On ne se lasse pas d'admirer le grand escalier, si large, si

hardi, non plus que l'ancienne salle du chapitre et la vieille

construction de style ogival où, selon la tradition, se tenaient

les gardes du corps de Guillaume.

Saint-Étienne avait été autrefois fortifié, on retrouve encore

quelques pans des murailles de son enceinte.

* * * * *

L'_Abbaye-aux-Dames_, actuellement église de la Trinité, est due à

Mathilde de Flandre, qui voulut y avoir son tombeau.

Les mêmes actes de vandalisme qui profanèrent la sépulture de

Guillaume, se répétèrent contre ce monument funèbre; toutefois, on

a pu le réparer, mais il renferme seulement d'infimes débris.

Comme Saint-Étienne, l'église de la Trinité témoigne de la

munificence de sa fondatrice. Les proportions en sont élégantes et

la nef contient de belles galeries courant le long des travées.

En outre de la disposition du sanctuaire, formant un péristyle à

double étage, surélevé par plusieurs rangées de degrés, il existe,

dans le chœur, une admirable crypte, jadis destinée à l'inhumation

des supérieures de l'abbaye.

La commission des monuments historiques prend souvent ses devoirs

au sérieux. Quand cela n'arrive pas, c'est qu'on lui marchande les

fonds indispensables. Elle rendra, on doit l'espérer, à la vieille

église toute sa splendeur.

[Illustration: CAEN.--ABBAYE DARDAINE, VIEILLES MAISONS DE LA RUE

DE LA GEOLE ET HOTEL DE LA BOURSE]

Après ces deux magnifiques spécimens de l'art au moyen âge, on

croirait ne pouvoir s'intéresser à aucun autre souvenir du même

genre: mais, sous ce rapport, Caen est très riche.

* * * * *

_Notre-Dame-Saint-Sauveur_ présente un curieux mélange de

plusieurs styles et une bizarrerie peu commune. Deux nefs la

composent: elles se rejoignent sur le sens de leur largeur, et

l'arc qui les lie constitue une véritable curiosité architecturale.

* * * * *

La fondation de _Saint-Pierre_ remonte au huitième siècle. La

tour actuelle date de 1308; sa flèche, d'une rare élégance, se

dresse fièrement à une hauteur de 70 mètres. L'intérieur est tout

brodé de sculptures aussi charmantes que riches; mais plusieurs

portent le cachet de l'époque où elles furent exécutées et étalent

une liberté naïve, une crudité d'allures peu en rapport avec la

destination de l'édifice.

[Illustration: CAEN.--L'Église Saint-Sauveur.]

_Saint-Jean_ est un assez beau monument de style ogival.

D'ailleurs, pas une des églises, ni même des chapelles, très

nombreuses à Caen, n'est en vain parcourue: toutes renferment

quelques détails intéressants.

Il en est ainsi pour les vieux édifices civils.

L'hôtel des _Quatrans_, situé rue de Geôle, et tout bâti en

bois, remonte à la fin du quatorzième siècle; le beau logis

_d'Écoville_, appelé aussi _le Valois_, date de 1538.

Le Tribunal de commerce et la Bourse imitent ces gracieuses

constructions italiennes, où la beauté des sculptures le dispute à

la richesse de l'ornementation.

La rue Saint-Pierre, la rue Saint-Jean, la rue Froide, possèdent

encore de remarquables maisons anciennes, construites en bois ou

en pierre.

[Illustration: CAEN.--Partie nord de l'Église Saint-Pierre.]

Quant aux habitations historiques, elles sont en grand nombre.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, venu enfant à Caen, a vécu rue de

l'Académie.

JEAN BERTAUD, l'un des fils de la ville, où il naquit en 1552; le

poète, aux vers purs et pleins de sentiment, qui a mérité d'être

honorablement cité par Boileau, logea au carrefour Saint-Sauveur.

DANIEL HUET, le savant prélat, le travailleur infatigable, habita

rue Saint-Jean.

FRANÇOIS DE MALHERBE, le critique de goût, le père de la poésie

moderne, naquit rue Notre-Dame.

[Illustration: CAEN.--ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-PIERRE.]

REGNAULD DE SEGRAIS, le charmant poète idyllique et pastoral,

habita rue de l'Engannerie.

Là ne se termine pas, à beaucoup près, le défilé d'hommes célèbres

dont Caen garde pieusement la mémoire.

