des bâtiments ou la dignité des personnes qui s'y trouvent, que
l'on Salue, et l'inférieur, qui arrive, doit, s'il y a lieu,
Saluer le premier. Le nombre de coups de canon qu'il tire,
alors, et celui qui est rendu, sont réglés par une disposition
ministérielle.»
* * * * *
Nous comprenons, maintenant, l'importance de cette manœuvre, en
apparence si simple et presque insignifiante.
Un second dessin nous montre un vaisseau placé _en panne_.
Son attitude peut correspondre à plus d'un incident. Tout d'abord,
si le vent poussait vers un point où l'on ne voudrait pas jeter
l'ancre. Un homme tombe à la mer; si le navire conservait son
allure, il n'y aurait nulle espérance de sauver le naufragé; mais
en neutralisant autant que possible l'effet de la voilure, on
gagne du temps et les canots, mis à flot, opèrent le sauvetage.
On met en panne de plusieurs façons différentes; mais toutes
arrivent à ce résultat de disposer les voiles en un sens gênant
pour les mouvements de la quille et opposé, par conséquent, autant
que possible, à la marche en avant ou en arrière. Le gouvernail
aide à la manœuvre.
* * * * *
Nous ne pouvons entrer dans des développements qui réclameraient
l'emploi de termes techniques nombreux. Toutefois remarquons, en
nous souvenant de l'étude faite, au Havre, sur les bâtiments de
commerce, que les voiles de hune, le petit foc et la brigantine
jouent le rôle principal dans la manœuvre de _mettre en panne_.
* * * * *
Les frégates modernes portent de 40 à 60 canons; leur rang
est gradué de dix en dix pièces d'artillerie, celles de 40
appartiennent au troisième rang, et ainsi de suite. Toutes n'ont
qu'une batterie couverte: c'est ce qui les distingue des vaisseaux.
Elles en diffèrent encore, d'ailleurs, par leur aspect plus
élancé, plus léger, par la rapidité de leurs allures. Rien de plus
gracieux qu'une frégate sous voiles....
Les flots semblent s'ouvrir sans effort sous sa carène et le vent
paraît lui obéir....
En temps de guerre, ce sont les meilleurs bâtiments de croisière.
* * * * *
La frégate représentée par le dessin marche à l'allure du _plus
près_, ce qui signifie qu'elle veut promptement _gagner_ ou
avancer dans la direction d'où souffle le vent.
Elle _Salue à la voix_, c'est-à-dire que l'on répète, à son bord,
le cri indiqué par le commandant, d'après les règlements. Nous
venons de voir les différents cas exigeant le _Salut_.
Lorsqu'il s'agit de _Saluer à la voix_, les hommes de l'équipage
vont se poster du côté où passe, soit le bâtiment, soit le
personnage auquel il faut faire honneur.
Puis, tous les matelots étant montés dans les haubans[56] et sur
les vergues[57], profèrent, à leur tour, le cri ordonné.
[Note 56: _Haubans_, cordages importants servant à soutenir et
à assujettir les mâts.]
[Note 57: _Vergues_, pièces de bois croisant sur les mâts et
supportant les voiles.]
* * * * *
Les grandes solennités maritimes rassemblent souvent les
différents genres de Salut simultanément exécutés.
Pavoisés et brillants sous leurs fraîches peintures, les vaisseaux
font feu de leur robuste artillerie, pendant qu'en tenue de parade
l'équipage lance aux échos ses formidables hourras.
[Illustration: Gardes côtes cuirassés.]
Rien, à notre avis, ne surpasse ces solennités: la mer encadrant
le tableau d'une poésie pénétrante et l'ensemble d'une flotte
ayant des aspects mobiles du plus piquant imprévu.
* * * * *
La _corvette_ prend rang après la frégate. Pontée bas, élancée et
possédant une excellente voilure, elle est un admirable éclaireur;
mais, de nos jours, on lui donne de beaucoup plus grandes
dimensions qu'elle n'en avait, même vers la fin du dix-huitième
siècle.
Ainsi, nos corvettes de premier rang portent 30 canons et ont une
batterie couverte; elles correspondent aux frégates de guerre du
temps de Louis XVI.
Les corvettes de second rang portent de 20 à 24 canons, établis en
«batterie barbette,» comme nous l'avons vu précédemment.
