L'illustre maréchal l'avait, lui-même, qualifié «_d'audacieux_».

Deux hommes se chargèrent de le réaliser: DUMOURIEZ, que l'on ne

s'attendait pas à trouver en telle affaire, et le capitaine de

vaisseau LA BRETONNIÈRE. Ce dernier se livra à une longue étude

de la côte tout entière. Aucune difficulté ne le rebuta et, grâce

à lui, la rade de la Hougue fut négligée.

Pourtant, à Cherbourg, on devait compter avec un ennemi

infatigable: la mer. Il s'agissait de former de toutes pièces une

rade, ainsi qu'un port, sur une côte encombrée de récifs et battue

avec violence par les vagues.

C'eût été, peut-être, le cas de se souvenir, selon la belle

expression de M. Chèvremont: «que tout travail public ou privé,

entrepris sur les côtes occidentales de la France, doit être fait

non en vue des besoins de quelques générations, mais en vue des

siècles futurs.»

Nous n'avons ni la compétence ni l'autorité nécessaires pour

trancher une semblable question, mais il nous sera permis de dire

que, très vraisemblablement, la position territoriale de Cherbourg

influa plus que n'importe quelle autre raison en sa faveur.

Des travaux cyclopéens commencèrent.

* * * * *

Avant tout, il fallait songer à fermer, contre le flot venant du

large, l'emplacement du futur port. Un ingénieur, M. DE CESSART,

crut avoir trouvé le meilleur moyen d'arriver vite et sûrement à

la solution du problème.

On fabrique, de nos jours, d'immenses blocs de béton que l'on

coule à l'aide de très simples appareils. Ces blocs, formés par

la réunion de ciments à prise instantanée et à prise lente,

durcissant au contact de l'eau, ne tardent pas à faire, en quelque

sorte, partie inhérente du sol sur lequel ils reposent. Leur

résistance, loin de diminuer avec le temps, va toujours croissant.

C'est encore le rempart le plus efficace à opposer aux efforts de

la mer.

Les premiers de ces blocs sont dus à M. POIREL qui, en 1855,

les employa à Alger. Depuis, cette invention est arrivée à des

résultats prodigieux; ainsi, à Port-Saïd, les ingénieurs de la

Compagnie du Canal de Suez ont construit des blocs de 40.000 kilos

avec le sable du désert.

Mais M. DE CESSART inventa autre chose. D'après ses ordres et sous

sa surveillance, on se mit à construire d'énormes cônes en bois,

cerclés de fer et cimentés, que l'on remplissait de pierres.

On a peine à comprendre l'enthousiasme dont ce travail fut

l'objet. Il ne devait pourtant pas manquer d'ingénieurs doués

d'assez de jugement pour en faire observer les défauts, car le

simple bon sens suggérait la réflexion que les bois des cônes

allaient être livrés à deux causes immédiates de destruction:

gonflement et, par suite, désagrègement; attaques des animalcules

dont fourmille la mer.

[Illustration: CHERBOURG.--VUE GÉNÉRALE DE LA VILLE]

Personne, néanmoins, n'y songea, ou bien les craintes furent

étouffées, puisque le roi Louis XVI vint, en personne, féliciter

l'ingénieur. Il assista à l'immersion de l'un des cônes et la

relation du voyage dit que «Sa Majesté voulut rester pendant

quelques instants au sommet de l'une des parties de la digue

future.»

[Illustration: Ancienne carte de l'extrémité du Cotentin, de

Saint-Vaast la-Hougue à Port-Bail.

(D'après une carte des côtes dressée en 1693.)]

On ne tarda guère à rabattre de la confiance mise en la méthode de

M. de Cessart. Bientôt, on dut se résigner à couler tout bonnement

des blocs de pierre sur la limite extrême de l'emplacement assigné

à la digue. C'était encore bien insuffisant; mais on suivit ce

seul procédé pendant une longue suite d'années.

Arrive le premier Empire. Le génie guerrier de Napoléon s'attache

à la réalisation d'un plan qui devait contribuer, en une si large

mesure, à seconder ses projets. Cherbourg lui doit sa véritable

existence, et tous les développements, les améliorations dont il

a été doté, sont la conséquence naturelle de la sollicitude de

l'empereur.

