générale_ du monastère, que SAINT AUBERT, ayant reçu, en songe, de
l'archange saint Michel, l'ordre de bâtir une chapelle sur le MONT
DE TOMBE[72], il obéit et fit construire:
«Non point superbement ou avec beaucoup d'artifice, mais
simplement en forme de grotte, capable de contenir cent
personnes, désirant qu'elle fût semblable à celle que le glorieux
saint Michel avait lui-même creusée dans le roc du _mont
Gargan_[73], et nous voulant montrer, par là, que ce n'est point
tant aux temples extérieurs que Dieu requiert de la somptuosité et
magnificence comme en nos cœurs...»
[Note 72: Ce mot, disent de savants auteurs, viendrait de
_Tumba_ ou plutôt de _Tumulus_, signifiant _lieu élevé_... Le
rocher voisin du Mont Saint-Michel a conservé ce nom, il s'appelle
encore: _Tombelaine_.]
[Note 73: Mont situé dans la Pouille (royaume de Naples),
célèbre par la même tradition d'une apparition de l'archange saint
Michel.]
Douze clercs ou chanoines furent établis dans un couvent fondé en
même temps que la chapelle.
La renommée ne tarda guère à s'emparer et du récit du songe
mystérieux et de l'accomplissement des ordres reçus par le saint
évêque.
[Illustration: Remparts du Mont Saint-Michel.]
N'y avait-il pas un véritable sujet d'émerveillement dans la
rapidité avec laquelle se développait la prospérité de la pieuse
colonie établie sur un roc sauvage, dont la situation faisait
appeler le monastère: _Saint-Michel au péril de la mer_?
«Non, pourtant, écrit dom Jean Huynes, que la mer périsse autour;
mais d'autant que, par son flux et son reflux, effaçant, sur
la grève, les chemins par lesquels on y arrive, elle les rend
périlleux à ceux qui n'ont coutume d'y venir.»
Ainsi le savant religieux parle, en témoin oculaire, des dangers
de la grève, dangers bien réels, puisqu'ils ont provoqué le surnom
donné à l'abbaye.
* * * * *
Ce fut vers la fin du neuvième siècle que les pentes du Mont
commencèrent à se couvrir d'habitations.
Tout l'Avranchin venait de subir une terrible invasion normande
et des familles entières fuyaient devant les envahisseurs. Elles
vinrent chercher un refuge sous les murs de l'abbaye. La petite
ville, ou plutôt le bourg du Mont, se trouva fondé.
* * * * *
Il ne saurait entrer dans notre plan de refaire l'histoire de ce
lieu célèbre. Trop de fois elle a été entreprise et brillamment
conduite, nous ne voulons donc que rappeler les faits principaux
ayant marqué au milieu des mille autres événements composant ses
annales. Mais, après cette très rapide excursion à travers le
passé, nous prierons un guide nouveau de nous apprendre la vérité
sur les dates conservées par les constructions de l'abbaye.
* * * * *
L'Europe entière s'occupa presque tout de suite de l'œuvre
de saint Aubert et, bientôt, les ducs de Normandie, les rois
d'Angleterre, les rois de France s'intéressèrent à sa prospérité.
Le duc Richard II y voulut célébrer ses noces avec Judith, sœur de
Geoffroy Ier, duc de Bretagne. Elle serait longue la liste des
illustres bienfaiteurs et visiteurs du Mont Saint-Michel.
* * * * *
A diverses reprises, lors des guerres si fréquentes au moyen âge,
l'abbaye fut menacée.... En 1158, le danger ne put être écarté.
Les habitants d'Avranches incendièrent les bâtiments conventuels
et la ville.
Par un bonheur extraordinaire, l'église, qui venait d'être
achevée, ne fut pas atteinte.
Un autre incendie, allumé par Guy de Thouars, qui n'avait pu
s'emparer du Mont, dévora tout, sauf encore l'église.
* * * * *
Philippe-Auguste releva l'abbaye de ses ruines et songea à lui
donner une défense efficace en élevant un château fort sur un
rocher appelé: TOMBELAINE, situé à 3 kilomètres au nord du Mont.
Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul et étendit les
fortifications.
De même, Philippe le Bel répara les ravages produits, en l'année
1300, par la foudre qui, plus d'une fois, devait recommencer son
œuvre destructive.
