Dom Jean Huynes, religieux du Mont, écrit, dans son _Histoire

générale_ du monastère, que SAINT AUBERT, ayant reçu, en songe, de

l'archange saint Michel, l'ordre de bâtir une chapelle sur le MONT

DE TOMBE[72], il obéit et fit construire:

«Non point superbement ou avec beaucoup d'artifice, mais

simplement en forme de grotte, capable de contenir cent

personnes, désirant qu'elle fût semblable à celle que le glorieux

saint Michel avait lui-même creusée dans le roc du _mont

Gargan_[73], et nous voulant montrer, par là, que ce n'est point

tant aux temples extérieurs que Dieu requiert de la somptuosité et

magnificence comme en nos cœurs...»

[Note 72: Ce mot, disent de savants auteurs, viendrait de

_Tumba_ ou plutôt de _Tumulus_, signifiant _lieu élevé_... Le

rocher voisin du Mont Saint-Michel a conservé ce nom, il s'appelle

encore: _Tombelaine_.]

[Note 73: Mont situé dans la Pouille (royaume de Naples),

célèbre par la même tradition d'une apparition de l'archange saint

Michel.]

Douze clercs ou chanoines furent établis dans un couvent fondé en

même temps que la chapelle.

La renommée ne tarda guère à s'emparer et du récit du songe

mystérieux et de l'accomplissement des ordres reçus par le saint

évêque.

[Illustration: Remparts du Mont Saint-Michel.]

N'y avait-il pas un véritable sujet d'émerveillement dans la

rapidité avec laquelle se développait la prospérité de la pieuse

colonie établie sur un roc sauvage, dont la situation faisait

appeler le monastère: _Saint-Michel au péril de la mer_?

«Non, pourtant, écrit dom Jean Huynes, que la mer périsse autour;

mais d'autant que, par son flux et son reflux, effaçant, sur

la grève, les chemins par lesquels on y arrive, elle les rend

périlleux à ceux qui n'ont coutume d'y venir.»

Ainsi le savant religieux parle, en témoin oculaire, des dangers

de la grève, dangers bien réels, puisqu'ils ont provoqué le surnom

donné à l'abbaye.

* * * * *

Ce fut vers la fin du neuvième siècle que les pentes du Mont

commencèrent à se couvrir d'habitations.

Tout l'Avranchin venait de subir une terrible invasion normande

et des familles entières fuyaient devant les envahisseurs. Elles

vinrent chercher un refuge sous les murs de l'abbaye. La petite

ville, ou plutôt le bourg du Mont, se trouva fondé.

* * * * *

Il ne saurait entrer dans notre plan de refaire l'histoire de ce

lieu célèbre. Trop de fois elle a été entreprise et brillamment

conduite, nous ne voulons donc que rappeler les faits principaux

ayant marqué au milieu des mille autres événements composant ses

annales. Mais, après cette très rapide excursion à travers le

passé, nous prierons un guide nouveau de nous apprendre la vérité

sur les dates conservées par les constructions de l'abbaye.

* * * * *

L'Europe entière s'occupa presque tout de suite de l'œuvre

de saint Aubert et, bientôt, les ducs de Normandie, les rois

d'Angleterre, les rois de France s'intéressèrent à sa prospérité.

Le duc Richard II y voulut célébrer ses noces avec Judith, sœur de

Geoffroy Ier, duc de Bretagne. Elle serait longue la liste des

illustres bienfaiteurs et visiteurs du Mont Saint-Michel.

* * * * *

A diverses reprises, lors des guerres si fréquentes au moyen âge,

l'abbaye fut menacée.... En 1158, le danger ne put être écarté.

Les habitants d'Avranches incendièrent les bâtiments conventuels

et la ville.

Par un bonheur extraordinaire, l'église, qui venait d'être

achevée, ne fut pas atteinte.

Un autre incendie, allumé par Guy de Thouars, qui n'avait pu

s'emparer du Mont, dévora tout, sauf encore l'église.

* * * * *

Philippe-Auguste releva l'abbaye de ses ruines et songea à lui

donner une défense efficace en élevant un château fort sur un

rocher appelé: TOMBELAINE, situé à 3 kilomètres au nord du Mont.

Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul et étendit les

fortifications.

