Théophile Gautier adorait les voyages, mais il détestait, ou croyait
détester la campagne.
--La villégiature qui me plairait le plus, répétait-il souvent, ce
serait un entresol sur le boulevard des Italiens.
Cependant un projet imprévu prit naissance à la maison, un certain
printemps, et devint le sujet de toutes les conversations: il était
question de déménager, de quitter la rue de la Grange-Batelière, où
nous habitions depuis plusieurs années, d'abandonner même Paris, et
d'aller s'installer aux environs.
Cette idée avait été suggérée à mon père, insinuée plutôt, et presque
imposée, par les directeurs du _Moniteur Universel_, journal officiel
de l'Empire.
Elle fut d'abord accueillie sans enthousiasme, mon père ne se laissa
pas convaincre facilement; mais les deux amis qui avaient résolu de le
décider revenaient sans cesse a la charge.
Le journal officiel était alors pourvu d'une organisation singulière.
Il avait deux directeurs. Non pas deux collaborateurs qui unissaient
leurs travaux et se partageaient la besogne, mais deux maîtres
successifs, indépendants l'un de l'autre. Ils régnaient chacun quinze
jours par mois; quand l'un prenait possession du journal, l'autre n'y
paraissait plus; et, comme les deux autocrates étaient de tempéraments
très contraires, ils passaient le temps de leur toute-puissance à
défaire chacun ce qu'avait fait le prédécesseur. Un de ces directeurs
était Paul Dalloz; jeune, élégant, poli et pâle, avec la moustache
soyeuse, de courts favoris et des cheveux noirs coquettement bouclés au
fer, il avait la voix douce et le regard voilé sous de longs cils.
Son plus grand titre de gloire était exposé dans son cabinet
directorial: reliés en vert, les nombreux in-folios du répertoire de
jurisprudence de son père, Désiré Dalloz.
L'autre chef du _Moniteur_ s'appelait Turgan. Trapu, nerveux, brutal,
mal embouché, tout l'opposé enfin du dandy qu'était Paul Dalloz. Turgan
avait étudié la médecine et affectait les allures et le parler d'un
carabin; il était très autoritaire, violent et vaniteux, mais bon
garçon tout de même.
Paul Dalloz avait un très somptueux appartement dans l'hôtel du
_Moniteur_, 13, quai Voltaire; mais, sa quinzaine directoriale
terminée, il devait le céder à Turgan. Sa véritable résidence était
située dans le parc de Neuilly: une maison charmante, au milieu d'un
beau jardin.
Pour ne se laisser surpasser en rien par son collègue, peut-être,
Turgan avait installé, lui aussi, sa famille à Neuilly, du côté de
Longchamp. Or, ces deux êtres, qui ne s'entendaient jamais sur rien,
étaient parfaitement d'accord sur ce point: décider Théophile Gautier à
venir, comme eux, habiter Neuilly.
Mais mon père ne se laissait pas persuader, malgré tous les avantages
qu'on lui vantait: le voisinage du bois de Boulogne, les charmes de la
rivière, la vie à meilleur compte, l'air pur, l'impression de la vraie
campagne à vingt minutes à peine de Paris: Dalloz les mettait juste à
parcourir la distance du parc de Neuilly au quai Voltaire, et cela sans
forcer l'allure de son cheval, et Turgan affirmait que lui faisait la
route en moins de temps encore.
--Mes chers amis, répondait mon père entre deux bouffées de cigare,
ce séjour enchanteur peut l'être, en effet, pour des particuliers
cossus, tels que vous, qui ont chevaux à l'écurie, voiture en la remise
et cocher à portée de la voix. Sauter du perron de la villa dans un
tilbury, toucher du bout du fouet la croupe soyeuse d'un pur sang, et,
vingt minutes après, jeter élégamment les rênes au valet, pour gravir
l'escalier de pierre du _Moniteur_, cela est faisable; mais pour un
simple galapiat de lettres,--l'étymologie de galapiat semble bien être:
Gaulois à pied,--c'est une autre affaire. Il faudra me soumettre au
bon plaisir de l'omnibus, attendre au bord du trottoir, les pattes
dans la crotte, son passage, et subir les cinquante-cinq minutes
réglementaires de trimbalage, et encore s'il ne passe pas complet,
auquel cas je piétinerai sous la pluie et le vent à n'en plus finir!
Là-dessus, les deux directeurs l'accablaient de reproches affectueux:
comment pouvait-il s'imaginer, qu'étant ses voisins, ils le
laisseraient aller en omnibus, tandis qu'ils iraient en voiture?...
--Je viendrai vous chercher chaque jour, cher maître, disait Dalloz, et
je vous ramènerai.
--Me prends-tu pour un pignouf? clamait Turgan; me crois-tu capable
de te laisser patauger et attraper des rhumes de cerveau, pendant
que j'aurai les pieds au sec dans une bonne guimbarde?... D'abord tu
n'auras pas besoin de venir tant que ça au _Moniteur_: nous irons
cueillir ta copie chez toi, et on te dépêchera des larbins, qui
t'apporteront les épreuves et attendront, pour nous les rapporter
corrigées.
Mon père hochait la tête, très peu convaincu de la réalisation de
toutes ces belles promesses; mais il était forcé de reconnaître
qu'habiter une petite maison à soi avait un certain charme; que
l'absence de voisins, et surtout l'abolition du concierge étaient à
considérer; de plus, la distance débarrasserait des importuns, et
Neuilly comptait déjà des habitants de choix.... Le petit Dumas,
comme on appelait toujours Alexandre Dumas fils, y habitait; Charles
Baudelaire avait un pied-à-terre mystérieux dans l'avenue même; Edmond
About se faisait installer un grand chalet du coté de Longchamp;
sans parler de nobles mondaines qui venaient passer l'été dans leurs
propriétés et organisaient des fêtes fort agréables.
Mon père finit par céder: il donna congé de l'appartement, après avoir
visité la petite maison qui était à louer au n° 32 rue de Longchamp, et
que Turgan avait découverte.
Elle était bien lointaine, bien petite, bien médiocre; mais le jardin
était très séduisant, et mon père signa le bail qui l'exilait de Paris.
* * * * *
Ce fut par un après-midi d'avril ensoleillé que nous quittâmes
l'appartement, bouleversé et à moitié vide déjà, de la rue de la
Grange-Batelière. Un fiacre à deux chevaux nous attendait au bord du
trottoir, sur lequel beaucoup de nos meubles en désarroi, parmi une
jonchée de paille, gênaient la circulation.
Les colis les plus précieux furent placés sur la voiture; Annette, la
cuisinière, chargée d'un lourd panier contenant un dîner tout prêt,
s'assit à coté du cocher; ma mère, ma sœur et moi nous montâmes dans
la voiture, où Marianne, notre femme de chambre alsacienne, nous
rejoignit bientôt; elle portait avec la plus grande sollicitude et
toutes sortes de précautions, don Pierrot de Navarre, l'angora blanc
chéri de tous, enfermé dans un panier.
Le véhicule pesant gagna les boulevards, grimpa, sans hâte, l'avenue
des Champs-Elysées, atteignit enfin l'avenue de Neuilly, où il se
traîna. Don Pierrot, qui en était à son premier voyage, disait son
angoisse en quelques miaulements plaintifs, et le cocher se retournait
vers nous pour demander d'une voix enrouée où était la rue de Longchamp.
--C'est la dernière à gauche, avant le pont de Neuilly! criait ma mère.
Ma sœur et moi nous n'avions pas vu la maison, nous ne savions pas où
nous allions; mais nous étions bien amusées par la nouveauté. Cette
avenue, si large, si longue et si déserte, nous paraissait imposante.
Enfin la voiture tourna; le point de vue changea brusquement et d'une
façon peu agréable; le cocher retint ses chevaux, qui trébuchaient, sur
une pente raide, dont les pavés inégaux nous cahotèrent violemment: on
s'engageait dans une rue étroite, entre des maisons basses, noires et
sordides, hors desquelles le bruit, peu habituel, d'une voiture fit
surgir des femmes en camisole et une nombreuse marmaille ébahie.
