«Des travaux de consolidation, entrepris en 1880, retarderont sans

doute la ruine de celle qui subsiste encore aujourd'hui. Un poteau

indicateur, placé au pied de la falaise, porte l'inscription

suivante:

«Le 27 août 1880, la Société d'agriculture, sciences, arts et

belles-lettres de Bayeux a constaté que la roche dite: _Demoiselle

de Fontenailles_, la seule aujourd'hui des trois semblables

roches, ayant, en 1715, fait partie de la terre ferme, est située

à 60 mètres du pied de la falaise.»

«Cette inscription a pour but de constater, d'une manière

certaine, l'envahissement de la mer sur les côtes de cette partie

du Calvados; elle montre que, durant les cent dernières années,

la mer s'est avancée d'environ 60 mètres, soit un peu plus _d'un

mètre_ en deux ans.

«La _Demoiselle de Fontenailles_ a une forme singulière. Au-dessus

d'une base de 5 mètres environ de hauteur, s'élève une roche de

calcaire jaunâtre (comme la partie correspondante des falaises);

cette roche, renflée au milieu, et amincie à ses deux extrémités,

présente, vue de l'ouest, l'aspect d'une tête à profil grec,

coiffée d'une sorte de casque pointu, avec un large couvre-nuque.

Sur les autres faces, le profil de la roche est fort irrégulier.

La hauteur totale du monolithe peut être évaluée à 30 mètres[38].»

[Note 38: Nous devons ces curieux détails à l'obligeance de

M. Charles Garnier, avocat à Bayeux. Le dessin est également son

œuvre. Nous lui devons encore le plan des Fosses du Soucy, la

description qui s'y rattache, les vues de PORTET de GRAND-CAMP,

ainsi que plusieurs autres détails sur le pays Bessin. Nous sommes

heureux de lui adresser, ici, nos meilleurs et reconnaissants

remerciements.]

* * * * *

Le village voisin s'appelle également Fontenailles ou, plutôt,

son nom a servi à désigner la roche pittoresque. Dans sa vieille

église, aujourd'hui fermée, était jadis une des plus anciennes

cloches connues. Coulée en bronze, elle porte la date authentique

de 1202. On la conserve au musée de Bayeux.

* * * * *

Si l'on dispose d'un peu de temps, quelque vieillard complaisant

ne se refusera pas à raconter la légende des anciens seigneurs du

pays, et, avec un sérieux mêlé de bonhomie narquoise, ajoutera que

la roche de la grève «renferme» la dépouille d'une des filles du

dernier châtelain! Il en était ainsi encore pour les monolithes

dont les chercheurs de pittoresque regrettent la perte.

Figureront, pour compléter le récit, des fiançailles tragiques,

des colères terribles, des trahisons, des vengeances affreuses....

Bref, l'accompagnement obligé de toute sombre légende qui se

respecte!

* * * * *

Revenons et, poursuivant notre route, entrons dans PORT-EN-BESSIN,

bourg d'une très antique origine, comptant environ douze cents

habitants. Les ruines gallo-romaines que l'on y a trouvées

indiquent l'importance de sa position.

Port est situé au point terminal des ruisseaux arrosant la vallée

tout entière. La Dromine avec l'Aure, dont elle est un affluent,

après s'être perdues, comme nous le verrons, dans les _Fosses du

Soucy_, reparaissent bientôt, réunie à plusieurs autres petites

sources souterraines et aux eaux pluviales filtrant si facilement

dans le sol perméable de la vallée. Partout, ici, les falaises,

les grèves laissent jaillir ces eaux. Elles avaient nécessité la

construction d'un pont justement admiré par les ingénieurs, qui

savent apprécier les difficultés surmontées, et par les voyageurs,

qui louaient le bel aspect des sept arches en plein cintre. Mais

les travaux actuels ont, par malheur, fait disparaître ce vieux

monument de l'industrie de nos pères.

* * * * *

Port-en-Bessin prit part à la conquête de l'Angleterre. C'est dans

ses chantiers que l'évêque de Bayeux, Eudes, frère de Guillaume,

fit construire quarante navires, qu'il envoya rejoindre la flotte

rassemblée par les ordres du belliqueux duc normand.

[Illustration: Port-en-Bessin.]

