propriétaires et les fermières qui y apportent de magnifiques
volailles, du beurre excellent, du fromage délicieux.
C'est le pays _du bon vivre_.
[Illustration: DIVES.--Hostellerie de Guillaume le Conquérant]
Le 9 septembre, une foire célèbre commence et dure trois jours.
Autrefois, on pouvait y admirer les riches costumes normands.
Maintenant, les modes modernes envahissent les campagnes les plus
reculées. C'est fâcheux pour le coup d'œil, mais, naturellement,
les affaires n'en souffrent pas.
* * * * *
Pour nous, simples voyageurs, nous ne quitterons pas la ville
sans gravir le _Pavé_. Ainsi s'appelait une vieille route pavée,
remplacée par une voie empierrée, allant rejoindre celle qui, de
Trouville par Touques, conduit à Varaville et à Caen.
L'excursion n'a rien de très pénible, quoique la côte soit des
plus rapides. Le fût-elle davantage, on oublierait bien vite ce
léger inconvénient devant la splendeur du tableau dont on jouit
avidement.
A droite, la côte se recourbe en un immense fer à cheval,
jusqu'à la jetée du Havre, montrant dans ses replis les jolies
constructions blanches des stations de bains, des bouquets de bois
touffus, la ligne brillante des ruisseaux, des rivières et du
grand fleuve: la Seine.
L'ondulation du sol dentelle les rivages de la verdure gaie des
prairies ou du sable aride des dunes.
A gauche, c'est la plage coquette de Cabourg, puis une courbe
nouvelle, et la pointe dessinée par les terres de l'embouchure de
l'Orne; sur la ligne d'horizon passent, nombreux, les navires et
les barques; à nos pieds, c'est un profond ravin tout frais, tout
vert, baigné par la Dives.
Sous l'éclat du soleil, l'ensemble est prestigieux; pourtant, à
la nuit tombante, un charme plus séduisant ajoute à la magie de
l'ensemble.... Les phares font briller leur lumière protectrice,
tantôt fixe et blanche, tantôt mouvante et colorée. On croirait
que les étoiles de la pointe de la Hève s'avancent vers les feux
de la pointe d'Ouistreham et toutes ces lueurs, se mêlant aux
lueurs des habitations, jettent sur les vagues d'étincelantes
traînées, où les nuances de la palette divine sont avivées par le
mouvement perpétuel du flot.
Quand on a gravi la côte de Grâce, à Honfleur, et le _Pavé_, à
Dives, on peut, sans exagération, dire que l'on a contemplé les
deux plus beaux horizons de cette partie du littoral français.
* * * * *
CABOURG, station de bains toute moderne, paraît, ensuite, un peu
moins agréable; mais, rentrant ainsi dans les exigences de la vie
ordinaire, on se trouve, inconsciemment, poussé à l'injustice.
Cabourg est devenu une véritable ville, élégante et simple à la
fois, avec une admirable plage, de belles et fraîches avenues, un
casino, des chalets gracieux.
* * * * *
Qu'il y a loin de ces richesses aux marécages de jadis, et comme
la nouvelle église ressemble peu à l'antique chapelle, dédiée
à saint Michel, dont se contentaient les pêcheurs habitant ces
landes et ces terrains humides, si peu attrayants.
Chaque jour, cette station de bains prend plus d'extension, le
chemin de fer rendant les communications très faciles.
Les transformations s'accomplissent vite sur ces belles plages
normandes, devenues une sorte de banlieue de Paris, tellement
l'habitude est prise d'y aller passer, dans la belle saison, un
jour ou deux par semaine.
En voyant si pimpant le HOME-VARAVILLE, continuant en quelque
sorte le champ de courses renommé de Cabourg, on a peine à se
souvenir du pauvre poste de douaniers occupant encore, il y a bien
peu de temps, cette station de bains, déjà très suivie.
Nous nous y sommes arrêté un moment, très volontiers, et notre
halte nous a valu d'entendre une histoire qui mérite de ne pas
rester confinée dans des traditions locales trop peu souvent
fouillées.
