122, Rue Réaumur, 122

1909

I

--Je suis sûr, Théo, que mam'zelle Huai, enseigne à vos filles le plus

pur accent marseillais et qu'elles prononcent: _des oiegnons._

C'est Paul de Saint-Victor qui taquine ainsi mon père, à propos

de notre institutrice, Mlle Honorine Huet (qu'il prononce: Huai,

méchamment sans faire sonner le T, pour imiter le parler du midi) car

il a une antipathie marquée pour la grave personne qui nous dirige.

Quand il vient à la maison, il ne manque jamais de lui décocher, du

haut de son raide faux col, quelque piquante malice, qu'Honorine

accueille par un rire gras, qui sonne faux, et des minauderies

pincées. Toujours, aussi, le grand critique s'arrêtait, comme s'il

le voyait pour la première fois, devant: _Le règlement_, que Mlle

Huet avait placardé sur une porte, et qui disciplinait chaque heure

de notre journée. Il affectait une grande surprise, relisait chaque

article, avec une attention narquoise et des commentaires ironiques.

Une fois--il nous avait rencontrées quelques jours auparavant, à une

matinée du Théâtre-Français seules dans une loge avec Mlle Huet et

écoutant mélancoliquement _Britannicus_--Saint-Victor ajouta de sa main

au code d'Honorine un paragraphe ainsi conçu:

«Quand on aura été particulièrement méchantes, qu'on aura poussé la

perversité jusqu'à ne pas se conformer au règlement, on ira, pour faire

pénitence, voir une tragédie.»

Ce fut à Enghien, où nous avions passé le dernier été, que

Mlle Huet commença de régner sur ma sœur et sur moi.

Succédant à la surveillance, toute affectueuse de notre gentille

bonne alsacienne qui nous laissait une liberté presque complète,

cette tutelle trop attentive ne pouvait pas être acceptée, par nous,

sans rébellion et sans luttes. Cependant, le séjour à la campagne,

la saison, les promenades, nous permettaient encore d'échapper assez

souvent à la tyrannie; les devoirs étaient peu nombreux et pas trop

sévères; mais nous voyions approcher avec inquiétude la fin des

vacances.

Le retour d'Enghien à Paris lut marqué par un incident comique,

résultat d'une méchante espièglerie de ma sœur et de moi, dirigée

contre l'institutrice.

La passion de Mlle Huet pour les escargots n'était pas égoïste:

pieusement, en rentrant à Paris, elle en rapportait à sa mère plein

un panier de tout vivants. Dès l'aube, elle était allée les cueillir

sur les vignes roussies par l'automne, tenant secrète son expédition,

car elle savait notre répugnance à tous pour son mets favori. Aussi ne

soufflait-elle mot sur le colis supplémentaire qu'elle emportait, posé

à terre, dans le wagon, et à demi dissimulé par sa jupe.

Tout de suite ce mystérieux paquet nous avait intriguées et nous

n'avions pas été longues à découvrir, par le cliquetis des coquilles

grouillantes, ce qu'il contenait.

La malice fut vite résolue: le panier adroitement entr'ouvert; et,

le coup fait, la contemplation innocente du paysage nous absorba

complètement.

Le cri que nous attendions, sans avoir l'air d'y penser, ne tarde

pas à éclater: l'exode des escargots est commencée: cornes tendues

ils explorent la voiture et les jambes des voyageurs, argentant les

vêtements, engluant les capitons. On s'affole, des écrasements flasques

craquent sous les pieds; Mlle Huet, cramoisie et conciliante, cherche

à rattraper les fugitifs pour les replonger dans leur geôle, mais ma

mère, impitoyable, empoigne le panier et envoie le tout par la portière.

A cette fin d'automne, en revenant de la campagne, Mlle Huet retourna

habiter chez elle avec sa mère et sa sœur, la belle Virginie,

qui nous donnait ça et là de vagues leçons de piano; mais à peine

étions-nous levées qu'elle arrivait, ponctuelle, et nous prenait en

main, comme un attelage encore mal dressé.

A force de patience, de ténacité: grâce à une faconde persuasive dont

elle nous étourdissait, la pompeuse Honorine parvenait à vaincre nos

révoltes et nous conduisait presque comme elle le voulait.

Ce fut pour moi une sorte d'abdication de ma personnalité, un

renoncement, une veulerie de volonté et presque de pensée, qui fait

cette époque de ma vie la plus vide, la moins vivante.

