Deux hommes se chargèrent de le réaliser: DUMOURIEZ, que l'on ne
s'attendait pas à trouver en telle affaire, et le capitaine de
vaisseau LA BRETONNIÈRE. Ce dernier se livra à une longue étude
de la côte tout entière. Aucune difficulté ne le rebuta et, grâce
à lui, la rade de la Hougue fut négligée.
Pourtant, à Cherbourg, on devait compter avec un ennemi
infatigable: la mer. Il s'agissait de former de toutes pièces une
rade, ainsi qu'un port, sur une côte encombrée de récifs et battue
avec violence par les vagues.
C'eût été, peut-être, le cas de se souvenir, selon la belle
expression de M. Chèvremont: «que tout travail public ou privé,
entrepris sur les côtes occidentales de la France, doit être fait
non en vue des besoins de quelques générations, mais en vue des
siècles futurs.»
Nous n'avons ni la compétence ni l'autorité nécessaires pour
trancher une semblable question, mais il nous sera permis de dire
que, très vraisemblablement, la position territoriale de Cherbourg
influa plus que n'importe quelle autre raison en sa faveur.
Des travaux cyclopéens commencèrent.
* * * * *
Avant tout, il fallait songer à fermer, contre le flot venant du
large, l'emplacement du futur port. Un ingénieur, M. DE CESSART,
crut avoir trouvé le meilleur moyen d'arriver vite et sûrement à
la solution du problème.
On fabrique, de nos jours, d'immenses blocs de béton que l'on
coule à l'aide de très simples appareils. Ces blocs, formés par
la réunion de ciments à prise instantanée et à prise lente,
durcissant au contact de l'eau, ne tardent pas à faire, en quelque
sorte, partie inhérente du sol sur lequel ils reposent. Leur
résistance, loin de diminuer avec le temps, va toujours croissant.
C'est encore le rempart le plus efficace à opposer aux efforts de
la mer.
Les premiers de ces blocs sont dus à M. POIREL qui, en 1855,
les employa à Alger. Depuis, cette invention est arrivée à des
résultats prodigieux; ainsi, à Port-Saïd, les ingénieurs de la
Compagnie du Canal de Suez ont construit des blocs de 40.000 kilos
avec le sable du désert.
Mais M. DE CESSART inventa autre chose. D'après ses ordres et sous
sa surveillance, on se mit à construire d'énormes cônes en bois,
cerclés de fer et cimentés, que l'on remplissait de pierres.
On a peine à comprendre l'enthousiasme dont ce travail fut
l'objet. Il ne devait pourtant pas manquer d'ingénieurs doués
d'assez de jugement pour en faire observer les défauts, car le
simple bon sens suggérait la réflexion que les bois des cônes
allaient être livrés à deux causes immédiates de destruction:
gonflement et, par suite, désagrègement; attaques des animalcules
dont fourmille la mer.
[Illustration: CHERBOURG.--VUE GÉNÉRALE DE LA VILLE]
Personne, néanmoins, n'y songea, ou bien les craintes furent
étouffées, puisque le roi Louis XVI vint, en personne, féliciter
l'ingénieur. Il assista à l'immersion de l'un des cônes et la
relation du voyage dit que «Sa Majesté voulut rester pendant
quelques instants au sommet de l'une des parties de la digue
future.»
[Illustration: Ancienne carte de l'extrémité du Cotentin, de
Saint-Vaast la-Hougue à Port-Bail.
(D'après une carte des côtes dressée en 1693.)]
On ne tarda guère à rabattre de la confiance mise en la méthode de
M. de Cessart. Bientôt, on dut se résigner à couler tout bonnement
des blocs de pierre sur la limite extrême de l'emplacement assigné
à la digue. C'était encore bien insuffisant; mais on suivit ce
seul procédé pendant une longue suite d'années.
Arrive le premier Empire. Le génie guerrier de Napoléon s'attache
à la réalisation d'un plan qui devait contribuer, en une si large
mesure, à seconder ses projets. Cherbourg lui doit sa véritable
existence, et tous les développements, les améliorations dont il
a été doté, sont la conséquence naturelle de la sollicitude de
l'empereur.
La ville acquittait donc une simple dette de reconnaissance, quand
elle éleva, au conquérant déchu, la statue symbolique dont le bras
étendu semble, à la fois, désigner l'ennemie naturelle: la mer, et
l'amie.... possible: l'Angleterre.