* * * * *
A une petite distance du Home, et faisant partie de la commune
de MERVILLE, on trouve une vieille redoute, un fort, dont les
gardiens devaient, autrefois, surveiller une assez vaste étendue
de côte et particulièrement l'entrée de la rivière l'Orne.
Par malheur, on négligeait souvent de renouveler ces garnisons,
et le moment vint où la redoute de MERVILLE ne compta plus qu'un
_seul_ défenseur.
Mais, dans le cœur de cet unique soldat, un grand courage
s'alliait à l'amour de la Patrie: il en devait donner une preuve
merveilleuse.
* * * * *
C'était en 1762. Nous nous trouvions en guerre avec l'Angleterre
et, chaque jour, des tentatives nouvelles avaient lieu contre nos
ports. Une après-midi, MICHEL CABIEU, ainsi se nommait le gardien
de la redoute, s'aperçoit que des navires ennemis se dirigent vers
l'embouchure de l'Orne, avec l'intention évidente d'y préparer un
débarquement de troupes.
Une anxiété généreuse étreint l'âme de Cabieu. Que peut-il faire?
Périr ou être emmené prisonnier.... sans que sa propre perte soit
utile à la Patrie. Le brave soldat ne se résigne point à une
telle alternative. L'esprit, le sang-froid, unis au courage, lui
inspirent un plan bien simple.
Il sait que la redoute est à demi-cachée par les dunes de sable.
Facilement, il épie toutes les manœuvres de l'ennemi, sans que ce
dernier soit à même de se rendre compte du plus ou moins de force
de la garnison française.
Cabieu profite de cette situation. S'emparant d'un tambour, il
se hâte de battre une charge furieuse, en même temps qu'il crie,
parle, donne des ordres à des soldats imaginaires, fait rouler des
cailloux le long des murailles. Le tout sans relâche et avec un
entrain extraordinaire.
Les Anglais s'étonnent.... Auraient-ils été mal renseignés? Leur
entreprise, si bien combinée, va-t-elle trouver un obstacle
sérieux? Le tapage redoublant, la prudence l'emporte, les voiles
sont déployées et les navires s'éloignent lentement......
* * * * *
Cabieu n'ose encore croire à son triomphe. Il continue à faire
tout le bruit possible; mais quand, enfin, vaincu par la fatigue,
il tombe épuisé, son regard suit avec joie, dans l'ombre du soir,
la silhouette, de moins en moins distincte, des bâtiments ennemis.
Au matin, l'air frais le ranime, mais nul danger ne menace plus ce
point du pays: la mer est libre....
Les habitants firent une ovation à Michel qui, désormais, fut
connu sous la caractéristique appellation de: _Général Cabieu_.
Gaîment, il la porta jusqu'en 1804, époque de sa mort.
Elle était bien méritée.... A soi, tout seul, disperser une flotte!
* * * * *
Les annales de nos provinces sont pleines de ces traits généreux
que l'indifférence oublie, mais qu'il est bon de présenter,
parfois, à notre souvenir pour raviver en nous la grande image de
la PATRIE.
* * * * *
Les circonstances du beau _fait d'armes_ de Cabieu se trouvent
diversement relatées dans plusieurs documents authentiques; mais
tous sont unanimes à louanger l'humble garde-côte.
Un Mémoire tiré du recueil de M. C. Hippeau, ancien professeur à
la Faculté de Caen, Mémoire faisant partie des archives du château
d'Harcourt, dit que.... «Cabieu, sergent garde-côte de la paroisse
d'Ouistreham, se mit à la tête de trois ou quatre gardes-côtes
qu'il rencontra et marcha vers les Anglais: ses compagnons
_l'abandonnèrent_.»
Une autre pièce est le récit fait à l'Assemblée constituante, le
4 septembre 1790, par M. Cussy, député du Calvados; il contient
ce passage significatif: «.... _le seul tambour_ de sa compagnie
l'avait suivi, mais _ne tarda pas à le quitter_....»
Un rapport rédigé par Oudot et lu à la Convention nationale le 25
thermidor an II (12 août 1794), dit expressément:
«Michel Cabieu se porte au-devant de l'ennemi....»