Nous avions l'air, ma sœur et moi, de personnes très sages, nous

subissions les devoirs, accomplissant des tâches machinales, nous

immobilisant dans des essais de couture, et nous ne retrouvions un peu

d'entrain que le soir, quand la porte s'était refermée sur le départ

tumultueux de Mlle Huet.

Le dimanche, comme nos parents dînaient toujours en ville, elle restait

avec nous et nous conduisait «en partie fine» disait-elle, dîner

au restaurant, le plus souvent place de la Bourse, «Au rosbif» une

renommée d'alors. Ces orgies, à un franc par tête, nous semblaient

assez mornes; nous regrettions le riz au lait de jadis et les lectures

des romans de George Sand, qui faisaient verser tant de larmes à notre

douce et sentimentale Marianne.

* * * * *

Toutes sortes de conciliabules avaient lieu à la maison; des gens

inconnus venaient, à des heures fixées, conduits, le plus souvent,

par la belle Virginie Huet, pianiste de plus en plus éminente. On

s'enfermait, on discutait, des éclats de voix arrivaient jusqu'à nous,

tandis que, penchées sur nos cahiers, nous écrivions quelque dictée,

qu'Honorine égrenait distraitement, l'oreille tendue vers les bruits du

salon.

Mon père ne faisait pas partie de ces réunions; ce tourbillonnement

insolite évoluait autour de ma mère, qui semblait très affairée et dans

un état de surexcitation joyeuse.

Tout s'expliqua un jour: il s'agissait de l'organisation d'une tournée

artistique, d'une série de concerts donnés à Nice, pendant la saison

d'hiver.

Virginie faisait partie de la combinaison; elle était engagée comme

pianiste, plutôt à cause de ses bras de statue et de son profil

biblique, que de sa valeur artistique, très contestable, je crois.

Il fut convenu que Mme Huet mère accompagnerait sa fille à Nice et que

ma mère partirait avec elles. On ferait là-bas ménage commun.

Nous avions tout de suite pressenti quel serait, pour nous, le

résultat de cette aventure. Le départ de ma mère amenait logiquement

l'installation complète de l'institutrice à la maison, tant que

durerait l'absence.

Cela eut lieu, en effet, le lendemain même du départ; Honorine

emménagea, et, comme le logis de la rue Richer restait désert, elle dut

joindre à ses bagages le gros matou tigré de sa mère et le bengali de

sa sœur.

L'arrivée du chat nous intéressa.

Au sortir du panier, où il était blotti tout effaré, on présenta au

nouveau venu, qui s'appelait Gil Blas de Santillane, Don Pierrot de

Navarre, notre angora blanc, chéri de tous. Don Pierrot cligna ses

doux yeux, pour faire accueil à son hôte, mais celui-ci, qui, avec son

museau noir et sa robe bigarrée, aurait pu tenir le rôle d'Arlequin,

était peu sociable: il lui cracha au nez, et, dès qu'il put s'enfuir,

d'un bond prodigieux, gagna le sommet de l'armoire à glace et disparut

derrière le fronton de palissandre. Là, sans doute, il se mit en

observation, pour se rendre compte, à loisir, du nouvel état de choses.

Mon père prit la chambre de ma mère et abandonna la sienne à

Mlle Huet, qui, dès lors, dirigea tout dans la maison, en

nous surveillant de plus près encore.

A peine nous était-il possible de récriminer, en secret, dans la

compagnie de Marianne et d'Annette, la cuisinière, qui formaient avec

nous une ligue contre l'ennemi commun. Nous n'avions cependant aucune

haine contre l'institutrice, pas méchante du tout et qui s'efforçait

d'être agréable; mais il était entendu, d'abord qu'elle nous opprimait,

ensuite qu'elle nous dégoûtait. Ce parler nasillard, qui était son

signe distinctif, nous préoccupait beaucoup. Nous avions entendu dire

qu'il était causé par la présence, dans son nez, d'un polype. De

vagues notions zoologiques nous donnaient à penser que le polype était

un animal, très vilain et très effrayant, et nous nous attendions à

le voir s'échapper, un jour, du nez bourbonnien qui lui servait de

caverne. La sensible Marianne surtout était impressionnée, au point

qu'elle mettait des gants pour faire le lit de mademoiselle.

