1909
I
--Je suis sûr, Théo, que mam'zelle Huai, enseigne à vos filles le plus
pur accent marseillais et qu'elles prononcent: _des oiegnons._
C'est Paul de Saint-Victor qui taquine ainsi mon père, à propos
de notre institutrice, Mlle Honorine Huet (qu'il prononce: Huai,
méchamment sans faire sonner le T, pour imiter le parler du midi) car
il a une antipathie marquée pour la grave personne qui nous dirige.
Quand il vient à la maison, il ne manque jamais de lui décocher, du
haut de son raide faux col, quelque piquante malice, qu'Honorine
accueille par un rire gras, qui sonne faux, et des minauderies
pincées. Toujours, aussi, le grand critique s'arrêtait, comme s'il
le voyait pour la première fois, devant: _Le règlement_, que Mlle
Huet avait placardé sur une porte, et qui disciplinait chaque heure
de notre journée. Il affectait une grande surprise, relisait chaque
article, avec une attention narquoise et des commentaires ironiques.
Une fois--il nous avait rencontrées quelques jours auparavant, à une
matinée du Théâtre-Français seules dans une loge avec Mlle Huet et
écoutant mélancoliquement _Britannicus_--Saint-Victor ajouta de sa main
au code d'Honorine un paragraphe ainsi conçu:
«Quand on aura été particulièrement méchantes, qu'on aura poussé la
perversité jusqu'à ne pas se conformer au règlement, on ira, pour faire
pénitence, voir une tragédie.»
Ce fut à Enghien, où nous avions passé le dernier été, que
Mlle Huet commença de régner sur ma sœur et sur moi.
Succédant à la surveillance, toute affectueuse de notre gentille
bonne alsacienne qui nous laissait une liberté presque complète,
cette tutelle trop attentive ne pouvait pas être acceptée, par nous,
sans rébellion et sans luttes. Cependant, le séjour à la campagne,
la saison, les promenades, nous permettaient encore d'échapper assez
souvent à la tyrannie; les devoirs étaient peu nombreux et pas trop
sévères; mais nous voyions approcher avec inquiétude la fin des
vacances.
Le retour d'Enghien à Paris lut marqué par un incident comique,
résultat d'une méchante espièglerie de ma sœur et de moi, dirigée
contre l'institutrice.
La passion de Mlle Huet pour les escargots n'était pas égoïste:
pieusement, en rentrant à Paris, elle en rapportait à sa mère plein
un panier de tout vivants. Dès l'aube, elle était allée les cueillir
sur les vignes roussies par l'automne, tenant secrète son expédition,
car elle savait notre répugnance à tous pour son mets favori. Aussi ne
soufflait-elle mot sur le colis supplémentaire qu'elle emportait, posé
à terre, dans le wagon, et à demi dissimulé par sa jupe.
Tout de suite ce mystérieux paquet nous avait intriguées et nous
n'avions pas été longues à découvrir, par le cliquetis des coquilles
grouillantes, ce qu'il contenait.
La malice fut vite résolue: le panier adroitement entr'ouvert; et,
le coup fait, la contemplation innocente du paysage nous absorba
complètement.
Le cri que nous attendions, sans avoir l'air d'y penser, ne tarde
pas à éclater: l'exode des escargots est commencée: cornes tendues
ils explorent la voiture et les jambes des voyageurs, argentant les
vêtements, engluant les capitons. On s'affole, des écrasements flasques
craquent sous les pieds; Mlle Huet, cramoisie et conciliante, cherche
à rattraper les fugitifs pour les replonger dans leur geôle, mais ma
mère, impitoyable, empoigne le panier et envoie le tout par la portière.
A cette fin d'automne, en revenant de la campagne, Mlle Huet retourna
habiter chez elle avec sa mère et sa sœur, la belle Virginie,
qui nous donnait ça et là de vagues leçons de piano; mais à peine
étions-nous levées qu'elle arrivait, ponctuelle, et nous prenait en
main, comme un attelage encore mal dressé.
A force de patience, de ténacité: grâce à une faconde persuasive dont
elle nous étourdissait, la pompeuse Honorine parvenait à vaincre nos
révoltes et nous conduisait presque comme elle le voulait.
Ce fut pour moi une sorte d'abdication de ma personnalité, un
renoncement, une veulerie de volonté et presque de pensée, qui fait
cette époque de ma vie la plus vide, la moins vivante.