* * * * *
Seulement, partout où passe Napoléon, sa volonté tyrannique
s'impose sans souci des obstacles. Il décrète l'achèvement de
la digue tout comme il eût décrété la mobilisation d'un corps
d'armée, laissant un _maximum_ de _deux années_ aux ingénieurs
pour compléter leur œuvre...
[Illustration: Statue de Napoléon Ier.]
Obéissants, les praticiens poussent activement les travailleurs.
Au jour désigné, la digue est _livrée_ et, ainsi que l'avait
ordonné l'empereur, une batterie s'élève à son centre.
Le triomphe fut de courte durée. Au mois de février 1808, la
mer, bouleversée par une épouvantable tempête, se rue contre
cet écueil nouveau.... En une nuit, elle disperse sans peine
les constructions de la batterie, et _trois cents_ hommes, tant
ouvriers que soldats, trouvent la mort dans la tourmente, emportés
qu'il sont au loin par les flots tumultueux!
Que ne peuvent la ténacité, l'industrie, la patience, le labeur
humains?
Une rade de mille hectares d'étendue, un port admirable ont été
créés à Cherbourg et forcent l'admiration des plus indifférents.
Toutefois, ces merveilles ne s'obtinrent pas sans traverses
nouvelles (le port militaire date de 1803), et c'est, en réalité,
presque de nos jours (1858) qu'elles ont été terminées.
Nous disons «terminées» quant à l'ensemble, car on comprend bien
le soin, la vigilance dont restent l'objet ces travaux destinés
à lutter contre le plus indomptable des ennemis, et l'on se
souvient aussi que, tout dernièrement, on y a apporté de grandes
améliorations.
[Illustration: CHERBOURG.--Port de Commerce.]
Rade et port n'existent que grâce à la _digue_, jetée artificielle
de près de _quatre mille_ mètres[50], établie en talus fortement
incliné, sur une base de _deux cents mètres_ de largeur, avec un
sommet de _soixante mètres_.
[Note 50: Trois mille sept cent quatre-vingts mètres.]
Ce n'était pas assez. La jetée, proprement dite, de la digue ne
dépasse point le niveau de la marée basse, et on devait modérer
l'effet du flot venant, à marée haute, s'engouffrer dans la rade.
La _muraille_ fut alors décidée. Elle forme la seconde partie
de la construction maritime et s'élève, enracinée sur la partie
supérieure de la jetée, à _neuf mètres vingt-huit centimètres
au-dessus de la basse mer_. Un parapet de _un mètre soixante-six
centimètres_ de hauteur la termine.
Ce chef-d'œuvre des constructeurs modernes, a été combiné de telle
sorte que toutes les parties en sont soudées, exactement comme se
présentent les parties minuscules d'un bloc de pierre. On croirait
voir un gigantesque monolithe naturel, taillé par la main de
l'homme. La gloire en revient à M. REIBELL, qui termina la digue
et construisit la muraille.
Et combien on a dû dépenser de patiente énergie pour arriver
à triompher de la mer!... La mer qui peut se jouer des plus
redoutables barrières....
Deux nouvelles digues ont été créées depuis, l'une de 980 mètres,
et l'autre de 1100 mètres; elles partent toutes les deux de la
terre ferme et se dirigent vers l'ancienne digue de manière à ne
plus laisser que deux passes pour entrer dans la rade.
Le mouvement de la ville entière se concentre sur le port
militaire, quoiqu'elle possède aussi un port marchand.
Ce dernier est situé à l'embouchure d'un humble petit fleuve:
_La Divette_, et d'un gros ruisseau: _Le Trottebec_. Afin de
permettre aux navires d'y flotter constamment, une grande écluse
retient l'eau nécessaire. On n'a pas manqué de rendre le chenal
plus accessible et les bassins plus profonds. Là, encore, des
digues en granit et des murs protecteurs ferment le passage aux
envahissements intempestifs de la mer.
Sans une telle prévoyance, ce quartier dit: _Les Mielles_, ne
tarderait guère à être ravagé par les flots.
Rien dans le port de commerce, non plus que dans le port
militaire, n'est dû à la bonne configuration naturelle des lieux.