* * * * *
Après Azincourt, les Anglais essayèrent de s'emparer d'une
situation qui leur aurait été fort avantageuse.
Pendant vingt-six années, de 1425 à 1449, le petit bourg du
Mont subit de nombreux assauts. L'un des premiers eut lieu en
1423, et échoua contre la valeur du gouverneur militaire: LOUIS
D'ESTOUTEVILLE qui, aidé par CENT VINGT gentilshommes, seulement,
eut la gloire de repousser l'ennemi.
[Illustration: Armes du Mont Saint-Michel.--Entrée conduisant à
l'église.]
De nos jours, on peut voir encore deux des canons abandonnés par
les assaillants. Ils furent appelés les _Michelettes_. L'un de ces
canons reste chargé d'un énorme boulet en pierre.
Le roi Charles VII félicita vivement les vaillants défenseurs et
voulut instituer un ordre qui rappelât ce fait d'armes; mais, pour
une cause quelconque, ce projet ne put se réaliser: Louis XI le
reprit.
Il est intéressant de lire le début des lettres patentes données
par le roi à cette occasion.
«Nous, à la gloire et louange de Dieu, nostre Créateur
tout-puissant, et révérence de la glorieuse Vierge Marie et à
l'honneur et révérence de Monseigneur Sainct Michel, premier
Chevalier, qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla
contre l'ancien ennemi de l'humain lignaige et le trébucha du
ciel, et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont-Sainct-Michel,
a toujours seurement gardé, préservé et deffendu sans estre
subjugué, ny mis ès mains des anciens ennemis de nostre royaume;
et en fin que tous bons, haults et nobles couraiges soient
excitez et plus esmeus à toutes vertueuses œuvres, le premier
jour d'aoust mil-quatre-cent-soixante-neuf, en nostre château
d'Amboise, avons constitué, créé, ordonné et, par ces présentes,
créons, constituons et ordonnons un ORDRE de fraternité ou amiable
compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trente-six,
lequel nous voulons être nommé l'ORDRE DE SAINCT-MICHEL sous la
forme ci-après descrite.»
* * * * *
Le politique Louis XI n'agissait jamais sans avoir mûrement pesé
les conséquences de ses moindres actes. Il pouvait, certes, se
sentir pressé d'une tendre dévotion envers le glorieux archange;
mais, également, il voyait tout le profit à tirer des statuts, en
apparence inoffensifs, de l'ordre nouveau, et il espérait bien y
enchaîner quelques-uns des grands vassaux, trop puissants pour le
libre exercice du pouvoir royal.
* * * * *
Le premier des chevaliers inscrits, par Louis, sur la liste, fut
son frère Charles, l'infortuné duc de Guyenne.
* * * * *
La cérémonie d'installation eut lieu en grande pompe dans l'église
de l'abbaye. Le collier de l'ordre se composait d'un ruban d'or,
chargé de coquilles, soutenant l'image de saint Michel et portant,
brodée, la célèbre devise: _Immensi Tremor Oceani_.
* * * * *
«L'habit des chevaliers, relate Dom Huynes, estait un manteau de
toile d'argent et, à certaines circonstances, de damas blanc, long
jusqu'à terre, bordé de coquilles semées en lacqs et la bordure
fourrée d'ermines; le chaperon de velours cramoisy à longues
cornettes, et celui du chef de l'Ordre estait d'escarlatte brune
morée. Leur serment estait de garder, soustenir et deffendre de
tout leur pouvoir les hautesses et droicts de la couronne et
Majesté Royale et l'authorité du souverain de l'Ordre et de ses
successeurs souverains.....»
C'était là que Louis attendait les nouveaux chevaliers; mais peu
de ceux qu'il eût voulu circonvenir se laissèrent prendre au piège.
L'ordre de Saint-Michel n'en brilla pas moins, d'abord, d'un assez
vif éclat, particulièrement sous François Ier. En 1578, Henri
III lui adjoignit l'ordre du Saint-Esprit; mais les statuts ne
tardèrent pas à être méconnus, quoique la disparition effective
de l'ordre n'ait eu lieu qu'en 1830, après une courte période de
renouveau sous la Restauration.
* * * * *
En 1666, le gouverneur du Mont rasa les fortifications et le
prieuré élevés sur le rocher voisin de l'abbaye.