Nous avions l'air, ma sœur et moi, de personnes très sages, nous
subissions les devoirs, accomplissant des tâches machinales, nous
immobilisant dans des essais de couture, et nous ne retrouvions un peu
d'entrain que le soir, quand la porte s'était refermée sur le départ
tumultueux de Mlle Huet.
Le dimanche, comme nos parents dînaient toujours en ville, elle restait
avec nous et nous conduisait «en partie fine» disait-elle, dîner
au restaurant, le plus souvent place de la Bourse, «Au rosbif» une
renommée d'alors. Ces orgies, à un franc par tête, nous semblaient
assez mornes; nous regrettions le riz au lait de jadis et les lectures
des romans de George Sand, qui faisaient verser tant de larmes à notre
douce et sentimentale Marianne.
* * * * *
Toutes sortes de conciliabules avaient lieu à la maison; des gens
inconnus venaient, à des heures fixées, conduits, le plus souvent,
par la belle Virginie Huet, pianiste de plus en plus éminente. On
s'enfermait, on discutait, des éclats de voix arrivaient jusqu'à nous,
tandis que, penchées sur nos cahiers, nous écrivions quelque dictée,
qu'Honorine égrenait distraitement, l'oreille tendue vers les bruits du
salon.
Mon père ne faisait pas partie de ces réunions; ce tourbillonnement
insolite évoluait autour de ma mère, qui semblait très affairée et dans
un état de surexcitation joyeuse.
Tout s'expliqua un jour: il s'agissait de l'organisation d'une tournée
artistique, d'une série de concerts donnés à Nice, pendant la saison
d'hiver.
Virginie faisait partie de la combinaison; elle était engagée comme
pianiste, plutôt à cause de ses bras de statue et de son profil
biblique, que de sa valeur artistique, très contestable, je crois.
Il fut convenu que Mme Huet mère accompagnerait sa fille à Nice et que
ma mère partirait avec elles. On ferait là-bas ménage commun.
Nous avions tout de suite pressenti quel serait, pour nous, le
résultat de cette aventure. Le départ de ma mère amenait logiquement
l'installation complète de l'institutrice à la maison, tant que
durerait l'absence.
Cela eut lieu, en effet, le lendemain même du départ; Honorine
emménagea, et, comme le logis de la rue Richer restait désert, elle dut
joindre à ses bagages le gros matou tigré de sa mère et le bengali de
sa sœur.
L'arrivée du chat nous intéressa.
Au sortir du panier, où il était blotti tout effaré, on présenta au
nouveau venu, qui s'appelait Gil Blas de Santillane, Don Pierrot de
Navarre, notre angora blanc, chéri de tous. Don Pierrot cligna ses
doux yeux, pour faire accueil à son hôte, mais celui-ci, qui, avec son
museau noir et sa robe bigarrée, aurait pu tenir le rôle d'Arlequin,
était peu sociable: il lui cracha au nez, et, dès qu'il put s'enfuir,
d'un bond prodigieux, gagna le sommet de l'armoire à glace et disparut
derrière le fronton de palissandre. Là, sans doute, il se mit en
observation, pour se rendre compte, à loisir, du nouvel état de choses.
Mon père prit la chambre de ma mère et abandonna la sienne à
Mlle Huet, qui, dès lors, dirigea tout dans la maison, en
nous surveillant de plus près encore.
A peine nous était-il possible de récriminer, en secret, dans la
compagnie de Marianne et d'Annette, la cuisinière, qui formaient avec
nous une ligue contre l'ennemi commun. Nous n'avions cependant aucune
haine contre l'institutrice, pas méchante du tout et qui s'efforçait
d'être agréable; mais il était entendu, d'abord qu'elle nous opprimait,
ensuite qu'elle nous dégoûtait. Ce parler nasillard, qui était son
signe distinctif, nous préoccupait beaucoup. Nous avions entendu dire
qu'il était causé par la présence, dans son nez, d'un polype. De
vagues notions zoologiques nous donnaient à penser que le polype était
un animal, très vilain et très effrayant, et nous nous attendions à
le voir s'échapper, un jour, du nez bourbonnien qui lui servait de
caverne. La sensible Marianne surtout était impressionnée, au point
qu'elle mettait des gants pour faire le lit de mademoiselle.