La ville acquittait donc une simple dette de reconnaissance, quand

elle éleva, au conquérant déchu, la statue symbolique dont le bras

étendu semble, à la fois, désigner l'ennemie naturelle: la mer, et

l'amie.... possible: l'Angleterre.

* * * * *

Seulement, partout où passe Napoléon, sa volonté tyrannique

s'impose sans souci des obstacles. Il décrète l'achèvement de

la digue tout comme il eût décrété la mobilisation d'un corps

d'armée, laissant un _maximum_ de _deux années_ aux ingénieurs

pour compléter leur œuvre...

[Illustration: Statue de Napoléon Ier.]

Obéissants, les praticiens poussent activement les travailleurs.

Au jour désigné, la digue est _livrée_ et, ainsi que l'avait

ordonné l'empereur, une batterie s'élève à son centre.

Le triomphe fut de courte durée. Au mois de février 1808, la

mer, bouleversée par une épouvantable tempête, se rue contre

cet écueil nouveau.... En une nuit, elle disperse sans peine

les constructions de la batterie, et _trois cents_ hommes, tant

ouvriers que soldats, trouvent la mort dans la tourmente, emportés

qu'il sont au loin par les flots tumultueux!

Que ne peuvent la ténacité, l'industrie, la patience, le labeur

humains?

Une rade de mille hectares d'étendue, un port admirable ont été

créés à Cherbourg et forcent l'admiration des plus indifférents.

Toutefois, ces merveilles ne s'obtinrent pas sans traverses

nouvelles (le port militaire date de 1803), et c'est, en réalité,

presque de nos jours (1858) qu'elles ont été terminées.

Nous disons «terminées» quant à l'ensemble, car on comprend bien

le soin, la vigilance dont restent l'objet ces travaux destinés

à lutter contre le plus indomptable des ennemis, et l'on se

souvient aussi que, tout dernièrement, on y a apporté de grandes

améliorations.

[Illustration: CHERBOURG.--Port de Commerce.]

Rade et port n'existent que grâce à la _digue_, jetée artificielle

de près de _quatre mille_ mètres[50], établie en talus fortement

incliné, sur une base de _deux cents mètres_ de largeur, avec un

sommet de _soixante mètres_.

[Note 50: Trois mille sept cent quatre-vingts mètres.]

Ce n'était pas assez. La jetée, proprement dite, de la digue ne

dépasse point le niveau de la marée basse, et on devait modérer

l'effet du flot venant, à marée haute, s'engouffrer dans la rade.

La _muraille_ fut alors décidée. Elle forme la seconde partie

de la construction maritime et s'élève, enracinée sur la partie

supérieure de la jetée, à _neuf mètres vingt-huit centimètres

au-dessus de la basse mer_. Un parapet de _un mètre soixante-six

centimètres_ de hauteur la termine.

Ce chef-d'œuvre des constructeurs modernes, a été combiné de telle

sorte que toutes les parties en sont soudées, exactement comme se

présentent les parties minuscules d'un bloc de pierre. On croirait

voir un gigantesque monolithe naturel, taillé par la main de

l'homme. La gloire en revient à M. REIBELL, qui termina la digue

et construisit la muraille.

Et combien on a dû dépenser de patiente énergie pour arriver

à triompher de la mer!... La mer qui peut se jouer des plus

redoutables barrières....

Deux nouvelles digues ont été créées depuis, l'une de 980 mètres,

et l'autre de 1100 mètres; elles partent toutes les deux de la

terre ferme et se dirigent vers l'ancienne digue de manière à ne

plus laisser que deux passes pour entrer dans la rade.

Le mouvement de la ville entière se concentre sur le port

militaire, quoiqu'elle possède aussi un port marchand.

Ce dernier est situé à l'embouchure d'un humble petit fleuve:

_La Divette_, et d'un gros ruisseau: _Le Trottebec_. Afin de

permettre aux navires d'y flotter constamment, une grande écluse

retient l'eau nécessaire. On n'a pas manqué de rendre le chenal

plus accessible et les bassins plus profonds. Là, encore, des

digues en granit et des murs protecteurs ferment le passage aux

envahissements intempestifs de la mer.

Sans une telle prévoyance, ce quartier dit: _Les Mielles_, ne

tarderait guère à être ravagé par les flots.

Rien dans le port de commerce, non plus que dans le port

militaire, n'est dû à la bonne configuration naturelle des lieux.