* * * * *
La seule différence dont nous devions tenir compte, c'est que
la redoute défendue doit être celle d'Ouistreham. Toutes les
relations s'accordant à la placer sur la rive _gauche_ de
l'Orne, tandis que la station de Merville est située sur la rive
_droite_.
[Illustration: CABOURG]
Quoi qu'il en soit, le numéro du _Moniteur universel_, portant la
date du 15 août 1794, contient un décret de la Convention donnant
à Ouistreham le nom de _Cabieu_.
C'était dignement honorer le courageux soldat.
Pendant quelques années, le décret fut respecté et l'on trouve,
toujours dans le _Moniteur_, le récit de plusieurs faits accomplis
à _Cabieu_; une parenthèse sépare le nom nouveau du nom ancien,
qui finit par reprendre droit de cité.
* * * * *
Louis XV avait accordé à Cabieu une pension de cent livres. Le 4
septembre 1790 et le 12 août 1794, il fut, de nouveau, recommandé
aux députés.
La Convention lui vota un secours de six cents livres et nous
venons de voir ce qu'elle fit pour sa réputation.
* * * * *
Né le 2 mars 1730, le _général_ Michel Cabieu mourut le 4 décembre
1804.
* * * * *
Donnons un coup d'œil à SALLENELLES, situé sur la rive droite
de l'embouchure de l'Orne. Les plages du Home et de Cabourg ont
détrôné ce village où, autrefois, on allait volontiers prendre les
bains de mer. Cependant, la mode pourra bien, un de ces jours,
prendre Sallenelles sous sa protection et en faire une jolie
station. Le pays y prête.
* * * * *
Si nous ne voulons pas franchir l'Orne en bateau, nous suivrons la
rive du petit fleuve jusqu'au pont de Ranville, pont _tournant_
qui a remplacé le bac incommode dont devaient, il y a peu de temps
encore, se contenter les piétons et les voituriers.
Mais ce léger détour ne nous empêchera pas d'aller visiter
OUISTREHAM ou OYESTREHAM.
* * * * *
Le nom seul de cette ville indique son origine saxonne, et
l'orthographe en a été modifiée pour la rendre plus euphonique à
nos oreilles et à nos yeux français.
Ouistreham fait un assez florissant commerce, dont le plus clair
bénéfice provient de la mer et de tout ce qui s'y rattache.
Son port possède un beau chantier de construction pour les petits
navires et un vaste bassin muni de _portes de flots_ énormes,
magnifiques, qui ont dû coûter bien des soins à leur entrepreneur.
* * * * *
Dans ce bassin même, débouche _le Canal de Caen à la mer_, voie de
quatorze kilomètres, extrêmement utile au commerce, car les passes
naturelles de l'Orne sont d'un accès difficile et ont été trop
souvent l'occasion d'abordages désastreux.
[Illustration: OUISTREHAM.-L'Eglise.]
Le chenal de l'avant-port d'Ouistreham est éclairé, la nuit, par
deux feux placés, l'un dans le clocher de l'église, l'autre dans
la redoute défendant la petite cité, qui voit passer les navires
chargés de grains, de farines, de sel, de houille, de fonte,
d'acier, de fer, de vins, d'eaux-de-vie, de sapins du Nord, de
denrées coloniales, d'huile, de machines: Caen, chef-lieu du
département, étant très commerçant.
* * * * *
Ouistreham peut offrir plus d'un sujet d'études agréables.
L'église, maintenant classée parmi les monuments historiques, est
presque tout entière de style roman. A son chevet, ou abside, de
forme ronde, s'élève une grosse tour quadrangulaire supportant
l'un des feux qui éclairent l'entrée du port.
La façade offre cette particularité que quatre des ordres
d'architecture y sont superposés.
Un édifice aussi important prouve bien, qu'autrefois, Ouistreham
fut un lieu renommé, beaucoup plus peuplé qu'il ne l'est à l'heure
actuelle: Caen, par sa situation et son activité, lui ayant enlevé
une notable partie des affaires commerciales, dues à la navigation
de l'Orne.
* * * * *
Une seconde preuve de l'ancienneté et de l'intérêt que l'on
attachait à cette petite ville, se retrouve dans les ruines
intéressantes découvertes sur son territoire.
