Les _dix_ étages de la superbe tour romane de COLLEVILLE-SUR-MER

complètent majestueusement une église très remarquable, mise,

avec justice, sous la protection de la Commission des monuments

historiques.

Les preuves de l'occupation romaine sont nombreuses dans cette

localité, comme, du reste, sur tout le littoral nord-ouest de la

France[45].

[Note 45: Il ne faut pas confondre Colleville-sur-Mer avec

Colleville-sur-Orne, voisine d'Ouistreham. La première de

ces communes est située entre Sainte-Honorine-des-Pertes et

Saint-Laurent-sur-Mer.]

* * * * *

Nous allons faire encore une petite excursion plus avant dans les

terres. Il est impossible, en effet, de passer si près du bourg de

FORMIGNY, sans aller saluer le champ où se livra la bataille du 5

avril 1450.

Ce jour-là, Arthur de RICHEMONT, connétable de France, plus

tard duc de Bretagne sous le nom d'Arthur III, eut l'honneur

d'achever son œuvre. Infatigable combattant des Anglais, qui,

depuis tant d'années, se croyaient maîtres absolus en France, il

couronna la série de ses exploits par l'éclatante victoire de

Formigny. Désormais la vieille Neustrie, devenue, sous Charles

III le Simple, la proie des Normands, faisait retour à la patrie

française.

Trente-six ans plus tard, en 1486, le comte Jean de CLERMONT,

lieutenant général du roi Charles VII, voulut perpétuer, par

la construction d'une chapelle, la mémoire de ce glorieux fait

d'armes.

Malgré sa vétusté, le petit édifice restait un souvenir précieux,

aussi la restauration en a-t-elle été faite avec soin.

Un second monument consacre la date du 5 avril 1450. C'est une

borne érigée, en 1854, par M. de CAUMONT, l'infatigable et zélé

archéologue normand.

Le bourg possède encore un monument digne d'attirer l'attention:

son église paroissiale, dont une des portes conserve avec fierté

une fort belle statue équestre de saint Martin.

* * * * *

Nous dépassons VIERVILLE et sa jolie église, puis

SAINT-PIERRE-DU-MONT et ses beaux châteaux.

[Illustration: GRAND-CAMP.--Vue générale.]

Voici GRAND-CAMP, industrieux petit port de pêche côtière, éclairé

par un phare de quatrième ordre. Voici MAISY, avec sa haute et

belle tour. Les environs sont parsemés de débris romains et les

écueils défendant la côte, écueils dits: _Roches de Maisy_, n'ont

pu, autrefois, empêcher les terribles incursions des farouches

_Northmen_.

Les traditions rapportent que, là même, leurs navires abordèrent

pour la première fois. Personne n'a oublié comment se terminèrent

ces envahissements successifs, et la nécessité où se trouva le

malheureux roi Charles III d'accepter les conditions posées par

Rollon, chef des _Hommes du Nord_.

Le traité de Saint-Clair-sur-Epte, signé en 911, abandonna au

conquérant la province de Neustrie, qui fut érigée en duché et

prit le nom de sa population nouvelle.

* * * * *

Les gens du pays s'inquiètent peu de ces vieux souvenirs. Ils ne

semblent pas davantage se rappeler que la prospérité de leurs

rivages date à peine de trente ans. Cela est vrai, pourtant.

Les nombreuses stations de bains que nous venons de parcourir,

la superbe ligne de côtes qui, sur une longueur de cent vingt

kilomètres, va de Honfleur à l'embouchure de la Vire, n'étaient ni

visitées ni appréciées comme elles le sont de nos jours. C'est,

maintenant, une source de richesse, chaque année plus abondante,

pour le département du Calvados.

* * * * *

Il nous reste à parcourir ISIGNY, la petite ville que son beurre a

rendue célèbre.

Elle est située au fond d'un golfe de huit kilomètres, à

l'embouchure de la Vire et de l'Aure inférieure; cette dernière

rivière la traverse. Son port possède deux phares, et l'on se

rendra compte de son commerce quand on saura qu'il se chiffre

chaque année, pour le beurre _seulement_, par une somme de _deux

millions au moins_. Ajoutons-y le produit de ses cidres, de ses

poteries, de ses volailles, de ses bois, de son bétail, de ses

grains, de ses colzas....

