[Note 62: Les _poulpikets_ et les _korigans_, nains gardiens

de trésors cachés, héros de milliers de légendes bretonnes.]

Les seigneurs de ce château et de la très vieille tour, seule

ruine d'un donjon, ont joué autrefois un grand rôle dans les

chroniques du pays, mais un rôle, en général, sanglant et souvent

criminel.

[Illustration: Château de Nacqueville.]

Le fort de QUERQUEVILLE défend Cherbourg et son phare éclaire la

rade. Une tradition veut que l'église soit bâtie sur les ruines

d'un temple romain.

Ce qui reste hors de doute, c'est l'ancienneté d'une grande partie

des constructions, maintenant protégées par la commission des

monuments historiques.

Le château de NACQUEVILLE est encore très curieux; mais nous

devons reprendre le bord de la côte pour ne le plus guère quitter.

Il a tout ce qu'il faut pour nous dédommager des jolies excursions

sacrifiées.

Les falaises, schisteuses ou granitiques, se présentent

extrêmement découpées. Les caresses et les colères du flot y sont,

en quelque sorte, écrites sur chaque pierre.

Une baie succède à une anse, un écueil abrupt à une croupe

arrondie.

* * * * *

L'extrémité nord-ouest du département se termine en un cap, dit

de la HAGUE, séparé de l'île anglaise d'Aurigny, par le _Raz_ ou

canal de BLANCHART, qui, selon la belle expression de M. Élisée

Reclus, «est le premier de ces terribles défilés marins[63], où le

flot de marée et le jusant, resserrés entre des chaînes d'écueils

et de bas fonds, coulent comme des fleuves avec une effrayante

rapidité.»

[Note 63: Du golfe des îles Normandes.]

[Illustration: Nez de Jobourg.]

Entre les falaises de ce point du littoral, le _Nez de Jobourg_

est célèbre.

Son aspect ne dément pas le nom humoristique sous lequel il est

connu. Le village possède encore, sur son territoire, l'enceinte

apparente d'un camp romain, et surtout des grottes réellement

belles, ce qui leur a valu l'honneur de devenir le théâtre des

contes légendaires répétés aux veillées.

Les sables se montrent plus abondants lorsque l'on approche de

VAUVILLE, commune riche en pierres druidiques, classées parmi les

monuments historiques.

La baie qui s'étend de BEAUMONT-HAGUE à HEAUVILLE garde le nom de

VAUVILLE. La terminaison de la plupart de ces appellations est

bien faite pour jeter un peu de confusion dans les souvenirs des

voyageurs.

GUERNESEY, possession anglaise, fait presque face à la baie.

* * * * *

Nous entrons à DIÉLETTE, hameau bâti sur le tout petit fleuve

du même nom, ce qui assure à son port, creusé depuis un siècle,

le trafic du canton voisin. Le granit, les produits agricoles,

d'excellent minerai de fer, la pêche des huîtres y entretiennent

l'activité maritime.

Deux phares à feu fixe, l'un blanc, l'autre rouge éclairent le

chenal et le port.

Diélette est une dépendance de FLAMANVILLE, commune très

intéressante à explorer. Elle possède un magnifique château,

bâti au dix-septième siècle, dont on vante, avec raison, la cour

d'honneur et les escaliers. Le beau granit du pays a été seul

employé dans la construction.

Le granit, encore, forme les parois du TROU-BALIGAN, caverne

immense, digne d'abriter toutes les fées et tous les nains, héros

des contes populaires.

* * * * *

Le Dolmen de la PIERRE-AU-ROY touche un mât à signaux: l'emblème

du passé côtoie l'emblème civilisateur du présent....

* * * * *

Nous passons rapidement d'une anse à une autre. Presque toutes

sont défendues par des écueils et elles restent absolument à sec

au moment du reflux.

Beaucoup n'en sont pas moins devenues de laborieux petits ports

dont la prospérité augmente chaque année.

* * * * *

CARTERET en fait foi. Ne se souciât-on pas de son commerce, que

l'on s'y arrêterait bien volontiers pour parcourir ses falaises

aux aspects imprévus, et son château.

Une famille seigneuriale porta le nom de Carteret et posséda des

fiefs dans l'île de Jersey. Une branche de cette famille adopta la

nationalité anglaise et l'un de ses membres, Georges de Carteret,

avait, en 1651, le gouvernement du château Elisabeth, la dernière

des forteresses de l'île qui se soumit à Cromwell. Deux fois, le

gouverneur y donna asile à Charles II, fugitif.