[Illustration: Entrée intérieure du Mont Saint-Michel.]
Sous Louis XV, on fit de celle-ci une prison d'État! Dans les
premières années, et jusque vers le milieu de notre siècle, on
continua à donner à ce monument unique la triste destination de
prison.
Mais le zèle de l'évêque de Coutances changea, enfin, la face des
choses et, maintenant, la Commission des monuments historiques
s'occupe de rendre à la vieille abbaye le cachet superbe que
des mutilations et une incurie déplorable avaient si gravement
compromis.
* * * * *
De tous les ouvrages concernant le Mont Saint-Michel que nous
avons consultés, le plus méthodique et l'un des plus savants,
quoique l'intérêt de la narration reste entier, est celui de M.
Édouard CORROYER, architecte du gouvernement.
Son livre, trop modestement appelé: _Description de l'abbaye du
Mont Saint-Michel_, a été écrit sur un plan nouveau. La préface
contient ces lignes très vraies et qui visent une foule d'erreurs
commises dans nombre de travaux précédents:
«L'architecture a ici une importance considérable. L'histoire
du Mont Saint-Michel est écrite sur les murs de son abbaye et
de ses remparts; toutes les grandes époques de son existence
sont marquées par des édifices superbes, documents parlants,
pour ainsi dire, qu'il suffit d'interroger pour qu'ils répondent
péremptoirement et affirment leurs origines.»
La tâche si délicate une fois entreprise, M. Corroyer l'a menée
à bien avec une sûreté rare de critique approfondie. Il serait
impossible de trouver une meilleure autorité pour assigner une
date à chaque partie de ces constructions dont l'ensemble domine
de près de cent mètres le niveau de la mer, suite de chefs-d'œuvre
qui conduisent le visiteur d'émerveillement en émerveillement
jusqu'à l'enthousiasme sans limites.
* * * * *
L'abbaye primitive n'était pas fortifiée. Non seulement le rocher
qui la supportait est inaccessible au nord et à l'ouest, mais la
mer présentait une défense assez redoutable pour un asile voué
entièrement à la prière.
Les incursions normandes ayant provoqué l'établissement d'une
petite population sur cet étroit espace, il fallut songer à
lui donner une plus réelle sécurité, en même temps qu'il était
nécessaire de mettre les trésors de l'église à l'abri d'un
audacieux coup de main.
Les modestes clôtures primitives cédèrent la place à de solides
remparts, qui enveloppèrent tous les endroits accessibles;
ceinture protectrice opposée, à la fois, aux terribles marées
d'équinoxe et aux bandes de partisans de toutes nationalités,
pillards impitoyables, effroi du pays entier. Elle subsiste
encore, mais aucune de ses parties ne remonte au delà de la
seconde moitié du treizième siècle, et de grands travaux seront,
pendant longtemps, indispensables pour assurer leur conservation.
La _Tour du Nord_ est la plus ancienne de toutes et la _Tour de
l'Arcade_ est la seule qui soit arrivée jusqu'à nos jours dans sa
forme primitive.
* * * * *
Il faut lire ce que dit M. Corroyer de l'état d'abandon où
périssait le noble édifice tout entier, quand, enfin!! la
Commission des monuments historiques a pu en entreprendre la
restauration.
Partout, les traces ignominieuses de l'étrange destination qui lui
avait été assignée prouvaient l'urgence du secours.
* * * * *
La petite ville du Mont est entièrement renfermée dans l'enceinte
fortifiée. On y pénètre par une porte ouvrant sur l'unique rue
qui la compose, rue suivant les courbes du flanc de la colline
et venant aboutir, par des suites de degrés à paliers, devant
l'entrée de l'abbaye.
[Illustration: Rue du Mont Saint-Michel.]
Aucune des habitations, au nombre d'une soixantaine, ne présente
un réel intérêt, quoique leur groupement et les différences de
niveau du sol produisent des effets imprévus de pittoresque.
Mais on ne peut manquer d'aller voir les débris de la demeure
que fit construire Duguesclin pour sa première femme, Tiphaine
Raguenel. Ils se réduisent à un portail à trois arcades qui tirent
leur importance de la mémoire glorieuse du grand connétable.
