon, où il faillit rester, en passant l'eau en carrosse.

--Ça devait être joli, au temps du bac....

A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont,

que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un

débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir

brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un

verre.

Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser

entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient

partis.

Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il

faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:

--Trois ratafias, s'il vous plaît.

On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on

les emplit d'un liquide rouge clair.

L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de

suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son

complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet

à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint

mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou

des acteurs.

C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de

petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi

(il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:

--Encore une tournée!

Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.

Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en sourdine, par le

jardin, et la maman ne se doute de rien.

* * * * *

--As-tu remarqué, me dit mon père, que Saint-Victor, quand il vient, ce

qui est assez rare depuis que nous demeurons si loin, vient toujours

accompagné de son paysage?

--Son paysage?

--Tu ne sais pas ce que c'est?... En ce moment le paysage de

Saint-Victor, c'est Gustave Claudin.

--Gustave Claudin, un paysage?...

--C'est très simple: un ami, un disciple qui, par son âge ou sa

situation de débutant, a tout naturellement, auprès de vous, sa

place au second plan.... Il vous accompagne dans vos visites et vos

promenades, vous sert de fond et vous fait ressortir.... Il vous donne

adroitement la réplique, afin de vous fournir l'occasion de briller.

On s'appuie sur son bras pour discourir. C'est quelque chose comme le

confident de tragédie, personnage très ingénieusement inventé et fort

agréable dans la vie réelle. Il veille sur vous, vient au-devant de

vos désirs, vous évite toutes sortes de petits ennuis: c'est lui qui

fait signe à l'omnibus, règle avec le cocher de fiacre, entre au débit

de tabac allumer son cigare pour vous donner du feu, et risque sa tête

dans les loges de concierge pour demander si les personnes sont chez

elles.... Quand on a goûté du paysage, on ne peut plus s'en passer: il

n'a pas de volonté, vous consacre tout son temps, va où vous voulez

aller et se retire, en vous remerciant, quand vous avez assez de lui!

--Mais c'est un terre-neuve, le paysage! Quel avantage a-t-il à se

dévouer comme cela?...

--Un avantage inappréciable: il est admis dans l'intimité d'un homme

supérieur à lui; il jouit de conversations charmantes, s'amuse et

s'instruit en même temps.... Moi, quand j'étais en Russie, j'avais un

paysage admirable: c'était «Bœuf en Chambre».

(Cette appellation bizarre était le surnom du comte Olivier de

Gourjault, un camarade de mon frère, pour lequel mon père avait

beaucoup d'amitié. Sa forte corpulence, ses grands yeux bleus pareils à

ceux de Junon--Boôpis,--que faisaient ressortir sa barbe et ses cheveux

noirs, étaient le prétexte de ce sobriquet).

--En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec

toi.

--Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir,

plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute,

tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier

était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment.

Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout

et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste?

érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien,

et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de

cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il

éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je

le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le

paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à

ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait

la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme

et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés:

par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées

nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la

chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin,

quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon

bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après

quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence.

Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un

bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que

pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise,

et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé

qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien,

les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà

renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait

tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il

était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le

docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de

Saint-Victor....

* * * * *

Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi,

assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de

l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que

nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes,

sautant de l'arbre à nos épaules.

Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang

des pots à fleurs, une carte de visite à la main.

--«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?...

Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?

--Non, monsieur, il n'est jamais venu.

--Quel air a-t-il?

--Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.

--Jeune ou vieux?

--Oh! tout jeune!

--Alors, qu'il vienne ici.... Montre-lui la route.

Peu d'instants après, la silhouette, très singulière et infiniment

gracieuse, d'un jeune homme, se profila sur le fond clair de la cour,

et, avec un peu d'hésitation, gêné par les trois paires d'yeux braqués

sur lui d'en bas, le nouveau venu commença à descendre.

Mon père plissait ses paupières, pour mieux voir, n'osant tout de

même pas mettre son monocle. Nous ressentions ce que devait éprouver

cet inconnu et l'effort qu'il lui fallait faire pour avoir bonne

contenance, ne pas trébucher et piquer du nez en avant, sous ces

regards qui le détaillaient, avec autant de curiosité que de surprise.

Il portait un élégant costume hongrois: gilet et culotte gris perle,

finement soutachés, redingote noire, garnie de brandebourgs et de

passementeries, cravate de dentelle, bottes mignonnes serrant le bas de

la jambe jusqu'à mi-mollet.

Quand il atteignit enfin le gravier du jardin, il retira son petit

bonnet d'astrakan, et salua d'un air résolu et digne, malgré une

timidité évidente, qu'il dominait.

Il avait des yeux resplendissants, un teint d'une pâleur chaude,

des moustaches noires, effilées comme des aiguilles, et raidies au

cosmétique.

Ses premières paroles ne furent pas banales:

--Je vous demande pardon, monsieur, d'oser ainsi me présenter sans être

connu de vous et sans recommandation; mais obtenir votre protection est

pour moi une question de vie ou de mort, et c'est votre supériorité

même qui m'a donné l'audace de venir à vous, et confiance en votre

accueil.