Mais bientôt ce pâté de maisons ouvrières fut dépassé, la pente se
nivela et l'on roula, plus doucement, sur de la terre battue. A droite,
des murs de jardins et des maisonnettes bourgeoises. A gauche, à perte
de vue, un parc verdoyant, clôturé seulement par un muret surmonté
d'un treillage vermoulu: ce sont là les jardins de la fameuse maison
d'aliénés du docteur Pinel. Devant le muret, un fossé se creuse tout
empli d'arbustes, d'acacias et d'herbes folles; sous les orties et les
ciguës en fleur, de vieux tessons et des débris de vaisselle miroitent.
Le fiacre s'arrêta, de l'autre côté de la rue, et nous sautâmes vite
sur l'étroit trottoir, bosselé de gros pavés qui vous tortillaient les
pieds, très impatientes de voir enfin notre nouveau logis.
Il est plus banal encore que nous n'avions pu l'imaginer: la maison
s'aligne le long du trottoir, et la porte à deux battants, peinte en
vert, s'ouvre, au ras du sol, entre deux fenêtres; mais celle de droite
n'est là que pour la symétrie: c'est une fausse fenêtre dont les volets
clos, peints en blanc, ne s'ouvrent pas. Des barreaux protègent celle
de gauche contre l'escalade facile, qui ne serait qu'une enjambée. Un
revêtement de pierraille spongieuse jaune et roussâtre, hérisse le
mur à hauteur d'homme: c'est le seul essai d'ornement sur le blanc
gris de la façade. Au premier, trois fenêtres, avec des persiennes, au
lieu de volets pleins comme au rez-de-chaussée; puis, au-dessus, des
mansardes. D'un côté, la maison joint un mur percé d'une grille en
fer, que flanquent deux piliers, et d'une petite porte qui donne sur la
cour.
Celle de la maison est grande ouverte, pour le va-et-vient des
déménageurs, et, aussitôt qu'on l'a franchie, la disposition du logis
est comprise d'un coup d'œil. C'est très simple: le vestibule et
l'escalier le partagent en deux; à gauche, le salon, qui occupe toute
l'épaisseur de l'édifice,--ce qui n'est pas encore grand'chose;--à
droite, deux portes, celle de la cuisine d'abord, puis celle de la
salle à manger; au fond, l'escalier.
--Montez don Pierrot là-haut, sans ouvrir le panier! crie ma mère, qui
règle avec le cocher.
Au premier, sur un petit palier, trois portes, deux à droite, une seule
à gauche: c'est par celle-ci que nous entrons dans la pièce qui va être
la chambre de mon père. Tout de suite, du côté opposé à la façade, une
glace sans tain, au-dessus de la cheminée, attire les regards: c'est un
lumineux tableau de verdure; de grands peupliers sur le ciel bleu, un
fouillis de feuillages nuancés....
Vite, un tour de clé à la porte, pour que don Pierrot ne se sauve pas,
et nous dégringolons l'escalier, afin de nous jeter dans cet inconnu,
de prendre possession du jardin. C'est par la salle à manger qu'on y
accède: une double porte vitrée, juste au-dessous de la glace sans tain
que nous venons de voir, s'ouvre sur la cour. De ce côté, la cour
devient terrasse, une terrasse large, très longue, pavée, et bordée,
sur le jardin en contrebas, par un mur, qui forme parapet, à droite et
à gauche d'un escalier de pierre. Du haut des marches, on embrasse le
jardin dans son ensemble: il paraît immense, un parc infini: car les
petits treillages, verdis de mousse, qui le limitent, sont invisibles.
L'escalier, assez raide, descend entre deux talus de gazon; des vases
de fonte l'ornent de marche en marche.
En bas, au bord d'une pelouse toute neuve, d'un vert délicieusement
tendre, un cerisier a des fleurs, ce qui nous arrache des cris de
joie; puis nous nous lançons en courant sur la pente douce de l'allée.
Tout est fin et léger encore, beaucoup d'arbres n'ont presque pas de
feuilles et, à travers le réseau des branches, on voit des lointains
de verdures plus claires, des taillis, des pelouses, de grands arbres
magnifiques, des fuites de perspectives attirantes, mais qui garderont
leur mystère puisqu'elles appartiennent à des enclos voisins.
Là-bas, tout au fond, la Seine doit couler derrière la colonnade des
hauts peupliers.
Un bonhomme, à dos rond, qui ratisse le gravier des allées, nous salue
d'un clignement d'yeux. Ce doit être le père Husson, jardinier du
propriétaire, et qui, sans doute, va devenir le nôtre.
Au retour, quelque chose que nous apercevons tout à coup, nous
intrigue: c'est une voûte sombre, qui apparaît comme un tunnel de
chemin de fer, au bout d'une allée, à droite de l'escalier, là où finit
le talus. Nous nous approchons; mais il fait bien noir là-dessous,
nous n'osons pas risquer une exploration. D'ailleurs, on nous rappelle
en haut: mon père, qui était resté à Paris pour surveiller la seconde
escouade de déménageurs, vient d'arriver.
Dans la salle à manger, le buffet et la table sont déjà installés, le
couvert est mis.
Elle n'est pas bien grande, cette salle, que je n'ai pas regardée tout
à l'heure. Du plancher à mi-hauteur, une boiserie peinte, d'un ton
sanguinolent qui veut imiter l'acajou, revêt les murs; deux fenêtres
donnent sur la cour, très proches l'une de l'autre; à droite de la
porte vitrée, dans un pan coupé qui forme niche, un poêle; à gauche, le
pan coupé est rempli par deux placards superposés.
Mon père s'assied à table, à la place qu'il occupera toujours
désormais, entre les deux fenêtres; le dossier de sa chaise touche
presque le mur.
--Ma foi, dit-il, je ne suis pas fâché de m'asseoir, depuis ce matin
que je suis debout!... Les tibias me sortent par les yeux.
Il a l'air, en effet, très las, et surtout triste.
--Père, qu'est-ce que tu as?... tu n'es pas content?...
--D'abord, je suis moulu, farci de poussière, et ensuite, dépaysé,
désorienté, hors de mon assiette. J'ai horreur des bouleversements et
de tout ce qui prend fin. Toi, qui n'en es qu'aux premières étapes de
la vie, tu ne peux peut-être pas comprendre cela; mais quitter même un
endroit où l'on n'a pas eu beaucoup d'agrément, où l'on a trimé ferme
et enduré pas mal d'embêtements, c'est un arrachement pénible. Toutes
sortes de fils invisibles se cassent, dans cette atmosphère où vous
avez tissé lentement votre vie; vos idées, vos rêveries, vos peines
et vos joies, pendant des années, ont imprégné les murs, enveloppé
les objets, formé ce capitonnage particulier qui fait le bien-être du
chez-soi: tout cela est disloqué, dispersé, détruit, il faut du temps
pour que cela se refasse. Et puis, c'est une période de l'existence que
l'on tranche, brusquement, pour la jeter dans le passé.
Si je comprenais, moi, qui avais été tant de fois transplantée!... Mais
je pensais que la peine était surtout d'être séparé de ceux qu'on aime,
et c'est ce que je ne sus pas exprimer.
--Cependant, ajouta mon père, je ne tiens à rien et j'adore les
voyages; arrange cela comme tu voudras: l'homme est plein de
contradictions!
Marianne apporta la soupe, une julienne fumante et qui embaumait.
Annette avait tenu à honneur que son dîner fût aussi bon, ce jour-là,
qu'à l'ordinaire, et n'avait préparé, à l'avance, que des mets qui
gagnent à être réchauffés, ou qui sont meilleurs froids. Nous prenons,
à table, les places que nous occuperons chaque jour: moi, à la droite
de mon père, ma sœur à la gauche, ma mère à côté de ma sœur. Tout un
demi-cercle reste vide.
Nous sommes tous un peu gênés, à ce commencement de dîner, affectés par
ce changement si brusque, ce milieu nouveau, ces murs nus, ce parquet
terne où traîne de la paille.
Ma mère récrimine contre les méfaits probables des déménageurs, elle
énumère les objets cassés ou écornés, ceux qu'on ne retrouve pas.
Mon père conclut:
--La sagesse des nations l'affirme: «Trois déménagements valent un
incendie».
Tout à coup, une lueur empourpre la chambre; à travers les vitres nues,
des traînées rouges courent sur la table, sur nos mains, montent le
long de la muraille.
--Qu'est-ce que c'est?... le feu?...
Et nous voici tous sur la terrasse; la serviette à la main.