Un des successeurs d'Eudes, Louis de Harcourt, améliora beaucoup

le port et le dota d'un bassin soigneusement muni de parapets

et de vannes. Le pont soutenait les vannes destinées à établir

ou à fermer la communication entre le port et une vaste retenue

contenant les eaux de la vallée, chargées de pourvoir, lors du

reflux, au bon entretien du bassin. Les derniers vestiges de ces

travaux sont maintenant effacés.

* * * * *

Aujourd'hui, le port a beaucoup de mouvement. Depuis une vingtaine

d'années, on s'est occupé de l'améliorer et il le sera encore:

il possède un bel avant-port et un second bassin a été construit

récemment. La pêche côtière, le cabotage, la construction des

barques et des petits navires, telles sont les principales sources

de l'aisance des habitants. Les bains de mer attirent aussi

quelques voyageurs. Enfin, il n'y a que justice à mentionner une

très belle église romane, commencée en 1879 et qui promet de

devenir un monument dans la meilleure acception du mot.

Les rivages sont très pittoresques, les sites variés, l'air pur,

et l'on peut faire une excursion pleine d'intérêt à la vieille

ville de BAYEUX, autrefois capitale du pays _Bessin_.

* * * * *

Une distance de neuf kilomètres seulement la sépare de Port. Sur

la route, une merveille naturelle se présente, et Bayeux conserve

une merveille artistique, toutes deux se rattachant au sujet qui

nous occupe. Le détour que nous allons faire se trouve donc des

mieux justifié.

[Illustration: Les Côtes du pays _Bessin_.]

CHAPITRE XXXVI

LES FOSSES DU SOUCY.--BAYEUX.--LA TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE

Tout le territoire du pays Bessin est arrosé de petits fleuves,

de petites rivières, de ruisseaux contribuant à la fertilité de

ses campagnes. Mais il en résulte un danger pour les côtes qui,

lentement fouillées par le passage des eaux douces, reçoivent

encore le choc incessant des flots de la mer.

Trop souvent, de grandes portions de falaises s'écroulent, ainsi

que nous l'avons déjà constaté plus d'une fois sur le littoral

normand.

Un curieux phénomène, produit par cette action naturelle de l'eau

sur la terre, se rencontre à trois kilomètres de Port-en-Bessin.

On l'appelle _les Fosses du Soucy_.

Un peu en avant de ce point, deux rivières se rencontrent: la

Dromme et l'Aure _supérieure_, cette dernière ainsi qualifiée pour

la distinguer d'un autre cours d'eau portant le même nom et qui

est affluent de la Vire.

La Dromme n'a que soixante kilomètres de longueur et l'Aure

supérieure quarante kilomètres, mais elles traversent les plus

riches, les plus charmantes vallées, avant de venir confondre

leurs eaux et de les rouler ainsi vers la mer.

Seulement... sur leur passage se trouvent les _Fosses_, au nombre

de quatre, toutes situées sur la commune de Maisons, dans la

vallée que traverse l'Aure.

Cette jolie rivière prend sa source à Livry, passe à Bayeux et

continue à couler vers le nord, mais les collines bordant sa

rive droite se réunissent bientôt en plateau et viennent fermer

sa route. Les eaux, obligées à de nombreux méandres, se divisent

en deux bras. Il en est de même pour la Dromme qui, coulant

parallèlement à l'Aure, se dédouble près de l'église de Maisons.

Ces divers bras finissent par se confondre à des distances

variant de 200 à 400 mètres. Ils enserrent de vastes prairies

qui prolongent une sorte de col existant entre le mont d'Escures,

élevé de 72 mètres, et le mont Cauvin, haut de 63 mètres, La

partie la plus basse du col domine de 16 mètres les prairies.

La pente en est escarpée; les _Fosses_ touchent à ses premières

assises.

«La rivière y rencontre un terrain spongieux et marneux, crevassé

d'innombrables fissures, qu'un épais limon cache aux regards. Ces

fissures règnent tout le long du coteau sur une largeur totale de

700 mètres et dans toute la partie correspondante de la vallée, ce

qui cause la diminution progressive des eaux.»

Celles-ci, poursuivant leur route capricieuse, coulent tantôt

au nord, tantôt à l'ouest, tantôt au sud-est. Un des courants

du bras oriental vient s'engloutir dans la _Fosse Tourneresse_,

entonnoir creusé autour d'un îlot boisé et dont les parois sont

criblées de fentes nommées _bétories_. Le nom du gouffre vient de

cette circonstance que l'eau y glisse, en tournoyant, avant de

disparaître complètement.