Vaisseaux, frégates et corvettes sont pourvus de trois mâts. Dans
ce nombre de mâts, le _beaupré_ ne compte jamais[58].
[Note 58: Nous l'avons déjà expliqué à l'article: Havre.]
Vient ensuite, toujours par rang de force, le _brick_ ou _brig_ de
guerre, sensiblement plus petit et n'ayant que deux mâts.
La marine militaire classe les bricks selon l'importance de leur
artillerie. Il y a des bricks-avisos qui, dans une escadre, jouent
le rôle d'un véritable bateau-poste; d'autres sont employés au
service côtier.
[Illustration: Frégate cuirassée.]
Parmi les bâtiments destinés à protéger nos rivages, il faut
encore citer les _gardes-côtes cuirassés_. Ce nom indique
suffisamment le but que l'on a voulu atteindre; trop longtemps les
navires gardes-côtes ayant été laissés dans un état d'impuissance
absolue, quant aux services que l'on réclamait d'eux.
* * * * *
Enfin, les _canonnières_ font partie de toute cette catégorie
d'engins guerriers nouveaux: monitors, batteries flottantes....
car leurs proportions et leur armement sont bien faits pour
bouleverser les vieilles classifications.
[Illustration]
CHAPITRE XLI
ARMEMENT ET LANCEMENT D'UN VAISSEAU
Port militaire avant tout, Cherbourg, nécessairement, doit abriter
une nombreuse population n'ayant pour objectif que la marine de
guerre ou ce qui y confine.
Le tiers des habitants, a-t-on dit, vit des travaux du port.
Cela doit être. Il faut beaucoup de bras pour suffire aux besoins
de l'arsenal, des chantiers de construction, de la manutention,
des corderies.... en un mot, de cette immense entreprise qui
s'appelle l'armement d'un vaisseau.
Tout y est prévu, puisque le vaisseau représente une forteresse
flottante qui, à un moment donné, peut se trouver réduite à ses
seules ressources.
Le vaisseau se tiendra en garde non seulement contre les caprices
de la mer, mais l'existence tranquille de chaque jour de paix,
comme les nécessités de chaque minute de la terrible phase d'un
combat naval doivent y être assurées.
[Illustration: Ancien uniforme d'infanterie de marine et Armes de
Cherbourg.]
Ce n'est pas tout encore, il devient le gardien de l'honneur de la
patrie. Le pavillon déployé dans sa mâture lui rappelle que, par
une extension touchante, son pont représente une fraction du sol
natal qu'il est chargé de faire respecter et ne peut céder avant
d'avoir franchi la limite de l'impossible....
De là, le profond sentiment de dignité dont se pénètrent les
officiers et les marins de la flotte.
Le temps n'est pas encore très éloigné où les équipages du
commerce avaient à peine le droit de revendiquer devant eux
l'humble qualité de matelots. C'était pis, même, quand il
s'agissait de l'armée de terre ou de l'infanterie de marine.
Heureusement, les rivalités ou n'existent plus ou s'effacent avec
rapidité.
La marine militaire, on l'a compris, c'est le droit dans sa force
fière, puissante, protégeant, servant les nobles causes.
L'infanterie, qui lui doit son nom, c'est l'auxiliaire
indispensable de nos escadres, la vaillante gardienne de nos
colonies.
La marine marchande c'est le travail, l'activité de la nation,
contribuant à la conquête de sa fortune, au développement de son
génie.
* * * * *
Nous serons peut-être dans le vrai, si nous avançons que
l'introduction de la vapeur à bord des bâtiments de guerre a
beaucoup aidé à ce résultat.
Le système naval tout entier se transforme constamment.
Jadis si difficile à acquérir, l'expérience nautique se montre
moins hérissée d'obstacles. Non pas que nos officiers soient
inférieurs à leurs prédécesseurs, mais l'occasion est souvent
rare, pour eux, de mettre à profit leurs patientes études.
Les périlleuses traversées exigeant, autrefois, plusieurs mois,
s'accomplissent maintenant en quelques semaines, et celles qui
réclamaient de longues semaines, s'effectuent en quelques jours.
La navigation mixte simplifie l'étude des manœuvres de voilures et
l'on compte à présent, affirment les pessimistes, «nos vieux loups
de mer».