C'est le soleil couchant, qui incendie le ciel, et ce spectacle inusité
nous cause une extrême surprise. La pourpre et l'or se fondent, sous
des nuages qui flambent, derrière le rideau des grands peupliers, dont
les silhouettes prennent une couleur intense de velours loutre. Toutes
les ramilles des arbres sont visibles, noires sur cette lumière et
laissent fuser çà et là des jets de feu.
Mon père a mis son monocle, pour ne rien perdre de la vision.
--C'est superbe! s'écrie-t-il; le tableau se compose on ne peut mieux,
et il est fort heureux que le soleil se couche de ce côté-là. Nous
autres, Parisiens, nous finissons par oublier l'astre du jour et
ne plus nous soucier des beaux effets qui accompagnent chaque soir
son départ: nous ignorons les soleils couchants et la splendeur des
crépuscules....
Une brise fit s'incliner, à plusieurs reprises, les hauts peupliers,
dans un lent mouvement silencieux.
--Ils ont vraiment l'air de nous saluer, pour nous souhaiter la
bienvenue! dit mon père. Eh bien! je me sens débarbouillé de toute la
poussière par ce bain de lueurs, particulièrement superbes, et je crois
que le mouvement de ces grands plumeaux, balaye les toiles d'araignées,
tissées dans mon esprit par la mélancolie des regrets.
* * * * *
Nous nous promenons, ma sœur et moi, sur la terrasse, le long du
parapet, quand tinte la clochette que fait sonner, en s'ouvrant, la
petite porte de la cour, fermée seulement au pène, qui donne sur la rue
près de la loge du jardinier.
Nous nous retournons, pour voir qui vient.
Deux messieurs, que nous ne connaissons pas, sont entrés. L'un,
mince, grand, avec des cheveux blonds très frisés, une fine moustache,
le teint sombre, presque de la même couleur que les cheveux; l'autre
plus gros, très brun, les joues bleues, d'épais sourcils, de grandes
oreilles et une grande bouche.
Ils s'avancent en se dandinant, les mains dans les poches, et regardant
tout, autour d'eux.
--Est-ce que Théo est là? nous demande le brun.
--Non, il est à Paris. Maman est sortie aussi! Nous sommes seules à la
maison.
--C'est ça, la maison? dit le grand blond en la désignant d'un geste de
la tête. Et voici le jardin; ajoute-t-il en se rapprochant lentement du
parapet.
Son compagnon le rejoint, et ils restent là, plantés, sans mot dire,
paraissant très absorbés dans la contemplation du jardin, mais ayant
l'air aussi de penser à autre chose. Le brun tient sa canne en fusil,
le blond pose alternativement son index sur l'une ou l'autre de ses
narines.
Appuyées l'une à l'autre, ma sœur et moi, nous nous poussons le coude,
en nous communiquant des yeux, les impressions que nous causent ces
singuliers visiteurs. Le blond, qui nous regarde en dessous, surprend
le geste.
--Hein! vous ne nous connaissez pas, dit-il; vous vous demandez:
«Qu'est-ce que c'est que ces bonshommes-là?» Eh bien, moi, je vous
connais: voilà Judith, et voilà Estelle.
Il rit, découvrant des dents très blanches, un peu projetées en avant.
Puis il se replonge dans son mutisme, la tête baissée, les sourcils
froncés, ses yeux, d'un bleu mat, regardant comme sans voir.
Tout à coup, il les lève vers nous et nous jette cette question
saugrenue:
--Savez-vous renifler?
Nous croyons avoir mal entendu, mais il ajoute, en riant de notre
stupéfaction:
--C'est très utile, quand on a oublié son mouchoir.
--Je ne sais pas, moi! dit ma sœur, d'un air narquois; comment fait-on?
--Comme ça!...
Nous tournons le dos à ces messieurs, décidément bien singuliers.
--Faites-nous voir le rez-de-chaussée, dit le personnage brun de sa
voix de basse.
Nous montons les deux marches, qui précèdent la porte vitrée, pour leur
montrer la route.
La salle à manger n'a plus l'air si petite, maintenant que les rideaux
drapent les fenêtres, que l'or des cadres rit sur les murs, et que les
peintures y creusent des profondeurs. A travers les glaces du buffet,
reluit une très belle argenterie ancienne: plateaux, théière, hanaps,
coupes, objets d'art. Sur le poêle est posée une fontaine en vieux
Rouen, qui emplit toute la niche; on y voit, sur un fond blanc, des
tritons et des sirènes cambrant leurs torses.
Le monsieur blond va droit à un tableau qui représente des prunes.
--Mais c'est un Saint-Jean, cela! s'écrie-t-il, et en voilà un autre
là-bas: des roses! J'aime mieux les prunes!
Nous traversons le vestibule pour entrer dans le salon.
En face de la porte, il est prolongé en reflet par une haute glace
placée au-dessus d'une console dorée, sur laquelle est posé le buste en
bronze de Lucius Verus. Les meubles Louis XIV, couverts de leur lampas
rouge, font bon effet, rangés le long des murs, qui disparaissent sous
les tableaux grands et petits. Sur la cheminée, dont la glace sans
tain laisse voir d'épaisses verdures, la pendule de Boule arrondit
son cadran aux chiffres bleus entre deux beaux vases à long col, en
porcelaine de Chine blanche, illustrée de guerriers; mais leur monture
dorée, ornée d'amours et de guirlandes, qui leur ajoute un bec et une
anse, change complètement leur style.
Du côté de la rue, dans le coin sombre, près de la fenêtre, s'allonge
un immense fauteuil en damas pourpre, qui fait penser à une baignoire.
L'autre encoignure est emplie par un piano d'Érard, de forme surannée,
carré et plat, sur lequel s'entassent toutes sortes de livres et de
partitions.
Mais les visiteurs inconnus donnent toute leur attention aux tableaux.
La _Lady Macbeth_ et _le Combat du Giaour_ de Delacroix, _la Panthère
Noire_ de Gérôme, les Diaz, les Rousseau, les Leleux, les intéressent
vivement.
Devant la console est posée, sur un socle de bois noir, une statue en
bronze, demi-nature, représentant une femme assise, qui tient un masque
ricanant, et qui pleure, désespérément, le menton dans sa main.
--De qui est-ce, cela? demanda le grand brun.
--De Préault. C'est la _Comédie humaine_, un projet, je crois, pour le
tombeau de Balzac; mais ça n'a pas servi, et Préault l'a donné à mon
père.
--Elle a l'air joliment embêtée, la pauvre dame! tandis que son masque
se fiche d'elle, dit le monsieur blond. Jean qui pleure et Jean qui
rit!...
Brusquement il cherche la sortie:
--Car nous ne sommes pas entrés par la vraie porte....
Dans la rue, ils nous tendent la main.
--Nous reviendrons, dit le personnage brun.
--Moi, j'habite là, presque en face de la rue de Longchamp, de l'autre
côté de l'avenue. Vous voyez, nous sommes voisins. Dites à papa, que
ceux qui sont venus pour le voir, c'est le père Lavoix et le petit
Dumas....
* * * * *
La maison s'arrange peu à peu: tout le monde y met la main. Marianne se
multiplie, coud des rideaux, plante des clous, dégringole et remonte
l'escalier vingt fois dans une heure.
Mon père a mis son monocle carré devant son œil et le retient d'un
froncement de sourcil. Il surveille le travail, dirige la belle
ordonnance des tableaux, d'après le principe établi: «Toujours aligner
les cadres par le bas.»
Mais il est difficile de suivre la règle, sans exception. Il y a trop
de choses à placer et certaines toiles se logent si bien dans les vides!
Déjà, les murs de l'escalier disparaissent sous les gravures et les
esquisses: c'est très gai et on ne peut s'empêcher de flâner, en se
laissant glisser le dos à la rampe, lorsqu'on descend. L'histoire
d'Othello, racontée par Théodore Chasseriau en nombreuses eaux-fortes,
qu'encadre une bande d'or grenu, se déroule de marche en marche, et,
avant d'avoir lu le drame, je savais par cœur toutes les légendes des
scènes illustrées.
Il y a aussi une gravure d'après le _Laocoon_, une tête de _Léda_ plus
grande que nature, très violacée, et qui lève de gros yeux humides vers
le Cygne; une délicieuse _Charlotte Corday_, dont nous voudrions bien
avoir le bonnet pour nous en coiffer _Hamlet_, qui crie: «Un rat! un
rat!» et tant d'autres choses, qu'on ne finit pas de voir....