Nous n'en finirions pas d'énumérer toutes les branches d'industrie

de cette belle vallée d'Aure, digne rivale, par sa fécondité,

de la plantureuse vallée d'Auge, à laquelle, déjà, nous l'avons

comparée.

La mairie d'Isigny a été établie dans un vaste château, bâti vers

le milieu du dix-huitième siècle. Elle a vraiment très bon air,

avec sa grande cour ouvrant, à la fois, sur le port et sur la

principale rue de la ville.

L'église, également, mérite une visite spéciale pour les belles

sculptures des chapiteaux de ses colonnes.

Une curiosité, ou plutôt un chef-d'œuvre de ténacité et de travail

patient, avoisine Isigny. C'est le pont _du Vey_[46] construit

sur la Vire. Il se complète par des _portes de flot_ qui, maintes

fois, furent au moment d'être abandonnées; car la baie dite: _des

Veys_ reste fort envasée et les vagues du large viennent y battre

avec violence.

[Note 46: Ce nom est un souvenir des passages _à gué_,

autrefois pratiqués dans la baie. Deux gués existaient: le grand

et le petit. Ils offraient plus d'un danger.]

La persévérance eut raison de tous les obstacles. Plusieurs

millions y passèrent, mais les portes se trouvèrent, enfin,

établies pour le plus grand bien de la navigation du golfe de la

Vire.

* * * * *

Nous sommes arrivés à la limite maritime des départements du

Calvados et de la Manche, limite formée par la baie qui tire son

nom du banc des _Grands Veys_.

Cette baie présente une assez vaste étendue, allant en réalité

de l'embouchure de la VIRE à l'embouchure de la TAUTE. Ces deux

rivières sont, en outre, réunies par un canal, d'environ douze

kilomètres, portant leurs noms, ce qui facilite beaucoup la

navigation et le commerce.

Toute la grève de la baie se trouve recouverte à marée haute, et

plusieurs autres petits cours d'eau y serpentent à marée basse.

Le sol reste, comme nous l'avons déjà remarqué, très exposé aux

infiltrations produites par de nombreuses sources. Les plages n'y

sont pas toujours d'une sécurité absolue; mais nous aurons bientôt

à explorer des sables mille fois plus dangereux encore, lorsque

nous mettrons le pied sur la terrible côte du Mont Saint-Michel.

* * * * *

Donnons un dernier regard au flot qui moutonne autour des écueils,

jetant une frange brillante sur l'azur de la mer, puis entrons

dans le département de la Manche.

[Illustration: Grand-Camp.]

CHAPITRE XXXVIII

CARENTAN.--SAINT-VAAST-DE-LA-HOUGUE.--BARFLEUR

Les sables qui encombrent les bouches de la Vire et de la

Taute règnent sur la plus grande partie du rivage oriental du

département de la Manche.

Ils cèdent, vers le nord, la place à des roches dures, très

élevées; puis, insensiblement, ils reparaissent sur la côte

occidentale pour s'étaler bientôt en grèves immenses et trop

souvent mobiles.

Un travail de M. Alexandre Chèvremont (travail couronné en 1879

par l'Académie des sciences) conclut à l'affaissement de nos

rivages, à l'empiètement de la mer.

Le fait est vrai, au moins, pour la côte nord bretonne et la côte

ouest du Cotentin.

Des traditions, que l'aspect du pays est bien fait pour

accréditer, montrent les îles anglaises de Jersey, Guernesey,

Aurigny, ainsi que le groupe français des îles Chausey, réunis au

continent.

Tout le dédale d'écueils qui va du cap Blanchard, en face

d'Aurigny, jusqu'aux _Sept-Iles_, en face de Tréguier, dans les

Côtes-du-Nord, serait le squelette d'une terre disparue. Ces

profonds enfoncements de la baie du Mont Saint-Michel et de la

baie de Saint-Brieuc seraient le témoignage des colères de l'Océan.

Peu à peu, ou par des tempêtes violentes, les flots ont miné tout

ce qui n'était pas formé de rochers les plus durs, et la nappe

houleuse recouvre des forêts épaisses, des terres émiettées, des

blocs désagrégés.

Un voyage le long des trois cent trente kilomètres de la ligne

marine du département de la Manche n'est pas fait pour démentir le

savant travail de M. Chèvremont.

Partout il faut lutter contre la vague; néanmoins, plusieurs

excellentes rades naturelles et le port de Cherbourg, ainsi

que de nombreux petits ports caboteurs, secondent l'activité

de la population, car la configuration même de cette région de

la Normandie devait porter, presque exclusivement, vers la mer

l'attention des habitants.