--Asseyez-vous d'abord, dit mon père en lui montrant le bout libre

du tapis, et dites ce que vous désirez: je n'ai pas grand pouvoir,

malheureusement.

Le visiteur s'assit gentiment par terre, mais il semblait avoir épuisé

toute son assurance, et ce fut en balbutiant qu'il répondit. Il était

d'une noble famille hongroise, fort aisée, et, contre la volonté de

son père, avait voulu être peintre. Il avait fait ses études de dessin

presque en cachette et travaillé très sérieusement, se croyant la

vocation. Il espérait désarmer sa famille en lui prouvant qu'il valait

vraiment quelque chose: devant sa décision irrévocable de suivre la

carrière artistique, on lui avait coupé les vivres, en lui promettant

de le déshériter, ce qui n'avait fait que le fortifier dans son vouloir.

--C'est très beau de faire des sacrifices à son art, dit mon père; mais

c'est grave aussi de renoncer à une belle situation, pour se jeter dans

une lutte incertaine et périlleuse. A ceux qui viennent me consulter

sur leur vocation littéraire, je demande toujours: «Avez-vous de quoi

vivre?...» S'ils me répondent non, je leur conseille de se faire

épicier, bottier, récureur d'égouts, tout plutôt que littérateur....

J'en ai peut-être sauvé quelques-uns.

--Mais je n'ai pas à me plaindre: j'ai envoyé trois tableaux au Salon

et ils ont été reçus! s'écria Madarasz avec fierté.

--Avoir du talent n'est pas une raison pour réussir, au contraire!...

Qu'est-ce qu'ils représentent, vos tableaux?...

--Le principal a pour sujet: _la Mort de Ladislas Hunyady, ban de

Croatie_. C'est un catafalque entre quatre cierges, sur lequel le mort,

décapité, est étendu.

--Sujet assez farouche et pas très folâtre! dit mon père. Je vous

promets de voir votre œuvre et de la présenter au public. Mais, cette

année, le Salon est arrangé par ordre alphabétique. J'ai suivi cet

ordre et j'intitule mon compte rendu: «l'Abécédaire du Salon». Je n'en

suis qu'au B. Vous vous appelez Madarasz: il faudra revenir quand j'en

serai à l'M.

Le jeune homme se leva, comme mu par un ressort, croyant que cette

phrase l'invitait à prendre congé; mais mon père le rattrapa.

-Je ne vous dis pas de vous en aller! s'écria-t-il, mais seulement de

revenir, quand j'en serai à votre lettre, pour que je n'oublie pas....

D'ailleurs, je n'oublierai pas: vous êtes assez particulier pour que

l'on se souvienne de vous, et je suis curieux de voir ce «ban de

Croatie» entre ses quatre chandelles....

Mon père, maintenant, avait mis son monocle et admirait naïvement le

jeune Hongrois.

--Êtes-vous heureux d'être d'un pays où il est de rigueur de porter

un aussi joli costume!... Est-ce simple, élégant et commode!... Moi

qui ai, en vain, tenté de réagir contre notre hideux affublement et

me suis couvert de ridicule, aux yeux des bourgeois, en revêtant les

toilettes les plus truculentes, j'avoue que je vous envie.... Surtout

ne vous avisez pas, sur le conseil de M. Prudhomme, de renoncer à

votre originalité, pour être comme tout le monde? Vos bottes et vos

soutaches vous feront plus remarquer que tout le talent que vous pouvez

avoir.... Enfin, je souhaite que le tableau soit aussi réussi que le

peintre.

Il se trouva que la grande toile, exposée en bonne place au Salon,

était vraiment originale et habilement peinte. Le débutant, signalé par

mon père à l'attention du public, eut un certain succès et fut très

reconnaissant. Il revint souvent nous voir. Sympathique à tous, il fut

bientôt un familier de la maison.

* * * * *

Les Goncourt venaient quelquefois à Neuilly, surtout pendant l'été. Ils

arrivaient, en voiture découverte, vers la fin de notre dîner, au grand

jour, car on dînait encore d'assez bonne heure en ce temps-là.

Nous entendions le fiacre s'arrêter, et, tout de suite, la sonnette, au

timbre un peu grave, tintait violemment sous une main impatiente.

Jules entrait le premier, toujours, d'une allure rapide, tandis

qu'Edmond n'apparaissait qu'un peu après et s'arrêtait un instant dans

le cadre de la porte.

Le plus jeune des deux frères, Jules, était un blond aux yeux noirs;

sous la volute de sa moustache dorée, sa lèvre inférieure, très

gonflée, faisait l'effet d'une grosse cerise pas très mûre. Il était

fort élégant, rasé de frais, avec une fleur de poudre de riz qui

veloutait la fraîcheur de son teint blanc et rosé. Edmond, plus brun,

la figure carrée, le regard attentif, la moustache relevée, avait déjà

cet air mousquetaire qu'il garda toujours.