Les deux chambres, à gauche du palier, n'en forment plus qu'une: mon
père a fait abattre la cloison, qu'il a remplacée par un rideau, en
reps grenat sombre. Il est ainsi un peu plus à l'aise. Son grand lit
Louis XIII, à colonnes torses, à baldaquin en chêne découpé à jour
est placé dans l'angle, près de la fenêtre de la rue qui fait face à
la glace sans tain. Le côté donnant sur le jardin est son cabinet de
travail, qu'il peut isoler en fermant le rideau. Il y a installé la
bibliothèque des livres reliés, et pendu aux murs les tableaux qu'il
préfère. Mais tant de livres ne trouvent pas leur place; tant de toiles
vont rester par terre!... La maison est trop petite. On va essayer de
l'agrandir un peu.
Après des pourparlers avec le propriétaire, on a obtenu la
permission--à la condition de tout payer, bien entendu!--d'embellir
son immeuble, en surélevant une partie du second étage pour construire
un atelier. Les ouvriers y sont déjà. Ce ne sera pas long. L'atelier,
placé au-dessus du salon, à deux étages de distance, doit être de la
même dimension: il n'aura pas d'ouverture sur la rue, mais un vitrage
tiendra toute sa largeur du côté des grands peupliers.
Au jardin, bien fleuri maintenant, il y a un hamac, suspendu à deux
acacias; une tonnelle, couverte de vigne, avec des ébauches de raisin,
sous laquelle on prend quelquefois le café. Le tunnel inquiétant n'a
plus de secrets pour nous. Il passe sous la terrasse et rejoint le
sous-sol de la maison,--un large cellier, où des cloisons de chêne
forment, d'un côté, deux caves fermées à clé.--Le long du tunnel sont
rangés des pots à fleurs vides, la brouette et les outils du jardinier.
Le poulailler est auprès, adossé au mur: une vingtaine de volailles
s'ébattent dans un carré treillage; les plus remarquables sont des
poules nègres, toutes blanches, mais qui laissent voir une peau bleue
comme les prunes de Monsieur, quand on souffle dans leurs plumes, qui
sont des poils.
Don Pierrot de Navarre est très heureux de son nouveau séjour: il
bondit sur les pelouses, court après les papillons et s'intéresse
beaucoup aux mœurs des oiseaux. Une chatte abandonnée a été recueillie
et appelée Grognette. Il y a eu mariage entre elle et Pierrot, qui
est père d'une jolie houppe à poudre de riz, laquelle à été nommée
Séraphita.
* * * * *
Et Mlle Huet, notre institutrice au nez bourbonien?... qu'était-elle
devenue? Elle avait disparu, dans ce bouleversement. Certainement, on
avait assez d'elle. Le départ de Paris était un prétexte merveilleux
de rupture et on ne le laissa pas échapper. Mais on ne nous expliqua
rien. Mlle Huet ne revint pas, et on ne parla plus d'elle.
Nous avions repris, tout naturellement, notre vie de libre flânerie:
tant de choses nous occupaient, si nouvelles encore! Et quand nous
étions seules à la maison, fatiguées de tourner dans le jardin, de
regarder les poules et d'aller voir vingt fois dans leur nid si elles
avaient pondu, nous cédions aux instances de Marianne, qui nous
suppliait de venir lui lire, un peu, comme autrefois.... Nous nous
installions dans la cuisine, car Annette, la cuisinière, quoique moins
lettrée que Marianne, voulait entendre aussi.
Annette était une petite personne mignonne et grassouillette, avec une
poitrine rebondie, très serrée dans son corset, et un cou blanc sur
lequel le menton se doublait quand elle baissait la tête; propre, un
peu compassée et très susceptible, elle se fâchait pour rien.
Nous nous asseyions sur le rebord de la fenêtre ouverte, cette fenêtre
donnant sur la cour, par laquelle nous passions si souvent, en des
sauts prodigieux, et que les bonnes, revenant de la pompe, enjambaient
péniblement.
C'était toujours George Sand qu'il fallait relire, et comme, à la fin,
nous en étions lassées, nous imaginâmes déjouer quelques scènes des
romans: c'était plus nouveau et bien plus amusant. Dans _Valentine_
surtout, nous étions superbes, Marianne ne pouvait cacher son émotion:
son petit nez en trompette frémissait, entre ses belles joues rouges,
et ses jolis yeux noirs s'emplissaient de larmes. Annette elle-même
était captivée: debout, la cuiller de bois à la main, elle semblait
changée en statue. Mais c'était toujours elle qui rompait le charme:
--Ma julienne qui bout trop vite! s'écriait-elle tout à coup. Vous me
rendez folle avec vos histoires!...
Et nous nous sauvions, pour aller lire quelque livre moins connu.
Mon père proclamait que la lecture est la clé de tout, et que la chose
la plus merveilleuse, c'est qu'un enfant puisse apprendre à parler
et à lire: aussi laissait-il la bibliothèque à notre disposition et
nous poussait-il à y fouiller souvent. Nous avions déjà énormément lu.
Après Walter Scott et Alexandre Dumas, c'étaient Victor Hugo, Balzac,
Shakespeare,--à mesure que paraissait la traduction de François-Victor
Hugo,--et, à travers le merveilleux style de Baudelaire,--Edgar Poë,
qui nous passionnait spécialement.
Notre ardeur à dévorer les livres enchantait mon père, mais «les
personnes sérieuses» trouvaient ce genre d'éducation parfaitement
absurde et même criminel. Il n'aimait pas la discussion et ne savait
guère imposer sa volonté. C'est pourquoi, à regret, il nous laissa
mettre dans des pensionnats dont on lui vantait les mérites, l'avenue
de Neuilly ayant le monopole des institutions de premier ordre.
Externes d'abord, nous allâmes chez madame Liétard, une noble personne,
qui, par amour des enfants et pour se consoler de la perte des siens,
avait fondé cet établissement, où l'on était vraiment gâté plus que
chez soi; puis pensionnaires, chez une madame Biré. Elle portait une
perruque bouclée,--«un tour en acajou ronceux», disait mon père, qui
avait une aversion spéciale pour cette dame.
Ces tentatives ne furent pas de longue durée: mon père trouvait
vraiment la maison trop déserte et trop triste, sans le mouvement et le
bruit que nous y mettions et, pour être sûr de nous garder, il eut un
jour une triomphante idée, celle de faire lui-même notre éducation:
--J'en suis aussi capable que vos sous-maîtresses!... Et, bien que je
ne sois pas même bachelier, si vous en saviez autant que moi, il me
semble que ça ne serait pas mal.
Le principe ordinaire d'instruction qui consiste à entasser pêle-mêle
dans la mémoire des notions succinctes sur toutes sortes de sujets lui
semblait absurde:
--La science abrégée, et l'histoire ramenée à un point de vue général,
n'intéressent pas, disait-il, et c'est pour cela que tout ce que l'on
apprend en classe est si vite oublié. Ce travail si pénible, à un âge
où l'on a un besoin impérieux d'activité physique, est, la plupart du
temps, absolument perdu et l'on eût mieux fait de laisser les enfants
jouer aux barres ou au cheval fondu, ce qui leur eût au moins procuré
de l'agrément et donné de la vigueur. Il vaut mieux savoir une seule
chose, à fond, que d'apprendre par cœur la liste de toutes celles qu'on
ne saura jamais.
Il ne voulait donc enseigner qu'une seule chose à la fois et, cherchant
quelle était la science la plus utile à connaître, celle par où il
fallait commencer, il décida que c'était l'astronomie.
Alors, lui, le forçat de la «copie», lui qui détestait par-dessus tout
écrire, même la plus courte lettre, il se mit à rédiger, chaque jour,
une petite leçon, où il résumait, de la façon la plus claire, les
premiers principes de la mécanique céleste. Cela faisait, de sa fine
écriture, quinze à vingt lignes, sur une feuille de papier à lettre.
Il développait, de vive voix, la leçon, que nous devions apprendre par
cœur. De Paris, il nous apportait des images coloriées, enchâssées dans
du papier noir, et transparentes. On y voyait le système solaire, les
planètes et leurs satellites, Saturne avec ses anneaux, la lune et les
éclipses. Cela nous intéressa énormément, à tel point même que, pour
ma part, je trouvai bientôt la leçon trop courte, et j'en réclamai de
plus longues, avec cette violence qui m'avait valu naguère le surnom
d'Ouragan. Je voulais toute l'astronomie, tout de suite, et non pas
miette à miette, comme cela, et jour à jour.