En reconnaissance de l'hospitalité reçue, le monarque offrit au

Bailli et aux Jurés de Jersey une superbe _Masse_ en argent,

portant, gravée, l'attestation de son séjour. La _Masse_ paraît

dans toutes les cérémonies de la Cour de Justice.

* * * * *

On retrouve, ainsi, une foule de traits qui témoignent de

l'antique union de l'île avec la France, et des relations

constantes qu'elle y entretient.

[Illustration: Iles Chausey.]

PORT-BAIL, comme Carteret, fait partie du canton de Barneville,

mais il est en train de devenir plus important que son chef-lieu.

Ses industrieux pêcheurs et ses hardis caboteurs ne se laissent

rebuter par aucune difficulté. Leur énergie se traduit en

prospérité pour le pays, prospérité qui ne saurait manquer de

suivre une période ascendante.

Tout en continuant de nous plier aux dentelures du rivage, nous

ne pouvons nous empêcher de faire un retour vers une époque

lointaine de notre histoire nationale. Philippe Auguste venait

de reconquérir la Normandie sur Jean Sans Terre.... Il n'avait

qu'à étendre la main pour réunir à sa couronne les îles voisines:

AURIGNY, GUERNESEY, JERSEY, SERK, HERM, en un mot l'archipel

normand: cela n'eut pas lieu.

Oubli, négligence ou hésitation, le résultat n'en fut pas moins

malheureux. Ces îles, évidemment, sont des parties détachées du

Cotentin....

De plus, les mœurs, les coutumes, le langage y étaient identiques

aux mœurs, aux coutumes, au langage du reste de la province

normande.

Mais les regrets sont superflus. Nous devons nous résigner à voir,

sans les posséder, dans les eaux françaises, ces charmants joyaux

maritimes.

Il nous faut nous contenter des ILES CHAUSEY, immenses bancs de

granit, au nombre d'une cinquantaine, exploités en carrières de

pierres à bâtir.

Leur gisement s'étend sur plus de _douze_ kilomètres. Un beau

phare à feu fixe, avec éclats rouges, est situé sur le plus grand

de ces îlots.

* * * * *

A peu de distance de l'embouchure de l'_Ay_, petit cours d'eau

qui vient tomber dans la Manche, en face de Jersey, on trouve les

restes de la riche abbaye bénédictine de LESSAY. L'église date du

onzième siècle; son magnifique portail, sa belle tour, ainsi que

ses cloîtres, subsistent assez bien conservés.

* * * * *

Pour nous rendre à Coutances, nous traverserons le canal du même

nom formé par la _Soulle_, rivière qui, au pont de _la Roque_, se

jette dans le petit fleuve appelé _la Sienne_.

[Illustration: Près Osmonville.]

[Illustration: COUTANCES]

CHAPITRE XLV

COUTANCES.--LE COMTE DE TOURVILLE.--LES HAUTEVILLE

Une énorme tour, accostée de flèches pyramidales, se découpe

sur le bleu du ciel. C'est le couronnement de la cathédrale de

COUTANCES qui, par sa situation, domine tous les environs et sert

de point de reconnaissance aux navigateurs.

L'origine de la ville est controversée, mais les historiens

s'accordent pour la faire remonter aux premiers siècles de notre

histoire nationale.

Elle aurait été l'une des principales villes des _Unelli_ et, plus

tard, aurait pris le nom de l'empereur Constance Chlore, qui se

serait beaucoup occupé d'elle.

Une chose est très certaine: on la trouve nettement désignée

vers la fin du quatrième siècle, et, peu de temps après, son

église avait le rang d'évêché. La suprématie épiscopale lui a été

conservée, mais l'autorité administrative est échue à Saint-Lô,

placé plus au centre du département.

* * * * *

On ne voit pas que Coutances ait joué un grand rôle jusqu'à ce que

la guerre de Cent ans éclatât. Cela dut tenir aux ravages exercés

par les Normands dans la pauvre cité. Plus tard Talbot, ce même

Talbot que plusieurs historiens français (!!) appellent «grand»,

terrorisa Coutances par tous les horribles excès déjà commis à

Harfleur, à Honfleur et dans un grand nombre de villes normandes.

Le mal en arriva à un point si insupportable que la population

entière se souleva enfin et chassa honteusement l'étranger.

Toutefois, le joug anglais ne fut entièrement brisé que par

le connétable de Richemont, en 1449; mais les vicissitudes de

Coutances ne furent point, pour cela, terminées.