JEAN MAROT, poète et historiographe, serait plus connu, si la

gloire de son fils CLÉMENT ne l'avait éclipsé.

GRAINDORGE, au seizième siècle, fabriqua des figures sur toile

ouvrée et donna ainsi l'idée des tapisseries de haute lice.

L'architecte HECTOR SOHIER, dirigea l'établissement des voûtes

du cœur et des chapelles de l'église Saint-Pierre. Il y prodigua

toutes les ressources d'un talent aussi souple qu'élégant.

BOIS-ROBERT fut le familier de Richelieu et l'un des fondateurs de

l'Académie française.

Les travaux du géomètre PIERRE VARIGNON sont estimés.

TANNEGUY LEFEBVRE, le savant philologue, eut pour fille la fameuse

helléniste Mme DACIER.

MALFILATRE promettait de devenir un poète exquis.

A l'enseignement du compositeur CHORON, se formèrent les plus

grands artistes-chanteurs du premier tiers de ce siècle.

AUBER était son compatriote. Auber, dont la musique vive, gaie, si

française par l'esprit et la clarté, contribuera longtemps à la

fortune de nos scènes lyriques.

Le général DECAEN défendit pendant _huit ans_ nos colonies des

îles de France et de Bourbon contre les Anglais.

Mais c'est nous attarder trop dans une nomenclature forcément

aride.

Caen, ville littéraire, et, autrefois, siège des cours souveraines

de Normandie, a toujours brillé d'un grand éclat dans les lettres,

ainsi que dans l'étude plus sévère du droit. Elle se montre

jalouse de sa renommée.

Tant mieux, cela compense un peu l'indifférence générale du pays

qui, en dépit d'un luxe véritable de statues, oublie ceux dont le

génie a formé sa gloire multiple.

Les places de Caen sont, en général, jolies. La plus remarquable

est la place Royale, jadis ornée d'une belle statue de Louis

XIV[35].

[Note 35: On vient d'enlever cette œuvre d'art... Est-ce

vraiment avoir fait preuve de sens et de goût?]

Devant l'Université s'élèvent les statues de Malherbe et de

LAPLACE. L'illustre astronome était né à Beaumont-en-Auge, riche

bourg situé à 38 kilomètres de Caen.

En passant de nouveau rue Saint-Jean, nous n'oublierons pas qu'au

numéro 148 habita celle que Lamartine, avec une étrange emphase,

appela _l'Ange de l'Assassinat_: CHARLOTTE CORDAY.

Les ruines militaires de la ville consistent presque tout entières

dans le château ou, plutôt, dans l'enceinte du château bâti par

Guillaume.

Il était situé sur un petit monticule dominant le nord de la

ville. Mais, des constructions, il reste seulement les murailles

extérieures et un donjon carré, accosté de tours rondes, à l'usage

des réserves de l'artillerie. Ce n'est point très imposant et, çà

et là, deux ou trois autres vieilles tours ne se présentent pas,

non plus, sous un aspect bien formidable.

Laissons donc ces souvenirs guerriers qui, ici, rappellent les

plus tristes époques de l'histoire de la ville, et parcourons les

attrayantes promenades des faubourgs.

Les _Cours_ ont été plantés vers la fin du dix-septième siècle.

Ils encadrent royalement la vaste prairie, contenant l'hippodrome

renommé. Lorsque vient l'époque des courses, on peut y comparer

entre elles les races chevalines étrangères et françaises.

Nous ne nous piquons pas d'être bien profond connaisseur en cette

matière. Mais, dût notre franchise prouver une réelle ignorance,

nous avouons donner le prix aux belles races françaises.

Que leur manque-t-il? Ce n'est, à coup sûr, ni l'élégance

d'ensemble, ni la générosité du sang, ni l'ampleur des formes, ni

le fond, ni le courage....

Mais depuis qu'il est de mode de tout sacrifier à une vitesse

stérile aux dépens de la solidité et du fond, on prise moins les

qualités de nos chevaux, et, sous prétexte d'amélioration, on

est en train, croyons-nous, de diminuer la valeur réelle de ces

excellents animaux.

Il ne nous appartient pas de pousser plus loin ces recherches;

nous avons seulement voulu effleurer un des côtés du caractère

français.

Trop souvent, nous donnons l'étonnant spectacle du mépris de

nos véritables richesses pour nous jeter dans l'engouement de

pauvretés exotiques.

Les étrangers profitent de cette folie, puis, à beaux deniers

comptants, nous viennent revendre ce qu'ils nous ont acheté à un

prix très modeste....

