De nouveau, les sables recommencent à envahir le rivage. Ils vont

ainsi, augmentant toujours en étendue, jusqu'à l'immense estuaire

de 250 kilomètres carrés, désigné sous le nom de baie du Mont

Saint-Michel.

Des pointes granitiques percent cette lourde enveloppe. L'une

d'elles, située à l'embouchure d'un petit cours d'eau: le _Boscq_,

s'avance vers le nord de la baie.

[Illustration: Plan de Granville en 1693.]

Sous l'action incessante du flot, la base de cette presqu'île a

fini par se creuser en grottes dont les parois, révolues de mousse

marine, semblent laisser ruisseler une pluie de sang.

Le promontoire lui-même a dû subir de nombreux chocs et, sans

doute, sa forme actuelle est l'œuvre de la mer. Il se développe

en croissant, dont l'extrémité nord se hérisse des crêtes aiguës

du _Rocher-Fourchu_, et l'extrémité sud des roches dites le

_Corps-de-Garde_.

* * * * *

Ce fut sur ce cap, fortifié naturellement, que _Grannon_, seigneur

normand, bâtit une chapelle, origine d'un hameau de pêcheurs,

plus tard devenu cité.

Au treizième siècle, un seigneur de Granville est mentionné;

mais l'importance de la ville ne date que du milieu du quinzième

siècle, où elle devint une place forte ardemment disputée pendant

les guerres sans cesse renaissantes entre les Français et les

Anglais.

[Illustration: Eglise de Granville.]

Les fortifications ont été reconstruites au dix-huitième siècle et

améliorées encore depuis. Mais ce qui nous intéressera beaucoup

plus, c'est la prospérité continuellement ascendante du commerce

granvillais.

* * * * *

Prospérité due à la pêche et aux transactions maritimes,

renaissance de la florissante époque (1786) où l'on comptait,

à Granville, plus de _six mille marins_, soumis aux devoirs de

l'inscription.

La guerre civile, d'abord, puis les campagnes sans fin de Napoléon

Ier portèrent un terrible coup à la laborieuse ville. Mais elle

a su vite reprendre son essor.

Granville ne cesse de concentrer ses efforts pour que la

navigation trouve chez elle toutes les facilités possibles afin

d'attirer le mouvement commercial qui est une de ses grandes

ressources.

L'entrée du chenal a été rendue plus commode, le bassin à flot

peut contenir plus de cent navires, n'importe quel en soit le

tonnage: De grandes frégates y recevraient asile. Un nouveau

_môle_, c'est-à-dire une jetée disposée de manière à assurer la

sécurité de la rade, a été construit tout en granit; les quais ont

été prolongés. En un mot, Granville estime, avec raison, qu'elle

ne saurait trop faire pour assurer sa prospérité maritime.

[Illustration: Paysanne des environs de Granville.]

On se trouve, ici, en plein pays de pêche. Les armements pour les

bancs de morue de Terre-Neuve et d'Islande sont toujours très

actifs, ainsi que les industries, conséquences, non seulement de

cette pêche, mais de toutes les autres.

* * * * *

C'est un bien charmant tableau que celui dont on peut jouir de la

pointe du promontoire. Les navires entrent et sortent pressés, les

bateaux pêcheurs forment de petites flottilles; les paquebots, en

relations quotidiennes avec Jersey et Guernesey, portent presque

toujours de nombreux voyageurs; les canots de plaisance bercent

doucement sur les vagues des passagers souvent intimidés de leur

propre audace--et, formant cadre au panorama,--l'imposante baie du

mont Saint-Michel se déploie, large, sereine, fière du splendide

édifice qui lui a donné son nom.

Les heures semblent trop courtes; on revient avec un empressement

toujours nouveau à cette place d'où l'œil se repose, enchanté, sur

mille objets pleins d'intérêt.

Après une telle promenade, l'intérieur de la cité, divisée en

ville haute, close de murailles, et en ville basse, blottie autour

du port, semble triste.

Les vieilles maisons, en granit noirci par l'air et le vent

chargés d'exhalaisons marines, présentent leurs façades sombres,

comme rébarbatives.

Mais, à travers les rues tortueuses et rocailleuses, circule une

aimable population. Les femmes, surtout, se distinguent par leur

beauté au type méridional. Quelques savants, M. de Quatrefages, en

tête, les regardent comme filles d'une colonie basque, établie à

Granville au moyen âge.