Partout il a fallu, au contraire, vaincre des obstacles en
apparence insurmontables, et, cependant, les marins y trouvent
des aménagements excellents: cales à radouber les navires,
bassins profonds bien dragués, quais commodes, chantiers de
construction....
Un tirant d'eau de 5m.70 est assuré; on travaille à l'augmenter
encore, ainsi que la profondeur du bassin à flot.
Toutefois, le commerce international, gêné par les indispensables
servitudes militaires, ne peut y prendre un très grand
développement, quoique les produits agricoles du pays forment
l'objet de transactions assez actives.
Une partie de sa prospérité vient encore de l'escale que les
steamers français ou étrangers sont dans l'habitude d'y faire
maintenant.
* * * * *
Mais il existe une chose dont nos armateurs et nos compagnies
maritimes feraient bien de se préoccuper davantage.
Les relations avec l'Angleterre s'accroissent constamment;
néanmoins, presque toutes les lignes de paquebots sont aux mains
de nos voisins.
Avec une apathie fâcheuse, nous assistons à cette conquête....
pacifique, soit! mais, en somme, aussi préjudiciable à nos
intérêts qu'à notre légitime influence.
Possédant tous les éléments de prospérité, nous nous laissons
devancer sur le champ commercial du monde entier....
Cela est triste et ne fait honneur ni à notre sagacité ni,
certainement, à notre patriotisme.
[Illustration: CHERBOURG.--Vue générale de la Rade.]
Le port militaire de Cherbourg se compose de trois parties
distinctes.
_Un avant-port_, creusé de 1803 à 1813, et de l'emplacement duquel
furent retirées des roches jaugeant un ensemble de plus d'un
_million de mètres cubes_; ces roches servirent à la continuation
de la digue.
_Le bassin à flot_, creusé de 1813 à 1829, a fourni environ le
même cube de matériaux, également utilisés.
Enfin, _l'arrière-bassin_ complète ces travaux. Il avait été
mentionné dans le décret de 1803, mais les événements politiques
ne permirent pas de l'entreprendre avant 1836.
Vingt-deux longues années furent employées à cette belle œuvre,
dont l'inauguration eut lieu, le 7 août 1858, par Napoléon III,
en présence de la reine d'Angleterre et du prince Albert.
* * * * *
Sept forts protègent les passes de la rade; deux autres forts
défendent l'accès du port militaire: Voilà pour la conservation
des travaux de géants exécutés à Cherbourg.
* * * * *
En ce qui touche la navigation proprement dite, il n'a pas fallu
élever moins de six phares, dont les couleurs diverses: blanche,
verte, rouge, et la lueur tantôt fixe, tantôt à éclats, marquent
la route avec certitude.
L'extrême importance de Cherbourg, au point de vue militaire, a
dû, nécessairement, faire converger sur les dépendances du port de
guerre toute la sollicitude administrative.
[Illustration: _Le Tonnerre._ (Drague cuirassée.)]
Les forts, les batteries sont constamment en état. L'_Arsenal_
est superbe. Considérablement agrandi, ou plutôt rebâti, on l'a
pourvu de tout ce qui convient à sa destination. Il peut suffire à
l'armement complet des plus grands vaisseaux.
Une des vives attractions de l'Arsenal, pour qui n'est pas
familiarisé avec les choses de la mer, c'est l'aspect de l'immense
drague cuirassée: _Le Tonnerre_. Le bruit qu'elle fait en
accomplissant sa besogne, justifie amplement son nom.
C'est encore la vue des vieux vaisseaux transformés en pontons.
* * * * *
On appelle ainsi, d'ordinaire, des chalands, avec pont, très
solides et assez élevés sur l'eau, quoique de faible tirant. Ils
servent à des travaux difficiles et exigeant une certaine force de
résistance, par exemple à _renflouer_ un navire, c'est-à-dire à le
remettre à flot, quand un accident l'a jeté sur un écueil ou sur
la côte, ou, encore, à le retirer de la mer, s'il a coulé bas.
Mais on trouve, parfois, avantage à se servir de vaisseaux rayés
du cadre de la flotte. Quoique ne pouvant plus tenir leur rang,
ils sont excellents pour une telle destination. On les y approprie
en rasant leur mâture et en faisant les changements nécessaires
dans leur installation intérieure.
Ce même nom de _pontons_ est donné à des bâtiments déclassés où
l'on interne des prisonniers de guerre.