«Épilepsie--Catalepsie», avait coutume de dire mon père, pour
définir mon caractère d'alors, qui me faisait tantôt exaltée et
enthousiaste, tantôt morne, indifférente et dédaigneuse: il m'incitait,
charitablement, à choisir un terme entre ces deux extrêmes. Mais je
lui répondais que c'était là une idée digne d'un classique, et qu'un
romantique comme lui savait bien que rien n'est plus bourgeois que le
juste milieu.
Cette fois, il favorisa «l'épilepsie», en me livrant les meilleurs et
les plus récents ouvrages sur l'astronomie.
Ce fut une vraie passion qu'il éveilla en moi. Il n'était plus question
que de cela; je travaillais du matin au soir; les livres les plus
arides, les plus obscurs ne me rebutaient pas, je m'acharnais à les
comprendre, et bientôt je fus singulièrement renseignée sur les choses
du ciel.
Mon père me fit alors cadeau d'un télescope, ce qui faillit me rendre
folle de joie. C'était un bon instrument, qui permettait de voir les
taches du soleil, les anneaux de Saturne, les satellites des planètes
et les montagnes de la lune. Il était enfermé dans une boîte noire qui
ressemblait assez à un cercueil d'enfant.
La nuit, à l'heure du lever des planètes, quand tout dormait dans la
maison, je sortais de mon lit, et, avec mille précautions pour ne rien
faire craquer, je descendais l'escalier. Dans le salon, je cherchais à
tâtons le télescope, dont je connaissais bien la place, et j'empoignais
la boîte très lourde que je pouvais à peine porter. C'était toujours la
porte-fenêtre de la salle à manger qui, en grinçant, me trahissait: les
volets, qu'il fallait pousser avec force, avaient, en s'ouvrant, une
sorte de miaulement très particulier, que je ne pouvais éviter.
Aussi à peine avais-je monté le télescope sur son pied de cuivre, au
bord de la terrasse, le seul endroit d'où l'on vit bien le ciel, que ma
mère apparaissait, en chemise de nuit, une bougie à la main, dans le
cadre de la porte.
--Qu'est-ce que tu fais là?...
--Je note la position des satellites de Jupiter.
--C'est une jolie heure pour réveiller les gens et courir la
pretentaine!
--Est-ce ma faute si les étoiles ne brillent pas en plein midi?
--Tout cela est bel et bon, mais tu vas aller les voir dans ton lit.
Et il fallait remettre le télescope dans sa boîte noire, sans avoir vu
Jupiter....
* * * * *
Dès le matin, quand nous dormons encore, retentissent dans la maison
des déclamations bizarres et d'extraordinaires chansons.
C'est le père, qui, toujours levé bien avant les autres, charme sa
solitude, et essaie aussi, sans en avoir l'air, de tirer les paresseux
de leur sommeil.
Il s'ennuie tout seul, et surtout il a faim. Pourtant il professe le
plus profond mépris pour ce que l'on appelle «le petit déjeuner»: il
veut le grand, tout de suite. Après douze ou quatorze heures de jeûne,
son appétit réclame autre chose que ces fallacieuses tisanes que
l'on vous apporte au lit, comme à des malades, avec quelques minces
feuilles de mie de pain beurrées. Il lui faut des nourritures autrement
substantielles: le large bifteck, épais de trois doigts, et le copieux
macaroni. Mais il lui est impossible d'obtenir ces choses avant dix
heures: personne n'est prêt, la cuisinière ne peut pas arriver, elle
prétend que les fournisseurs n'ouvrent pas leurs boutiques assez tôt.
Alors il chante, pour tromper sa faim.
Son répertoire est des plus variés et des plus étranges, et on ne sait
pas d'où il lui vient; sauf pour quelques fragments des romances de
Monpou, populaires pendant la jeunesse des romantiques, et quelques
couplets de vaudeville, remarquables par leur bêtise, on ne retrouve
pas les origines. D'ailleurs, cela n'est jamais complet: il n'a retenu
que la phrase la plus baroque, le couplet le plus niais. Il a la voix
juste,--n'en déplaise à la légende,--sans beaucoup de timbre, mais il
sait l'enfler et la rendre tonitruante, quand on n'a pas l'air de
vouloir s'éveiller.
On entend ce fragment, dit de l'accent traînard spécial aux pauvresses
qui chantent dans les cours:
Otons nos bas, mettons-nous presque nue:
C'est pour ma mère, il me respectera....
Une complainte d'assassin succède, sans transition:
A l'Abbaye de Monte-à-r'gret,
Du Paradis l'on est tout près ...
Ou bien, c'est une mélodie caverneuse des plus énigmatiques:
Léonore avait un amant
Qui lui disait: «Ma chère enfant,
J'éclaterai comme une bombe!
Je ressemble aux bénédictins,
Qui s'en vont tous les matins
Creuser leur tombe ...
Je crois que ce morceau faisait partie d'un opéra qu'il avait voulu
composer, paroles et musique, pour le théâtre qu'il avait construit
lorsqu'il était adolescent.
Quand le temps menaçait, il redisait, à n'en plus finir, cette
incantation de berger qu'il avait entendu chanter autrefois par une
vieille fileuse, à Maupertuis, où il allait passer les vacances:
Pleut, pleut, mouille, mouille ...
C'est le temps de la grenouille:
La grenouille a fait son nid
Dans l'étable à nos brebis;
Nos brebis en sont malades
Nos moutons en sont guéris ...
D'autres fois, c'était ce pseudo-cantique, qui le ravissait:
Tout le monde pue
Comme une charogne,
N'y-a, n'y-a, n'y-a que mon Jésus
Qui ait l'odeur bogne!...
il prononçait «bogne», au lieu de «bonne», à cause de la rime.
Quand il avait assez de chanter, il déclamait. Ceci entre autres:
J'aime les bottes à l'écuyère
Et les pantalons de tricot...,
Et les romans de Walter Scott,
Il faut en avoir deux paires!...
Enfin l'on descendait à table. Le macaroni quotidien tordait dans le
plat ses anneaux dorés de beurre et grumelés de parmesan; le juteux
faux-filet saignait sur le persil, tout frais cueilli au jardin. Le
lion affamé se calmait.
Il aimait que l'on fût gai au déjeuner, que l'on y vînt avec des
visages souriants, des mines reposées et bienveillantes. Rien ne
le tourmentait comme de découvrir un pli de maussaderie ou de
préoccupation sur les figures, et il fallait lui expliquer longuement
les motifs d'ennui ou d'inquiétude, pour qu'il pût les détruire au
plus vite, si c'était possible. Quand l'air grognon persistait, il
arrangeait les bouteilles sur la table, y appuyant un journal pour se
faire un paravent et ne pas voir.
On se fâchait quelquefois de son insistance à étudier les plus fugitifs
mouvements des traits, qui la plupart du temps n'avaient pas de cause
explicable: alors il nous reprochait avec véhémence de ne pas lui
rendre la pareille, de ne pas chercher à nous rendre compte, d'après
sa physionomie, de l'état de son humeur et de sa santé. Et il nous
répétait la légende du pain à cacheter vert, qu'il avait gardé trois
jours au milieu du front, sans que personne le vît.
--Moi, j'ai la bosse de l'approbativité, disait-il; si vous saviez la
phrénologie et si vous tâtiez mon crâne, vous verriez tout de suite
que cette proéminence est presque monstrueuse chez moi. J'ai le besoin
d'être approuvé, en tout et par tous, même par les bonnes, même par
le chat. Je suis opprimé et malheureux à la moindre opposition, au
plus petit désaccord, et la mauvaise humeur me semble toujours dirigée
contre moi.
--Même quand on n'a pas faim, tu crois que c'est par méchanceté!
--Évidemment! Et j'ai raison. C'est une façon détournée, mais perfide,
de faire ressortir mon appétit, de me faire paraître un goinfre,
un glouton, un mâche-dru, capable de s'empiffrer plus que Gamache,
Gargantua et l'ogre du _Petit Poucet._
Souvent, au milieu de ces belles discussions, Dumas fils, qu'on n'avait
pas entendu sonner, entrait et nous contemplait de la porte.