Louis XI punit d'une manière cruelle sa participation à la _Ligue

du Bien Public_, et les guerres de religion devinrent le signal de

scènes affreuses.

A peine commençait-elle à oublier ces tristes souvenirs que la

révolte des _Nu-Pieds_ éclata.

Louis XIII avait établi une taxe excessive sur les cuirs. Les

cordonniers de Bayeux, en grand nombre dans cette ville, jugèrent

qu'il leur était impossible de subir un semblable impôt.

Ils se rebellèrent et prirent le surnom de _Nu-pieds_. On crut

vaincre sûrement les meneurs en pendant, rouant et jetant leurs

chefs aux galères. On se trompa.

Loin de rester circonscrite dans le pays Bessin, la ligue

populaire devint traînée de poudre. Elle se ramifia un peu

partout, en Normandie, mais le Cotentin et l'Avranchin devinrent

ses principaux foyers de résistance.

Les maux qui en furent la suite sont incalculables et tous les

historiens s'accordent à dire que la répression coûta autant,

sinon davantage, à la province, que lui avait coûté la révolte.

* * * * *

Enfin, Coutances subit le contre-coup de la révocation de l'Édit

de Nantes; mais, depuis lors, le calme de son existence n'a guère

été troublé.

Un moment, pourtant, elle put prétendre à un surcroît d'activité.

L'Assemblée Constituante la désigna pour chef-lieu du département

nouveau.

Napoléon rapporta le décret et Coutances ne garda que la

juridiction criminelle. Seulement, quand eut lieu la révision des

sièges épiscopaux, l'ancienneté de son église plaida en sa faveur

et elle bénéficia de la suppression de l'évêché d'Avranches.

* * * * *

Si blasés que soient nos yeux par les singuliers mélanges

architectoniques dont nous sommes accablés depuis une trentaine

d'années, les plus indifférents ne peuvent, sans admiration,

contempler la cathédrale, imposante par la masse de ses bâtiments,

élégante et simple, quoique riche, par les détails dont le plus

pur style ogival a relevé son ensemble.

Sa fondation remonte au treizième siècle; elle domine non

seulement la ville, mais les environs, sur un horizon très étendu,

car sa hauteur totale n'est pas moindre de cent trente-quatre

mètres, et le monticule qui la soutient est lui-même fort élevé.

Deux beaux portails latéraux complètent l'effet produit par la

grosse tour, les tourelles et les flèches purement dentelées.

A l'intérieur, des verrières bien conservées s'harmonisent avec

des autels portant le cachet d'une ancienneté vénérable. La plus

belle des chapelles est dédiée à la Vierge qui, sous le vocable de

Notre-Dame, est patronne de la cathédrale.

[Illustration: Cathédrale de Coutances.]

Après ce magnifique monument, on a encore à voir Saint-Pierre

et l'aqueduc dit _des Piliers_, ouvrage attribué aux Romains,

mais qui fut presque entièrement reconstruit au douzième ou au

treizième siècle. Des seize arches qui le composaient, cinq

seulement ont pu résister au temps.

* * * * *

Malgré son aspect un peu morne, Coutances fait un assez

profitable commerce des produits agricoles et manufacturiers de

l'arrondissement. Les transactions sont grandement aidées par le

canal de Soulle, qui la met en communication avec le havre de

RÉGNEVILLE et le petit port du même nom, de plus en plus fréquenté.

Un château-fort protégeait autrefois Régneville. Maintenant,

la population s'adonne à peu près tout entière à la pêche du

littoral, à l'élevage fructueux des huîtres et au cabotage, qui

tend à prendre une sérieuse importance.

* * * * *

Riche en souvenirs historiques, l'arrondissement de Coutances

compte, parmi ses enfants, un grand nombre d'hommes célèbres à

divers titres.

Le très ancien petit bourg de HAMBYE, capitale, au temps de

liberté de la Gaule, d'une peuplade, se retrouve intimement lié

aux légendes jersiaises.

Il conserve avec soin les restes imposants de sa forteresse et les

belles ruines d'une abbaye datant du douzième siècle.

Sous les voûtes croulantes de l'église repose le cercueil de LOUIS

D'ESTOUTEVILLE, l'héroïque capitaine dont les annales du Mont

Saint-Michel ont gardé la glorieuse mémoire.

* * * * *

Le château féodal de SAINT-DENIS-LE-GAST vit naître SAINT-EVREMOND.