Inspirer le respect, était cependant une des prétentions de Mlle Huet
et nous nous efforcions d'être polies. Quelquefois, pourtant, après
nous être longtemps contraintes, ma sœur et moi, nous pouffions
de rire, au milieu de la leçon, parce que Honorine, au retour de
quelque course, avait oublié, en ôtant son chapeau, de retirer son
tour-de-tête!... C'était une affreuse ruche de tulle qui, en ce
temps-là, se plaçait sous les capotes pour encadrer coquettement le
visage; elle était ordinairement cousue au chapeau, mais souvent aussi
indépendante; on la posait alors autour de la figure en l'attachant
sous le menton par un petit ruban, puis on mettait le chapeau, et
cela se rejoignait tant bien que mal. Mlle Huet oubliait toujours de
retirer son tour-de-tête et cela nuisait beaucoup à son prestige; elle
traînait, comme toujours, des robes très longues, en dandinant sa vaste
corpulence et en redressant la tête d'un air digne; mais la diable de
ruche, derrière laquelle les oreilles s'étalaient, larges et rougies,
lui donnait l'air d'une poule effarée, et notre respect s'éparpillait
sous le fou rire.
-Té! mon tour-de-tête!... s'écriait Honorine, en l'enlevant d'un
mouvement brusque, il n'y a pas tant de quoi rire.
Mon père, lui, qui n'aimait guère la contrainte, ni les règlements
sévères, se tenait à quatre pour ne pas être de notre parti et garder
son sérieux, quand nous répétions quelque sentence péremptoire de
mademoiselle, en imitant son accent marseillais. Cependant il lui
fallait bien soutenir l'autorité et affirmer les bienfaits de la
discipline.
Même nos jeux étaient surveillés; Mlle Huet croyait peut-être les
rendre plus attrayants en y prenant part.
Notre jouet de prédilection était un théâtre, dans lequel s'enrôlait
une troupe toujours grossissante de poupées à ressorts. Honorine
feignait de s'intéresser beaucoup aux folles pièces que nous
improvisions. Tout en faisant des trous au poinçon dans sa broderie
anglaise, tendue sur une bande de toile cirée verte; elle écoutait,
critiquait, donnait des conseils et s'efforçait de nous diriger vers
un art théâtral moralisateur et instructif: l'histoire de France;
les héros célèbres; des résumés des tragédies classiques. Mais nous
préférions de beaucoup les évocations des contes de Perrault ou les
échos fantaisistes du répertoire italien. Pourtant, un jour, elle
nous suggéra une idée, qui nous séduisit tout de suite et dont la
réalisation nous occupa longtemps. Il s'agissait de faire une surprise
à notre père, en tirant une pièce d'un de ses romans pour la jouer sur
notre théâtre.
Le choix s'arrêta sur _Avatar_, dans lequel Mlle Huet découpa un
scénario rapide. Je ne me souviens guère de ce que furent les mérites
de cette adaptation. J'ai retenu seulement que, afin d'être plus
pittoresque, au lieu du vêtement moderne, on adopta le costume du
temps de Henri III, pour les poupées, ce qui permit de leur poser sur
l'épaule un petit manteau de velours et de leur attacher au côté une
petite épée taillée dans une allumette. _L'Avatar_ des âmes, entre les
deux héros, se faisait au moyen de deux houppettes d'ouate, attachées
chacune a un fil, trempées dans l'alcool et enflammées, ce qui nous
parut admirable.
Mon père, le monocle à l'œil, écouta la pièce avec beaucoup de patience
et mit une complaisance charmante à s'émerveiller. Il complimenta
Honorine sur l'ingéniosité de l'adaptation, bien qu'elle affirmât,
mollement, n'y être pour rien, afin de nous en laisser toute la gloire.
* * * * *
Je lui gardai longtemps une rancune particulière pour une méchanceté
qu'elle me fit, qui m'avait extrêmement mortifiée: un soir d'hiver où,
pelotonnée dans mon lit, je ne pouvais m'endormir, tant j'avais froid,
j'eus l'idée d'aller décrocher dans la garde-robe tous mes vêtements
pour m'en faire des couvertures. Cela forma un monceau inégal et
chancelant, sur lequel, pour lui donner de la stabilité, je couchai une
chaise; puis, avec beaucoup de précautions, je me glissai entre mes
draps.
Le lendemain matin je fus éveillée, en sursaut, par des cris d'orfraie.
C'était Honorine, en pâmoison devant ce tableau imprévu. Ses grands
bras levés exprimaient la stupéfaction et l'horreur.
--Sa robe de popeline! Son paletot de velours! Son col en vison
d'Amérique!...
Ses bras se refermèrent, empoignant la chaise et une grande partie des
pièces à conviction, puis elle sortit de la chambre.