Quand donc, en _tout_, serons-nous _d'abord_ Français?

Le panorama des courses caennaises est on ne peut plus séduisant.

La beauté du paysage où elles se passent, l'intérêt particulier,

la curiosité intelligente dont elles sont l'objet, ajoutent

beaucoup à leur propre attrait.

[Illustration: CAEN.--LA TOUR DES GENDARMES.]

Il y a là tel riche propriétaire-cultivateur, modestement vêtu

d'une solide blouse en toile ou d'une petite veste en gros

drap, qui, d'un coup d'œil, juge en maître les concurrents.

Puis il fait bon voir onduler cette population normande, fraîche,

vigoureuse, bien tenue, respirant l'aisance, le contentement.

Après ce tableau, vient celui du port et des bassins où le travail

règne en maître: bâtiments long-coursiers, bâtiments caboteurs,

petits navires ou barques s'y succèdent presque sans interruption,

et, en cherchant bien, il ne serait peut-être pas impossible de

retrouver un vieux pêcheur fidèle au costume que son père portait

il y a cinquante ans.

Ainsi qu'il est facile de le comprendre, la pêche côtière tient

une assez large place dans le commerce local: les huîtres de

Courseulles y trouvent un excellent débouché: l'Orne et l'Odon y

apportent leur tribut en poissons.

[Illustration: Heure de la _montée_, «pêche à l'anguille».]

A certaines époques, la ville entière paraît vouloir se livrer au

plaisir de la pêche. Chacun va se poster sur les bords du fleuve

et, beaucoup, sans le secours de filets ni de lignes, réalisent,

cependant, une _récolte_ magnifique.

C'est le moment de la _montée_.

Alors un banc de menu fretin, d'anguillules, arrive en masses

compactes, suivant le flux marin. On plonge à même dans

l'épaisseur de la marée animée, qui un panier, qui un engin plus

primitif encore.

Nous devons l'avouer, l'aspect du résidu de la _montée_ ne nous

a pas toujours semblé très engageant. Dans bien des cas, il a

l'apparence d'une sorte de gelée frétillante dont nous n'aurions

pas volontiers pris notre part.

Cependant, un plat de _montée_ frite est, disent les amateurs,

quelque chose de fort délicat.

Cela nous rappelle les minuscules anguilles de la Loire, nommées,

si notre mémoire ne nous trompe, _civelles_, par les Nantais.

* * * * *

Au nombre des excursions préférées par les touristes vient,

d'abord, celle du hameau de CALIX, où l'on admire la MAISON DES

GENDARMES, construction des premières années du seizième siècle,

élevée par GÉRARD DE NOLLENT, qui en voulut faire, à la fois, un

manoir d'agrément et un château capable de subir un siège.

Il y réussit à souhait. Sa demeure participe de ce double

caractère: maison de plaisance et forteresse. Le nom qui a prévalu

sur celui du fondateur, provient de l'ornementation de la tour

occidentale du château.

Deux statues en pierre dominent la plate-forme de cette tour.

Elles représentent deux soldats, ou _gens d'armes_, de l'époque à

laquelle vivait Gérard de Nollent. L'un se dispose à croiser la

hallebarde dont il est armé, L'autre s'apprête à se servir de son

arc. Symbole parlant de la vigilance des défenseurs de la place.

On revit un moment dans le passé, en parcourant ce gracieux logis

féodal, et l'on ne se trouve que mieux disposé pour visiter la

belle église romane de SAINT-CONTEST; les délicieux ombrages de

LOUVIGNY; la belle tour des IFS et le très intéressant château de

FONTAINE, bâti sous Louis XI.

Si tout cela n'a pas encore fatigué notre attention, nous nous

rendrons dans les divers musées de Caen. La Société d'archéologie

a réuni de curieux débris, et le musée d'histoire naturelle

a eu l'heureuse fortune d'hériter des riches collections de

DUMONT-D'URVILLE.

C'est, du reste, justice, l'illustre contre-amiral étant

enfant du pays, et Caen, mieux que sa petite ville natale,

CONDÉ-SUR-NOIREAU, pouvant donner un cadre convenable au résumé de

ses gigantesques travaux.

Nous quitterons Caen par la voie d'eau, afin de saisir l'occasion

de nous rendre un compte exact de son importance. Des navires

et embarcations de tout genre croisent notre bateau. Il faut

souhaiter que l'on continue à améliorer ce beau canal, artère

précieuse pour le commerce de cette partie de la province: pas

un des petits ports du Calvados ne pouvant primer le port du

chef-lieu.