Une seconde enceinte couvrait les approches de l'abbaye. Son
entrée, placée à l'ouest, est appelée _Porte de la Ville_ ou _du
Roi_. Robert Jolivet, abbé du Mont, l'éleva dans les premières
années du quinzième siècle en même temps que la majeure partie des
défenses nouvelles de la ville.
Cette belle porte franchie, on éprouve un instant de perplexité.
Tant de sujets sollicitent l'attention! Mais le choix ne saurait
être douteux. Pèlerins, artistes ou simples voyageurs se dirigent
vers l'église, le bâtiment le plus ancien du Mont et celui qui
résume son histoire entière.
* * * * *
«Richard II, duc de Normandie, écrit M. Corroyer, chargea
Hildebert II, quatrième abbé du Mont, du détail des travaux. C'est
à Hildebert qu'il faut attribuer les vastes substructions de
l'église romane, qui, principalement du côté occidental, ont des
proportions gigantesques
«Cette partie du Mont Saint-Michel est des plus intéressantes à
étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l'œuvre
de l'_architecte_ Hildebert. Au lieu de saper la crête de la
montagne, et, surtout, pour ne rien enlever à la majesté du
piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleure
l'extrémité du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des
piles, reliés par des voûtes, et forment un soubassement d'une
solidité parfaite.
«Cette immense construction est admirable de tous points; d'abord
par la grandeur de la conception, et ensuite par les efforts
qu'il a fallu faire pour la réaliser au milieu d'obstacles de
toute nature, résultant de la situation même, de la difficulté
d'approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour
les mettre en œuvre.»
Commencée en 1020, l'église ne fut terminée qu'en 1135, sous le
gouvernement de Bernard du Bec, treizième abbé du Mont. Trois
siècles après, il devint nécessaire de reconstruire le chœur,
attendu que «l'an mil quatre cent vingt et un, veille de la
Saint-Martin, Jean Gonault (gouvernant le monastère pendant une
absence de l'abbé) vit tout le haut de l'église, jusqu'aux chaires
du chœur, tomber par terre, sans néanmoins, Dieu mercy, que
personne fût blessé.» (Dom Jean Huynes.)
* * * * *
En 1450, Guillaume d'Estouteville commençait le chœur tel qu'il
existe encore aujourd'hui.
Voilà pourquoi l'église ne présente pas une complète unité de
style. La nef, plus ancienne, d'apparence plus robuste, s'il est
possible d'employer une telle comparaison, rehausse encore la
richesse, l'élégance, la grâce du chœur où les maîtres ne peuvent
reprendre qu'une tendance trop grande au raffinement.
Nous ne blâmerons pas la critique, mais nous ne croyons pas qu'il
faille se montrer sévère pour une œuvre d'exécution exquise en ses
moindres détails, et en face de laquelle le mot perfection vient
si naturellement du cœur aux lèvres!...
* * * * *
Combien devait être imposante et belle, aux jours prospères de
l'abbaye, cette église dont la vue, malgré des traces d'occupation
indigne, émeut encore si profondément!
* * * * *
Alors que les verrières laissaient filtrer un jour harmonieusement
coloré; que les sculptures de granit s'alliaient aux sculptures
de chêne, les fresques des murs avec les ornementations des
chapelles; quand les voix unies des religieux répondaient à la
voix de la mer montante... quand une foule de chevaliers et
de châtelaines, en riches costumes, s'agenouillaient sur les
dalles... Jamais scène fut-elle mieux faite pour inonder l'âme de
sensations poétiques?...
* * * * *
Par malheur, ces scènes ne renaîtront jamais et il faut souffrir,
aujourd'hui, la plus étrange alliance entre les merveilles
conservées et les travaux qui, fréquemment, vont à rencontre de ce
que l'art véritable serait en droit d'exiger.
[Illustration: Entrée du Mont Saint-Michel.]
Nous n'osons espérer que la restauration entreprise sera, de tout
point, intelligente, car, avec M. Corroyer, nous déplorerons que
l'art moderne n'ait pas cherché, au moins pour la statue du saint
patron de l'abbaye, une source d'inspiration dans l'imagerie et la
statuaire du moyen âge.