* * * * *

TOURVILLE, le vaillant vaincu du combat de la Hougue, naquit, en

1642, au château portant le nom de sa famille, fort ancienne et

puissante.

M. Léon Guérin, un de ses biographes, a écrit de lui:

«Il y a en quelque sorte deux marins dans Tourville: L'un, tout de

premier mouvement, tout d'inspiration, tout de feu, qui s'élance

et triomphe à l'abordage, comme Jean Bart; l'autre méditatif,

prudent, calculateur, rangeant le plus de chances possibles de son

côté avant de rien hasarder, comme Duquesne.

«Aussi sa vie militaire se divise-t-elle en deux parts, qui

offrent, sous deux aspects différents, chacune leur genre de

beauté, chacune leurs enseignements. Dans la première, c'est la

fougue de la plus valeureuse jeunesse; dans la seconde, c'est la

sagesse et l'expérience de l'âge mûr, acquises avant le temps.»

On ne pouvait mieux définir le génie de Tourville, qui parut

toujours aussi grand, soit que le succès répondit à son courage,

soit que le hasard le trahit.

Il avait dix-sept ans lors de sa première campagne contre les

pirates barbaresques et il y accomplit de tels prodiges de

hardiesse, d'intrépidité, de vivacité d'esprit que sa renommée

fut aussitôt établie. Six années entières, passées en croisières

brillantes sur la Méditerranée, entoura son nom d'un si grand

éclat, que Louis XIV n'hésita pas à donner au jeune comte le grade

de capitaine de vaisseau.

Sous les ordres du vice-amiral d'Estrées, il se trouva, en 1672,

face à face avec le redoutable amiral hollandais Ruyter, et sut

l'empêcher de capturer son vaisseau _le Sans-Pareil_[64].

[Note 64: Le _Musée de Marine_ conserve un modèle du

_Sans-Pareil_, mais postérieur au temps de Tourville. Il a

également un modèle du _Royal-Louis_ ou _Soleil-Royal_ (modèle du

temps de Louis XIV), vaisseau monté par Tourville à la Hougue.

Ou est en train d'en rétablir les plans d'après des données

manuscrites trouvées au Musée.]

Partout, il se signale à l'attention. Duquesne le regardait comme

l'un des plus habiles, des plus vaillants marins qu'il connût.

Tourville méritait l'éloge; sa vie entière est remplie de faits

éclatants. Il ose, en 1685, alors que, de nouveau, son vaisseau

était sous les ordres de d'Estrées, proposer et exécuter la

périlleuse aventure d'aller, avec une seule chaloupe, explorer

le port de Tripoli. Pendant toute une nuit, il sonde la rade,

trouve la place favorable pour que la flotte française vienne s'y

embosser, et, par cet excès d'audace, provoque la soumission des

pirates tripolitains.

Sa lutte contre le vice-amiral espagnol Papachin, dont nous avons

dit un mot à propos du _Salut_ entre bâtiments, fut homérique.

Papachin se croyant de beaucoup plus fort que Tourville, refusait

de saluer le pavillon français. Mais, à la fin, vaincu, désemparé,

près de couler bas, il s'estima trop heureux d'obéir.

* * * * *

Nous n'avons pas à suivre Tourville dans chacun des combats où

sa valeur sembla dompter les chances les plus contraires. Si une

seule fois la victoire lui échappe, ce n'est pas sa prévoyance

qu'il faut accuser.

M. Léon Guérin donne, avec une concision plus frappante que

n'importe quelle longue explication, les causes du funeste combat

de la Hougue.

«Tourville, dit-il, voulait attendre d'avoir les forces

nécessaires pour lutter contre les quatre-vingt-seize vaisseaux

et les vingt-trois frégates ainsi que les brûlots de la flotte

anglo-hollandaise.

«Mais le ministre Pontchartrain (le père), triste successeur de

Colbert et de Seignelay, eut la témérité de lui écrire:

«Ce n'est point à vous à discuter les ordres du roi, c'est à vous

de les exécuter et d'entrer dans la Manche[65]. Mandez-moi si vous

le voulez faire, sinon le roi commettra à votre place quelqu'un

plus obéissant et moins circonspect que vous».

[Note 65: Tourville était alors à Brest.]

«Tourville, l'indignation et le désespoir au cœur, assembla

aussitôt ses capitaines, et leur fit la lecture de cette insolente

épître.