Le second courant est absorbé, peu à peu, par le terrain marneux

situé au pied des collines; il finit, également, par se perdre

dans le dédale couvert d'herbes et de broussailles de la _Fosse

Grippesulais_.

Les eaux de ces réservoirs naturels suivent des canaux souterrains

et viennent former, sur le rivage de Port-en-Bessin, de nombreuses

sources potables appelées: _Droues_, par les habitants. Le bras

occidental fait mouvoir le _Moulin de la Fosse_, et entoure une

petite île marécageuse, extrêmement basse, qui, en hiver, ou

lorsque la rivière grossit à la suite de pluies prolongées, se

trouve recouverte, mais absorbe avec facilité la majeure partie

du courant; aussi l'appelle-t-on: _Grande Fosse_, nom mérité, car

elle a plus de 100 mètres de longueur.

Dès lors, la rivière, affaiblie, coule plus lentement, puis,

rencontrant la _Petite Fosse_, nouvel entonnoir bordé d'arbres, de

ronces et tapissé d'herbes aquatiques, elle semble s'y vaporiser,

tellement la chute, soudaine, se fait calme, sans même soulever un

flocon d'écume, ni produire aucun bouillonnement.

Moins d'un kilomètre plus loin, elle reparaît, large de douze

mètres, s'épanche quelques instants, et s'engouffre encore sous

une longueur de 238 mètres; mais, enfin en possession d'un lit

plus résistant, elle reprend sa place au soleil et forme l'_Aure

inférieure_, qui va se jeter dans la Vire à Isigny.

[Illustration: PLAN DES FOSSES DU SOUCY]

L'absorption ne se présente pas toujours avec cette régularité.

Pendant les hivers pluvieux, l'Aure débordant, impétueuse,

envahit la vallée et inonde toutes les prairies de Maisons à

Isigny.

* * * * *

«Le paysage entourant les _Fosses du Soucy_ est charmant. Ses

pâturages, bordés de beaux arbres, sont couverts de bestiaux; du

côté du sud, le terrain s'élève en pente douce et les clôtures

plantées, séparant les propriétés, lui donnent l'aspect d'une

forêt continue.

«Du côté du nord, l'escarpement des Fosses est tout boisé. Si

le sommet du coteau est moins verdoyant, si le mont Cauvin est

nu, le mont d'Escures, couronné par un joli bois, domine le pays

entier. La vallée de l'Aure inférieure n'est qu'une suite de

belles et riches prairies, bien plantées, nourrissant les bestiaux

magnifiques, source par excellence du célèbre beurre d'Isigny.»

* * * * *

Même après les aspects curieux de la côte, il faut voir les

Fosses: on ne regrettera pas la petite promenade pédestre qu'elles

nécessitent.

* * * * *

A propos de ce phénomène, M. Garnier nous a envoyé un nouveau et

bien intéressant renseignement. Voici sa note:

«Le 17 avril dernier (1883), j'ai revu les Fosses du Soucy en

compagnie d'un ami. Depuis trois semaines, environ, la sécheresse

était absolue. Rien de particulier ne signalait les Fosses

_Tourneresse_ et _Grippesulais_. Leurs eaux avaient, simplement,

un niveau très bas; mais la _Petite Fosse_ était entièrement

à sec. Si bien à sec que nous avons pu, mon ami et moi, nous

promener sur le terrain de vase consolidée qui en formait le fond.

«Nous sommes remontés, ainsi, dans le lit même du ruisseau qui

porte, d'ordinaire, les eaux à la _Petite Fosse_. Arrivés dans la

_Grande Fosse_, nous l'avons trouvée également sèche. Son bras

Nord ne contenait pas le moindre filet d'eau; mais, à peu près

vers le milieu du bras Sud, nous avons retrouvé le ruisseau et

contemplé cette _Fosse_ sous un aspect des plus curieux, telle que

jamais je ne l'avais vue. A cet endroit (au milieu du bras Sud),

existe un _trou_ de 40 centimètres de diamètre environ. Les eaux

s'y engouffrent comme dans une bouche d'égout. Ordinairement, la

nappe de la rivière recouvre ce trou, et le surplus coule jusqu'à

la _Petite Fosse_; mais, ce jour-là, il suffisait à recevoir toute

l'eau, et ce que j'y ai trouvé d'étrange, c'est qu'en cet endroit

l'eau ne disparaît pas _par absorption_, comme dans les autres

Fosses, mais par un véritable _engloutissement_.