Nos marins n'ont pas perdu le souvenir de ce que furent, pour
leurs devanciers, les pontons anglais et espagnols!!
* * * * *
Hâtons-nous d'échapper à ces fâcheuses réminiscences, en
parcourant les chantiers de construction.
[Illustration: Anciens vaisseaux transformés en pontons]
[Illustration: PONT D'UN NAVIRE CUIRASSÉ]
CHAPITRE XL
LES CHANTIERS.--VISITE AUX NAVIRES EN CONSTRUCTION.--LE SALUT
Les chantiers sont toujours fort animés, car les modèles les plus
divers de navires y sont construits.
On y trouve toujours, en outre des travaux courants, des
cuirassés destinés à faire partie d'une escadre et plusieurs des
constructions navales cherbourgeoises sont célèbres: telles _le
Furieux_, _le Vauban_. C'est encore de Cherbourg que sortent le
croiseur à barbettes: _le Dubourdieux_; le croiseur à bastingages:
_le Roland_; l'aviso: _le Météore_; l'aviso à roues: _la
Mésange_[51]. Une liste complète serait longue et, en somme, un
peu fastidieuse.
[Note 51: Ce vaisseau a été lancé dernièrement.]
* * * * *
Les yeux restent stupéfaits devant les proportions données aux
vaisseaux cuirassés. Non seulement la vieille langue maritime
est à peu près transformée; mais, encore, les types ou gabarits
modernes s'éloignent de plus en plus des modèles anciens. On a
quelque peine à se reconnaître au milieu de ces nouveaux venus.
Il n'en faut pas moins essayer de se rendre compte de ce que
nous voyons. Pour les vaisseaux cuirassés, cela est encore assez
simple. On comprend de suite qu'une armure protectrice recouvre
la carène et les murailles, afin de les mettre, dans une certaine
mesure, à l'abri des boulets, soit d'une flotte ennemie, soit des
forts chargés de défendre l'accès d'une baie. Les différences
essentielles résident donc dans l'aménagement intérieur, dans
l'installation des hélices et des machines à vapeur, qui ont
absolument changé les conditions de la voilure.
Pour les noms d'_avisos_ et de _croiseurs_, ils s'appliquent,
avec des modifications plus grandes, à des navires chargés de
services spéciaux. En thèse générale, un aviso est un léger
bâtiment de guerre, bon voilier, destiné à porter des ordres.
Aussi une corvette ou un brick peuvent-ils le remplacer. Voilà
pourquoi, dans de vieilles relations maritimes, on trouve ces mots
corvette-aviso, brick-aviso. A présent, la dernière qualification
est seule conservée.
Nous avons vu, au Havre, des navires à vapeur construits d'après
les deux systèmes à roues et à hélice. On a compris, sur-le-champ,
le type adopté pour l'aviso: _la Mésange_.
Le nom de _croiseur_ correspond, lui aussi, à des transformations
reconnues nécessaires. Il en existe, nous venons de le voir, à
_barbettes_ et à _bastingages_.
Le premier de ces termes signifie que l'artillerie du vaisseau
n'est point renfermée dans des batteries, mais placée sur le
pont même, de manière à faire porter ses coups _par-dessus_ les
plats-bords.
Autrefois, les bastingages étaient des filets, doublés en toile
peinte, régnant autour d'un bâtiment et se recouvrant, selon
les nécessités du jour, par une seconde toile peinte. Leur
installation permettait d'y placer les hamacs des matelots, qui,
ainsi, n'encombraient pas, pendant le jour, l'enceinte intérieure
du navire et subissaient une aération nécessaire.
Aujourd'hui, la plupart des bastingages sont en bois et toile,
mais construits de façon à ne pas gêner les manœuvres. Lors d'un
combat naval, cette muraille, si légère qu'elle puisse être,
devient une protection pour l'équipage, moins exposé à souffrir de
tout ce qui n'est pas projectile d'une grosse artillerie.
Remarquons, en passant, la tendance de plus en plus prononcée
à donner à nos vaisseaux des noms ou lugubres ou terribles.
Nous avons une _Dévastation_, un _Furieux_, un _Tonnant_, un
_Fulminant_. Il existe une _Vipère_, un _Scorpion_....
Tous ces vocables, d'ailleurs, sont bien appropriés au rôle que
peuvent jouer les _canonnières_, les _torpilleurs_, les cuirassés
à _éperon_.