Mon père était au salon, avec un visiteur; Mlle Huet poussa du pied la
porte à deux battants et apparut aux regards hébétés des deux causeurs
interrompus. Elle jeta devant eux, sur le parquet, tout le tas qu'elle
portait, plus la chaise; puis, du même beau mouvement tragique, elle
revint à mon lit, emporta le reste, qu'elle éparpilla de la même façon.
--Voici ce que Mlle Judith avait sur son lit, cria-t-elle d'un ton qui
réclamait vengeance.
Assez inquiète, je tendais l'oreille, mais je reconnus bientôt que
l'indignation de mon père n'était pas à la hauteur du forfait. Je
l'entendis éclater de rire, et Honorine eut beau s'efforcer d'attiser
sa colère, il refusa de punir et décréta seulement que le jour même il
fallait m'acheter un édredon.
* * * * *
Subitement, je pris une importance extraordinaire aux yeux de Mlle
Huet. Il m'arrivait quelquefois la nuit de me lever dans de légers
accès de somnambulisme. J'ouvrais la fenêtre et les persiennes, ce
qui était assez grave au cinquième; puis j'errais dans l'appartement,
mon oreiller sous le bras, et j'allais souvent le jeter sur le lit de
l'institutrice, qui s'éveillait, très effrayée. Mais lorsqu'elle eut
compris que je dormais, que j'étais un sujet, peut-être lucide, elle
fut vivement intéressée et m'interrogea, avec méthode, sur les mystères
de l'avenir. En général, je m'éveillais dès qu'on me parlait, et je ne
pus rien dévoiler. Ce fut mademoiselle qui nous découvrit alors tout
une partie de son état d'âme qu'elle avait jusque-là tenue secrète.
Elle s'occupait de spiritisme, de tables tournantes, d'occultisme et
de magnétisme!... C'était là sa vie inconnue, sa passion cachée. Elle
était affiliée à toutes sortes de Sociétés singulières, à des êtres
inspirés, qui fréquentaient chez les esprits et ne voyaient que le
monde invisible.
Honorine ne put s'empêcher de parler à ses amis du jeune sujet qu'elle
avait en sa puissance, ni résister au désir de me présenter à eux. Ma
sœur et moi, nous fûmes alors adroitement initiées aux mystères du
spiritisme, et incitées à ne pas parler à nos parents du grand honneur
qu'elle voulait bien nous faire, de nous présenter à l'un des maîtres
les plus fameux.
Ce maître était un personnage très cocasse, qu'on appelait le comte
d'Ourch. Court, trapu, avec une petite tête ronde où floconnaient
des cheveux et des favoris jaunes pâles mêlés de blancs, il avait un
air à la fois jovial et inquiet; il s'agitait, se retournait, riait
sans cause apparente; en vous parlant il semblait écouter d'autres
interlocuteurs, quelquefois s'interrompait au milieu d'une phrase et
s'enfuyait.
Chez lui, on butait toujours contre deux lévriers couchés de tout leur
long sur le parquet, qui se laissaient marcher dessus plutôt que de se
déranger, et tenaient une place énorme.
Le comte d'Ourch accueillait, le plus souvent, Mlle Huet par le récit
d'aventures extraordinaires, dites avec des éclats de voix retenus, des
mines effarées et de longs points d'exclamations.
--Eh bien, il y en a de bonnes! s'écriait-il dès notre entrée, en
s'agitant sur son fauteuil, où souvent le clouait la goutte. Regardez
mon bahut en chêne sculpté.... Qu'en dites-vous?...
--Je ne vois rien, disait Mlle Huet.
--Vous ne voyez rien? Il est fendu en zig-zag, regardez, on dirait
la foudre. Des esprits forcenés se sont battus là-dedans cette nuit,
frappant des coups à réveiller tout le quartier. Ils m'en veulent, mais
je les ai domptés, ils n'ont pas pu sortir.
Ou bien c'était pire encore. Étant couché il avait été enlevé avec son
lit jusqu'au plafond; le chevet était allé écorner les moulures, puis
brusquement on l'avait laissé retomber.
Nous écoutions ces histoires bouche bée, regardant, en dessous, Mlle
Huet pour voir si elle y croyait. L'expression enthousiaste de sa noble
figure nous impressionnait.
On nous conduisait alors dans le salon, où l'on maintenait toujours
une obscurité presque complète; le comte nous faisait asseoir devant
une table, en nous recommandant de poser dessus nos mains étendues,
de ne pas bouger et de nous taire; puis il s'en allait échanger de
mystérieuses confidences avec Mlle Huet.