«J'ai pensé que ce détail nouveau intéresserait d'autant plus

qu'il modifie, un peu, les renseignements déjà donnés. Ce

spectacle, d'ailleurs, doit être fort rare; je n'avais, pour ma

part, jamais vu les Fosses ainsi à sec. Mais il est certain que,

même au temps où elles sont pleines, une partie des eaux tombe

dans le gouffre voilé sous la nappe de la rivière.»

[Illustration: BAYEUX.--Vieille maison.]

BAYEUX est une ville d'origine très antique. Elle avait une grande

réputation parmi nos ancêtres. Les Gaulois et les Druides, disent

les traditions, y possédaient un collège renommé.

La pauvre cité eut beaucoup à souffrir des invasions sans

nombre qui se succédèrent pendant tant de siècles. Les Gaulois

y luttèrent contre les Romains, d'abord; plus tard, contre les

Francs, puis ceux-ci durent défendre le territoire contre les

Normands, qui, enfin, restèrent maîtres du pays. Ce ne fut pas

encore fini pour Bayeux.

[Illustration: BAYEUX.--Rétable du règne de Louis XIII dans la

cathédrale.]

Après la conquête de l'Angleterre, les rivalités commencèrent

entre la couronne française et la couronne anglaise. Il n'est

donc pas surprenant que, de tant de maux, une ruine complète fût

la suite. On chercherait vainement les vieilles murailles et la

citadelle. Toutefois, il reste assez d'autres édifices de mérite

pour que l'on ne regrette pas du tout ces spécimens de l'art de la

guerre.

[Illustration: Armes de Bayeux.]

Beaucoup de maisons du quinzième siècle fixent d'abord

l'attention. Il en est, parmi elles, que l'on contemple avec un

véritable plaisir. Sous ce rapport, la rue Saint-Nicolas satisfait

pleinement les artistes. Elle renferme de nobles hôtels, tous

du plus beau style et de la plus majestueuse apparence, entre

autres l'hôtel de _La Tour du Pin_. Viennent ensuite, dans

plusieurs autres rues, la _Maison du Gouverneur_, le _Manoir de

la Caillerie_, la _Maison Saint-Manvieu_ et une grande maison

en bois, toute brodée de magnifiques sculptures, de statues de

saints, de corniches. Cette dernière habitation, si remarquable,

se trouve rue Saint-Malo.

* * * * *

La cathédrale, magnifique monument historique, possède un chœur

admirable dont, autrefois, une centaine de superbes stalles, en

bois sculpté, rehaussaient l'harmonie.

Une partie de ce riche trésor lui a été enlevée, mais elle

possède encore son magnifique retable, de l'époque de Louis XIII.

Deux belles tours surmontent l'édifice, qui repose sur une très

curieuse crypte bâtie, croit-on, au onzième siècle.

Il faut encore voir la superbe Salle du chapitre, sa mosaïque et

les derniers débris du Trésor.

Dans l'église Saint-Exupère, des travaux de réparation firent

découvrir plusieurs tombeaux taillés, chacun au milieu d'un bloc

de pierre. Ce sont des sarcophages en forme de cercueils.

Les voyageurs que l'architecture intéresse visitent la chapelle du

séminaire, rangée, elle aussi, parmi les monuments historiques, la

jolie tour de l'église Saint-Patrice, l'évêché....

* * * * *

Mais n'oublions pas que nous sommes venus à Bayeux pour admirer

une œuvre universellement renommée, et qui, à son mérite, ajoute

ce don précieux d'être _unique_ au monde.

Il s'agit de la _Tapisserie de la Reine Mathilde_, travail

extraordinaire, reproduisant, sur une toile de lin _haute_ de

_cinquante centimètres_ et _longue_ de _soixante-dix mètres_,

l'histoire des guerres entre Bretons et Normands et la conquête

de l'Angleterre, conquête due à l'époux de Mathilde, Guillaume,

souverain de la Normandie.

[Illustration: BAYEUX.--LA CATHÉDRALE.]

Cette tapisserie est divisée en _cinquante-cinq tableaux_,

dans lesquels revivent toutes les phases du grand événement

historique dont le résultat allait changer la face de l'Europe.

Rien n'y a été oublié. En contemplant ce travail splendide, on

vit, pendant quelques instants, de l'existence même des compagnons

de Guillaume[39].

[Note 39: Cette tapisserie est notre seul document sur les

navires de cette époque dans la Manche.]