Partout il a fallu, au contraire, vaincre des obstacles en

apparence insurmontables, et, cependant, les marins y trouvent

des aménagements excellents: cales à radouber les navires,

bassins profonds bien dragués, quais commodes, chantiers de

construction....

Un tirant d'eau de 5m.70 est assuré; on travaille à l'augmenter

encore, ainsi que la profondeur du bassin à flot.

Toutefois, le commerce international, gêné par les indispensables

servitudes militaires, ne peut y prendre un très grand

développement, quoique les produits agricoles du pays forment

l'objet de transactions assez actives.

Une partie de sa prospérité vient encore de l'escale que les

steamers français ou étrangers sont dans l'habitude d'y faire

maintenant.

* * * * *

Mais il existe une chose dont nos armateurs et nos compagnies

maritimes feraient bien de se préoccuper davantage.

Les relations avec l'Angleterre s'accroissent constamment;

néanmoins, presque toutes les lignes de paquebots sont aux mains

de nos voisins.

Avec une apathie fâcheuse, nous assistons à cette conquête....

pacifique, soit! mais, en somme, aussi préjudiciable à nos

intérêts qu'à notre légitime influence.

Possédant tous les éléments de prospérité, nous nous laissons

devancer sur le champ commercial du monde entier....

Cela est triste et ne fait honneur ni à notre sagacité ni,

certainement, à notre patriotisme.

[Illustration: CHERBOURG.--Vue générale de la Rade.]

Le port militaire de Cherbourg se compose de trois parties

distinctes.

_Un avant-port_, creusé de 1803 à 1813, et de l'emplacement duquel

furent retirées des roches jaugeant un ensemble de plus d'un

_million de mètres cubes_; ces roches servirent à la continuation

de la digue.

_Le bassin à flot_, creusé de 1813 à 1829, a fourni environ le

même cube de matériaux, également utilisés.

Enfin, _l'arrière-bassin_ complète ces travaux. Il avait été

mentionné dans le décret de 1803, mais les événements politiques

ne permirent pas de l'entreprendre avant 1836.

Vingt-deux longues années furent employées à cette belle œuvre,

dont l'inauguration eut lieu, le 7 août 1858, par Napoléon III,

en présence de la reine d'Angleterre et du prince Albert.

* * * * *

Sept forts protègent les passes de la rade; deux autres forts

défendent l'accès du port militaire: Voilà pour la conservation

des travaux de géants exécutés à Cherbourg.

* * * * *

En ce qui touche la navigation proprement dite, il n'a pas fallu

élever moins de six phares, dont les couleurs diverses: blanche,

verte, rouge, et la lueur tantôt fixe, tantôt à éclats, marquent

la route avec certitude.

L'extrême importance de Cherbourg, au point de vue militaire, a

dû, nécessairement, faire converger sur les dépendances du port de

guerre toute la sollicitude administrative.

[Illustration: _Le Tonnerre._ (Drague cuirassée.)]

Les forts, les batteries sont constamment en état. L'_Arsenal_

est superbe. Considérablement agrandi, ou plutôt rebâti, on l'a

pourvu de tout ce qui convient à sa destination. Il peut suffire à

l'armement complet des plus grands vaisseaux.

Une des vives attractions de l'Arsenal, pour qui n'est pas

familiarisé avec les choses de la mer, c'est l'aspect de l'immense

drague cuirassée: _Le Tonnerre_. Le bruit qu'elle fait en

accomplissant sa besogne, justifie amplement son nom.

C'est encore la vue des vieux vaisseaux transformés en pontons.

* * * * *

On appelle ainsi, d'ordinaire, des chalands, avec pont, très

solides et assez élevés sur l'eau, quoique de faible tirant. Ils

servent à des travaux difficiles et exigeant une certaine force de

résistance, par exemple à _renflouer_ un navire, c'est-à-dire à le

remettre à flot, quand un accident l'a jeté sur un écueil ou sur

la côte, ou, encore, à le retirer de la mer, s'il a coulé bas.

Mais on trouve, parfois, avantage à se servir de vaisseaux rayés

du cadre de la flotte. Quoique ne pouvant plus tenir leur rang,

ils sont excellents pour une telle destination. On les y approprie

en rasant leur mâture et en faisant les changements nécessaires

dans leur installation intérieure.

Ce même nom de _pontons_ est donné à des bâtiments déclassés où

l'on interne des prisonniers de guerre.