La ville doit, en conséquence, ne pas craindre de lui consacrer

la plus grande partie de ses ressources. Elle y gagnera une

augmentation de trafic et, par suite ses revenus croîtront

rapidement.

[Illustration: NOTRE-DAME DE LA DÉLIVRANDE.]

CHAPITRE XXXV

DE CAEN A PORT-EN-BESSIN

Nous revenons vers la côte, que nous suivrons, et nous allons

trouver un grand nombre de petites stations, toutes intéressantes

pour divers motifs.

Nous nous rendrons, d'abord, à COLLEVILLE-SUR-ORNE, fière, à juste

titre, de son église, dont quelques parties remontent au onzième

et au douzième siècles. On visite aussi, avec beaucoup d'intérêt,

un beau _tumulus_, c'est-à-dire une de ces constructions en pierre

et terre, affectant l'apparence d'un cône, que les anciens peuples

aimaient à édifier sur les tombeaux des personnages renommés parmi

eux. Nous aurons occasion, en Bretagne, d'admirer plusieurs de ces

étranges monuments, qui figurent de véritables collines.

* * * * *

LION-SUR-MER continue la série des charmantes plages normandes

qui, chaque jour, deviennent plus appréciées, parce qu'elles

offrent, à la fois, proximité avec Paris, beau paysage, grève de

sable fin et vie de famille.

Ici, encore, l'église est fort belle et une promenade à un joli

château, datant du quinzième siècle, fera l'objet d'une excursion.

LUC-SUR-MER première station maritime de la petite ligne de Caen à

Courseulles est une plage assez fréquentée des familles. Ce petit

bourg a dû avoir quelque importance. Si on en juge par la vieille

tour carrée couronnée d'une plate-forme crénelée qui dépendait de

son ancienne église.

Les marins se livrent à la pêche côtière.

La culture maraichère est en honneur dans cette localité et les

cultivateurs trouvent dans les engrais marins, qu'ils recueillent

eux-mêmes, un puissant moyen d'améliorer leurs terres.

Tout près de Luc, mais un peu plus avancé dans les terres que

ce bourg, et touchant presque Douvres, le chef-lieu du canton

(doté d'un beau clocher construit au douzième siècle classé parmi

les monuments historiques), on visite un pèlerinage célèbre:

_Notre-Dame-de-la-Délivrande_ (altération du mot: _Délivrance_).

* * * * *

L'origine de cette chapelle se confond avec l'histoire de saint

Regnobert, qui la bâtit au _septième_ siècle pour recevoir une

statue miraculeuse, bientôt vénérée par un concours incessant de

pèlerins.

[Illustration: Ancienne coiffure des femmes de la Délivrande]

Les ducs de Normandie, puis les rois de France enrichirent

_Notre-Dame-de-bonne-Délivrande_, ainsi que l'appellent les gens

du pays.

* * * * *

Reconstruite en 1050, l'église reçut, en 1743, la visite de Louis

XI.

Cette chapelle reconstruite à nouveau dans le style gothique est

flanquée de deux magnifiques clochers qui se terminent par une

flèche.

L'intérieur de l'église répond à la magnificence de son extérieur.

* * * * *

D'ailleurs, en lui-même, le bourg de la Délivrande n'a rien de

remarquable ou de pittoresque et, sans la proximité de la mer, on

le quitterait aussitôt.

* * * * *

Si l'on n'allait à LANGRUNE pour prendre les bains, on voudrait,

cependant, y passer quelques heures; d'abord, pour visiter son

église, monument historique, datant du treizième siècle, dont la

flèche élégante est l'un des _amers_ de la côte; ensuite, on se

hasarderait jusqu'au _Raz_, écueil appelé aussi: _les Essarts_,

formant une des pointes de la longue ligne de hauts-fonds

découvrant à chaque marée, et régnant à peu près de Courseulles à

Arromanches, puis de cette localité à Colleville-sur-Mer.

Rien ne vaut mieux, pour graver un fait historique dans la

mémoire, qu'une visite aux lieux mêmes où il s'accomplit.

Remontons donc un instant vers le passé.

[Illustration: Langrune.]