--Quelle drôle d'heure pour déjeuner! grognait-il.
Et il allait s'asseoir dans un coin, près d'une des fenêtres.
Alors mon père essayait de lui démontrer que cette heure était la
meilleure possible pour prendre le premier repas, le seul sérieux;
qu'elle avait l'avantage de ne pas couper la journée en deux et qu'elle
permettait, même si l'on s'accordait l'indispensable flânerie de la
digestion, de se mettre au travail, sans avoir l'estomac chargé, entre
midi et une heure, ou de commencer les pérégrinations, si l'on était
forcé de sortir.
Mais Dumas fils n'était pas du tout convaincu.
* * * * *
Un autre personnage, un vieil ami de la famille Hugo, que mon père
connaissait aussi, était venu nous voir dès les premiers jours de
notre installation à Neuilly et arrivait aussi pendant le déjeuner.
C'était M. Robelin, un architecte, propriétaire de maisons. Il en
avait à Paris, a Nevers et à Neuilly.... Nous avions visité celles-ci,
qui étaient nombreuses, et assez bizarres. Pris dans le mouvement
littéraire de 1830, très enthousiaste de romantisme, Robelin avait
voulu, lui aussi, être révolutionnaire et moyenâgeux et, pour cela, il
avait conçu le plan de maisons pas ordinaires: des toits à pic, qui
mansardaient presque tous les étages; des tourelles en poivrières, dans
lesquelles les escaliers avaient peine à tourner.... Amusantes à l'œil,
ces constructions, édifiées dans un espace restreint, étaient à peu
près inhabitables.
Cela n'empêchait pas M. Robelin d'être un homme fort agréable, un peu
avare peut-être, ou plutôt feignant de l'être pour masquer des revers
de fortune dus à des traits de générosité qu'il tenait secrets, mais,
en tout cas, un avare aimable, se blaguant lui-même et ne redoutant pas
de raconter des traits de son caractère. Par exemple, il achetait ses
souliers à la livre, dans un endroit connu de lui; il boutonnait dix
ans un veston de gauche à droite, avant de le boutonner de droite à
gauche, ce qui lui faisait, disait-il, un habit neuf; il se promenait
tous les matins au bois de Boulogne et ramassait des branches mortes,
dont il faisait des tas: plus tard, sa vieille bonne, Rosalie, allait
les ramasser, si quelques pauvresses ne les avaient pas trouvés et
emportés.
--Alors, c'est tant mieux pour elles, disait-il: je suis philanthrope
de bon cœur.
Tous les matins, donc, depuis noire arrivée, M. Robelin venait nous
voir, vers la fin du déjeuner; et, pendant de longues années, il n'a
jamais manqué à cette habitude.
Il entrait par la porte de la cour, dont on n'avait qu'à tourner le
bouton et qui sonnait en s'ouvrant. C'était pour ne déranger personne;
mais son entrée dans la salle à manger causait toujours, néanmoins,
un indescriptible tumulte et un grand émoi: il avait à sa suite un
chien de chasse blanc et gris et un vieil épagneul noir. Aussitôt la
porte vitrée entr'ouverte, les chiens se précipitaient dans la salle à
manger, où ils étaient accueillis par les jurements et les miaulements
des chats épouvantés, et par des cris de toute espèce:
--Prenez garde aux chats!... N'entrez pas!... Tenez vos chiens!...
--Ici! Stop!... Tiby, allez coucher!...
Et, quand on était parvenu à refermer la porte sur les chiens expulsés,
ils rentraient aussitôt, d'un bond, par la fenêtre, et les imprécations
recommençaient de plus belle.
Chaque jour, la scène se renouvelait, au moment où l'on servait le
café, sans que M. Robelin, en fût le moins du monde troublé.
* * * * *
_Post prandium stabis,_
_Seu passus mille meabis,_
C'est mon père qui récite ce précepte de l'école de Salerne, en nous
entraînant sur la terrasse, après le déjeuner, pour nous promener et
causer.
--Il faudrait traduire cela en vers français, dit-il, mais ça n'est pas
très commode.... Que penses-tu de ce distique, cependant?...
Après dîner, debout tu te tiendras,
Ou seulement mille pas tu feras.
--Hein! est-ce assez mirlitonesque et proverbial?
--C'est très bien!
--En tout cas, c'est exact et ça rime.
Et nous faisons les mille pas.
C'est l'heure la plus charmante de la journée, celle où le père est
vraiment à nous, et qu'il prolonge d'ailleurs autant qu'il le peut.
La terrasse est extrêmement agréable pour ces lentes promenades. A
l'angle de la salle à manger, elle s'épanouit et forme la cour, élargie
qu'elle est de toute l'épaisseur de la maison: les fenêtres, de ce
côté-là, font face au pavillon du jardinier, tout enguirlandé de vigne
vierge. Plus loin, la terrasse reprend sa largeur initiale, en longeant
la maison du propriétaire et une autre petite maison mitoyenne. Il n'y
a pas de séparation, pas de barrière; là-bas, un escalier de pierre,
qui fait pendant au nôtre, descend, lui aussi, vers les jardins, entre
des vases de fonte, où les fuchsias alternent avec les géraniums. Rien
ne gêne la vue, par-dessus le parapet, vers la fuite des allées et les
vallonnements des pelouses où penchent des abricotiers.
Le propriétaire, un M. Achard, lapidaire, qui habite Paris, ne vient,
avec sa famille, que du samedi au lundi; le reste de la semaine, tout
est clos chez lui, et nous pouvons marcher d'un bout à l'autre de la
terrasse, ce qui fait près d'une centaine de pas.
De notre côté, la promenade s'achève devant un mur assez élevé,
couvert de lierre du haut en bas, et toujours agité d'un chamaillis de
pierrots. Ce mur joint d'un bout notre maison et de l'autre le parapet
de la terrasse. C'est le coin le plus frais et on y trouve toujours de
l'ombre. Quand on est fatigué de marcher, le mur bas de la terrasse,
avec ses larges dalles, offre un banc des plus commodes. Mon père s'y
assied, le bout de son pied touchant encore le pavé; pour nous, c'est
un peu plus haut: il nous faut prendre un élan, et, une fois assises,
laisser pendre nos jambes.
C'est là que tous trois nous faisons assaut de mémoire, en récitant des
vers de _la Légende des siècles:_
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie ...
Et nous continuons, nous entr'aidant. Quand un ne sait plus, l'autre
sait. Nous menons ainsi le poème assez loin. Puis, tout à coup, un vers
nous arrête ... il se dérobe ... personne ne sait plus....
--Va prendre le bouquin! dit mon père.
--Non, non ... ça n'est pas de jeu!
Et nous cherchons, par des raisonnements, par l'alternance des rimes,
tout fiers quand nous retrouvons enfin le vers.
Ou bien nous parlons de nos livres préférés. Mon père trouve un grand
plaisir à reprendre l'impression qu'une lecture lui a laissée, à la
faire chatoyer devant l'esprit, comme une belle étoffe sous la lumière.
--Ce _Scarabée d'or_ d'Edgar Poë, est-ce assez étonnant! Quelle
clarté! quelle simplicité apparente, quelle précision mathématique,
qui rend même les choses impossibles parfaitement vraisemblables et
même évidentes!... L'as-tu relu récemment? Crois-tu que tu serais
capable, si tu trouvais un parchemin mystérieux, de découvrir la clé
du cryptogramme et de déterrer le trésor.... Moi, je sens que j'aurais
beau me pressurer la cervelle, je ne déchiffrerais pas la formule et
resterais pauvre comme devant.
--Je ne chercherais même pas à comprendre, répondis-je, tant cela me
semble difficile! Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas
non plus, dans cette nouvelle si admirable, c'est la façon dont elle
est composée....
--Quoi! oserais-tu dire qu'elle n'est pas bien composée?... Ton âge a
toutes les audaces!
--Je ne veux pas dire qu'elle est mal composée. Je voudrais savoir pour
quelle raison Edgar Poë a choisi cette manière de composition, au lieu
de l'autre, qui aurait été, il me semble, encore plus émouvante.
--Tu m'étonnes.... Quelle autre? Voyons, dis ton affaire.