Les sculptures, très nombreuses, témoignent que de riches
habitations et des temples y avaient été élevés.
Puis, on retrouve une voie romaine et un camp également construit
par les soldats du conquérant des Gaules.
* * * * *
Enfin, si tous ces souvenirs paraissent être un peu trop sérieux,
on se rend au bord de la mer soit pour se baigner, soit pour
pêcher: la côte, quoique bien fouillée, donnant encore asile à une
foule de petits poissons de rivage, sans compter les crevettes et
les huîtres.
Aussi, pendant l'été, vient-on beaucoup aux bains de mer
d'Ouistreham. Toutefois, on fera bien de se méfier de certaines
parties des grèves. Les courants constants, qui agitent ces
immenses masses de sable, créant plus d'un danger sérieux.
On ne doit jamais oublier que si la mer offre de grandes
séductions, elle est, par-dessus tout, capricieuse et terrible. La
plus simple prudence commande donc de ne point s'exposer à subir
le contre-coup de ses retours offensifs.
* * * * *
Il est impossible de venir à Ouistreham et de ne point aller
visiter Caen, l'une des villes les plus industrieuses du Calvados.
Elle a, d'ailleurs, un véritable port formé par le confluent
de l'Orne et de l'Odon et qui compte au nombre de ceux dont
l'amélioration a été reconnue nécessaire.
[Illustration: CAEN.--VUE GÉNÉRALE.]
CHAPITRE XXXIV
CAEN
Relativement à plusieurs autres cités du Calvados, Caen est une
ville moderne.
Longtemps avant la conquête romaine, Bayeux était connu. De même,
Lisieux comptait au nombre des forteresses gauloises.
Caen, cependant, ne pouvait tarder à obtenir la première place.
Son avantageuse situation, au confluent d'une rivière et d'un
petit fleuve, lui assurait la prépondérance sur toutes les villes
voisines.
HUET, le célèbre évêque d'Avranches, qui dédia à Caen «sa chère
patrie» l'ouvrage historique entrepris uniquement «pour elle»,
écrit que cette ville fut, en quelque sorte, «l'ouvrage du hasard»
et cite le premier témoignage historique auquel on puisse avoir
recours.
Il date de 1026, et porte le sceau de Richard II, duc de
Normandie. qui alloue à l'abbaye de Fécamp, la dime sur les
douanes de la petite cité.
Néanmoins, celle-ci devait alors commencer à sortir de son
obscurité, puisque l'acte ducal mentionne l'église, le marché et
le _port de Cathim_[34]. Ainsi orthographiait-on le nom de la
ville. Plus tard, on écrivit _Cathem_ d'où, par contraction, est
venue l'appellation moderne. Longtemps on a prononcé _Caën_.
[Note 34: D'autres ont lu: _Cadon_, mot saxon qui
signifierait: _ville de guerre_.]
Les ducs normands eurent le mérite de comprendre l'avantage
offert par une semblable position, voisine de la mer et pouvant
faire rayonner facilement ses relations sur une grande étendue de
territoire.
Le fils de _Robert le Magnifique_, ou le _Diable_, Guillaume,
futur souverain de l'Angleterre, alliait aux mérites du capitaine
le génie d'un chef d'État. Il aima et protégea Caen, lui donnant,
en toute occasion, des marques de sa munificence: témoin, la
fondation des monastères dits: _Abbaye-aux-Hommes_ et _Abbaye
aux-Dames_. Ces deux splendides joyaux furent construits par
obéissance envers le pape Nicolas II qui, moyennant une telle
soumission, levait la censure ecclésiastique frappant le mariage
de Guillaume avec sa cousine Mathilde de Flandre.
Ainsi qu'il arrive toujours, le duc s'attacha à son œuvre et
la dota de façon royale, lui léguant, entre autres choses, sa
couronne et son sceptre. L'_Abbaye-aux-Hommes_ (Saint-Étienne)
devint le lieu de sa sépulture, et l'_Abbaye-aux-Dames_
(Sainte-Trinité) fut celle de la reine-duchesse, Mathilde.
En même temps, Caen se fortifiait. On l'entourait de remparts et
on lui donnait la protection d'un château.