Inspirer le respect, était cependant une des prétentions de Mlle Huet

et nous nous efforcions d'être polies. Quelquefois, pourtant, après

nous être longtemps contraintes, ma sœur et moi, nous pouffions

de rire, au milieu de la leçon, parce que Honorine, au retour de

quelque course, avait oublié, en ôtant son chapeau, de retirer son

tour-de-tête!... C'était une affreuse ruche de tulle qui, en ce

temps-là, se plaçait sous les capotes pour encadrer coquettement le

visage; elle était ordinairement cousue au chapeau, mais souvent aussi

indépendante; on la posait alors autour de la figure en l'attachant

sous le menton par un petit ruban, puis on mettait le chapeau, et

cela se rejoignait tant bien que mal. Mlle Huet oubliait toujours de

retirer son tour-de-tête et cela nuisait beaucoup à son prestige; elle

traînait, comme toujours, des robes très longues, en dandinant sa vaste

corpulence et en redressant la tête d'un air digne; mais la diable de

ruche, derrière laquelle les oreilles s'étalaient, larges et rougies,

lui donnait l'air d'une poule effarée, et notre respect s'éparpillait

sous le fou rire.

-Té! mon tour-de-tête!... s'écriait Honorine, en l'enlevant d'un

mouvement brusque, il n'y a pas tant de quoi rire.

Mon père, lui, qui n'aimait guère la contrainte, ni les règlements

sévères, se tenait à quatre pour ne pas être de notre parti et garder

son sérieux, quand nous répétions quelque sentence péremptoire de

mademoiselle, en imitant son accent marseillais. Cependant il lui

fallait bien soutenir l'autorité et affirmer les bienfaits de la

discipline.

Même nos jeux étaient surveillés; Mlle Huet croyait peut-être les

rendre plus attrayants en y prenant part.

Notre jouet de prédilection était un théâtre, dans lequel s'enrôlait

une troupe toujours grossissante de poupées à ressorts. Honorine

feignait de s'intéresser beaucoup aux folles pièces que nous

improvisions. Tout en faisant des trous au poinçon dans sa broderie

anglaise, tendue sur une bande de toile cirée verte; elle écoutait,

critiquait, donnait des conseils et s'efforçait de nous diriger vers

un art théâtral moralisateur et instructif: l'histoire de France;

les héros célèbres; des résumés des tragédies classiques. Mais nous

préférions de beaucoup les évocations des contes de Perrault ou les

échos fantaisistes du répertoire italien. Pourtant, un jour, elle

nous suggéra une idée, qui nous séduisit tout de suite et dont la

réalisation nous occupa longtemps. Il s'agissait de faire une surprise

à notre père, en tirant une pièce d'un de ses romans pour la jouer sur

notre théâtre.

Le choix s'arrêta sur _Avatar_, dans lequel Mlle Huet découpa un

scénario rapide. Je ne me souviens guère de ce que furent les mérites

de cette adaptation. J'ai retenu seulement que, afin d'être plus

pittoresque, au lieu du vêtement moderne, on adopta le costume du

temps de Henri III, pour les poupées, ce qui permit de leur poser sur

l'épaule un petit manteau de velours et de leur attacher au côté une

petite épée taillée dans une allumette. _L'Avatar_ des âmes, entre les

deux héros, se faisait au moyen de deux houppettes d'ouate, attachées

chacune a un fil, trempées dans l'alcool et enflammées, ce qui nous

parut admirable.

Mon père, le monocle à l'œil, écouta la pièce avec beaucoup de patience

et mit une complaisance charmante à s'émerveiller. Il complimenta

Honorine sur l'ingéniosité de l'adaptation, bien qu'elle affirmât,

mollement, n'y être pour rien, afin de nous en laisser toute la gloire.

* * * * *

Je lui gardai longtemps une rancune particulière pour une méchanceté

qu'elle me fit, qui m'avait extrêmement mortifiée: un soir d'hiver où,

pelotonnée dans mon lit, je ne pouvais m'endormir, tant j'avais froid,

j'eus l'idée d'aller décrocher dans la garde-robe tous mes vêtements

pour m'en faire des couvertures. Cela forma un monceau inégal et

chancelant, sur lequel, pour lui donner de la stabilité, je couchai une

chaise; puis, avec beaucoup de précautions, je me glissai entre mes

draps.

Le lendemain matin je fus éveillée, en sursaut, par des cris d'orfraie.

C'était Honorine, en pâmoison devant ce tableau imprévu. Ses grands

bras levés exprimaient la stupéfaction et l'horreur.

--Sa robe de popeline! Son paletot de velours! Son col en vison

d'Amérique!...

Ses bras se refermèrent, empoignant la chaise et une grande partie des

pièces à conviction, puis elle sortit de la chambre.