De même, Philippe le Bel répara les ravages produits, en l'année

1300, par la foudre qui, plus d'une fois, devait recommencer son

œuvre destructive.

* * * * *

Après Azincourt, les Anglais essayèrent de s'emparer d'une

situation qui leur aurait été fort avantageuse.

Pendant vingt-six années, de 1425 à 1449, le petit bourg du

Mont subit de nombreux assauts. L'un des premiers eut lieu en

1423, et échoua contre la valeur du gouverneur militaire: LOUIS

D'ESTOUTEVILLE qui, aidé par CENT VINGT gentilshommes, seulement,

eut la gloire de repousser l'ennemi.

[Illustration: Armes du Mont Saint-Michel.--Entrée conduisant à

l'église.]

De nos jours, on peut voir encore deux des canons abandonnés par

les assaillants. Ils furent appelés les _Michelettes_. L'un de ces

canons reste chargé d'un énorme boulet en pierre.

Le roi Charles VII félicita vivement les vaillants défenseurs et

voulut instituer un ordre qui rappelât ce fait d'armes; mais, pour

une cause quelconque, ce projet ne put se réaliser: Louis XI le

reprit.

Il est intéressant de lire le début des lettres patentes données

par le roi à cette occasion.

«Nous, à la gloire et louange de Dieu, nostre Créateur

tout-puissant, et révérence de la glorieuse Vierge Marie et à

l'honneur et révérence de Monseigneur Sainct Michel, premier

Chevalier, qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla

contre l'ancien ennemi de l'humain lignaige et le trébucha du

ciel, et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont-Sainct-Michel,

a toujours seurement gardé, préservé et deffendu sans estre

subjugué, ny mis ès mains des anciens ennemis de nostre royaume;

et en fin que tous bons, haults et nobles couraiges soient

excitez et plus esmeus à toutes vertueuses œuvres, le premier

jour d'aoust mil-quatre-cent-soixante-neuf, en nostre château

d'Amboise, avons constitué, créé, ordonné et, par ces présentes,

créons, constituons et ordonnons un ORDRE de fraternité ou amiable

compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trente-six,

lequel nous voulons être nommé l'ORDRE DE SAINCT-MICHEL sous la

forme ci-après descrite.»

* * * * *

Le politique Louis XI n'agissait jamais sans avoir mûrement pesé

les conséquences de ses moindres actes. Il pouvait, certes, se

sentir pressé d'une tendre dévotion envers le glorieux archange;

mais, également, il voyait tout le profit à tirer des statuts, en

apparence inoffensifs, de l'ordre nouveau, et il espérait bien y

enchaîner quelques-uns des grands vassaux, trop puissants pour le

libre exercice du pouvoir royal.

* * * * *

Le premier des chevaliers inscrits, par Louis, sur la liste, fut

son frère Charles, l'infortuné duc de Guyenne.

* * * * *

La cérémonie d'installation eut lieu en grande pompe dans l'église

de l'abbaye. Le collier de l'ordre se composait d'un ruban d'or,

chargé de coquilles, soutenant l'image de saint Michel et portant,

brodée, la célèbre devise: _Immensi Tremor Oceani_.

* * * * *

«L'habit des chevaliers, relate Dom Huynes, estait un manteau de

toile d'argent et, à certaines circonstances, de damas blanc, long

jusqu'à terre, bordé de coquilles semées en lacqs et la bordure

fourrée d'ermines; le chaperon de velours cramoisy à longues

cornettes, et celui du chef de l'Ordre estait d'escarlatte brune

morée. Leur serment estait de garder, soustenir et deffendre de

tout leur pouvoir les hautesses et droicts de la couronne et

Majesté Royale et l'authorité du souverain de l'Ordre et de ses

successeurs souverains.....»

C'était là que Louis attendait les nouveaux chevaliers; mais peu

de ceux qu'il eût voulu circonvenir se laissèrent prendre au piège.

L'ordre de Saint-Michel n'en brilla pas moins, d'abord, d'un assez

vif éclat, particulièrement sous François Ier. En 1578, Henri

III lui adjoignit l'ordre du Saint-Esprit; mais les statuts ne

tardèrent pas à être méconnus, quoique la disparition effective

de l'ordre n'ait eu lieu qu'en 1830, après une courte période de

renouveau sous la Restauration.