Lamentations bien exagérées, ce nous semble. Mais, si nous devions
rechercher la vraie source de la pénurie d'excellents et solides
équipages, il faudrait entrer dans des développements et des
considérations que notre travail ne saurait admettre.
Répétons, seulement, combien il importe qu'une protection efficace
remédie aux maux dont souffrent nos pêcheurs. La pêche, on ne
saurait trop le redire, est la pépinière de notre marine de
guerre; tout ce qui se fera pour elle, sera, par contre-coup, fait
pour notre flotte: ne l'oublions jamais....
* * * * *
Un des plus grandioses événements auxquels on puisse assister dans
un port militaire, c'est le lancement d'un vaisseau.
[Illustration: CHERBOURG.--VUE GÉNÉRALE DE LA RADE ET DE LA
VILLE]
Le Havre construit des steamers immenses, cependant la mise à
l'eau d'un cuirassé émeut encore davantage. Si l'on n'a pas vu le
chantier où repose un de ces géants, on ne saurait se faire la
moindre idée des audaces auxquelles sont arrivés nos ingénieurs.
La cale immense qui le contient est absolument bondée, du sol à
la toiture, par la masse de la coque, quoique les poutres d'étais
soient enlevées.
Il ne se trouve plus maintenu que par les _coittes_, énormes
pièces de bois placées de chaque côté. Ce soutien l'empêchera
de pencher avant qu'il ait atteint l'eau du bassin, sa future
résidence, en attendant le moment où, l'armement se trouvant
complété, sa carrière maritime commencera.
* * * * *
Le _ber_ est tout prêt. Ce lit des madriers et de cordages va
permettre au nouveau vaisseau de glisser doucement sur le plan
incliné de la cale.
* * * * *
L'art moderne a perfectionné le lancement comme il a révolutionné
les règles de la construction ancienne.
C'était, jadis, une opération redoutable, celle de mettre un
navire à la mer. Au dernier moment, un homme devait aller, sous la
quille, frapper à coups de hache les étais la soutenant encore.
Il lui fallait se maintenir sur un plancher déclive, avoir
le regard assez juste pour frapper là seulement où c'était
nécessaire; le bras assez fort pour ne pas se reprendre trop
longtemps, et le pied assez agile pour éviter le choc fatal de la
masse entière brusquement ébranlée.
Plus d'une fois, la mort fut la récompense de tant d'audace, mais
il arriva aussi que des condamnés, ayant subi victorieusement
cette redoutable épreuve, obtinrent la grâce méritée par leur
courage.
* * * * *
De nos jours, les accidents sont rares, justement en raison de la
simplification de la manœuvre.
C'est au moment où la marée montante a rempli le bassin confinant
le chantier, que le vaisseau, tout enguirlandé et pavoisé, est
admis à prendre possession de son nouveau domaine.
Le glissement d'un semblable poids sur les poutres du bord
détermine une élévation de température, qui se traduit par des
étincelles, prélude d'incendie. Mais on a obvié à ce danger.
L'eau ruisselle de toutes parts, inondant les madriers et les
rendant d'autant plus glissants. Sans cesse renouvelée, elle ne
peut se vaporiser complètement.
Enfin une sorte de détonation retentit: la mer a reçu son hôte
et, comme si elle reconnaissait en lui un futur dominateur, elle
gonfle ses vagues autour de la carène, l'inondant de son écume en
signe de protestation....
Pourtant, il lui faut se soumettre, quitte, plus tard, à prendre
une cruelle revanche....
* * * * *
Le lancement est toujours l'occasion d'une véritable affluence
d'étrangers dans la ville. Aussi, est-ce le moment le plus
favorable pour passer une rapide revue des différents costumes
maritimes.
[Illustration: Anciens uniformes de douaniers.]
Voici un _yachtman_ anglais. Il est venu se rendre compte des
progrès de la science nautique chez ses voisins. Quelquefois même,
en dépit de la simplicité de ses allures, il est le propriétaire
richissime du beau yacht entré au port depuis la veille.
Voici nos alertes petits marins, discutant avec feu les qualités
du nouveau vaisseau, qu'ils seront, peut-être, appelés à monter.
Les flammes, les guidons, les pavillons flottent aux mâts.
Les hommes circulent en simple tricot de travail ou en grande
tenue.