Vers la fin du seizième siècle (en 1588), Philippe II,

roi d'Espagne, ayant déclaré la guerre à Élisabeth, reine

d'Angleterre, sa belle-sœur, équipa contre elle une formidable

armée navale, ne comprenant pas moins de _cent trente-cinq

vaisseaux_. Fort orgueilleux et persuadé qu'il remporterait des

victoires extraordinaires, le souverain espagnol nomma lui-même sa

flotte: _l'Invincible Armada_[36].

[Note 36: Le mot _Armada_ signifie: flotte de vaisseaux de

_guerre_.]

Peu de jours plus tard, toute cette brillante armée était

anéantie. Une violente tempête l'ayant assaillie dans la Manche,

grand nombre de vaisseaux furent jetés sur les rochers.

L'un d'eux, _le Calvados_, vint s'entr'ouvrir sur un rocher situé

un peu en avant des hauts-fonds commandant la côte de Langrune à

Arromanches. C'est depuis ce naufrage que le nom de _Calvados_

fait partie de notre langue. D'abord donné à l'écueil, cause de

la perte du vaisseau, il fut étendu, plus tard, à l'un des cinq

départements formés par l'ancienne province de Normandie.

Nous ne pouvons passer sous silence que des recherches

consciencieuses ont fait mettre en doute l'exactitude du nom

donné au vaisseau naufragé. Une erreur de lecteur ou de copiste

aurait tout fait, dit Malte-Brun. L'amiral espagnol montait

le _San-Salvador_ (le _Saint-Sauveur_). Ce dernier mot, mal

orthographié, serait devenu, par une interversion de lettres: le

_Calvados_, nom sans signification et que, du reste, aucun des

bâtiments de la flotte de Philippe II ne portait. Mais l'erreur a

prévalu: c'est trop souvent son habitude[37].

[Note 37: C'est une erreur de donner 24 kilomètres de longueur

au rocher _le Calvados_. Le banc d'écueils possédant semblable

dimension est _attenant_ aux falaises et _reste découvert à chaque

marée_. Mais le roc du Calvados, proprement dit, est situé _à un

kilomètre de la côte_. Il gît sur environ mille mètres de longueur

et cinq cents mètres de largeur. Le mouillage appelé: _Fosse

d'Espagne_, sans doute en souvenir du désastre de l'_Armada_,

s'étend entre lui, Saint-Côme-Fresné et Asnelles.]

[Illustration: Saint-Aubin.]

Les débris de _l'Invincible Armada_ furent poursuivis et coulés

par l'amiral anglais François Drake, célèbre navigateur qui se

rendit si redoutable aux colonies espagnoles de l'époque.

* * * * *

De tous les exploits de Drake, nous ne voulons retenir qu'un fait,

ayant eu grande influence sur le bien-être de l'humanité. On

s'accorde à lui attribuer l'importation, en Europe, de la _pomme

de terre_, qu'il aurait découverte à _Santa-Fé_ du Mexique.

[Illustration: Courseulles.]

Remarquons, en passant, combien il faut de temps pour qu'une chose

même excellente, ou précieuse, soit estimée à sa juste valeur.

Nous ne cultivons sérieusement, nous Français, la pomme de terre

que depuis la fin du dix-huitième siècle, et il a été nécessaire

que le roi Louis XVI couvrît d'une protection obstinée les efforts

philanthropiques du savant baron Augustin Parmentier.

* * * * *

La jolie plage de SAINT-AUBIN a donné bon nombre de médailles

romaines aux antiquaires.

* * * * *

BERNIÈRES possède une église dont la tour, haute de 67 mètres,

est de la construction la plus élégante. Elle date du treizième

siècle.

Nous voici à COURSEULLES, le pays aux parcs marins, garnis

d'huîtres renommées; elles y prennent un embonpoint remarquable et

un goût délicieux. De plus, les habitants font, en grand, la pêche

du hareng, du maquereau, de la morue; ils possèdent un entrepôt de

sel, leur navigation de cabotage est très active; les bains de mer

y sont très fréquentés. Avec de pareils éléments de prospérité,

on comprend que Courseulles respire l'aisance et soit fort bien

peuplé.

Un assez beau château, style Louis XIII, domine la partie la plus

élevée de ce riche bourg et achève de lui donner un grand air. A

différentes reprises, on a découvert des débris datant de l'époque

où l'art gaulois se modifia au contact de l'art romain. Une grande

quantité de médailles ont aussi été remises au jour.

[Illustration: ARROMANCHES.--Vue générale.]

Un feu fixe a été établi à la tête de la jetée, d'où l'on aperçoit

l'embouchure du petit fleuve la Seulles, qui a donné son nom à la

localité, et les rochers de hauts-fonds régnant sur le reste de la

côte.