Mon père était au salon, avec un visiteur; Mlle Huet poussa du pied la

porte à deux battants et apparut aux regards hébétés des deux causeurs

interrompus. Elle jeta devant eux, sur le parquet, tout le tas qu'elle

portait, plus la chaise; puis, du même beau mouvement tragique, elle

revint à mon lit, emporta le reste, qu'elle éparpilla de la même façon.

--Voici ce que Mlle Judith avait sur son lit, cria-t-elle d'un ton qui

réclamait vengeance.

Assez inquiète, je tendais l'oreille, mais je reconnus bientôt que

l'indignation de mon père n'était pas à la hauteur du forfait. Je

l'entendis éclater de rire, et Honorine eut beau s'efforcer d'attiser

sa colère, il refusa de punir et décréta seulement que le jour même il

fallait m'acheter un édredon.

* * * * *

Subitement, je pris une importance extraordinaire aux yeux de Mlle

Huet. Il m'arrivait quelquefois la nuit de me lever dans de légers

accès de somnambulisme. J'ouvrais la fenêtre et les persiennes, ce

qui était assez grave au cinquième; puis j'errais dans l'appartement,

mon oreiller sous le bras, et j'allais souvent le jeter sur le lit de

l'institutrice, qui s'éveillait, très effrayée. Mais lorsqu'elle eut

compris que je dormais, que j'étais un sujet, peut-être lucide, elle

fut vivement intéressée et m'interrogea, avec méthode, sur les mystères

de l'avenir. En général, je m'éveillais dès qu'on me parlait, et je ne

pus rien dévoiler. Ce fut mademoiselle qui nous découvrit alors tout

une partie de son état d'âme qu'elle avait jusque-là tenue secrète.

Elle s'occupait de spiritisme, de tables tournantes, d'occultisme et

de magnétisme!... C'était là sa vie inconnue, sa passion cachée. Elle

était affiliée à toutes sortes de Sociétés singulières, à des êtres

inspirés, qui fréquentaient chez les esprits et ne voyaient que le

monde invisible.

Honorine ne put s'empêcher de parler à ses amis du jeune sujet qu'elle

avait en sa puissance, ni résister au désir de me présenter à eux. Ma

sœur et moi, nous fûmes alors adroitement initiées aux mystères du

spiritisme, et incitées à ne pas parler à nos parents du grand honneur

qu'elle voulait bien nous faire, de nous présenter à l'un des maîtres

les plus fameux.

Ce maître était un personnage très cocasse, qu'on appelait le comte

d'Ourch. Court, trapu, avec une petite tête ronde où floconnaient

des cheveux et des favoris jaunes pâles mêlés de blancs, il avait un

air à la fois jovial et inquiet; il s'agitait, se retournait, riait

sans cause apparente; en vous parlant il semblait écouter d'autres

interlocuteurs, quelquefois s'interrompait au milieu d'une phrase et

s'enfuyait.

Chez lui, on butait toujours contre deux lévriers couchés de tout leur

long sur le parquet, qui se laissaient marcher dessus plutôt que de se

déranger, et tenaient une place énorme.

Le comte d'Ourch accueillait, le plus souvent, Mlle Huet par le récit

d'aventures extraordinaires, dites avec des éclats de voix retenus, des

mines effarées et de longs points d'exclamations.

--Eh bien, il y en a de bonnes! s'écriait-il dès notre entrée, en

s'agitant sur son fauteuil, où souvent le clouait la goutte. Regardez

mon bahut en chêne sculpté.... Qu'en dites-vous?...

--Je ne vois rien, disait Mlle Huet.

--Vous ne voyez rien? Il est fendu en zig-zag, regardez, on dirait

la foudre. Des esprits forcenés se sont battus là-dedans cette nuit,

frappant des coups à réveiller tout le quartier. Ils m'en veulent, mais

je les ai domptés, ils n'ont pas pu sortir.

Ou bien c'était pire encore. Étant couché il avait été enlevé avec son

lit jusqu'au plafond; le chevet était allé écorner les moulures, puis

brusquement on l'avait laissé retomber.

Nous écoutions ces histoires bouche bée, regardant, en dessous, Mlle

Huet pour voir si elle y croyait. L'expression enthousiaste de sa noble

figure nous impressionnait.

On nous conduisait alors dans le salon, où l'on maintenait toujours

une obscurité presque complète; le comte nous faisait asseoir devant

une table, en nous recommandant de poser dessus nos mains étendues,

de ne pas bouger et de nous taire; puis il s'en allait échanger de

mystérieuses confidences avec Mlle Huet.