Nos marins n'ont pas perdu le souvenir de ce que furent, pour

leurs devanciers, les pontons anglais et espagnols!!

* * * * *

Hâtons-nous d'échapper à ces fâcheuses réminiscences, en

parcourant les chantiers de construction.

[Illustration: Anciens vaisseaux transformés en pontons]

[Illustration: PONT D'UN NAVIRE CUIRASSÉ]

CHAPITRE XL

LES CHANTIERS.--VISITE AUX NAVIRES EN CONSTRUCTION.--LE SALUT

Les chantiers sont toujours fort animés, car les modèles les plus

divers de navires y sont construits.

On y trouve toujours, en outre des travaux courants, des

cuirassés destinés à faire partie d'une escadre et plusieurs des

constructions navales cherbourgeoises sont célèbres: telles _le

Furieux_, _le Vauban_. C'est encore de Cherbourg que sortent le

croiseur à barbettes: _le Dubourdieux_; le croiseur à bastingages:

_le Roland_; l'aviso: _le Météore_; l'aviso à roues: _la

Mésange_[51]. Une liste complète serait longue et, en somme, un

peu fastidieuse.

[Note 51: Ce vaisseau a été lancé dernièrement.]

* * * * *

Les yeux restent stupéfaits devant les proportions données aux

vaisseaux cuirassés. Non seulement la vieille langue maritime

est à peu près transformée; mais, encore, les types ou gabarits

modernes s'éloignent de plus en plus des modèles anciens. On a

quelque peine à se reconnaître au milieu de ces nouveaux venus.

Il n'en faut pas moins essayer de se rendre compte de ce que

nous voyons. Pour les vaisseaux cuirassés, cela est encore assez

simple. On comprend de suite qu'une armure protectrice recouvre

la carène et les murailles, afin de les mettre, dans une certaine

mesure, à l'abri des boulets, soit d'une flotte ennemie, soit des

forts chargés de défendre l'accès d'une baie. Les différences

essentielles résident donc dans l'aménagement intérieur, dans

l'installation des hélices et des machines à vapeur, qui ont

absolument changé les conditions de la voilure.

Pour les noms d'_avisos_ et de _croiseurs_, ils s'appliquent,

avec des modifications plus grandes, à des navires chargés de

services spéciaux. En thèse générale, un aviso est un léger

bâtiment de guerre, bon voilier, destiné à porter des ordres.

Aussi une corvette ou un brick peuvent-ils le remplacer. Voilà

pourquoi, dans de vieilles relations maritimes, on trouve ces mots

corvette-aviso, brick-aviso. A présent, la dernière qualification

est seule conservée.

Nous avons vu, au Havre, des navires à vapeur construits d'après

les deux systèmes à roues et à hélice. On a compris, sur-le-champ,

le type adopté pour l'aviso: _la Mésange_.

Le nom de _croiseur_ correspond, lui aussi, à des transformations

reconnues nécessaires. Il en existe, nous venons de le voir, à

_barbettes_ et à _bastingages_.

Le premier de ces termes signifie que l'artillerie du vaisseau

n'est point renfermée dans des batteries, mais placée sur le

pont même, de manière à faire porter ses coups _par-dessus_ les

plats-bords.

Autrefois, les bastingages étaient des filets, doublés en toile

peinte, régnant autour d'un bâtiment et se recouvrant, selon

les nécessités du jour, par une seconde toile peinte. Leur

installation permettait d'y placer les hamacs des matelots, qui,

ainsi, n'encombraient pas, pendant le jour, l'enceinte intérieure

du navire et subissaient une aération nécessaire.

Aujourd'hui, la plupart des bastingages sont en bois et toile,

mais construits de façon à ne pas gêner les manœuvres. Lors d'un

combat naval, cette muraille, si légère qu'elle puisse être,

devient une protection pour l'équipage, moins exposé à souffrir de

tout ce qui n'est pas projectile d'une grosse artillerie.

Remarquons, en passant, la tendance de plus en plus prononcée

à donner à nos vaisseaux des noms ou lugubres ou terribles.

Nous avons une _Dévastation_, un _Furieux_, un _Tonnant_, un

_Fulminant_. Il existe une _Vipère_, un _Scorpion_....

Tous ces vocables, d'ailleurs, sont bien appropriés au rôle que

peuvent jouer les _canonnières_, les _torpilleurs_, les cuirassés

à _éperon_.