M. Baude, d'accord en cela avec les traditions, les fait descendre

de Siciliennes, devenues compagnes des soldats des sires de

Hauteville.

N'importe leur origine, elles contribuent à donner un cachet à

part aux promenades dans Granville qui, sans cette division,

sembleraient singulièrement fatigantes.

* * * * *

Les ÎLES CHAUSEY gisent en face du port, à environ douze

kilomètres. Elles ne donnent que du granit, très beau à la

vérité, et de prodigieuses quantités de lapins. C'est à se

demander comment la gent rongeuse peut pulluler ainsi au milieu

d'entassements énormes de rochers nus, arides... la mer, sans

doute, pourvoit à la difficulté.

* * * * *

En continuant à suivre le rivage, on trouve un petit cours d'eau:

la _Sée_, qui, en compagnie de la _Sélune_, vient former un golfe

minuscule dans le grand golfe renfermé entre la pointe de Cancale

et celle de Granville.

La Sée serpente à travers des marais et des grèves constamment

fouillées par les infiltrations d'eaux douces et salées. Les

plages mouvantes commencent; il devient nécessaire de ne point

courir la côte sans guide exercé.

Mais on ne ferait guère attention à l'humble fleuve, s'il n'avait

l'honneur de porter sur sa rive gauche l'une des plus charmantes

petites villes que l'on puisse désirer visiter.

AVRANCHES s'étage en amphithéâtre sur une colline élevée, qui la

place comme en sentinelle au centre d'un vaste horizon.

Elle fut la capitale des _Abrincatui_, vaillante peuplade gauloise

qui voulut résister à César, mais dut subir la vengeance du

conquérant. En raison de sa situation, excellente pour une place

de guerre, un préfet de légion y résida.

* * * * *

Avranches fut érigée en évêché dès les premières années du sixième

siècle, en faveur de saint Léonicien. Plusieurs de ses prélats ont

eu un rôle historique: saint Nepos, saint Sever, saint Aubert, ce

dernier a fondé l'abbaye du Mont Saint-Michel.

Charlemagne résolut de préserver la ville des incursions des

Normands; mais ses successeurs négligèrent d'imiter un si utile

exemple et Avranches fut ravagée plusieurs fois.

Avec le reste de la Neustrie, elle passa sous la domination du duc

Guillaume Longue-Epée, qui lui donna le rang de Comté.

Les chroniques attribuent à l'un de ses comtes, Hugues, dit

_le Loup_, la véritable fondation des sociétés littéraires et

scientifiques, gloire future d'Avranches.

Ainsi que les autres cités normandes, elle fut, tour à tour,

prise, reprise, détruite et relevée de ses ruines. Enlevée, en

1203, à Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre, elle fut rasée. Saint

Louis la rebâtit et entreprit de la fortifier de nouveau. Enfin,

en 1450, elle fut réunie à la patrie française.

* * * * *

Ces diverses péripéties ont enlevé à Avranches les monuments qui

l'enrichissaient. De sa vieille cathédrale, il ne reste qu'une

pierre, mais la valeur historique de ce débris est grande. Henri

II, roi d'Angleterre, y appuya ses genoux, quand, en 1172, il

se prosterna devant les légats du pape, tout prêt à subir la

fustigation, en réparation du meurtre de Thomas Becket, archevêque

de Cantorbéry. Il faut lire dans Augustin Thierry le récit de

cette scène entière. Une inscription en rapporte le souvenir.

Mais si Avranches n'a plus de monuments, elle a gardé son

admirable position, son aspect souriant, gai, heureux.

Quelques débris de ses vieux remparts apparaissent, çà et là, sans

parvenir à l'assombrir. Ils deviennent, au contraire, un attrait

de plus.

* * * * *

On ne se fatigue point de parcourir la ville. Presque toutes ses

places sont remarquables. Sur celle dite: _d'Estoudeville_ on

trouve les ruines intéressantes d'un antique château-fort. De la

place _Daniel-Huet_, ainsi nommée en l'honneur du savant évêque

qui, pendant dix ans, fut la gloire d'Avranches, on contemple la

baie du Mont Saint-Michel tout entière.