* * * * *

En 1666, le gouverneur du Mont rasa les fortifications et le

prieuré élevés sur le rocher voisin de l'abbaye.

[Illustration: Entrée intérieure du Mont Saint-Michel.]

Sous Louis XV, on fit de celle-ci une prison d'État! Dans les

premières années, et jusque vers le milieu de notre siècle, on

continua à donner à ce monument unique la triste destination de

prison.

Mais le zèle de l'évêque de Coutances changea, enfin, la face des

choses et, maintenant, la Commission des monuments historiques

s'occupe de rendre à la vieille abbaye le cachet superbe que

des mutilations et une incurie déplorable avaient si gravement

compromis.

* * * * *

De tous les ouvrages concernant le Mont Saint-Michel que nous

avons consultés, le plus méthodique et l'un des plus savants,

quoique l'intérêt de la narration reste entier, est celui de M.

Édouard CORROYER, architecte du gouvernement.

Son livre, trop modestement appelé: _Description de l'abbaye du

Mont Saint-Michel_, a été écrit sur un plan nouveau. La préface

contient ces lignes très vraies et qui visent une foule d'erreurs

commises dans nombre de travaux précédents:

«L'architecture a ici une importance considérable. L'histoire

du Mont Saint-Michel est écrite sur les murs de son abbaye et

de ses remparts; toutes les grandes époques de son existence

sont marquées par des édifices superbes, documents parlants,

pour ainsi dire, qu'il suffit d'interroger pour qu'ils répondent

péremptoirement et affirment leurs origines.»

La tâche si délicate une fois entreprise, M. Corroyer l'a menée

à bien avec une sûreté rare de critique approfondie. Il serait

impossible de trouver une meilleure autorité pour assigner une

date à chaque partie de ces constructions dont l'ensemble domine

de près de cent mètres le niveau de la mer, suite de chefs-d'œuvre

qui conduisent le visiteur d'émerveillement en émerveillement

jusqu'à l'enthousiasme sans limites.

* * * * *

L'abbaye primitive n'était pas fortifiée. Non seulement le rocher

qui la supportait est inaccessible au nord et à l'ouest, mais la

mer présentait une défense assez redoutable pour un asile voué

entièrement à la prière.

Les incursions normandes ayant provoqué l'établissement d'une

petite population sur cet étroit espace, il fallut songer à

lui donner une plus réelle sécurité, en même temps qu'il était

nécessaire de mettre les trésors de l'église à l'abri d'un

audacieux coup de main.

Les modestes clôtures primitives cédèrent la place à de solides

remparts, qui enveloppèrent tous les endroits accessibles;

ceinture protectrice opposée, à la fois, aux terribles marées

d'équinoxe et aux bandes de partisans de toutes nationalités,

pillards impitoyables, effroi du pays entier. Elle subsiste

encore, mais aucune de ses parties ne remonte au delà de la

seconde moitié du treizième siècle, et de grands travaux seront,

pendant longtemps, indispensables pour assurer leur conservation.

La _Tour du Nord_ est la plus ancienne de toutes et la _Tour de

l'Arcade_ est la seule qui soit arrivée jusqu'à nos jours dans sa

forme primitive.

* * * * *

Il faut lire ce que dit M. Corroyer de l'état d'abandon où

périssait le noble édifice tout entier, quand, enfin!! la

Commission des monuments historiques a pu en entreprendre la

restauration.

Partout, les traces ignominieuses de l'étrange destination qui lui

avait été assignée prouvaient l'urgence du secours.

* * * * *

La petite ville du Mont est entièrement renfermée dans l'enceinte

fortifiée. On y pénètre par une porte ouvrant sur l'unique rue

qui la compose, rue suivant les courbes du flanc de la colline

et venant aboutir, par des suites de degrés à paliers, devant

l'entrée de l'abbaye.

[Illustration: Rue du Mont Saint-Michel.]

Aucune des habitations, au nombre d'une soixantaine, ne présente

un réel intérêt, quoique leur groupement et les différences de

niveau du sol produisent des effets imprévus de pittoresque.

Mais on ne peut manquer d'aller voir les débris de la demeure

que fit construire Duguesclin pour sa première femme, Tiphaine

Raguenel. Ils se réduisent à un portail à trois arcades qui tirent

leur importance de la mémoire glorieuse du grand connétable.