Ils ont une longueur d'environ vingt-quatre kilomètres. A marée

basse, leurs crêtes noires, devenues abordables, laissent à sec

tout un monde de petits ou gros poissons, prisonniers dans leurs

cavités; de coquillages, de crevettes, de homards. Mais il faut se

hâter de faire la récolte, car la mer revient vite, et elle est

trop souvent fatale aux barques engagées parmi ces défilés aux

arêtes aiguës.

La ligne de récifs franchie, elle s'étale, paisible, sur les

grèves sablonneuses et, rarement, s'y montre très formidable.

Aux longues marées d'équinoxe, l'écueil _le Calvados_ est presque

tout entier découvert. Mieux vaut, cependant, ne jamais se confier

à sa seule prudence pour l'explorer. Ce n'est pas trop de s'en

rapporter aux vaillants pêcheurs du pays.

* * * * *

VER-SUR-MER, entre GRAYE et MEUVAINES, possède un feu fixe de

troisième ordre établi sur la pointe extrême de son territoire.

Les archéologues y ont découvert beaucoup d'antiquités romaines;

ils y admirent la nef et la tour de l'église (treizième siècle);

une belle grange aux dîmes, datant du quatorzième siècle, ainsi

que diverses parties d'une ferme. L'origine de ces dernières

constructions pourrait bien se rattacher à un manoir féodal.

[Illustration: Asnelle-la-Belle-Plage.]

C'est à Ver que s'embarqua, le 20 août 1793, l'abbé Edgeworth de

Firmont, confesseur de Louis XVI.

* * * * *

Un petit village, ASNELLES, se présente, fier de la ceinture de

sable jaune si doux que la mer lui a faite. Les baigneurs ont

ratifié la bonne opinion des villageois en adjoignant au nom de

la localité un compliment. Asnelles est devenu: _la Belle-Plage_;

épithète vraiment glorieuse, quand on pense à toutes ces

charmantes grèves déjà parcourues; mais, chose rare, elle est

méritée.

* * * * *

ARROMANCHES, distant à peine d'une demi-lieue, en prend quelque

jalousie. C'est à tort. Les bains de mer de ce petit port sont

toujours fréquentés, et l'on y accourrait ne fût-ce que pour

visiter ses belles falaises. Car le sol commence à changer de

base; le roc dispute la place aux dunes de sable, et, tout

à l'heure, nous allons voir un bien curieux spécimen de ces

transformations.

* * * * *

Il se trouve en face de LONGUES, bourg visité par des familles

désireuses d'échapper aux élégances des plages mondaines. On

s'installe vite et l'on va faire un pèlerinage aux ruines de

l'antique abbaye de Sainte-Marie, dont la fondation remonte à

1168. Les archéologues en font beaucoup d'éloges, mérités, du

reste, par les beaux débris de la chapelle.

[Illustration: ARROMANCHES.--La Plage.]

Puis on visite des carrières de pierre de taille, de marbre....

et l'on arrive à une grotte toute couverte de congélations ou

dépôts accumulés par les eaux, dans lesquels l'imagination peut

voir mille figures bizarres. Enfin, l'on se prépare à saluer la

_Demoiselle de Fontenailles_, reine de toute cette partie de la

côte.

Il se dresse isolé, le superbe monolithe; ses flancs sont taillés

comme en degrés, battu qu'il est sans relâche par le flot

destructeur des falaises et des écueils voisins.

«Il existait, autrefois, trois roches à peu près semblables

désignées sous le nom de _Sœurs_ ou _Demoiselles de Fontenailles_.

On ne sait à quelle époque s'est écroulée la première. La seconde

existait encore en 1834; elle tomba peu de temps après, car une

seule _demoiselle_ figure sur un tableau de Gudin, composé en

1858 et conservé au musée de Caen. Les bases des deux roches,

aujourd'hui détruites, sont encore visibles, à l'est et au

nord-est de la roche actuelle, avec laquelle elles formaient un

triangle.

[Illustration: La Demoiselle de Fontenailles.]

«Ces trois roches faisaient, en 1745, partie intégrante de la

côte, ainsi qu'il résulte de documents du temps. L'action de la

mer, en rongeant peu à peu les falaises, les en a détachées et a

continué à miner leur base, jusqu'à ce qu'elles s'écroulassent

d'elles-mêmes.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 17 / 25 段