«Il ne s'agit point de délibérer, leur dit-il ensuite, mais

d'agir. Si on nous accuse de circonspection, du moins que l'on

ne nous taxe pas de lâcheté.» Et il les renvoya de suite en leur

donnant l'ordre d'appareiller, quoiqu'il n'eut que _trente-neuf

vaisseaux et sept brûlots_ à sa disposition.

Comme si ce n'eût pas été assez de la lettre de Pontchartrain,

Louis XIV avait envoyé, signées de sa main, des instructions pour

chercher les ennemis «et les combattre forts ou faibles partout où

on les rencontrerait.» Le roi ajoutait s'en remettre à Tourville

pour, «s'il y avait du désavantage, sauver l'armée le mieux qu'il

pourrait!!!»

* * * * *

Le désastre de la Hougue répondit à ces incroyables paroles[66].

[Note 66: Pour ne rien laisser dans l'ombre, nous devons

ajouter que Louis XIV, ayant eu avis de la réunion des Anglais et

des Hollandais, envoya un contre-ordre à Tourville. Par suite de

plusieurs malheureuses circonstances, ce contre-ordre, sauveur de

notre flotte, n'arriva pas.]

Et, pourtant, Tourville ne fut pas vaincu au vrai sens du mot.

_Pas un_ de ses lieutenants n'amena pavillon, mais l'état de la

mer donna à l'ennemi, le lendemain, la supériorité contre des

vaisseaux désemparés[67]....

[Note 67: M. l'amiral PARIS a calculé le poids des boulets des

deux flottes. Les ennemis lançaient le _double_ de fer, et leurs

brûlots avaient beau jeu sur des navires désemparés.]

Nous savons ce qu'il advint de treize de nos bâtiments, mais si,

à cette époque, Cherbourg n'avait été un port sans défense, sans

profondeur, sans étendue, notre flotte y eut trouvé le salut.

Au sujet de ce triste lendemain, M. Léon Guérin rectifie encore

une erreur trop accréditée. Certes, la perte de treize bâtiments

était grande, mais elle affaiblit les cadres de notre marine sans

l'anéantir, à loin près, ainsi que, souvent, on l'a répété. Et

la meilleure preuve en est que, quelques mois après, Tourville

recevait le commandement d'une escadre de _quatre-vingt-dix-huit_

vaisseaux de ligne.

Louis XIV avait déjà reconnu la faute où son ministre et lui

étaient tombés. Le 27 mars 1693, il élevait Tourville à la dignité

de maréchal de France.

Le 28 juin de la même année, le nouveau maréchal vengeait

avec usure son chagrin, et faisait éprouver aux vice-amiraux

anglo-hollandais une défaite si épouvantable que le commerce des

alliés en fut, pour longtemps, ébranlé.

Pendant huit ans, encore, l'illustre marin servit brillamment

son pays. Quand il mourut, le 28 mai 1701, la flotte entière le

pleura, car les matelots l'aimaient autant qu'ils l'admiraient[68].

[Note 68: L'art des évolutions était arrivé à un degré de

perfection admirable; on en possède une trace dans l'œuvre du

P. Hoste qui fut aumônier, pendant quinze ans, sous Duquesne et

Tourville. (Amiral Pâris.)]

Son fils unique ne lui survécut que peu de temps, mais le nom

de Tourville restait gravé au livre immortel des gloires

incontestées de la France.

* * * * *

Un autre nom surgit, entouré, celui-ci, du nimbe à demi fabuleux

de l'épopée.

Elle semble empruntée aux romans de chevalerie, l'histoire de

ces HAUTEVILLE, petits hobereaux normands qui, se souvenant des

exploits des Harold et des Rollon partent, suivis de _trois cents_

soldats, à la délivrance des empires, à la conquête des royaumes.

Le père de ces hardis guerriers, Tancrède de Hauteville, avait

glorieusement servi le duc normand, Richard II.

Vieux et fatigué, il se retire dans son fief de Hauteville, près

Coutances, où l'attendent douze fils courageux, intrépides, hardis

comme lui.

[Illustration: Tancrède.]

Ils ne resteront pas longtemps au manoir paternel, les aventureux

jeunes hommes, car ils connaissent l'histoire de la délivrance du

prince de Salerme par quarante pèlerins normands, et ils viennent

d'apprendre que cinq autres compatriotes, cinq frères, ont su se

faire une belle place dans l'Italie méridionale.