Des soldats d'infanterie de marine viennent voir la prison
flottante sur laquelle ils seront transportés aux colonies
lointaines.... et sur laquelle peu, hélas! reviendront au port!
* * * * *
Ainsi que pour les douaniers et les canonniers gardes-côtes,
l'uniforme de ces excellents soldats a été considérablement
modifié; sauf la couleur du drap, il ressemble à celui de notre
infanterie de ligne.
Les panaches, les lourds shakos, les sabres traînants, les
immenses fusils, les habits sanglés du temps de Napoléon Ier
ont, Dieu merci! disparu; et les troupes y gagnent une plus grande
agilité, une moindre déperdition de forces.
Fendant les groupes, passent graves, imposants, les officiers.
Leur bel uniforme a, lui aussi, subi d'heureuses modifications
et fait, le plus avantageusement du monde, ressortir les mâles
physionomies, les regards énergiques, les nobles allures.
A la fois riche et seyant, sévère et gracieux, on comprend qu'il
soit estimé très haut par nos marins et ne puisse supporter, à
leurs yeux, aucune comparaison...
[Illustration: CHERBOURG.--Bains de mer.]
CHAPITRE XLII
UNE DATE CHERBOURGEOISE.--LES ENVIRONS DE LA VILLE.--NOTES
BIOGRAPHIQUES
Cherbourg, qui a élevé une statue au véritable créateur de son
port, reçut sa dépouille quand, la tradition napoléonienne
suffisamment embellie, on obtint de l'Angleterre la restitution du
cercueil du prisonnier de Sainte-Hélène.
* * * * *
La _Belle-Poule_, sous les ordres du prince de Joinville, vint
stationner en rade, où le transbordement eut lieu.
La gravure du tableau de M. Morel-Fatio montre assez ce que
fut cette cérémonie. Elle pourrait fournir l'occasion de plus
d'une remarque philosophique, si on la rapprochait de la fête
d'inauguration de l'obélisque érigé (1817) en l'honneur du
duc de Berry, et de l'éclat rayonnant de la fête où, en 1858,
Napoléon III se montrait aux côtés de la souveraine de la
Grande-Bretagne....
Mais les méditations de ce genre menant rarement à une conclusion
satisfaisante, nous préférons terminer par une ascension à la
montagne du _Roule_, notre séjour ici.
Du sommet, on jouit de l'un des plus admirables points de vue
avoisinant Cherbourg. La ville, le port, la rade, encadrés par un
vaste horizon, se découvrent dans leurs moindres détails.
Une citadelle couronne le plateau élevé de cent dix mètres; elle
fait partie du puissant système de fortifications protégeant
l'unique refuge, sur la Manche, de nos flottes de guerre.
Voisines de la citadelle, s'émiettent les ruines d'un antique
petit ermitage, qui, jadis, dominait triomphant, une grotte
appelée des: _Fées_, située au pied de la montagne.
Ce nom, appliqué à la grotte, n'étonne pas lorsque l'on a pris la
peine de parcourir la campagne cherbourgeoise.
Les monuments druidiques y sont nombreux, et le peuple n'a jamais
hésité à attribuer à des causes surnaturelles ces témoignages de
l'industrie des premiers habitants de notre pays.
On ne peut, toutefois, quitter Cherbourg sans aller saluer le
buste en bronze érigé au comte DE BRIQUEVILLE. Né en 1785, à
Bretteville, banlieue du port, il fit vaillamment la campagne de
France et, sous les murs de Paris, après avoir taillé en pièces un
corps de cavalerie prussienne, résista jusqu'à ce qu'il eut reçu
une grave blessure.
Le colonel de Briqueville s'était déjà illustré à Ligny. Si ses
conseils avaient été écoutés, nous n'eussions point eu à inscrire
le nom de Waterloo parmi nos désastres.... Le sort de la France
s'en fût amélioré.
Rentré dans la vie privée après la signature de la paix, le
brillant soldat mourut en 1844.
L'abbé DE BEAUVAIS qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV,
prononça la phrase fameuse «Le silence du peuple est la leçon des
rois» était né à Cherbourg.
Madame DE MIRBEL, la célèbre miniaturiste, naquit aussi dans cette
ville. On sait les qualités de modelé et de couleur par lesquels
ses travaux se distinguent. Elle eut l'inspiration d'abandonner le
_pointillé_, en usage pour la miniature. Ce genre de peinture lui
doit donc d'avoir été complètement transformé et d'avoir été, par
elle, élevé très haut dans le domaine de l'art.