Jules, à peine assis, contre la porte vitrée de la terrasse, engageait

vivement la conversation sur quelque thème littéraire, et, quand il

reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développant l'idée,

que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial, où les voix

alternaient, sans se heurter ni se mêler jamais; seulement, tandis

qu'en parlant Edmond disait: «nous», Jules toujours disait: «je». Leur

tactique consistait surtout à faire parler Théophile Gautier. Quand le

dialogue était bien parti et que mon père s'échauffait, ils procédaient

par questions, le poussaient, l'excitaient, heureux s'il se laissait

aller à toute sa verve; ils ne parlaient presque plus, alors, écoutant

avec un plaisir et une attention extrêmes.

Une fois, aux «mille pas», mon père me demanda:

--Qu'est-ce que tu penses des Goncourt?

--De leur personne ou de leur talent?

--Des deux, puisque tu lis leurs livres, sans demander la permission

... à mesure qu'ils paraissent. Mais procédons par ordre.

-Ils sont on ne peut plus corrects et distingués, Jules surtout; et il

est même joli, ce blond aux yeux noirs, avec son teint blanc rosé et sa

lèvre rouge. Mais je les trouve l'un et l'autre trop appliqués.

--Qu'entends-tu par là?

--Je ne sais pas comment te faire comprendre, car je ne comprends pas

très bien moi-même.... Quand ils sont là, on est content de les voir,

très intéressé par ce qu'ils disent, et cependant on ne se sent pas à

l'aise, on dirait qu'on entre en classe ... qu'on n'a plus le droit de

dire des bêtises ... c'est drôle.... Enfin je ne sais pas m'expliquer.

--Je te comprends d'autant mieux, dit mon père, que je connais la

raison de ton impression, qui est bien près d'être la mienne. Malgré

le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement

apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d'esprit. Ils

ne causent pas, comme moi, par exemple, simplement pour le plaisir de

causer: ils étudient et ils observent; ils se documentent....

--Oui, c'est cela. Et même nous, qui n'avons qu'à écouter, nous sommes

mal à l'aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n'es pas comme toujours

et que quelque chose te gêne.

--Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n'ose plus

me déboutonner: ils écoutent avec une attention si intense, avec

la volonté si évidente de retenir, d'apprendre par cœur ce qu'ils

entendent, que je suis interloqué.... Comment dire tout ce qui vous

passe par la tête, quand on a la sensation que l'on parle, peut-être,

pour la postérité? On devient gauche et affecté comme devant

l'appui-tête du photographe.... Et note bien que, s'il m'échappe

quelque ânerie,--malgré la déférence respectueuse qu'ils ont pour

moi,--ils sont tellement éperdus de réalisme qu'ils la saisiront

au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré

eux.... On court le risque d'apparaître aux populations sous un jour

fâcheux, autant qu'inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la

photographie.... Oui.... j'ai l'impression qu'ils prennent des notes:

quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.

--La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation?

--Ils en sont possédés.... Pour les plus belles fleurs, ils sont

toujours d'activés abeilles, jamais des papillons.... Maintenant, dis

ce que tu penses de leur talent.

--Ce n'est pas très facile non plus, car il me déplaît autant qu'il me

plaît.

--Explique-toi.

--Ce style si nouveau et si compliqué m'intéresse beaucoup, mais

en même temps me distrait du roman. Les mots accrochent trop

mon attention: je les remarque, et j'oublie de quoi l'on parle;

c'est d'ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les

descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et

ennuyeux; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait

autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait

le malheur de les rencontrer.

--Tu exagères peut-être un peu, dit mon père: «Catalepsie--Épilepsie»!

Cependant il y a quelque chose d'assez juste dans ton observation;

c'est le contraste entre le style recherché et la banalité voulue du

sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des

cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures

rares et dignes d'être contées, ils redoutent d'embellir la vie: aussi

arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle.... Cela n'empêche

pas qu'ils ne soient charmants et n'aient beaucoup de talent.... De

plus, ce sont des gens heureux! Je les admire, je les aime et j'en suis

bassement jaloux.

--Jaloux! pourquoi!

--Comment, pourquoi? Ils travaillent comme des nègres, c'est vrai,

comme des forçats, comme des bénédictins. Ils se créent à plaisir des

difficultés insurmontables, qu'ils surmontent, et ne se donnent pas

un jour de répit; mais ils font cela à leur idée, sur les sujets qui

leur plaisent, sans que rien ne les oblige ni les entrave. Ils sont

indépendants et ne travaillent pas de leur art pour vivre.... Ah! oui,

je les envie, et de tout mon cœur.... Mais assez jaboté: moi, qui ne

suis pas comme eux, et qui aimerais mieux, en ce moment, ciseler un

sonnet, il faut que je descende à la forêt, pour faire du bois.... Qui

est-ce qui vient me faire ma raie et me mettre ma cravate?

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 8 / 31 题