* * * * *

Pourquoi ne partiraient-ils pas à leur tour? Ils ont l'audace et

la force, en la personne de Guillaume _Bras-de-fer_, de Drogon,

d'Onfroi, de Geofroy, de Mauger, d'un autre Guillaume, d'Alverède,

de Humbert et de Tancrède. Ils ont l'habileté et la finesse en la

personne de Robert que ses talents ont fait surnommer _Guiscard_

ou _l'Avisé_: ils ont la prudence et la fermeté en Roger, le plus

jeune de la famille.

Oui, il faut partir, après avoir, toutefois, assuré le sort du nom

du père dans la patrie commune. Serlon, un des fils ainés, restera

au manoir.

Loin de s'opposer à ces projets, le vieux Tancrède les fortifiait.

Pressentait-il la gloire future de sa maison?

* * * * *

La fortune, une fortune inouïe couronne les entreprises des

frères alliés. Guillaume Bras-de-fer, parti, d'abord, avec Drogon

et Humfroi, se signale par la conquête de la Calabre et de la

Pouille; mais il était réservé à Robert de fonder sûrement la

principauté nouvelle. D'une bravoure indomptable, ce dernier

décide du sort de plusieurs batailles et sa prudence sait en

assurer les fruits.

Comte de Pouille, puis _duc de Calabre_, il traite avec les

papes, maintient ses droits et repousse successivement l'empereur

d'Allemagne et l'empereur grec, qui sont obligés de le reconnaître

comme légitime souverain.

* * * * *

La vie de Roger, le dernier des fils de Tancrède de Hauteville,

est plus accidentée encore. Après avoir servi fidèlement Robert

pendant la soumission de la Calabre, il entreprend d'enlever la

Sicile aux Sarrasins.

Vingt-huit ans de luttes acharnées, traversées par des revers

terribles, n'abattent pas sa volonté. L'île devient sienne et le

titre de _Grand Comte_ lui est décerné, non point seulement par

lui-même, mais par l'histoire.

* * * * *

Son fils aîné, Roger II, achève l'œuvre si bien commencée. Il

réunit Naples et Palerme sous son sceptre.... L'union devait

durer jusqu'à nos jours, comme se conserva le titre de _Roi des

Deux-Siciles_.

* * * * *

Une dernière gloire était réservée aux Hauteville.

* * * * *

Un neveu de Robert Guischard, un petit-fils du vieux chevalier

mort près de Coutances, et portant également le nom de Tancrède,

se met, en 1095, à la tête des Normands de Sicile qui vont prendre

part à la première croisade.

Il sait se distinguer parmi tant de valeureux chevaliers,

conquiert le pays de Galilée, et prend le titre de _prince de

Tibériade_! Plus tard, on lui confie le gouvernement d'Antioche et

d'Édesse....

* * * * *

Enthousiasmé, RAOUL (de Caen) qui a suivi en Palestine le prince

normand, se donne la tâche d'écrire la relation de ses exploits,

et, cinq cents ans après l'achèvement de ce curieux travail,

TORQUATO TASSO, subissant l'enthousiasme de Raoul, fera de

Tancrède l'un des principaux héros de sa _Jérusalem délivrée_,

plaçant le nom de Hauteville dans les régions merveilleuses où

jamais l'oubli ne saurait l'atteindre ni l'obscurcir.

* * * * *

Ainsi se réalise, en sa naïve simplicité, la définition donnée par

les vieux chroniqueurs de l'appellation du fief appartenant au

serviteur de Richard II de Normandie.

«Le château de Hauteville, près Coutances, fut ainsi nommé, moins

à cause de la hauteur du lieu qu'il occupe, que de celle qui

attendait la postérité de son noble maître.»

* * * * *

On aimerait à parcourir au moins les ruines du donjon natal de ces

fiers conquérants, mais Hauteville ou HAUTTEVILLE-LA-GUICHARD n'en

a rien conservé. Peut-être, toutefois, une trace de la gloire de

ses anciens seigneurs se ravive-t-elle dans son nom: Guichard ne

serait-il pas la corruption du surnom de Robert, duc de Pouille et

de Calabre: _Guiscard_ ou l'_Avisé_?

* * * * *

Coutances peut se replier dans son calme heureux et prospère.

Si l'histoire ne garde pas grand souvenir de son existence, comme

cité, elle peut s'estimer suffisamment ennoblie, quand elle unit

son blason au blason des Tourville et des Hauteville.

[Illustration: Robert Guiscard.]

[Illustration: GRANVILLE]

CHAPITRE XLVI

GRANVILLE.--AVRANCHES.--PONTORSON

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 22 / 25 段