[Illustration: L'arrivée à terre.]
CHAPITRE XLIII
QUELQUES MOTS D'HOMMAGE A NOTRE MARINE MILITAIRE
Ce chapitre additionnel, si court que nous le voulions faire,
paraîtra, craignons-nous, inutile, car on oublie vite dans notre
cher pays, et la critique y fait, en général, un chemin plus
rapide que la louange.
Ce n'est pas une raison suffisante pour nous empêcher de dire
notre pensée.
Très librement, nous avons exprimé les vœux que nous formons
au sujet de la situation de notre marine marchande et de notre
population côtière.
Avec la même franchise, nous demandons pour notre marine militaire
un redoublement de sollicitude. Les services qu'elle est appelée à
rendre sont incalculables, ceux qu'elle a rendus sont immenses.
Nous n'avons pas la prétention de chercher à les énumérer tous:
les bornes de notre cadre seraient, d'ailleurs, trop limitées.
Nous ne voulons pas davantage raviver de cruels souvenirs, et
retracer le rôle de nos marins ainsi que de leurs officiers
pendant la période de la guerre franco-allemande.
Si le courage, le dévouement absolu avaient pu nous sauver, la
marine militaire eût eu droit à des honneurs exceptionnels.
Cela, personne ne le conteste; une chose dont on se préoccupe
moins, c'est du rôle de nos marins dans la conservation et
l'extension des colonies françaises.
Combien de fois avons-nous entendu critiquer ce rôle! Alors nous
redisions avec reconnaissance les noms de tous ceux qui, sans
se lasser jamais, travaillent à consolider, à étendre notre
prospérité coloniale. Après la liste des explorateurs, il n'en est
pas de plus longue et nous voudrions pouvoir la dresser complète.
Elle serait instructive.
Mais cette joie nous étant refusée, nous ne prendrons que trois
faits parmi ceux dont ces dernières années ont retenti:
A M. le contre-amiral SERRES, l'honneur de nous avoir gardé Taïti
malgré des obstacles nombreux.
A M. le commandant RIVIÈRE,[59] la gloire de n'avoir pas
désespéré, à Hanoï, de la mère patrie, et d'avoir tenu hautement,
fermement, son drapeau menacé.
[Note 59: Au moment où allait paraître la première édition de
ce livre, arrivait la cruelle nouvelle de la mort du commandant
Rivière, l'intrépide défenseur d'HANOÏ (Tonkin). La Société des
Gens de lettres, dont il faisait partie, s'est honorée en ouvrant
une souscription pour élever un monument au littérateur distingué,
à l'héroïque marin.]
A M. le lieutenant SAVORGNAN DE BRAZZA, la gloire aussi, gloire
incontestable, d'accomplir des conquêtes pacifiques, de faire
aimer le nom français, de faire désirer la protection de la France.
* * * * *
Ainsi, partout, l'action de notre marine militaire se manifeste,
bienfaisante, à nos intérêts mieux compris.
Ayons pour elle la sollicitude dont, ailleurs, on entoure ses
rivales, nous verrons bientôt les meilleurs résultats se produire.
Non pas, établissons-le clairement, que nous poussions, quand
même, aux immenses dépenses nécessitées par l'entretien et
l'accroissement de notre flotte de guerre.
Il est toujours triste de voir les forces d'un pays mises au
service de la plus effrayante des calamités: la guerre.
Notre désir ardent serait de penser qu'un moment viendra où les
peuples apprécieront les seuls bienfaits de la paix.
En attendant, il faut protéger la sécurité, la dignité de la
patrie. Car elle est bien éloignée (nous ne pouvons nous résigner
à dire _chimérique_), l'ère de la paix universelle!
Vienne un choc nouveau, nous retrouverons intrépides, prêts à
affronter tous les dangers, nos vaillants marins.
Malheureusement, l'expérience du passé nous le rappelle, la
bravoure n'est pas tout, il lui faut les moyens de résister à
l'écrasement par la force brutale.
Voilà pourquoi, sans autrement admirer les dernières conceptions
du génie naval, nous applaudissons à leur mise sur chantier.
Il est loin le temps où le sort d'une journée pouvait dépendre du
courage des combattants. S'il en était encore ainsi, nous serions
pleinement rassurés.