--Pourquoi la découverte du trésor est-elle réalisée avant
l'explication du parchemin mystérieux qui en indique la place? Il
était plus naturel de suivre William Legrand dans les émotions du
déchiffrement, les recherches à travers l'île et enfin les péripéties
de la découverte,--que l'erreur du nègre, qui confond l'œil gauche
de la tête de mort avec l'œil droit, suffit à dramatiser.--Edgar Poë
prend le sujet à rebours, et c'est seulement après le dénouement, qu'il
explique comment il a pu l'amener.
--Ta remarque est judicieuse, dit mon père: on s'attend, en effet,
après le départ de son ami, à ce que Legrand reprenne le parchemin,
pour l'étudier dans la solitude. Cela tourne autrement et c'est très
bien tout de même, peut-être mieux, puisque c'est plus imprévu.
L'auteur, sans doute, n'a justement pas voulu faire comme un autre
aurait fait; ou bien cette façon de procéder eût entraîné plus de
développement que n'en comportait la dimension d'une nouvelle: la
nouvelle est une forme parfaite, mais a ses exigences et demande même
souvent le sacrifice du sujet, qui pourrait fournir tout un roman....
Enfin je ne sais pas exactement quelle a été l'idée d'Edgar Poë;
mais ce qui m'étonne, c'est qu'une gamine comme toi ait eu celle de
faire une pareille observation. Cela me prouve, comme je te l'ai dit
plusieurs fois, que tu as un sens littéraire très juste et que tu es
très coupable de ne pas vouloir essayer d'écrire ... quand ce ne serait
que pour me faire plaisir!
--Je t'assure que, devant un papier, il ne me vient aucune idée, je ne
trouve rien du tout. Comme Balzac aurait fait dire à Mistigris:
La critique est Thésée et l'art est Hippolyte!
--Prends garde, justement, que le sens critique ne soit déjà trop
développé chez toi et ne t'empêche d'achever un travail. Tu te jugeras
toi-même, tout de suite, trop sévèrement, et, quand on commence, il ne
faut pas se juger: on a besoin d'une grande naïveté, d'une confiance
absolue en son génie, on doit se trouver superbe et triomphant, quitte
à en rabattre plus tard.
--J'en suis déjà à ce plus tard.
--C'est très mal! Tu me forceras à t'enlever ce titre de: «Mon dernier
espoir», que je t'avais donné.... Mon dernier espoir sera trompé, comme
tous les autres.
--Non, non, père, ne me l'enlève pas! m'écriai-je en me jetant à son
cou. J'ai peur de t'enlever, moi, des illusions.... Mais je te promets
d'essayer, dès que j'aurai trouvé une idée.
--Eh bien, je te le laisse, jusqu'à nouvel ordre! me répondit-il en
m'embrassant.
* * * * *
Une après-midi, mon frère vint à Neuilly, avec son camarade Rodolfo,
dans l'intention d'aller faire un tour en canot sur la Seine. Mon père
était à Paris; ma mère cousait dans sa chambre et ne se dérangea pas
pour les nouveaux venus.
--Venez donc avec nous, disait Rodolfo; nous resterons à peine une
heure, on ne saura même pas que vous êtes sorties.
--Il vaudrait peut-être mieux demander la permission.
--Jamais de la vie!... Sur l'eau!... On pousserait de beaux cris!
s'écria Rodolfo.
--Nous serons joliment grondées.
--Vous manquez d'héroïsme, laissa tomber notre frère Toto, de son air
flegmatique.
--Tant pis, allons!...
Et nous voilà descendant l'escalier, sournoisement, bien décidées
maintenant à l'escapade.
Au fond du jardin du propriétaire, une petite porte s'ouvrait sur une
allée ombreuse, qui, en contournant plusieurs enclos, aboutissait aux
berges de la rivière. Mais il fallut remonter jusqu'au pont de Neuilly
pour louer un canot.
Toto prit les rames, et Rodolfo se mit au gouvernail. Nous étions
ravies de glisser le long de l'île verdoyante, qui partage la Seine
en deux bras, et que nous n'avions pas encore vue de près. Elle
apparaissait, entre les branches qui penchaient vers l'eau, toute
fleurie, et soignée comme un beau parc.
Le ciel était lourd, la rivière sombre, la menace d'un orage pesait;
cela inquiétait notre plaisir, en aggravant nos remords: ce serait joli
si nous recevions une averse!
--Nous n'irons que jusque devant Saint-Cloud et nous reviendrons,
disait Rodolfo.
Mais, avant que nous ayons atteint Suresnes, le grain crève en une
pluie drue et serrée.... Rien pour nous protéger, pas une ombrelle, pas
même un fichu. Nous rions tout de même, narguant la Providence, qui
sans doute s'est dérangée pour nous punir.
Toto était d'avis de virer de bord et de rentrer au plus vite; mais
nous étions trop loin, trempés déjà, et l'orage n'en était qu'aux
préliminaires. Rodolfo conseilla de gagner une petite auberge où il se
rappelait avoir mangé des fritures de goujons et qui devait être assez
proche.
On enfonça les avirons plus profondément; la Seine se ridait et
écumait sous une brusque rafale, qui ployait les arbres des rives et
leur arrachait des feuilles. A travers les cinglements de l'averse,
les éclairs et les coups de tonnerre, ce ne fut pas sans peine que
le bateau, alourdi par l'eau qui tombait, vint enfin cogner contre
l'embarcadère rustique de la maisonnette qui devait nous abriter.
C'était complet!... Nous étions dans un cabaret, attablées devant des
consommations!--car il avait bien fallu demander quelque chose,--tandis
qu'à la maison on nous cherchait certainement avec inquiétude et
colère!... Sans l'orage, on aurait pu ne pas s'apercevoir de notre
absence: on aurait supposé que nous étions dans le jardin, c'était lui
qui nous dénonçait et, de plus, nous bloquait dans cette auberge en
augmentant nos appréhensions.
Nos deux complices n'étaient pas non plus très rassurés. Mais,
au retour, ils nous débarquèrent à la hauteur de notre jardin et
continuèrent leur route,--pour ramener le canot;--ensuite ils
fileraient tout droit sur Paris, où on les attendait....
--Tâchez de vous tirer d'affaire! nous cria Toto en s'éloignant.
--Mettez tout sur notre dos! ajouta Rodolfo....
Des dos de fuyards, qui ne risquent rien!...
Nous ne marchions pas très vite, en reprenant les sentiers couverts,
entre les enclos.
--Il faudra tout de même finir par arriver! disait ma sœur.
Mais je m'attardais, surtout pour réfléchir: une idée m'était venue, je
croyais tenir un moyen de parer le coup.
--Ecoute, si tu as le courage de recevoir seule le premier choc, pour
me laisser le temps de faire quelque chose de très difficile, avant
l'arrivée de papa, nous sommes sauvées.
--Qu'est-ce que c'est?
--Tu verras.... Mais je n'ai pas une minute à perdre, il est déjà tard.
--Dépêchons-nous!
Et c'est en courant que nous faisons le reste du chemin. Moi, je
grimpe, quatre à quatre, jusqu'à l'atelier, où je m'enferme. J'entends
des éclats de voix, des cris, des portes qui claquent.... Mais je me
bouche les oreilles, je serre fortement les paupières, pour m'absorber
dans une méditation intense, et, bientôt, je me mets à écrire.
C'est la première fois que je m'essaye à la littérature, et ce début
est fait bien légèrement; pourtant je dois avoir mûri le sujet dans
ma tête, car cela vient facilement, comme si je recopiais. Le morceau
a pour titre: _le Retour des Hirondelles._ C'est une sorte de poème
en prose, qui s'arrange tout seul en strophes; après quelques pages,
c'est fini.... Je n'ai pas mis une heure à l'écrire.
Je descends vite retrouver ma sœur, qui s'est réfugiée dans la cuisine.
--Etait-ce bien terrible?...
--On a parlé des Madelonnettes.... Gare, quand le père va rentrer!...
--Allons au-devant de lui.
Tout doucement nous ouvrons la porte de la rue, et nous nous glissons
le long des maisons vers l'avenue. Nous n'osons pas aller jusqu'au bout
populeux, plein de gamins et de cabarets. Mais nous voyons très bien,
au loin, passer, à de longs intervalles, les omnibus jaunes. Enfin,
de l'un d'eux, le père descend, de l'impériale, sans que la voiture
s'arrête,--ce qui nous fait toujours si peur,--et nous courons à sa
rencontre.