On nous montre une image _chrétienne_, dit le savant architecte,
et on l'affuble soit de vêtements grotesques, soit d'un costume
théâtral, _imité des Romains_, costume païen par conséquent. Et il
termine en ajoutant que si l'on n'a pas encore trouvé un vêtement
digne d'une aussi grande figure, on devrait restituer au séculaire
patron de la France son véritable costume national: l'armure
française au moyen âge.
[Illustration: Entrée de l'abbaye.--Le Châtelet.]
L'observation n'est pas inutile devant la statue dont nous
reproduisons le dessin. Le grand nom de Raphaël[74] ne suffit
pas à la faire trouver acceptable, et nous souhaiterions fort la
voir remplacer par une copie de la belle figure ornant l'Office
de saint Michel dans le _Livre d'heures de Pierre II, duc de
Bretagne_[75].
[Note 74: Elle est une imitation du tableau de Raphaël.]
[Note 75: Manuscrit sur vélin conservé à la Bibliothèque
nationale. M. Corroyer nous a fait connaître le frontispice si
remarquable dont il est question ici.]
Mais, c'est peut-être beaucoup demander.... Contentons-nous
de parcourir les chapelles, d'admirer leurs nervures et leurs
pendentifs; de suivre la courbe, en forme de fer à cheval, des
collatéraux, puis de nous rendre à la crypte.
La configuration du sol et les énormes fondations, nécessitées
par les bâtiments extérieurs, ont permis de ménager cette église
souterraine qui, sauf le nombre des chapelles, reproduit les
dispositions du chœur.
[Illustration: Le bois.]
On n'y pénètre pas sans respect, les beaux piliers ronds gardant
un reflet de grandeur, de noblesse bien en harmonie avec le reste
de l'édifice.
Les murs nord et sud de la crypte contiennent les citernes qui
alimentaient l'abbaye.
Si, de l'église souterraine, on veut se rendre au logis abbatial,
il faut franchir un _pont fortifié_, encore pourvu de ses
mâchicoulis.
De même, on pourrait aussi passer, après une longue ascension,
des ténèbres de cette église aux rayonnements du clocher le plus
élevé: des degrés ayant été ménagés dans l'épaisseur de l'un des
contreforts méridionaux, degrés qui, après avoir conduit dans
l'église supérieure, se continuent au-dessus des chapelles et
aboutissent à l'_escalier de dentelle_....
[Illustration: Salle des chevaliers.]
Nous retrouverons bientôt ce fragile escalier, car nous le
suivrons pour aller embrasser du regard le panorama du Mont et de
ses abords.
* * * * *
L'abbaye dut beaucoup à Robert de Torigni qui, dans son
gouvernement de trente-deux années (1154 à 1186), s'occupa
sans relâche d'entretenir les constructions, d'y en ajouter de
nouvelles et d'augmenter la valeur de la bibliothèque, dernière
sollicitude souvent imitée, l'abbaye devant, plus tard, mériter le
surnom glorieux de _Cité des Livres_.
Lorsque Philippe Auguste voulut relever le monastère des ruines
causées par Guy de Thouars, il trouva dans l'abbé Jourdain un zélé
et ardent collaborateur. C'est de 1203 à 1228[76] que s'élevèrent
les constructions du nord, si justement appelées la _Merveille_.
[Note 76: M. Corroyer établit très nettement cette date
jusqu'à lui controversée.]
Elles se composent de plusieurs étages: au rez-de-chaussée, ou
étage inférieur, se trouvent l'_aumônerie_, ou salle des aumônes,
et le _cellier_, immense salle de 70 mètres de longueur sur 12
de largeur, qui portent toutes deux le nom de _Montgommery_ ou
_Montgommeries_; ce nom rappelle la tentative malheureuse du
fameux partisan huguenot qui, en 1591, espérait enlever la place
par surprise.
Le récit donné par dom Jean Huynes de cette tentative est des
plus dramatiques, et rappelle la hardie expédition de Bois-Rosé à
Fécamp. Mais Montgommery n'obtint pas le même succès.
[Illustration: Réfectoire des religieux.]
Le soldat faisant partie de la garnison du Mont, qu'il croyait
avoir gagné, avertit le gouverneur militaire. Une contre-embûche
fut dressée. Quatre-vingt-dix-huit soldats furent successivement
hissés jusque dans la salle, où ils trouvèrent la mort.