* * * * *

Formé de l'Avranchin et du Cotentin, le département s'avance,

semblable à une longue presqu'île, dans la direction des côtes

anglaises. Sa pointe extrême n'est guère qu'à 80 kilomètres de

la Grande-Bretagne, Cherbourg, notre seul port militaire sur la

Manche, n'en est pas à plus de 100 kilomètres.

Il a donné beaucoup d'intrépides marins et les noms de plusieurs

de ses enfants sont célèbres.

* * * * *

La côte tout entière fournit maint sujet d'études intéressantes;

cependant nous ne nous arrêterons pas, désormais, ainsi que nous

venons de le faire, à chaque station de bains de mer.

Cette méthode avait sa raison d'être en Calvados.

Nous ne nous serions pas rendu compte de la physionomie de ces

beaux rivages, si nous n'avions, en quelque sorte, assisté à leur

transformation.

Mais, à présent, un port de guerre, creusé de main d'homme, et

un édifice unique au monde nous attirent. Il faut bien négliger

tout ce qui n'offre pas un réel intérêt, soit au point de vue

historique, soit au point de vue de l'importance commerciale.

* * * * *

Nous voici à CARENTAN, antique place de guerre, fortifiée par la

reine Blanche de Castille, régente du royaume pendant la minorité

de saint Louis.

Cette petite ville, aujourd'hui si paisible, a subi plusieurs

sièges meurtriers et des pillages affreux. Son château forme un

spécimen très intéressant de l'architecture militaire au douzième

et au quatorzième siècles. Par malheur, le donjon a dû être démoli

vers l'année 1800 et les vieilles murailles ont suivi le donjon.

Mais Carentan n'a pas, pour cela, perdu toute importance. Situé

à deux kilomètres de son enceinte, se trouve le fort des _Ponts

d'Ouve_.

Il est construit en plein pays de marais presque mouvants, et sa

position est si avantageuse qu'il peut défendre une grande partie

du Cotentin.

* * * * *

On ne saurait, non plus, ne pas visiter la belle église, monument

historique, possédant une tour élégante, une superbe flèche, de

très gracieuses tourelles, des clochetons et une balustrade

présentant des détails de sculpture ravissants.

* * * * *

Carentan s'élève au bord d'une petite rivière appelée tantôt

_Douve_, tantôt _Ouve_, dont l'embouchure se lie à celle de la

Taute. C'est aussi dans le port de la ville que vient aboutir

le canal de Vire-et-Taute. Il en résulte une réelle activité

industrielle et commerciale.

[Illustration: Tourville.]

Carentan exporte des eaux-de-vie, des bestiaux, du cidre, et son

cabotage donne au port beaucoup d'animation. Sa pêche côtière est

des plus productives, des plus suivies.

* * * * *

Notre seconde station rappellera, hélas! une défaite navale.

Jacques II Stuart, roi d'Angleterre, détrôné par son gendre,

Guillaume Ier d'Orange, vint chercher asile près de Louis XIV,

qui, non content d'accueillir le monarque malheureux, lui accorda

des secours pour tenter une expédition contre l'usurpateur.

* * * * *

Une flotte de soixante-cinq vaisseaux devait protéger le

débarquement d'une armée de vingt mille hommes. Mais, au dernier

moment, une partie de ces navires manquèrent, et TOURVILLE,

l'illustre chef d'escadre, ne put en réunir que QUARANTE-QUATRE,

avec lesquels il sortit de Brest, car l'ordre venait de lui

parvenir de chercher l'ennemi, _sans tenir compte de sa force_.

Cet ordre, joint aux informations que croyait posséder le roi

Jacques, devait causer un désastre. Les flottes combinées des

Anglais et des Hollandais venaient de se joindre. Tourville les

rencontra, le 29 mai 1692, à l'extrémité de la pointe du Cotentin,

formant, maintenant, la majeure partie du département de la Manche.

* * * * *

Il se trouvait avoir juste _moitié moins_ de vaisseaux; mais

l'ordre d'attaquer étant formel, il dut braver le nombre, le vent,

la mer....

_De dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir_, le combat

dura sans qu'un _seul_ des navires français amenât son pavillon.