* * * * *

Par un beau jour de soleil, c'est un spectacle éblouissant. Par

un jour de tempête, le tableau devient plus saisissant encore;

les nuages plombés, la mer bondissante, les sables bouleversés,

semblent vouloir s'acharner sur le roc qui, depuis onze siècles,

porte la merveilleuse abbaye fondée par saint Aubert, et la

portera, il faut l'espérer, pendant de longs siècles encore.

* * * * *

Difficilement, on s'arrache à cette vue; mais, chose qu'il

serait injuste d'oublier, on prend intérêt à parcourir les jolis

boulevards, plantés de tilleuls, entourant Avranches d'une verte

et agréable couronne. On reste longtemps, bien longtemps, dans les

allées du Jardin botanique, admirable site plein de poésie.

La Bibliothèque et ses manuscrits, précieuses épaves, pour la

plupart, de l'abbaye du Mont Saint-Michel, exigerait des stations

répétées, si l'on voulait feuilleter ses principaux trésors.

* * * * *

Enfin, on va plus d'une fois revoir la _Nafrée_, promenade dont

beaucoup de grandes villes s'enorgueilliraient avec raison.

Et, pour enrichir par un souvenir sans rival possible le long

voyage qui nous a amenés ici, nous prenons la route de la grève

fertile en naufrages: la grève du _Mont Saint-Michel au péril de

la mer_!

* * * * *

Cependant, nous n'y arriverons pas sans faire un détour, car notre

itinéraire s'arrête à la frontière Bretonne et PONTORSON est

encore ville normande.

Mais, le moyen, en quittant l'abbaye du Mont, de prendre intérêt à

la petite cité? Elle mérite, néanmoins, de ne point être oubliée,

c'est pourquoi nous nous y rendrons d'abord.

* * * * *

PONTORSON a une origine très ancienne et joua longtemps, au moyen

âge, un rôle important.

Cette petite ville est bâtie à l'embouchure du Couësnon, fleuve

insignifiant, quant à l'étendue de son cours, atteignant environ

soixante kilomètres; mais ce mince cours d'eau a vu, plus d'une

fois, la fortune d'un pays se décider sur ses bords.

Il limite, ici, la frontière bretonne, et un vieux proverbe accuse

le Couësnon d'avoir fait trop belle la part de la Normandie.

Un jour Coësnon,

En sa folie,

A mis le Mont

En Normandie.

Peut-être ce proverbe a-t-il raison. Le petit fleuve qui vient

se perdre dans les sables de la baie du Mont Saint-Michel, a eu,

jusque de nos jours, une renommée bien justifiée de caprice.

Tantôt il était un faible ruisseau, tantôt un torrent coulant

entre des rives mobiles qu'il refoulait ou acceptait, parfois,

d'un jour à l'autre. Les vieilles chroniques sont remplies de

détails à ce sujet, et, maintes fois, ce fut le prétexte de

querelles entre les ducs normands et les ducs bretons.

Aujourd'hui, le Couësnon a été endigué et son cours régularisé,

il ne pourrait plus favoriser un département au grand dommage de

l'autre.... en admettant qu'il l'ait jamais fait.

Le premier château-fort construit à Pontorson date du règne de

Robert, père de Guillaume le Conquérant; le duc voulait se garder

du côté de la Bretagne.

Cette forteresse fut rebâtie en 1135 et en 1171; elle passa, plus

tard, sous le commandement de DU GUESCLIN, que Charles V avait

voulu récompenser de ses services. Le roi opposait ainsi un fort

boulevard aux incursions anglaises.

Quatre faits historiques se dégagent des annales de la ville.

Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson se donnèrent, un

jour, rendez-vous sur le pont de la petite cité. Ils voulaient

se jurer solennellement une confraternité d'armes que tous deux

désiraient et qu'ils tinrent fidèlement. On sait qu'après la mort

du connétable, ce fut son ami Clisson que le roi appela à le

remplacer.

Le second fait garde la mémoire de l'héroïsme de Julienne du

Guesclin, sœur de l'immortel guerrier.

Une nuit, les Anglais, sachant que leur ennemi était absent de

Pontorson, vinrent assiéger le château, s'en fiant, pour réussir,

à des intelligences qu'ils avaient su se ménager dans la place.

Par bonheur, Julienne veillait. Intrépide, elle ne se contenta

pas de donner l'alarme, mais renversa, de ses propres mains, les

échelles des assaillants, qui furent repoussés.