Je suis un peu troublée. C'est peut-être stupide, ce que j'ai écrit:
mon père va avoir une déception.... Il me saura gré de l'effort, mais
il vaudrait mieux, tout de même, que ce fût bien.
Je n'ai pas le temps d'hésiter.... Nous revenons pendues chacune à un
de ses bras.
--Père, je t'apporte quelque chose....
--Quoi donc?
--De la copie!...
--Ah! Enfin!... C'est gentil d'avoir pensé à faire plaisir à ton vieux
papa. Donne, donne....
Et le voilà qui s'arrête et déploie mes feuillets. Le cœur me bat; je
guette anxieusement son impression, tandis qu'il lit.... Je suis vite
rassurée.... Sa figure s'éclaire. Il est enchanté:
--On dirait du Henri Heine! Je devinais bien, moi, que tu avais le don.
Et il presse le pas pour aller porter la bonne nouvelle, pendant que
nous ébauchons derrière son clos une gigue discrète, en narguant
peut-être bien d'un pied de nez la punition de Damoclès, qui ne tombera
pas.
En effet, lorsqu'il se heurte à la bourrasque, c'est lui qui gronde,
contre son habitude, et, tout à son plaisir, il ne veut pas même
entendre le récit de nos méfaits.
* * * * *
D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. C'est un vilain jour
d'automne, où tout est noyé de pluie; cependant il y a une éclaircie,
un pâle rayon de soleil m'a donné l'envie d'ouvrir et de me pencher au
dehors. Personne ne passe; le fossé, en face, semble un ruisseau, et,
au delà, dans le jardin des fous, les branches mouillées s'égouttent
sur les allées désertes.
Quelqu'un marche pourtant, au loin, venant de l'avenue de Neuilly: un
homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. Il longe le
fossé et, sur le trottoir, qui de ce côté-là n'est pas pavé, pétrit la
boue jaune sous ses pieds. Un chien marche devant l'homme, un assez
grand chien à longs poils et horriblement crotté. Il va, le nez sur une
piste, la queue basse, frangée de boue et frôlant le sol.... Pourquoi
l'homme marchait-il si près de ce chien, qui n'avait pas l'air d'être
son chien?
Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur: c'était
Charles Baudelaire.
Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il? Que lui
avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas?
Je crus comprendre que Baudelaire cherchait à lui marcher sur la queue,
non pas dans une méchante intention, mais, sans doute, pour jouir de la
surprise et de la frayeur de l'animal, pour voir ce qu'il ferait.
Il le vit!...
Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de
la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt
il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune!
Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin: le
chien détala, retournant vers l'avenue.
J'avais retenu un cri, au moment de la chute; mais je m'étais en même
temps rejetée en arrière, ayant le sentiment que le poète, si correct,
si soucieux de l'harmonie, serait très vexé d'être vu en cette posture.
Cependant, s'il s'était fait mal?...
Je regardai, sans me montrer. Baudelaire s'était relevé; il examinait,
d'un air perplexe, ses mains souillées et son paletot, dont tout un
côté disparaissait sous un enduit jaune. Qu'allait-il faire? S'en
retourner? Il hésita quelques instants, puis il traversa la rue et vint
résolument vers la maison. Vite, je refermai sans bruit la fenêtre,
pour courir en bas et ne rien perdre de ce qu'il dirait.
Dès l'escalier j'entendis les exclamations de Marianne, stupéfaite de
voir M. Baudelaire dans un pareil état.
--Monsieur est au moins tombé du haut de l'omnibus!
--Non, ma fille, pas de si haut. Aidez-moi à me rendre présentable,
répondit-il en baissant la voix.
Il ôta ses gants de chamois gris et son paletot boueux, puis entra dans
la cuisine, pour qu'on lui essuyât le bas de son pantalon.
Je pus me glisser, sans être vue, dans la salle à manger, où mon père
s'était attardé, après le déjeuner, à lire son journal en fumant, parce
qu'il faisait là plus chaud qu'ailleurs.
Baudelaire parut bientôt, parfaitement correct, une cravate en soie
cerise nouée mollement sous son col qui lui dégageait le cou.
--Je viens d'être renversé et terrassé par un chien que je ne connais
pas, dit-il, j'étais effroyable à voir; mais votre chambrière
alsacienne m'a gentiment remis à neuf.
--Un chien!... un chien enragé ... peut-être! s'écria mon père, très
effrayé. Il t'a mordu?
--Non, non, rassure-toi....
--C'est heureux, car j'allais faire allumer des braises, rougir des
fers, et te cautériser, de force, jusqu'à l'os.
--Merci!... Quelques fers à repasser suffiront, pour cautériser mon
paletot.
--Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir? Les animaux
sont logiques et n'agissent pas sans raisons, comme les bipèdes.
Avais-tu escaladé les clôtures confiées à sa garde, pour enlever
quelque bourgeoise?
--Cet animal était dans son droit: je l'avais offensé, en lui marchant
sur la queue, exprès.... Mais je suis très humilié, parlons d'autre
chose.
Décidément, je ne saurai jamais pour quelle raison ce grand poète
s'était acharné à jouer un mauvais tour à ce pauvre chien des rues.
Peut-être ne le savait-il pas lui-même; ou seulement avait-il cherché à
se ménager une entrée originale, en racontant son aventure: il aimait
beaucoup n'être pas ordinaire et causer de l'étonnement.
Je savais de lui plusieurs histoires assez remarquables. Banville
racontait, entre autres, qu'il avait un jour rencontré Baudelaire
dans la rue; celui-ci, après quelques instants de causerie, s'était
interrompu pour lui poser cette question:
--Ne trouveriez-vous pas agréable, cher ami, de prendre un bain, en ma
compagnie?
--Comment donc! s'écria Banville sans vouloir paraître surpris le moins
du monde, j'allais vous le proposer.
Et il entra, résolument, dans le premier établissement qui se présenta,
en demandant une chambre à deux baignoires.
Quand ils furent tous deux immergés dans l'eau tiède, Baudelaire, de
son air le plus doucereusement perfide, dit à Banville:
--Maintenant que vous êtes sans défense, mon cher confrère, je vais
vous lire une tragédie en cinq actes!...
J'avais surpris, aussi, le récit d'une autre anecdote, pas trop
convenable, dont je ne pouvais m'empêcher de rire, chaque fois que j'y
repensais.
Baudelaire, dans une tenue de parfait gentleman, entrait chez un
pharmacien, le saluait, et, du ton le plus poli, lui disait:
--Monsieur l'apothicaire, voulez-vous avoir l'obligeance de
m'administrer un clystère?...
On ne dit pas comment était accueillie cette singulière exigence, ni si
le client était servi. Baudelaire affirmait que les apothicaires, même
sous le nom de pharmaciens de 1re classe, étaient tenus d'obéir à cette
injonction, que c'était une des charges de leur état, et que, ce que
lui en faisait, se dévouant au ridicule, c'était surtout pour ne pas
laisser tomber en désuétude une servitude ancienne et bienfaisante!
* * * * *
--Un nouveau livre d'Edgar Poë, qui vient de paraître!... un livre pour
toi, car c'est de la cosmogonie transcendentale.
Et mon père me tend le volume d'_Eurêka_, traduit par Charles
Baudelaire.
--C'est beau?
--Ma foi, cela me semble un peu aride et compliqué. L'ouvrage est d'une
lecture laborieuse et je ne suis pas bien sûr de l'avoir compris. Je
compte sur toi pour me l'expliquer.
--Oh! père! toi, mon professeur d'astronomie!...
--Je t'en ai enseigné les rudiments et il y a longtemps que tu m'as
dépassé. Voyons, sois gentille, lis le livre, attentivement, et
écris-en une analyse détaillée; tâche de faire un article. Tu peux bien
essayer cela, pour moi.
Soit! C'est un devoir qu'il me donne. Je le ferai, de mon mieux, pour
lui être agréable.
Je me mets à lire. Le livre est terrible, mais il me passionne, et, la
semaine suivante, l'article est fait. Mon père le prend et l'emporte.
Le temps passe et mon père ne me dit rien: je crois qu'il l'a oublié,
perdu, ou, peut-être, trouvé si mauvais qu'il préfère n'en pas parler.
Et moi, je n'ose souffler mot, très déçue et très mortifiée: aussi,
c'était trop difficile!...
Un matin, j'étais à peine éveillée, quand mon père entre dans ma
chambre, tenant le _Moniteur universel_ tout déployé.
--Regarde!