Plusieurs, pourtant, et principalement le _Soleil-Royal_, monté

par Tourville, se virent obligés de lutter contre _quatre_

vaisseaux à la fois, sans préjudice des brûlots qu'il leur fallait

écarter!!!

Cependant, force fut de chercher des ports d'abri et de se

disperser. Parmi les bâtiments qui accompagnèrent Tourville,

quelques-uns, plus maltraités, ne purent se dérober assez vite à

la poursuite. _Treize_ d'entre eux furent brûlés dans les rades

ouvertes de la Hougue et de Cherbourg, ces derniers sous les yeux

du roi Jacques, impuissant à les défendre, et qui vit, ainsi, se

dissiper sa dernière espérance....

* * * * *

De ce combat, si glorieux pour la valeur française, il faut

retenir le dernier épisode non moins touchant.

_Vingt-deux_ des navires chassés avaient pu arriver à la hauteur

de Saint-Malo. Mais les passes de la rade étaient alors d'un accès

très difficile. Les autorités décidèrent d'envoyer des barques

pour sauver les équipages, puis, ensuite, de faire mettre le feu

aux carènes, afin d'empêcher l'ennemi de capturer ces débris.

* * * * *

Un simple pilote, embarqué par Tourville pour les besoins de sa

flotte, HERVÉ RIEL, originaire du Croisic, s'éleva contre la

dernière partie de cette résolution, demandant avec instance à

être chargé du sauvetage des bâtiments, et se portant fort de les

guider _tous_ à travers les périls de l'entrée de la rade.

On hésitait. Riel redoubla de prières et parvint à vaincre

les préventions qui, bien justement, l'accueillaient; puis,

indomptable de courage, d'audace mêlée de prudence, il sut

terminer heureusement son extraordinaire entreprise.

Enthousiasmés, les Malouins voulurent voter une magnifique

récompense à ce merveilleux pilote. Mais, aussi modeste après

la réussite qu'il s'était montré hardi pour en obtenir la

responsabilité, il demanda... son congé!!!

Quel plus bel exemple de générosité, de patriotisme vrais?

Hervé Riel, le héros obscur dont le nom est à peine cité dans

quelques chroniques rarement feuilletées, mérite plus qu'un

chaleureux souvenir, qu'un mot reconnaissant....

* * * * *

Il y a neuf ans, nous publiions le récit de son héroïque action

dans un travail sur la Bretagne intitulé: _Les Pays oubliés_[47].

[Note 47: Publié par la _Revue du Monde catholique_.]

Au mois d'août 1882, nous retrouvions son nom dans un article

signé: James Darmesteter, publié par le journal _le Parlement_.

Avec surprise, mais aussi avec une joie profonde, nous apprenions

qu'un Anglais, le poète Robert Browning (mari de cette admirable

femme: Elisabeth Browning, poète comme lui), a consacré à Hervé

Riel une superbe pièce de vers dont le prix fut versé dans la

caisse de secours organisée à Londres après nos désastres de 1870.

Sincère ami de la France, Browning a exalté Riel, l'humble pilote,

le _vrai_ Français qui ne voulut pas laisser tomber aux mains

ennemies les navires, débris d'un combat si glorieux, quoique

malheureux.

Le cœur tressaille quand, ainsi, sont remises en pleine lumière

les gloires nationales, et nous voudrions voir proclamer bien haut

les noms signalés à la gratitude de la France par des actes faits

pour ranimer son courage!

* * * * *

LA HOGUE, LA HOUGUE ou, plutôt, SAINT-VAAST-DE-LA-HOUGUE, est

une petite ville assez peuplée, possédant un port sûr, commode,

pouvant recevoir de grands navires, et une très belle rade,

protégée par une jetée, de l'extrémité de laquelle le panorama

découvert se présente imposant.

* * * * *

L'île de TATIHOU commande la rade, avec sa haute tour du guet,

construite en 1694, sans doute pour empêcher un nouveau désastre

comme celui qui venait de se produire. Une autre tour, également

belle et élevée, fut bâtie à la même époque sur l'île de LA HOUGUE.

Enfin, les îles SAINT-MARCOUF complètent la défense de la baie.

Elles sont fortifiées et toujours occupées par une garnison,

car elles offrent un point de relâche des plus commodes entre

Cherbourg et le Havre.

* * * * *

Ces deux petites îles, rocheuses et escarpées, gisent à environ

huit kilomètres de la côte, commandant l'entrée de la baie des

Veys, entre Grand-Camp et La Hougue.