Les preuves du contraire abondant, la prudence exige que nous
nous mettions à l'abri des surprises, car il ne suffit pas de
construire des forteresses flottantes, nos ports doivent suivre
une pareille progression.
Souvenons-nous de l'étonnement provoqué par l'échouage de
la _Dévastation_, à l'instant où elle sortait des passes de
Lorient....
L'accident fut, relativement, peu de chose; mais admettons
qu'il eût eu lieu à la suite d'un combat, c'est-à-dire que la
_Dévastation_, obligée au repos, se soit hâtée de venir à Lorient
chercher un refuge: L'ennemi ne pouvait-il profiter de sa fâcheuse
situation pour la détruire?...
[Illustration: _Le Solférino_, navire de l'État.]
Supposition gratuite, nous le reconnaissons; toutefois ne
donne-t-elle pas lieu de réfléchir à sa possibilité?
Les anciens ports, malgré des travaux considérables, réclament
impérieusement une amélioration prompte, généreuse.
Il ne s'agit pas, dans un cas aussi grave, d'invoquer
l'éloignement relatif du danger; il faut y parer, l'amoindrir
jusqu'aux dernières limites.
Nous avons tout pour nous: Officiers instruits, marins solides,
bonne situation côtière; sachons tirer parti de nos richesses.
* * * * *
VOULONS, répéterons-nous à satiété....
Les obstacles ne sont pas plus formidables pour nous qu'ils ne
l'ont été pour nos rivaux, bien au contraire.
Voulons, oui, voulons, ne marchandons pas à l'une de nos égides
les moyens de se rendre invincible....
Le patriotisme, l'abnégation, la vaillance de nos marins fera le
reste.
Jamais ils n'ont manqué à leur noble tâche[60]...!
[Note 60: Nous les avons vus encore à l'œuvre sous le
commandement de l'illustre amiral COURBET qui, à SON-TAY (Tonkin),
a vengé le commandant Rivière et s'apprêtait à poursuivre une
vigoureuse campagne, continuée par la prise de BAC-NINH.]
[Illustration: LE SUFFREN]
CHAPITRE XLIV
LA COTE, DE CHERBOURG A COUTANCES
De même que les moindres replis de la côte, la campagne entière
serait à explorer. Très accidentée, elle forme une suite de
collines, de vallons parsemés de superbes ruines, de monuments
druidiques, de splendides châteaux anciens et modernes.
[Illustration: Château de Martinvast.]
Parmi ces derniers, le château de MARTINVAST tient une belle
place. Il se présente entouré d'un parc remarquable, rempli de
vieux arbres, de plantes exotiques et coupé de vastes pelouses, au
milieu desquelles se tient encore debout un donjon, seul débris
d'une antique forteresse.
L'église du village date du onzième siècle, elle est de style
roman.
Non loin, on trouve un dolmen classé parmi les monuments
historiques. Le bloc formant _table_, selon l'étymologie du
mot[61], n'a pas moins de 4 mètres de longueur, sur 2m.50 de
largeur et 1m.50 d'épaisseur. Les trois blocs qui le soutiennent
ont 1m.55 d'élévation.
[Note 61: _Dol_, table; _men_, pierre.--_Men_, pierre; _hir_,
longue.]
Certes, ce dolmen est remarquable, mais combien il perd de sa
majesté lorsqu'on se souvient des géants celtiques, disséminés à
la surface entière de la vieille péninsule bretonne, et que l'on a
pu contempler l'extraordinaire dolmen placé sur la rive droite de
l'embouchure de l'Aven. Celui-là se compose d'une plate-forme de
_quinze mètres_ de longueur sur _neuf_ de largeur!
[Illustration: Château de Tourlaville.]
Le reste du monument est dans les mêmes proportions.
Néanmoins, telles que sont les pierres druidiques de la Manche,
elles excitent la curiosité et l'intérêt. Les travaux nécessités
par l'établissement de la voie ferrée sont un autre sujet
d'admiration.
L'_allée_ couverte de TOURLAVILLE, appelée les _Roches
Pouquelées_, corruption probable du mot breton: _Poull-piket_[62]
mériterait bien que l'on se dérangeât pour la parcourir, même
si le beau château du seizième siècle, son voisin, n'était
intelligemment réparé.