Plus tard, Pontorson devient une des places fortes du calvinisme;

les fameux Montgommery la gouvernèrent[69].

[Note 69: Il y a encore à Pontorson trois maisons ayant

appartenu aux Montgommery et parfaitement conservées. L'une est

aujourd'hui un hôtel, les autres des habitations particulières.]

Puis, en 1636, les bandes populaires, dites _Nu-pieds_,

l'envahirent. La révolte qui, de Bayeux, avait gagné le Cotentin

et l'Avranchin entiers, expira ici, mais non avant de s'être

livrée à des excès qui amenèrent d'affreuses représailles.

Un siècle après, un violent incendie détruisait Pontorson presque

en entier.

[Illustration: AVRANCHES.--Hôtel de ville.]

De nos jours, la petite cité s'occupe de tirer le meilleur parti

possible de sa situation et s'enorgueillit, à juste titre, de

son église, la plus intéressante, peut-être, de tout le pays

d'Avranches. Elle possède, entre autres choses curieuses, des

sculptures sur pierre d'une exécution à la fois très naïve et très

gracieuse, malheureusement ces sculptures ont été mutilées au

temps des guerres de religion, toutes les statuettes ont la tête

enlevée, moins 13 qui représentent Jésus-Christ et les apôtres.

Voisine de Pontorson, se trouve une vieille châtellenie dont le

titre, francisé, est devenu l'un des noms les plus illustres de

notre histoire, car de _Guarplic_, _Glesquin_, _Glaquin_, ainsi

que de plusieurs autres variantes, a été formé le nom de DU

GUESCLIN!...

[Illustration: MONT SAINT-MICHEL]

CHAPITRE XLVII

LE MONT SAINT-MICHEL

Après les grands aspects des côtes rocheuses, rien n'est

comparable aux lignes fuyantes et désolées des sables de la baie

du Mont Saint-Michel; rien n'est mieux fait pour pénétrer l'esprit

de la vérité des révolutions physiques, si souvent démontrées par

la science, et qu'un désir inassouvi de calme paisible porte à

mettre en doute.

Chaque pas, ici, produit une surprise nouvelle.

* * * * *

Le reflux vient d'emporter aux bornes d'un horizon lointain les

vagues menaçantes.

La grève s'abaisse, toute fatiguée encore de la pression de la

mer; mais le Mont, mais Tombelaine, mais les promontoires de

Cancale, de Granville, la colline d'Avranches savent résister aux

secousses des lames obstinées.

Sur toute l'étendue de l'estuaire, une couleur blanche, cendrée

répand sa note attristante; mais les contours des rivages

s'accusent par les nuances vivaces de leur riche verdure.

Une sensation d'impuissance absolue contre la force fougueuse

qui a frayé ce lit démesuré pénètre le cœur et l'esprit; mais

la radieuse symphonie des flèches de l'abbaye couronnant le

Mont prouve à l'âme qu'elle n'a pas perdu tout ascendant sur la

matière, que, partout, elle vaincra encore, si elle s'appuie sur

une volonté vraie, sur un labeur incessant.

* * * * *

La toile animée change son décor.

Le flux, impatient, arrive par bonds emportés. Il refoule devant

lui les pauvres petits ruisseaux qui, à marée basse, se jouent sur

le sable. Il arrive, non point brillant et clair, mais saturé

des débris du sol mobile que son approche a bouleversé. Un bruit

menaçant le précède....

* * * * *

Involontairement, on se souvient des vers écrits par Brizeux,

pendant son voyage à cette pointe extrême de la Cornouailles qui

regarde l'île de Sein:

«.... L'effroi de l'Armorique,»

et en vue de la _Baie des Trépassés_ dont le

«.... Sable pâle est fait des ossements broyés,

«Et le bruit de ses bords est le cri des noyés!»

Ce souvenir se présente d'autant plus net à la pensée que, malgré

le scepticisme de certains savants, peut-être bien prompts dans

leurs affirmations, les traditions locales sont unanimes à garder

la mémoire de drames effrayants accomplis au milieu des grèves.

Le sable, presque blanc ou gris, est fin, doux, onctueux au

toucher. Le voyageur imprudent ne s'aperçoit pas de la facilité

avec laquelle il cède sous son pied et se désagrège au contact de

l'eau.