Le _Fulminant_ est de ce dernier type. Monstre en fer, se mouvant
sans l'aide d'aucune voilure et entre deux eaux, comme un énorme
crocodile, il ne laisse guère apercevoir que sa tour, agencée
sur plate-forme à pivot, et abritant deux canons de dimensions
gigantesques. Vienne l'ennemi, la tour s'ébranle, les canons, en
un instant, peuvent menacer n'importe quel point de l'horizon!
Il fait plus encore, un éperon d'acier est fixé sur son avant.
Au choc du terrible engin, les cuirasses cèdent, les murailles
en bois qu'elles protègent s'entr'ouvrent, le navire frappé
coulera....
A la mer, maintenant, comme à terre, la victoire n'est plus au
courage, à l'énergie, à l'adresse, elle appartient aux gros
bataillons; elle se fait acheter non en gloire, mais à coups de
millions.
Les vieux marins déplorent cet état de choses. Adieu aux héroïques
combats navals des Jean Bart, des Duquesne, des Tourville,
des Duguay-Trouin! Tout, ou à peu près, devient question de
construction et d'artillerie.
Eh bien! sans s'arrêter aux critiques inutiles, nous devons,
non pas seulement suivre le courant, mais le devancer, le
maîtriser, et continuer à rendre notre flotte assez forte, assez
bien équilibrée pour que nulle autre ne puisse lui disputer la
suprématie.
[Illustration: Ancien vaisseau de ligne, le perroquet de fougue
sur le mât.]
On a dit de la France qu'elle était assez riche pour payer sa
gloire. Il est encore plus vrai de dire qu'elle peut être assez
riche, assez résolue, pour se faire respecter.
* * * * *
Cherbourg étant l'un des ports d'attache des vaisseaux cuirassés,
il est rare que la rade n'offre pas le spectacle d'une de ces
prodigieuses masses flottantes qui, par leurs proportions,
ressemblent à des îlots. Près d'eux, les frégates même paraissent
s'abîmer dans les flots, et les chaloupes ne sont plus que des
points imperceptibles.
Ils sont dignes, au reste, du paysage entourant la rade, paysage
vraiment imposant avec ses belles montagnes qui, du côté de l'est,
se profilent jusqu'à la pointe de Gatteville-Barfleur, et, du côté
de l'ouest, jusqu'au cap de la Hague ou de la Hogue[52].
[Note 52: Il ne faut pas confondre ce cap avec la rade de la
Hougue, que nous avons déjà visitée: cette dernière se trouvant
entre Carentan et Barfleur.]
C'est, justement, dans la profonde échancrure existant au milieu
de la ligne maritime contenue entre les deux pointes, que
Cherbourg a été fondé.
Creusé en plein roc, le fond du port a fourni une grande partie
des matériaux de la digue qui, elle-même, ferme artificiellement
les mille hectares de la rade.
Les grands cuirassés peuvent occuper jusqu'à près du tiers de
cette surface, et l'on améliorera encore les endroits rendus
inaccessibles par des rochers sous-marins.
[Illustration: Ancien vaisseau à trois ponts en panne]
Ici, nous pouvons facilement comprendre la signification de
ces mots usuels de la marine militaire: _vaisseau_, _frégate_,
_corvette_; en même temps, quelques-unes des belles manœuvres nous
deviendront familières.
* * * * *
Dans l'ancienne marine de guerre, le mot: Vaisseau, correspondait
à une construction navale ayant une ou plusieurs batteries
d'artillerie couvertes et munies de quatre-vingts à cent vingt
canons.
Ce dernier type était connu sous le nom de _Vaisseau à trois
ponts_ ou, généralement, un _trois-ponts_, ou, encore, _Vaisseau
de premier rang_.
Celui de second rang n'avait plus que cent canons, celui
de troisième quatre-vingt-dix, et celui de quatrième rang
quatre-vingts canons.
Il arrivait parfois, il peut toujours arriver, que des
défectuosités de construction rendent un vaisseau impropre à un
bon service, dans la classe où on l'a rangé.
[Illustration: Ancien vaisseau de 74 courant vent largue.]