Les Anglais, savants appréciateurs des positions stratégiques,

s'en emparèrent en 1795. Le fort construit sur l'une d'elles fut

occupé par un de leurs détachements, sous les ordres du commandant

Rice.

Des récits authentiques parlent de débarquements opérés, pendant

la nuit, à la pointe de la Percée, sur le territoire de Louvières.

En cet endroit, la falaise s'élève à une hauteur verticale de

_quarante_ mètres.

[Illustration: BARFLEUR.--Vue de la côte, d'après une ancienne

carte.]

On suppléait aux difficultés par un système de cordages et de

poulies. Les débarquements avaient lieu sous la protection d'une

croisière de navires anglais commandés par la frégate _Diamond_,

ayant à son bord le commodore Sydney-Smith.

Lors de la paix avec l'Angleterre, les îles Saint-Marcouf

revinrent à la France. Depuis cette époque, la garnison de

Saint-Lô fournit, chaque mois, les détachements nécessaires à la

sûreté du fort, où commande un capitaine.

* * * * *

Toutes les industries nécessaires à la navigation sont prospères à

Saint-Vaast. Les seuls parcs huîtriers occupent plusieurs hectares.

On construit des navires, on arme pour la pêche de la morue et

du hareng.... En un mot, les habitants savent tirer parti de

l'heureuse position de leur ville.

Saint-Vaast est situé dans le canton de QUETTEHOU, renommé pour

ses bains de mer, et se trouve voisin d'un autre petit port,

d'origine très ancienne: BARFLEUR.

* * * * *

Jadis extrêmement florissante, cette dernière ville a beaucoup

souffert des guerres diverses soutenues par la France contre

l'Angleterre. Elle n'a plus rien de son antique splendeur, mais sa

position lui a valu l'établissement d'un beau phare de première

classe sur le cap dit: de GATTEVILLE.

Barfleur se console, par le travail, de sa déchéance. Ses

huîtrières, entre autres, sont vastes et renommées.

* * * * *

Plusieurs historiens relatent que Guillaume prépara ici sa fameuse

expédition. Quoi qu'il en ait été, Barfleur reçut souvent la

visite des nouveaux rois d'Angleterre.

Le troisième fils de Guillaume _le Conquérant_, Henri, surnommé

_Beauclerc_, à cause de son goût pour les lettres, avait réussi

à succéder à son frère Guillaume _le Roux_, au détriment de leur

aîné commun: Robert _Courte-Heuse_[48], duc de Normandie.

[Note 48: _Courte-cuisse_, ou, encore,

_court-haut-de-chausse_.]

Plusieurs fois, il vint à Barfleur, et c'est de ce port qu'il

aimait à s'embarquer pour regagner ses États insulaires.

En 1120, une flotte superbe l'y reçut: ses deux fils

l'accompagnaient. On partit joyeux, car le roi venait de gagner de

grandes victoires en Normandie....

* * * * *

Un des vaisseaux: _la Blanche-Nef_, portait les jeunes princes,

fils de Henri, ses nièces et plusieurs chevaliers avec leurs

femmes.

Quelques instants plus tard, _la Blanche-Nef_ touchait un écueil,

s'entr'ouvrait et s'abîmait avec ses passagers... Le malheureux

roi pleurait ses enfants!.. Un seul homme échappa au désastre,

c'était un boucher de Rouen.

* * * * *

La cruelle défaite de Crécy devint le signal de la décadence de

Barfleur.

Sous le règne glorieux de Philippe II, _Auguste_, la Normandie

était redevenue province française. Mais la guerre entre les

souverains français et les souverains anglais se renouvelait

fréquemment.

Edouard III en suscita une terrible, par sa prétention à régner

à la place de Philippe VI _de Valois_. Lorsqu'il eut gagné la

victoire de Crécy, l'instant lui parut favorable pour désoler les

ports normands. Barfleur fut une des principales victimes. Jamais

la pauvre ville ne s'est tout à fait remise de cette ruine absolue.

* * * * *

Oublions ces mauvais souvenirs, en allant contempler, du haut du

phare de Gatteville, la belle perspective étendue sous nos yeux.

La mer, calme, se joue doucement sur le rivage, le ciel est

bleu..... Nous pouvons sans crainte continuer notre route vers

Cherbourg, le grand-port militaire de la Manche.

[Illustration: Phare de Gatteville.]