Seulement, peu à peu, la marche devient fatigante, et, quand on

veut reculer, il n'est plus temps!....

On appelle _enlisement_ ce genre de mort trop souvent renouvelé

parmi les _langues_ ou sables, qui cachent des gouffres

insondables, puisque, disent les légendes, des navires y auraient

disparu entièrement, de la carène à la pointe des mâts....

* * * * *

La baie du Mont Saint-Michel, c'est Protée variant sa physionomie

sous l'empire de son caprice.

Parfois, l'action de la lumière se combinant avec l'action de

l'humidité, le désert sablonneux, imprégné de sel, devient le

théâtre des phénomènes les plus curieux de mirage.

Collines, arbres, rivières, barques paraissent se décupler; des

monuments aériens font étinceler leurs coupoles dorées, puis,

subitement, croulent au plus léger choc.

Parfois, encore, d'épais brouillards meuvent leurs flocons sombres

dans un lent tourbillonnement où s'effacent rivages, sables,

filets d'eau, flots écumeux.... Ils ensevelissent tout, sauf le

sommet du Mont qui, pareil à un majestueux navire, plonge sa base

dans la masse livide et va, de sa cime la plus aiguë, chercher

l'éclatant rayon de soleil voilé par la brume!....

* * * * *

Les marées, sur cette nappe friable, atteignent une amplitude

démesurée. On y a constaté, dit M. Elisée Reclus, «une élévation

verticale de 15 mètres. Cette hauteur du flot n'est dépassée, dans

le monde entier, que par celle des courants de marée qui pénètrent

dans la baie de la Severn, en Angleterre, et dans la baie de Fundy

(Amérique) entre la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.»

Cette élévation est due aux obstacles rencontrés par les vagues

qui, successivement, depuis la pointe de la Hague jusqu'à la côte

bretonne, se déchirent contre les pointes granitiques du rivage du

Cotentin, des récifs de l'archipel anglais et, trouvant enfin un

libre passage, s'y engouffrent avec furie.

[Illustration: Le Mont Saint-Michel en 1693.]

Souvent, on a comparé le mugissement de la marée montante au bruit

des chariots d'une nombreuse artillerie défilant au galop. C'est

moins et plus que cela, le bruit ne ressemble à aucun autre: Voix

troublante, elle emplit l'espace, éveillant un écho, là même où

nul écho ne semblait pouvoir retentir!...

* * * * *

Ici, mieux encore que sur le littoral déjà parcouru, on

comprend la portée des patientes observations tendant à prouver

l'envahissement continu de la mer.

Certes, nous sommes loin de ceux qui, sans grand effort, acceptent

les croyances populaires; mais nous nous rangeons parmi ceux qui

cherchent le grain de vérité enfoui sous les exagérations de

l'ignorance.

Rien de facile comme d'appeler fabuleuses les traditions qui

gardent le souvenir de villes nombreuses disparues; rien de plus

ardu que d'en démontrer la fausseté.... Et voici des faits tout

récents, venant prouver à quel point l'histoire de demain peut

être la fidèle copie des légendes d'autrefois...

* * * * *

Après M. Chèvremont, un savant consciencieux, M. Quenault, pousse

le cri d'alarme.

«Cette année, écrivait-il en 1882, deux grandes marées, celles

de mars et d'août, poussées par une tempête, ont augmenté le

domaine de la mer aux dépens de notre rivage (la côte voisine de

Coutances) d'une largeur d'environ _dix mètres_. Depuis vingt ans,

la mer n'avait pas été aussi haute; les dunes sont coupées à pic

dans toutes les communes du littoral. La mer a été terrible dans

la dernière marée; elle a disloqué complètement une chaussée.»

[Illustration: Le Mont Saint-Michel et la fontaine Saint-Aubert.]

Il y a donc près de trente ans que M. Quenault poursuit ses

investigations, et chaque étude nouvelle lui donne raison.

Comment les parties friables d'un terrain pourraient-elles subir,

sans se désagréger, la morsure acharnée des flots? Le granit

lui-même s'y effrite.

* * * * *

Passons à travers le dédale de l'archipel normand, voyons les

courants se replier en serpents agiles autour de chaque îlot.

Recueillons les souvenirs des vieillards: plus d'un a vu le temps

où la mer était moins proche du rivage.