* * * * *
Au-dessus des Montgommery se trouve le _Réfectoire_. Moins célèbre
que la _Salle des Chevaliers_, sa voisine, il n'est pas moins
beau. Ses piliers ronds, se dressant sur une base octogonale,
séparent la construction en une double nef, aux voûtes ogivales,
de proportions très heureuses, éclairée par neuf grandes fenêtres.
L'effet d'ensemble est imposant. Le réfectoire date de 1215.
La _Salle des Chevaliers_, terminée vers 1220, ne compte pas moins
de quatre nefs formées par deux rangs de huit belles colonnes à
chapiteaux richement sculptés. L'ogive des voûtes est ornée de
clefs délicates.
Deux vastes cheminées élèvent leurs manteaux jusqu'au plafond, où
l'architecte a su fort heureusement dissimuler les larges conduits
de fumée.
Cette admirable salle doit son nom à la cérémonie d'installation
de l'Ordre royal de Saint-Michel. On a conjecturé qu'elle était,
auparavant, la salle des assemblées générales ou celle du chapitre
de l'abbaye. M. Viollet-le-Duc croyait qu'elle avait servi, au
treizième siècle, de dortoir à la garnison du Mont.
* * * * *
Le troisième étage date de 1225. Il formait le _Dortoir_ des
religieux. Une rangée de petites fenêtres, style mauresque,
l'éclairent; deux autres fenêtres, ouvrant sur la baie, celles-ci
larges, hautes, y font pénétrer l'air et la lumière.
[Illustration: Le Cloître.]
Si intéressante que soit cette salle, on a hâte de passer dans le
_Cloître_ ou _Aire de Plomb_, «l'un des plus curieux et des plus
complets parmi ceux que nous possédons en France[77]».
[Note 77: Viollet-le-Duc.]
Terminé en 1228, par Raoul de Villedieu, le cloître est entouré de
galeries en arcades ogivales doubles, soutenues par de ravissantes
colonnettes, qu'accompagnent de délicates sculptures remplissant
l'intervalle des ogives, et une frise pour laquelle le mot
_admirable_ est trop faible.
Originairement, le cloître était peint, et ce devait être, pour
les religieux, le plus enviable lieu de repos....
Chef-d'œuvre, il termine la série de chefs-d'œuvre si justement
nommée la _Merveille_.
* * * * *
Mais comment, dans une description forcément trop sommaire,
espérer faire passer une ombre de la beauté dont est empreinte
l'abbaye?
Ce qu'il faut, c'est VOIR: puis, quand on a vu, quand on a réussi,
ensuite, à fixer dans sa pensée ce démesuré souvenir, il faut
recommencer le pèlerinage....
[Illustration: Galerie d'Aquilon.]
Alors, seulement, une impérissable image apparaît toute radieuse
de grandeur, de triomphante poésie que l'on ne saurait jamais
oublier.
* * * * *
Nous nous contenterons donc de dire, qu'après la _Merveille_, on
trouve la terrasse de _Beauregard_ ou _Mirande_, bien nommée,
elle aussi: la perspective sur laquelle on plane étant splendide.
On y est, néanmoins, importuné, en songeant que, de là, un
malheureux prisonnier se jeta trois fois sur les rochers avant de
trouver la mort. L'appellation de _Saut-Gaultier_ vient de cette
circonstance.
Montons, montons toujours... pensons qu'il faut franchir plus de
cinq cents marches pour arriver à la lanterne du clocher actuel!
Passons par l'_Escalier de dentelle_, chemin aérien, dont la
descente, comme l'ascension, peut donner le vertige aux plus
aguerris.
Nous voici accoudé sur la balustrade supérieure entourant le
chœur; l'horizon a grandi. Il grandit encore à chaque nouvelle
marche gravie.... Bientôt, devant la baie entière, se dégagera
une sensation de beauté, de génie, de splendeur qu'il serait
impossible de dépasser.
* * * * *
Reprenons le même chemin; il nous reste à parcourir les étages
souterrains creusés dans le roc vif. Leurs noms disent assez ce
que devaient être de telles prisons.
Le _Grand Exil_, le _Petit Exil_, le _cachot du Diable_, des
caveaux où jamais un rayon de jour n'a paru....
On en sort au plus vite, en poussant des soupirs de soulagement,
en respirant avec bonheur l'air frais envoyé par la mer.