Une seconde enceinte couvrait les approches de l'abbaye. Son

entrée, placée à l'ouest, est appelée _Porte de la Ville_ ou _du

Roi_. Robert Jolivet, abbé du Mont, l'éleva dans les premières

années du quinzième siècle en même temps que la majeure partie des

défenses nouvelles de la ville.

Cette belle porte franchie, on éprouve un instant de perplexité.

Tant de sujets sollicitent l'attention! Mais le choix ne saurait

être douteux. Pèlerins, artistes ou simples voyageurs se dirigent

vers l'église, le bâtiment le plus ancien du Mont et celui qui

résume son histoire entière.

* * * * *

«Richard II, duc de Normandie, écrit M. Corroyer, chargea

Hildebert II, quatrième abbé du Mont, du détail des travaux. C'est

à Hildebert qu'il faut attribuer les vastes substructions de

l'église romane, qui, principalement du côté occidental, ont des

proportions gigantesques

«Cette partie du Mont Saint-Michel est des plus intéressantes à

étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l'œuvre

de l'_architecte_ Hildebert. Au lieu de saper la crête de la

montagne, et, surtout, pour ne rien enlever à la majesté du

piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleure

l'extrémité du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des

piles, reliés par des voûtes, et forment un soubassement d'une

solidité parfaite.

«Cette immense construction est admirable de tous points; d'abord

par la grandeur de la conception, et ensuite par les efforts

qu'il a fallu faire pour la réaliser au milieu d'obstacles de

toute nature, résultant de la situation même, de la difficulté

d'approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour

les mettre en œuvre.»

Commencée en 1020, l'église ne fut terminée qu'en 1135, sous le

gouvernement de Bernard du Bec, treizième abbé du Mont. Trois

siècles après, il devint nécessaire de reconstruire le chœur,

attendu que «l'an mil quatre cent vingt et un, veille de la

Saint-Martin, Jean Gonault (gouvernant le monastère pendant une

absence de l'abbé) vit tout le haut de l'église, jusqu'aux chaires

du chœur, tomber par terre, sans néanmoins, Dieu mercy, que

personne fût blessé.» (Dom Jean Huynes.)

* * * * *

En 1450, Guillaume d'Estouteville commençait le chœur tel qu'il

existe encore aujourd'hui.

Voilà pourquoi l'église ne présente pas une complète unité de

style. La nef, plus ancienne, d'apparence plus robuste, s'il est

possible d'employer une telle comparaison, rehausse encore la

richesse, l'élégance, la grâce du chœur où les maîtres ne peuvent

reprendre qu'une tendance trop grande au raffinement.

Nous ne blâmerons pas la critique, mais nous ne croyons pas qu'il

faille se montrer sévère pour une œuvre d'exécution exquise en ses

moindres détails, et en face de laquelle le mot perfection vient

si naturellement du cœur aux lèvres!...

* * * * *

Combien devait être imposante et belle, aux jours prospères de

l'abbaye, cette église dont la vue, malgré des traces d'occupation

indigne, émeut encore si profondément!

* * * * *

Alors que les verrières laissaient filtrer un jour harmonieusement

coloré; que les sculptures de granit s'alliaient aux sculptures

de chêne, les fresques des murs avec les ornementations des

chapelles; quand les voix unies des religieux répondaient à la

voix de la mer montante... quand une foule de chevaliers et

de châtelaines, en riches costumes, s'agenouillaient sur les

dalles... Jamais scène fut-elle mieux faite pour inonder l'âme de

sensations poétiques?...

* * * * *

Par malheur, ces scènes ne renaîtront jamais et il faut souffrir,

aujourd'hui, la plus étrange alliance entre les merveilles

conservées et les travaux qui, fréquemment, vont à rencontre de ce

que l'art véritable serait en droit d'exiger.

[Illustration: Entrée du Mont Saint-Michel.]

Nous n'osons espérer que la restauration entreprise sera, de tout

point, intelligente, car, avec M. Corroyer, nous déplorerons que

l'art moderne n'ait pas cherché, au moins pour la statue du saint

patron de l'abbaye, une source d'inspiration dans l'imagerie et la

statuaire du moyen âge.