Chevaliers, écuyers, hommes d'armes, marins, pilotes, paysans,

bourgeois sont là, devant nous, agissant, parlant, pour ainsi

dire, et nous initiant à leurs mœurs. L'historien, le savant,

le romancier, le marin, le simple curieux, sont intéressés et

voudraient bien que la tapisserie pût se déployer sur une ligne

droite. L'aspect en serait plus saisissant encore.

On ne peut s'arracher aux idées éveillées par la vue d'un monde

oublié, renaissant si pleinement à nos yeux.

En tête de presque tous les panneaux, est inscrite une légende

latine explicative.

L'artiste, ou les artistes, ont pris soin de relater dans leur

œuvre l'origine même de la conquête.

On assiste à la mort du roi Édouard le Confesseur; à l'apparition

d'une étoile qui, en Angleterre, comme autrefois en Orient, prédit

à des _mages_ les grands événements prochains; on voit Harold se

disposant à repousser l'invasion des Normands....

Mais, où l'intérêt redouble, c'est devant les tableaux consacrés

aux préparatifs de l'expédition. Voici les bûcherons abattant

les arbres destinés à la construction des navires; voici les

charpentiers et les calfats, assemblant, jointoyant chaque pièce;

les voiliers et les cordiers qui ajustent les engins de manœuvres.

Les embarcations, d'ailleurs, sont dignes de recevoir un

souverain, sa cour et ses chevaliers. Leur proue, richement ornée,

porte soit des chevaux marins, soit le dragon des farouches

_hommes du Nord_, dont les descendants vont renouveler les

exploits de leurs ancêtres.

Certainement, il ne faut pas chercher dans la célèbre tapisserie

la régularité du dessin, l'exactitude de la perspective, la

finesse d'exécution.

Les monuments y sont représentés avec de moindres proportions

que les gens. Tel personnage, à tête minuscule, va coiffer un

casque où il pourrait se perdre tout entier; les figures d'animaux

rappellent les naïfs ouvrages des sabotiers de la forêt Noire....

Le plaisir et l'intérêt n'en subsistent pas moins; on n'en fait

pas moins profit des renseignements ainsi conservés sur cette

époque lointaine.

Nous savons bien qu'une discussion fort érudite détruit la légende

attribuant ce travail à Mathilde. Il a été plus ou moins prouvé

que la tapisserie de Bayeux ne pouvait remonter au delà de la fin

du treizième siècle. Tout cela est possible, mais les artistes qui

la créèrent avaient bien gardé les traditions de l'époque de la

conquête.

Ainsi, il était arrivé que plusieurs parties du travail, notamment

ce qui concerne les navires, avaient été suspectées de fantaisie.

Un événement imprévu a justifié cette œuvre de colossale patience.

Il y a quelques années au plus, on a découvert, enfoncée dans

une crique norvégienne, une de ces barques familières aux _Rois

de mer_, qui s'en servaient pour leurs expéditions, si funestes

à notre pays, jusqu'à ce que la faiblesse du roi Charles III,

_le Simple_, leur abandonnât la possession de la riche Neustrie,

maintenant Normandie.

La barque trouvée ressemblait exactement aux barques représentées

sur la tapisserie[40].

[Note 40: Le modèle de cette barque est au _Musée de Marine_.]

* * * * *

Notre excursion à Bayeux rentrait donc bien dans le cadre que

nous nous étions tracé. Nous sommes venus assister au départ

de l'expédition navale, entreprise en vue de la conquête de

l'Angleterre, et, grâce à la tapisserie merveilleuse, notre but a

été pleinement atteint.

* * * * *

Cependant, nous serions inexcusables si nous quittions la ville

sans donner un regard aux autres objets de mérite renfermés à

la bibliothèque. Nous y trouvons le sceau de Lothaire Ier,

roi de France et empereur d'Allemagne; le sceau de Guillaume _le

Conquérant_, dont le nom revient constamment à la mémoire, lorsque

l'on parcourt le vieux duché normand. On voit encore une cloche

très curieuse: celle de l'église de Fontenailles, une des plus

anciennes connues et portant la date authentique de 1202; enfin

des bas-reliefs, des médailles fort belles, des antiquités de

plusieurs époques.