[Illustration: CHERBOURG--LA RADE, VUE DE LA PASSE DE L'EST.

D'après une vieille gravure par Ozanne, en 1774.]

CHAPITRE XXXIX

CHERBOURG

Tous les documents du moyen âge reculent la fondation de CHERBOURG

à l'époque où le conquérant des Gaules s'occupait activement du

soin d'assurer la sécurité de ses légions.

_Cæsaris Burgus_, portent les chartes; des médailles à l'effigie

de Jules César ont semblé confirmer cette étymologie.

Mais l'importance du _Bourg de César_ fut longtemps très

secondaire, puisqu'il n'est pas mentionné avant le onzième siècle.

Cependant, il devait compter au nombre des places fortes du _Pays

de Constantia_[49], puisque Guillaume Ier fit réparer son

château et dota la petite ville, bâtie sous la protection de ses

murailles, d'un hôpital ainsi que d'une église.

[Note 49: Sauf les arrondissements d'Avranches et de Mortain,

le département, au temps des derniers empereurs, était connu, en

l'honneur de l'empereur Constance Chlore, fondateur de Coutances,

sous le nom de _Pagus Constantinensis_, d'où, par contraction,

l'appellation de _Cotentin_.]

Cette libéralité était, peut-être, la conséquence du souvenir

de la bravoure déployée par un _comte de Cherbourg_, lors de la

sanglante bataille d'Hastings.

* * * * *

En 1145, la petite-fille du conquérant, Mathilde, impératrice

d'Allemagne et reine d'Angleterre, revenait en Normandie, quand un

violent orage fondit sur la flotte royale. Les pilotes, eux-mêmes,

tremblaient et n'espéraient pas pouvoir conjurer le danger.

Domptant sa terreur, la reine s'écrie:

«Vierge Marie, sauve-nous! dit-elle, je ferai construire une

chapelle en ton honneur, et, dès que nous apercevrons la terre, je

chanterai l'un de tes plus beaux cantiques.»

Soudain, les flots s'apaisent, le vent, si violent, se change

en une brise favorable, qui pousse vers le rivage les navires

désemparés.

Émerveillés, les pilotes s'écrient bientôt:

Chante! Royne, voici la terre!

Et la voix suave de Mathilde, dominant les voix des personnes de

sa suite, module le cantique promis.

La flotte aborda à Cherbourg. L'anse où elle toucha fait partie

du port et a gardé le nom de: _Chantereyne_. Sans retard, la

souveraine fit commencer la construction promise, qu'elle appela

_Notre-Dame-du-Vœu_. Non contente de cette première libéralité,

Mathilde y ajouta une abbaye, dont les bâtiments, qui subsistent

encore, ont été transformés en hôpital maritime.

* * * * *

La bienveillance de Guillaume et de sa petite-fille ne devait

pas rencontrer beaucoup d'imitateurs. Les guerres continuelles

éclatant, pendant une si longue période de siècles, entre

l'Angleterre et la France, ruinèrent plusieurs fois Cherbourg et

l'empêchèrent, ainsi, de prendre aucune importance.

[Illustration: Plan du vieux Cherbourg.]

Devenue possession du roi de Navarre, Charles le Mauvais, puis

rendue à Charles V, roi de France, la ville retomba, par trahison,

après la cruelle défaite d'Azincourt, aux mains anglaises, sous

le joug desquelles il lui fallut rester jusqu'en 1450, époque où

Charles VII la délivra.

Une étrange faute, commise par Louis XIV, devait retarder pour

longtemps encore le développement de la cité. Malgré les conseils

de Vauban, qui était parvenu à faire commencer des fortifications

protectrices et avait tracé un plan de port militaire, Cherbourg,

non seulement fut abandonné, mais on poussa l'aveuglement jusqu'à

détruire les nouveaux travaux. Or comme, pour ces travaux, les

vieilles murailles avaient dû tomber, port et ville se trouvèrent

sans défense efficace!...

[Illustration: L'Arsenal: Musée d'armes.]

Le général anglais Bligh profita de cette incurie. Il vint,

en 1758, rançonner Cherbourg de la manière la plus odieuse,

anéantissant tout: navires, travaux maritimes, et ne négligeant

pas de se faire allouer une grosse somme pour ces exploits!...

* * * * *

Enfin, la longue période d'attente se termina. Le plan de Vauban

fut repris.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 19 / 25 段