Le _Fulminant_ est de ce dernier type. Monstre en fer, se mouvant

sans l'aide d'aucune voilure et entre deux eaux, comme un énorme

crocodile, il ne laisse guère apercevoir que sa tour, agencée

sur plate-forme à pivot, et abritant deux canons de dimensions

gigantesques. Vienne l'ennemi, la tour s'ébranle, les canons, en

un instant, peuvent menacer n'importe quel point de l'horizon!

Il fait plus encore, un éperon d'acier est fixé sur son avant.

Au choc du terrible engin, les cuirasses cèdent, les murailles

en bois qu'elles protègent s'entr'ouvrent, le navire frappé

coulera....

A la mer, maintenant, comme à terre, la victoire n'est plus au

courage, à l'énergie, à l'adresse, elle appartient aux gros

bataillons; elle se fait acheter non en gloire, mais à coups de

millions.

Les vieux marins déplorent cet état de choses. Adieu aux héroïques

combats navals des Jean Bart, des Duquesne, des Tourville,

des Duguay-Trouin! Tout, ou à peu près, devient question de

construction et d'artillerie.

Eh bien! sans s'arrêter aux critiques inutiles, nous devons,

non pas seulement suivre le courant, mais le devancer, le

maîtriser, et continuer à rendre notre flotte assez forte, assez

bien équilibrée pour que nulle autre ne puisse lui disputer la

suprématie.

[Illustration: Ancien vaisseau de ligne, le perroquet de fougue

sur le mât.]

On a dit de la France qu'elle était assez riche pour payer sa

gloire. Il est encore plus vrai de dire qu'elle peut être assez

riche, assez résolue, pour se faire respecter.

* * * * *

Cherbourg étant l'un des ports d'attache des vaisseaux cuirassés,

il est rare que la rade n'offre pas le spectacle d'une de ces

prodigieuses masses flottantes qui, par leurs proportions,

ressemblent à des îlots. Près d'eux, les frégates même paraissent

s'abîmer dans les flots, et les chaloupes ne sont plus que des

points imperceptibles.

Ils sont dignes, au reste, du paysage entourant la rade, paysage

vraiment imposant avec ses belles montagnes qui, du côté de l'est,

se profilent jusqu'à la pointe de Gatteville-Barfleur, et, du côté

de l'ouest, jusqu'au cap de la Hague ou de la Hogue[52].

[Note 52: Il ne faut pas confondre ce cap avec la rade de la

Hougue, que nous avons déjà visitée: cette dernière se trouvant

entre Carentan et Barfleur.]

C'est, justement, dans la profonde échancrure existant au milieu

de la ligne maritime contenue entre les deux pointes, que

Cherbourg a été fondé.

Creusé en plein roc, le fond du port a fourni une grande partie

des matériaux de la digue qui, elle-même, ferme artificiellement

les mille hectares de la rade.

Les grands cuirassés peuvent occuper jusqu'à près du tiers de

cette surface, et l'on améliorera encore les endroits rendus

inaccessibles par des rochers sous-marins.

[Illustration: Ancien vaisseau à trois ponts en panne]

Ici, nous pouvons facilement comprendre la signification de

ces mots usuels de la marine militaire: _vaisseau_, _frégate_,

_corvette_; en même temps, quelques-unes des belles manœuvres nous

deviendront familières.

* * * * *

Dans l'ancienne marine de guerre, le mot: Vaisseau, correspondait

à une construction navale ayant une ou plusieurs batteries

d'artillerie couvertes et munies de quatre-vingts à cent vingt

canons.

Ce dernier type était connu sous le nom de _Vaisseau à trois

ponts_ ou, généralement, un _trois-ponts_, ou, encore, _Vaisseau

de premier rang_.

Celui de second rang n'avait plus que cent canons, celui

de troisième quatre-vingt-dix, et celui de quatrième rang

quatre-vingts canons.

Il arrivait parfois, il peut toujours arriver, que des

défectuosités de construction rendent un vaisseau impropre à un

bon service, dans la classe où on l'a rangé.

[Illustration: Ancien vaisseau de 74 courant vent largue.]