* * * * *

Nous saluerons également d'un souvenir les grands hommes nés à

Bayeux: Alain CHARTIER, le fameux poète (1386-1458), surnommé

le _Père de l'éloquence française_; Jean CHARTIER, son frère,

religieux de la célèbre abbaye de Saint-Denis, auquel on doit

une _Histoire de Charles VII_ et la publication des _Grandes

Chroniques_ de France; le maréchal de France, duc de COIGNY, qui

remporta, en 1734, les victoires de Parme et de Guastalla.

On ne peut, davantage, oublier l'activité déployée par les

habitants. Les admirables _dentelles_ de Bayeux reprendront, il

faut l'espérer, le rang qu'elles méritent si bien.

[Illustration: Fragment de la tapisserie de Bayeux, d'après M. de

Caumont.]

L'industrie des blondes, des tulles, de la toile y est encore

assez prospère; celle de la porcelaine progresse beaucoup.

Mais où la ville triomphe, c'est en tout ce qui concerne les

produits agricoles: chevaux, bétail, volaille, beurre, blé....

Ainsi que la _vallée d'Auge_[41] la vallée _d'Aure_ pourrait, sans

exagération, porter le nom de _Pays de Cocagne_.

[Note 41: Nous avons visité une partie de la riche vallée du

_pays d'Auge_, en allant de Trouville à Cabourg; et l'on appelle:

_vallée d'Aure_, le territoire arrosé par les rivières portant ce

nom. L'_Aure supérieure_ passe à Bayeux et _l'Aure inférieure_ à

Isigny.]

CHAPITRE XXXVII

DE SAINTE-HONORINE A LA BAIE DES VEYS

Quittant Bayeux, nous reprenons notre exploration du littoral

et, tout près de Port-en-Bessin, nous nous arrêtons à

SAINTE-HONORINE-DES-PERTES, non pas que la localité soit très

importante, mais on y visite avec plaisir une vieille chapelle,

dite de Saint-Siméon, élevée non loin de la mer, ainsi qu'une

source pétrifiante. Chapelle et fontaine sont le but d'un

pèlerinage fréquenté.

A différentes reprises, les eaux de cette source ont produit des

blocs de travertin[42] véritablement considérables. Au reste, les

couches calcaires abondent sur les rivages normands, et nous nous

souvenons que les roches si curieuses d'Orcher sont dues à la même

cause.

[Note 42: Pierre grisâtre formée par le dépôt de chaux dont

les sources pétrifiantes sont saturées.]

* * * * *

Traversant cette commune, ainsi que le territoire de

SAINT-LAURENT-SUR-MER et de COLLEVILLE-SUR-MER on trouve:

LA VOIE DU ROI GUILLAUME,

sorte de petit chemin creux, rocailleux, à moitié couvert par les

haies, dont les branches s'enchevêtrent au-dessus de lui.

Ce sentier court, dans la direction de l'ouest à l'est, à

égale distance à peu près de la mer et de la route d'Isigny à

Arromanches. Il est connu dans le pays sous le nom de _Voie du Roi

Guillaume_.

La tradition rapporte qu'il vit passer le futur _Conquérant_, en

1047, lors de sa fuite précipitée de Valognes à Falaise.

Un pauvre fou, natif de Bayeux, était venu le prévenir que les

barons normands voulaient s'emparer de lui pour le mettre à mort.

Guillaume, effrayé, monte à cheval au milieu de la nuit, passe à

gué la baie des Veys, de Sainte-Marie-du-Mont à Saint-Clément,

s'arrête dans l'église de Saint-Clément, puis se décide à

poursuivre jusqu'à Ryes[43].

[Note 43: A huit kilomètres de Bayeux.]

Hubert de Ryes le reçut fort bien, lui donna ses trois fils pour

escorte et dépista, par de fausses indications, les chevaliers

normands lancés à sa poursuite.

M. de Caumont, dans sa statistique ripuaire (_Annuaire de

Normandie_, 1859), donne les vers si intéressants composés par

Robert WACE sur cet épisode.

Quant à la _Voie du Roi Guillaume_, que l'on devrait plutôt

appeler _Voie du duc_, puisque dix-neuf années séparaient encore

le souverain normand de l'heure de la conquête, elle doit remonter

à une très ancienne origine, et elle parcourt bien l'itinéraire

suivi par le prince.

Évidemment, personne ne peut assurer que Guillaume y ait passé,

la tradition n'en reste pas moins curieuse. De plus, l'aspect des

lieux se prête merveilleusement à la scène émouvante racontée par

Robert Wace[44].

[Note 44: Note due à M. Charles Garnier.]

* * * * *

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 18 / 25 段