Il n'est point, pour cela, hors d'usage. Une de ses batteries
étant jugée superflue, on la _rase_, et l'ensemble du bâtiment
gagnant en légèreté, la marche ainsi que la facilité des manœuvres
acquièrent des qualités réelles. Voilà pourquoi les mots de:
_vaisseau-rasé_ ne veulent pas toujours dire: vaisseau hors
d'usage, mais bien: _vaisseau transformé_.
Les anciens bâtiments n'avaient généralement pas les dimensions
données à nos vaisseaux, même avant l'adoption du type cuirassé.
Beaucoup étaient extrêmement petits. Plusieurs n'avaient
que cinquante pièces d'artillerie, d'autres en portaient
soixante-quatorze. On les range dans les classes modernes
desquelles ils se rapprochent le plus.
C'est ainsi que nous voyons un vaisseau de 74 dans la gravure
précédente. Il court _vent largue_; autrement dit, ses voiles
se trouvant frappées par un vent favorable, on leur laisse la
facilité d'y donner prise en relâchant les cordages qui les
maintiennent aux mâts.
* * * * *
De plus, nous voyons la fumée des pièces qui viennent d'exécuter
le _Salut_. Il y a, pour un vaisseau, plusieurs occasions de
_Saluer_. Par exemple, en croisant des bâtiments de nations
amies, en arrivant devant un fort, ou en recevant la visite d'un
personnage important. Suivant les pays, le nombre de coups de
canon varie. Généralement, il est échelonné de 3 à 21 coups.
Mais il est des cas où le simple Salut devient une _Salve_. Alors,
toutes les pièces d'artillerie tirent ensemble une, deux ou trois
fois. Dans les grandes revues d'apparat, cette sorte de simulacre
de combat est d'un effet prodigieux.
[Illustration: Ancienne frégate au plus près du vent.]
Les bâtiments de commerce étant dépourvus d'artillerie, saluent en
_amenant_[53] leurs voiles les plus élevées, ou en faisant flotter
plus largement l'une même de ces voiles.
[Note 53: Synonyme de: _descendre_.]
Quelques-uns, autrefois, faisaient davantage: ils _amenaient_ et
_hissaient_ successivement leur pavillon. Mais on a condamné avec
force une telle pratique.
Le drapeau d'un pays ne saurait être employé ainsi. Sa seule place
est la place d'honneur; il y doit flotter constamment, et, s'il en
descend, il faut que ce soit par suite d'un accident imprévu ou
après un combat dans lequel la victoire aura trahi le courage....
On ne trouverait plus, croyons-nous, de capitaine marchand disposé
à donner une semblable marque de soumission absolue.
* * * * *
Combien de fois la question du Salut n'engendra-t-elle point de
querelles!
* * * * *
L'excellent dictionnaire de marine _Bonnefoux et Pâris_ donne, à
ce sujet, de curieux renseignements.
«Autrefois, lisons-nous, et jusqu'au dix-huitième siècle, le
Salut, à bord, consistait, non seulement, comme aujourd'hui, en
un certain nombre de coups de canon, mais aussi dans l'obligation
d'amener, dans certains cas, ou de ferler[54] son pavillon,
d'amener les voiles hautes et de prendre le dessous du vent[55].
[Note 54: Synonyme de: _relever_, _plier_ le long d'un mât,
d'un cordage.]
[Note 55: Se mettre sous la ligne de vent d'un autre bâtiment
et, par conséquent, sous sa dépendance.]
«Ces obligations dénotaient, alors, une grande soumission; elles
étaient imposées aux plus faibles sans admettre de réciprocité,
et quelques nations voulant l'exiger des bâtiments de guerre
d'autres nations, il en résulta plus d'une fois, des refus, rixes,
batailles.
«C'est ainsi qu'en 1688 les amiraux français et espagnol
_Tourville_ et _Papachin_ se livrèrent un rude combat, par la
seule raison que _Papachin_ avait refusé le Salut exigé.
«Aujourd'hui, le Salut n'est plus un signe de domination ou de
soumission, mais, simplement, un échange de courtoisie et de bons
procédés qui, toutefois, présente tant de cas d'application, qu'il
demande du tact, du discernement et, souvent, un sentiment élevé
des convenances.
«Entre étrangers, c'est le pavillon ou l'État, représenté par le
pavillon, que l'on Salue. Celui qui arrive, Salue le premier d'un
certain nombre de coups de canon, et, quelle que soit la force
relative du bâtiment ou du fort qui Salue, il doit y être répondu
par un nombre égal.