On nous montre une image _chrétienne_, dit le savant architecte,

et on l'affuble soit de vêtements grotesques, soit d'un costume

théâtral, _imité des Romains_, costume païen par conséquent. Et il

termine en ajoutant que si l'on n'a pas encore trouvé un vêtement

digne d'une aussi grande figure, on devrait restituer au séculaire

patron de la France son véritable costume national: l'armure

française au moyen âge.

[Illustration: Entrée de l'abbaye.--Le Châtelet.]

L'observation n'est pas inutile devant la statue dont nous

reproduisons le dessin. Le grand nom de Raphaël[74] ne suffit

pas à la faire trouver acceptable, et nous souhaiterions fort la

voir remplacer par une copie de la belle figure ornant l'Office

de saint Michel dans le _Livre d'heures de Pierre II, duc de

Bretagne_[75].

[Note 74: Elle est une imitation du tableau de Raphaël.]

[Note 75: Manuscrit sur vélin conservé à la Bibliothèque

nationale. M. Corroyer nous a fait connaître le frontispice si

remarquable dont il est question ici.]

Mais, c'est peut-être beaucoup demander.... Contentons-nous

de parcourir les chapelles, d'admirer leurs nervures et leurs

pendentifs; de suivre la courbe, en forme de fer à cheval, des

collatéraux, puis de nous rendre à la crypte.

La configuration du sol et les énormes fondations, nécessitées

par les bâtiments extérieurs, ont permis de ménager cette église

souterraine qui, sauf le nombre des chapelles, reproduit les

dispositions du chœur.

[Illustration: Le bois.]

On n'y pénètre pas sans respect, les beaux piliers ronds gardant

un reflet de grandeur, de noblesse bien en harmonie avec le reste

de l'édifice.

Les murs nord et sud de la crypte contiennent les citernes qui

alimentaient l'abbaye.

Si, de l'église souterraine, on veut se rendre au logis abbatial,

il faut franchir un _pont fortifié_, encore pourvu de ses

mâchicoulis.

De même, on pourrait aussi passer, après une longue ascension,

des ténèbres de cette église aux rayonnements du clocher le plus

élevé: des degrés ayant été ménagés dans l'épaisseur de l'un des

contreforts méridionaux, degrés qui, après avoir conduit dans

l'église supérieure, se continuent au-dessus des chapelles et

aboutissent à l'_escalier de dentelle_....

[Illustration: Salle des chevaliers.]

Nous retrouverons bientôt ce fragile escalier, car nous le

suivrons pour aller embrasser du regard le panorama du Mont et de

ses abords.

* * * * *

L'abbaye dut beaucoup à Robert de Torigni qui, dans son

gouvernement de trente-deux années (1154 à 1186), s'occupa

sans relâche d'entretenir les constructions, d'y en ajouter de

nouvelles et d'augmenter la valeur de la bibliothèque, dernière

sollicitude souvent imitée, l'abbaye devant, plus tard, mériter le

surnom glorieux de _Cité des Livres_.

Lorsque Philippe Auguste voulut relever le monastère des ruines

causées par Guy de Thouars, il trouva dans l'abbé Jourdain un zélé

et ardent collaborateur. C'est de 1203 à 1228[76] que s'élevèrent

les constructions du nord, si justement appelées la _Merveille_.

[Note 76: M. Corroyer établit très nettement cette date

jusqu'à lui controversée.]

Elles se composent de plusieurs étages: au rez-de-chaussée, ou

étage inférieur, se trouvent l'_aumônerie_, ou salle des aumônes,

et le _cellier_, immense salle de 70 mètres de longueur sur 12

de largeur, qui portent toutes deux le nom de _Montgommery_ ou

_Montgommeries_; ce nom rappelle la tentative malheureuse du

fameux partisan huguenot qui, en 1591, espérait enlever la place

par surprise.

Le récit donné par dom Jean Huynes de cette tentative est des

plus dramatiques, et rappelle la hardie expédition de Bois-Rosé à

Fécamp. Mais Montgommery n'obtint pas le même succès.

[Illustration: Réfectoire des religieux.]

Le soldat faisant partie de la garnison du Mont, qu'il croyait

avoir gagné, avertit le gouverneur militaire. Une contre-embûche

fut dressée. Quatre-vingt-dix-huit soldats furent successivement

hissés jusque dans la salle, où ils trouvèrent la mort.

