Il me montre du doigt un titre: _Eurêka._

--Qu'est-ce que c'est?

--Ton article!... Je l'ai jugé digne d'être imprimé, ce qui vaut mieux

que tout ce que j'aurais pu te dire. Je voulais te faire une surprise;

ça a duré un peu longtemps. Tu as subi l'épreuve sans broncher, ce qui

dénote une assez jolie force de caractère.

--Tu as refait l'article?

--Je n'y ai pas changé un mot; tu le verras bien....

Mais je n'ose pas le relire; je le regarde, seulement. Il tient

plusieurs colonnes, en très bonne place, et est signé: _Judith Walter._

--C'est moi qui t'ai choisi ce pseudonyme,--dit mon père:--«Walter»

c'est Gautier en allemand.... et cela signifie: «Seigneur des Bois!»

--Judith Walter est très ébahie, dis-je, et très contente; pas trop

orgueilleuse, tout de même, car elle comprend bien que, sans ta

toute-puissante protection à ce journal, on l'aurait joliment envoyée

promener, avec son article!

--Et cela n'eût pas infirmé sa valeur, dit mon père qui reprend le

journal et l'emporte pour le montrer à ma mère.

Huit jours après, je reçus de Baudelaire la lettre suivante:

Mademoiselle,

J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article,

dans le _Moniteur_ du 29 mars, dont votre père m'avait

quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il

vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai

en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite

pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un

homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant

une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute

petite,--surtout quand il reçoit d'elle un service,--et il

peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid,

soit de la remercier avec trop de chaleur.

Ma première impression, comme je l'ai dit, a été

l'étonnement,--impression toujours agréable

d'ailleurs.--Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de

douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer,

composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris,

moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes

plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.

Dans votre analyse si correcte d'_Eurêka_, vous avez fait

ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et

ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés,

sont incapables de faire. Enfin vous m'avez prouvé ce que

j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune

fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux,

tout à fait différents de ceux si bêtes et si vulgaires

qui remplissent la vie de toutes les femmes.

Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant

de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint

à douter moi-même de vilaines opinions que je me suis

forgées à l'égard des femmes en général.

Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement

mêlés de malhonnêtetés: je suis arrivé à un âge où l'on

ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus

charmante personne.

Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir

du plaisir que vous m'avez donné.

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 7 / 31 题