Ces longues stations, dans la pénombre, ne nous amusaient guère. Nous

aurions bien voulu entendre le sabbat des armoires et surtout voir le

comte d'Ourch enlevé dans son lit jusqu'au plafond; les coups sourds

frappés dans la table, nous payaient mal l'ennui de l'attente. Dès

qu'ils se faisaient entendre, nous appelions Mlle Huet, qui revenait

avec le maître. Celui-ci allait chercher une médaille, large comme

une soucoupe, et enfermée dans un étui de soie brodée. Il la posait

sur la table, en disant que si l'esprit qui se manifestait était un

mauvais esprit il serait réduit au silence. L'esprit, presque toujours,

subissait l'épreuve victorieusement, ne fuyant pas au contact de la

relique. Alors le comte l'interrogeait, en récitant l'alphabet, à n'en

plus finir.

On nous conduisait aussi quelquefois dans des soirées, pour lesquelles

Mlle Huet nous empanachait de plumes jaunes. C'était dans le

quartier du Temple, chez d'obscurs bourgeois, dont les logis étroits

contenaient avec peine les invités, en toilettes prétentieuses; le

sirop de groseille alternait avec le sirop d'orgeat, tandis que de

vieilles demoiselles, professeurs de musique, chantaient des romances

sentimentales.

Le comte d'Ourch paraissait quelquefois à ces fêtes. C'était alors une

effervescence émue, la musique cessait et, à notre grand ennui, on

recommençait à interroger les tables.

* * * * *

L'hiver s'écoulait, calme, et assez monotone pour nous.

Gil Blas de Santillane était descendu des hauteurs de l'armoire à

glace; il avait pris en grande amitié don Pierrot et le débarbouillait

consciencieusement en promenant sa langue râpeuse sur la longue

fourrure couleur de neige. Le bengali de la belle Virginie sautillait

sans relâche en pépiant, et les nombreux canaris de la volière--qu'une

amie avait donné à garder et ne reprenait plus--s'égosillaient à qui

mieux mieux et emplissaient l'appartement de roulades stridentes. Cela

égayait un peu le silence, et l'ennui lourd des devoirs à faire.

Très occupé, mon père était entraîné au dehors par des amis et des

collègues, nous ne le voyions guère; Mlle Huet, d'ailleurs, nous tenait

le plus possible à l'écart des réunions et des visites dont il ne nous

arrivait plus que de confuses rumeurs à travers les portes. Elle avait

imaginé de nous conduire au catéchisme, où nous somnolions sous le flux

de sévères conférences. Il fallait en faire des résumés, cependant;

mais Mlle Huet, très ferrée, quoique juive, sur l'histoire religieuse

chrétienne, les rédigeait entièrement, ce qui nous valait, à chaque

concours, de glorieux cachets d'argent et d'or, dont nous n'étions pas

fières du tout.

* * * * *

Les nouvelles de Nice, qui avaient d'abord été joyeuses et agréables,

devenaient depuis quelque temps assez inquiétantes.

Mon père ne nous communiquait plus les lettres que ma mère lui

écrivait. Il nous disait seulement qu'elle se portait bien et nous

embrassait, en nous recommandant de ne pas tracasser le chat et ne pas

faire peur aux oiseaux. De son côté, Honorine paraissait soucieuse et

ne soufflait mot des nouvelles qu'elle recevait de sa mère et de sa

sœur.

Un jour, l'adresse de ma mère, à Nice, changea. Le ménage, là-bas,

était disloqué.

Que s'était-il passé? rivalité d'artistes?... incompatibilité

d'humeur?... la vivacité méridionale et la violence italienne,

avaient-elles amené un choc?...

Jamais nous n'avons su exactement ce qui était arrivé. Jusqu'au retour

de ma mère, Honorine continua à nous diriger et à s'occuper du ménage;

elle déménagea quelques jours avant l'arrivée, emporta Gil Blas de

Santillane et le bengali, puis reprit l'habitude de venir le matin,

pour s'en retourner le soir.

Seulement, entre elle et ma mère on sentait la situation tendue.

Elles s'évitaient le plus possible, ne se parlaient pas, sans laisser

échapper des mots aigres, des allusions rancuneuses; et la contrainte

résignée de l'institutrice se traduisait pour nous en exigences plus

aiguës et en sévérité plus solennelle.

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 5 / 31 题