Franchissons le canal si justement appelé, à cause de ses dangers,

_Passage de la Déroute_; il sépare Guernesey de Jersey. Notons les

noms, comparons l'histoire, les titres anglais, à l'histoire, aux

titres français et rendons-nous à l'évidence.

[Illustration: Le Mont Saint-Michel, face côté Nord.]

Oui, sous les flots, des pays entiers ont disparu, et ce sont

leurs débris qui rendent fertilisants les sables, pareils à

des cendres deux fois brûlées, dont la surface occupe les 250

kilomètres carrés de la baie du Mont Saint-Michel[70].

[Note 70: M. Pégot-Ogier, dans un travail extrêmement

remarquable sur les îles de la Manche, écrit:

«Durant le septième siècle de notre ère, une succession anormale

de violentes tempêtes avait élargi les détroits, rongé les côtes,

creusé les golfes, délité les terres, lorsqu'en 709 les grandes

marées d'équinoxe, accrues par des tempêtes d'ouest formidables,

séparèrent Jersey du continent. Ainsi furent engloutis, avec leurs

habitants, les villages, les couvents, les hameaux, une ville

peut-être, et la forêt du Scissiacum. L'immense plaine disparut

sous les flots de l'Océan, qui creusa la baie de Saint-Michel. Les

Minquiers, les Ecrehous, les Beuftins, Pater-Noster et quelques

rochers surnagèrent au milieu des bancs et des bas-fonds, comme

pour constater le désastre; dès lors, l'archipel des îles de la

Manche était formé.»

Et un autre écrivain, M. Canivet, ajoute:

«Guernesey avait été détachée auparavant, probablement à l'époque

du bouleversement qui avait isolé la Grande-Bretagne du continent,

en même temps que Serk, Herm, les Casquets et Aurigny, quoique

celle-ci soit de beaucoup, la plus voisine de nos côtes. Voilà les

faits aujourd'hui constatés avec une précision parfaite. Quant à

Jersey, l'évêque saint Germain d'Auxerre s'y rendait à pied sec,

au commencement du cinquième siècle, et réclamait tout au plus

une planche pour franchir un ruisseau ou les passages peu sûrs de

quelques marécages.»

Oui, dirons-nous, à notre tour, ces faits sont certains.

L'archipel normand est formé de terres arrachées à la

patrie française. La mer, qui les sépara du Cotentin, les

respectera-t-elle toujours?]

* * * * *

Nous ne pouvons donc compter, pour échapper aux catastrophes

prévues par la science, que sur la solidité du granit formant la

majeure partie de nos rivages du nord-ouest.

Mais il ne faut pas, non plus, oublier que les phénomènes naturels

ont, tour à tour, des périodes de progression et d'arrêt. Si la

mer envahit certaines plages, elle se retire de quelques autres.

A la science moderne de pénétrer les lois qui régissent ces

oscillations, ces dépressions. Quand elles seront bien connues,

le génie humain pourra leur poser des bornes.... sauf à les voir

renverser par la volonté devant qui tout s'incline: celle de Dieu.

* * * * *

Les difficultés qui, jadis, rendaient sérieux un voyage au Mont

Saint-Michel ont disparu. Une digue a été construite, elle permet

d'accéder en tout temps au pied de l'antique forteresse, et le

village de MOIDREY, point terminal de ce travail, en a acquis une

certaine importance.

Mais des réclamations se sont élevées, on craint que la mer

batte, maintenant, avec trop de violence les vieilles murailles

d'enceinte. C'est peut-être une crainte vaine. En tout cas que

l'on se rassure: un semblable monument est un trésor inestimable

sur lequel on veille sans cesse.

* * * * *

Le roc servant de base au vieux monastère émerge des sables sur

une superficie de neuf cents mètres et s'élève à une hauteur de

quarante-cinq mètres; son escarpement est considérable.

Malgré ces difficultés ou, plutôt, ces obstacles, en apparence

insurmontables, un petit bourg a couvert les flancs du rocher

et, depuis le tiers environ de sa hauteur jusqu'au sommet, de

magnifiques constructions se sont dressées, nobles, imposantes,

bravant l'action du temps et des éléments[71].

[Note 71: L'élévation totale du roc et de l'abbaye est de 122

mètres.]

L'origine de l'abbaye remonte à l'année 709. Saint Aubert, évêque

d'Avranches, en fut le fondateur.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 23 / 25 段