* * * * *

Au-dessus des Montgommery se trouve le _Réfectoire_. Moins célèbre

que la _Salle des Chevaliers_, sa voisine, il n'est pas moins

beau. Ses piliers ronds, se dressant sur une base octogonale,

séparent la construction en une double nef, aux voûtes ogivales,

de proportions très heureuses, éclairée par neuf grandes fenêtres.

L'effet d'ensemble est imposant. Le réfectoire date de 1215.

La _Salle des Chevaliers_, terminée vers 1220, ne compte pas moins

de quatre nefs formées par deux rangs de huit belles colonnes à

chapiteaux richement sculptés. L'ogive des voûtes est ornée de

clefs délicates.

Deux vastes cheminées élèvent leurs manteaux jusqu'au plafond, où

l'architecte a su fort heureusement dissimuler les larges conduits

de fumée.

Cette admirable salle doit son nom à la cérémonie d'installation

de l'Ordre royal de Saint-Michel. On a conjecturé qu'elle était,

auparavant, la salle des assemblées générales ou celle du chapitre

de l'abbaye. M. Viollet-le-Duc croyait qu'elle avait servi, au

treizième siècle, de dortoir à la garnison du Mont.

* * * * *

Le troisième étage date de 1225. Il formait le _Dortoir_ des

religieux. Une rangée de petites fenêtres, style mauresque,

l'éclairent; deux autres fenêtres, ouvrant sur la baie, celles-ci

larges, hautes, y font pénétrer l'air et la lumière.

[Illustration: Le Cloître.]

Si intéressante que soit cette salle, on a hâte de passer dans le

_Cloître_ ou _Aire de Plomb_, «l'un des plus curieux et des plus

complets parmi ceux que nous possédons en France[77]».

[Note 77: Viollet-le-Duc.]

Terminé en 1228, par Raoul de Villedieu, le cloître est entouré de

galeries en arcades ogivales doubles, soutenues par de ravissantes

colonnettes, qu'accompagnent de délicates sculptures remplissant

l'intervalle des ogives, et une frise pour laquelle le mot

_admirable_ est trop faible.

Originairement, le cloître était peint, et ce devait être, pour

les religieux, le plus enviable lieu de repos....

Chef-d'œuvre, il termine la série de chefs-d'œuvre si justement

nommée la _Merveille_.

* * * * *

Mais comment, dans une description forcément trop sommaire,

espérer faire passer une ombre de la beauté dont est empreinte

l'abbaye?

Ce qu'il faut, c'est VOIR: puis, quand on a vu, quand on a réussi,

ensuite, à fixer dans sa pensée ce démesuré souvenir, il faut

recommencer le pèlerinage....

[Illustration: Galerie d'Aquilon.]

Alors, seulement, une impérissable image apparaît toute radieuse

de grandeur, de triomphante poésie que l'on ne saurait jamais

oublier.

* * * * *

Nous nous contenterons donc de dire, qu'après la _Merveille_, on

trouve la terrasse de _Beauregard_ ou _Mirande_, bien nommée,

elle aussi: la perspective sur laquelle on plane étant splendide.

On y est, néanmoins, importuné, en songeant que, de là, un

malheureux prisonnier se jeta trois fois sur les rochers avant de

trouver la mort. L'appellation de _Saut-Gaultier_ vient de cette

circonstance.

Montons, montons toujours... pensons qu'il faut franchir plus de

cinq cents marches pour arriver à la lanterne du clocher actuel!

Passons par l'_Escalier de dentelle_, chemin aérien, dont la

descente, comme l'ascension, peut donner le vertige aux plus

aguerris.

Nous voici accoudé sur la balustrade supérieure entourant le

chœur; l'horizon a grandi. Il grandit encore à chaque nouvelle

marche gravie.... Bientôt, devant la baie entière, se dégagera

une sensation de beauté, de génie, de splendeur qu'il serait

impossible de dépasser.

* * * * *

Reprenons le même chemin; il nous reste à parcourir les étages

souterrains creusés dans le roc vif. Leurs noms disent assez ce

que devaient être de telles prisons.

Le _Grand Exil_, le _Petit Exil_, le _cachot du Diable_, des

caveaux où jamais un rayon de jour n'a paru....

On en sort au plus vite, en poussant des soupirs de soulagement,

en respirant avec bonheur l'air frais envoyé par la mer.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 24 / 25 段