Il n'est point, pour cela, hors d'usage. Une de ses batteries

étant jugée superflue, on la _rase_, et l'ensemble du bâtiment

gagnant en légèreté, la marche ainsi que la facilité des manœuvres

acquièrent des qualités réelles. Voilà pourquoi les mots de:

_vaisseau-rasé_ ne veulent pas toujours dire: vaisseau hors

d'usage, mais bien: _vaisseau transformé_.

Les anciens bâtiments n'avaient généralement pas les dimensions

données à nos vaisseaux, même avant l'adoption du type cuirassé.

Beaucoup étaient extrêmement petits. Plusieurs n'avaient

que cinquante pièces d'artillerie, d'autres en portaient

soixante-quatorze. On les range dans les classes modernes

desquelles ils se rapprochent le plus.

C'est ainsi que nous voyons un vaisseau de 74 dans la gravure

précédente. Il court _vent largue_; autrement dit, ses voiles

se trouvant frappées par un vent favorable, on leur laisse la

facilité d'y donner prise en relâchant les cordages qui les

maintiennent aux mâts.

* * * * *

De plus, nous voyons la fumée des pièces qui viennent d'exécuter

le _Salut_. Il y a, pour un vaisseau, plusieurs occasions de

_Saluer_. Par exemple, en croisant des bâtiments de nations

amies, en arrivant devant un fort, ou en recevant la visite d'un

personnage important. Suivant les pays, le nombre de coups de

canon varie. Généralement, il est échelonné de 3 à 21 coups.

Mais il est des cas où le simple Salut devient une _Salve_. Alors,

toutes les pièces d'artillerie tirent ensemble une, deux ou trois

fois. Dans les grandes revues d'apparat, cette sorte de simulacre

de combat est d'un effet prodigieux.

[Illustration: Ancienne frégate au plus près du vent.]

Les bâtiments de commerce étant dépourvus d'artillerie, saluent en

_amenant_[53] leurs voiles les plus élevées, ou en faisant flotter

plus largement l'une même de ces voiles.

[Note 53: Synonyme de: _descendre_.]

Quelques-uns, autrefois, faisaient davantage: ils _amenaient_ et

_hissaient_ successivement leur pavillon. Mais on a condamné avec

force une telle pratique.

Le drapeau d'un pays ne saurait être employé ainsi. Sa seule place

est la place d'honneur; il y doit flotter constamment, et, s'il en

descend, il faut que ce soit par suite d'un accident imprévu ou

après un combat dans lequel la victoire aura trahi le courage....

On ne trouverait plus, croyons-nous, de capitaine marchand disposé

à donner une semblable marque de soumission absolue.

* * * * *

Combien de fois la question du Salut n'engendra-t-elle point de

querelles!

* * * * *

L'excellent dictionnaire de marine _Bonnefoux et Pâris_ donne, à

ce sujet, de curieux renseignements.

«Autrefois, lisons-nous, et jusqu'au dix-huitième siècle, le

Salut, à bord, consistait, non seulement, comme aujourd'hui, en

un certain nombre de coups de canon, mais aussi dans l'obligation

d'amener, dans certains cas, ou de ferler[54] son pavillon,

d'amener les voiles hautes et de prendre le dessous du vent[55].

[Note 54: Synonyme de: _relever_, _plier_ le long d'un mât,

d'un cordage.]

[Note 55: Se mettre sous la ligne de vent d'un autre bâtiment

et, par conséquent, sous sa dépendance.]

«Ces obligations dénotaient, alors, une grande soumission; elles

étaient imposées aux plus faibles sans admettre de réciprocité,

et quelques nations voulant l'exiger des bâtiments de guerre

d'autres nations, il en résulta plus d'une fois, des refus, rixes,

batailles.

«C'est ainsi qu'en 1688 les amiraux français et espagnol

_Tourville_ et _Papachin_ se livrèrent un rude combat, par la

seule raison que _Papachin_ avait refusé le Salut exigé.

«Aujourd'hui, le Salut n'est plus un signe de domination ou de

soumission, mais, simplement, un échange de courtoisie et de bons

procédés qui, toutefois, présente tant de cas d'application, qu'il

demande du tact, du discernement et, souvent, un sentiment élevé

des convenances.

«Entre étrangers, c'est le pavillon ou l'État, représenté par le

pavillon, que l'on Salue. Celui qui arrive, Salue le premier d'un

certain nombre de coups de canon, et, quelle que soit la force

relative du bâtiment ou du fort qui Salue, il doit y être répondu

par un nombre égal.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 20 / 25 段