Ces longues stations, dans la pénombre, ne nous amusaient guère. Nous
aurions bien voulu entendre le sabbat des armoires et surtout voir le
comte d'Ourch enlevé dans son lit jusqu'au plafond; les coups sourds
frappés dans la table, nous payaient mal l'ennui de l'attente. Dès
qu'ils se faisaient entendre, nous appelions Mlle Huet, qui revenait
avec le maître. Celui-ci allait chercher une médaille, large comme
une soucoupe, et enfermée dans un étui de soie brodée. Il la posait
sur la table, en disant que si l'esprit qui se manifestait était un
mauvais esprit il serait réduit au silence. L'esprit, presque toujours,
subissait l'épreuve victorieusement, ne fuyant pas au contact de la
relique. Alors le comte l'interrogeait, en récitant l'alphabet, à n'en
plus finir.
On nous conduisait aussi quelquefois dans des soirées, pour lesquelles
Mlle Huet nous empanachait de plumes jaunes. C'était dans le
quartier du Temple, chez d'obscurs bourgeois, dont les logis étroits
contenaient avec peine les invités, en toilettes prétentieuses; le
sirop de groseille alternait avec le sirop d'orgeat, tandis que de
vieilles demoiselles, professeurs de musique, chantaient des romances
sentimentales.
Le comte d'Ourch paraissait quelquefois à ces fêtes. C'était alors une
effervescence émue, la musique cessait et, à notre grand ennui, on
recommençait à interroger les tables.
* * * * *
L'hiver s'écoulait, calme, et assez monotone pour nous.
Gil Blas de Santillane était descendu des hauteurs de l'armoire à
glace; il avait pris en grande amitié don Pierrot et le débarbouillait
consciencieusement en promenant sa langue râpeuse sur la longue
fourrure couleur de neige. Le bengali de la belle Virginie sautillait
sans relâche en pépiant, et les nombreux canaris de la volière--qu'une
amie avait donné à garder et ne reprenait plus--s'égosillaient à qui
mieux mieux et emplissaient l'appartement de roulades stridentes. Cela
égayait un peu le silence, et l'ennui lourd des devoirs à faire.
Très occupé, mon père était entraîné au dehors par des amis et des
collègues, nous ne le voyions guère; Mlle Huet, d'ailleurs, nous tenait
le plus possible à l'écart des réunions et des visites dont il ne nous
arrivait plus que de confuses rumeurs à travers les portes. Elle avait
imaginé de nous conduire au catéchisme, où nous somnolions sous le flux
de sévères conférences. Il fallait en faire des résumés, cependant;
mais Mlle Huet, très ferrée, quoique juive, sur l'histoire religieuse
chrétienne, les rédigeait entièrement, ce qui nous valait, à chaque
concours, de glorieux cachets d'argent et d'or, dont nous n'étions pas
fières du tout.
* * * * *
Les nouvelles de Nice, qui avaient d'abord été joyeuses et agréables,
devenaient depuis quelque temps assez inquiétantes.
Mon père ne nous communiquait plus les lettres que ma mère lui
écrivait. Il nous disait seulement qu'elle se portait bien et nous
embrassait, en nous recommandant de ne pas tracasser le chat et ne pas
faire peur aux oiseaux. De son côté, Honorine paraissait soucieuse et
ne soufflait mot des nouvelles qu'elle recevait de sa mère et de sa
sœur.
Un jour, l'adresse de ma mère, à Nice, changea. Le ménage, là-bas,
était disloqué.
Que s'était-il passé? rivalité d'artistes?... incompatibilité
d'humeur?... la vivacité méridionale et la violence italienne,
avaient-elles amené un choc?...
Jamais nous n'avons su exactement ce qui était arrivé. Jusqu'au retour
de ma mère, Honorine continua à nous diriger et à s'occuper du ménage;
elle déménagea quelques jours avant l'arrivée, emporta Gil Blas de
Santillane et le bengali, puis reprit l'habitude de venir le matin,
pour s'en retourner le soir.
Seulement, entre elle et ma mère on sentait la situation tendue.
Elles s'évitaient le plus possible, ne se parlaient pas, sans laisser
échapper des mots aigres, des allusions rancuneuses; et la contrainte
résignée de l'institutrice se traduisait pour nous en exigences plus
aiguës et en sévérité plus solennelle.