Les successeurs de Guillaume imitèrent son exemple. L'un d'eux,
pour améliorer le port, y fit dériver l'Orne, dont le cours était
un peu différent de ce qu'il est aujourd'hui.
La prospérité de la ville croissait rapidement.
Jean sans Terre chercha à s'en faire une alliée et lui octroya
une charte communale; mais le monarque n'était pas plus aimé des
bourgeois de Caen que de ses vassaux anglais, et Philippe Auguste,
son heureux rival, trouva la ville fort bien disposée pour une
annexion à la France.
Cette fidélité ne se démentit pas, lorsque, après une période de
plus d'un siècle, pendant laquelle Caen avait continué à étendre
son influence, la puissante armée d'Édouard III, d'Angleterre,
toute enflée des victoires remportées sur Philippe de Valois, vint
mettre le siège devant ses murs.
On ne saurait croire, si les annales les plus authentiques
n'étaient là pour l'affirmer, combien fut effréné le pillage qui
punit les bourgeois de leur résistance héroïque.
Une _centaine_ de navires emportèrent le butin!... Grand nombre
d'habitants et de chevaliers furent emmenés prisonniers....
Sous le règne de Charles VI, pareil désastre se renouvela. Henri
V, le monarque anglais, se montra digne successeur d'Édouard III.
Tous les crimes furent commis par les soldats du vainqueur, et
_deux mille_ bourgeois périrent sur leurs murailles envahies....
C'en était trop, la malheureuse ville, écrasée, ne put essayer
de travailler elle-même à son affranchissement et dut attendre
dix-neuf années avant d'être secourue par Charles VII en personne.
[Illustration: CAEN.--LE PORT]
Elle se montra toujours reconnaissante de sa délivrance. En 1532,
nous voyons ETIENNE DUVAL, riche marchand caennais, faire
entrer des vivres dans Metz, assiégée par Charles-Quint.
De l'époque néfaste de la conquête, subsiste un seul souvenir
qui, aux yeux des lettrés, peut légèrement atténuer la tyrannie
odieuse des vainqueurs. Ils dotèrent Caen d'une Université: ce
fut l'origine de la réputation littéraire bientôt obtenue par la
ville. Les concours poétiques, désignés sous le nom de _Puy de
Palinod_, et institués sur la proposition de l'avocat JEAN LE
MERCIER, étaient regardés avec faveur par les écrivains empressés
à s'y distinguer.
Depuis lors, la nouvelle renommée créée brilla d'un vif éclat, et
la liste est longue des poètes, ainsi que des prosateurs, inscrits
sur les registres de la vieille Université. Il semblerait même
que Caen préféra cette gloire à toute autre; du moins, on ne voit
pas son nom se joindre aux noms des cités normandes profondément
troublées par les guerres entre catholiques et protestants.
[Illustration: CAEN.--Entrée du château.]
Les huguenots, néanmoins, y commirent plus d'un excès, qui
atteignirent surtout les belles églises de Caen; ils allèrent
jusqu'à brûler les sépultures de Guillaume et de sa femme Mathilde.
Plus tard, la révocation de l'Édit de Nantes amena, par
contre-coup, de nouvelles et bien fâcheuses violences; mais,
bientôt, le calme de l'étude domina complètement.
Aujourd'hui, la ville a conquis une solide position commerciale.
Le canal d'Ouistreham y a beaucoup aidé, en diminuant les
difficultés de la navigation dans les bouches ensablées de l'Orne.
L'activité du port va toujours grandissant, et les navires sortis
de ses chantiers de construction sont très appréciés. Les nombreux
produits naturels et agricoles du Calvados, l'un des plus riches
départements français, alimentent largement l'exportation. De son
côté, l'industrie fournit, dans une mesure assez importante, aux
transactions commerciales. Parmi les objets les plus recherchés,
figurent les dentelles de luxe et communes. Beaucoup de ces tissus
peuvent rivaliser avec ce que le goût moderne a composé de plus
charmant.
Le légendaire bonnet de coton normand a dû exercer une influence
heureuse sur les fabriques bonnetières de la contrée, car leurs
produits s'exportent un peu partout.
* * * * *
L'importation a surtout lieu pour les bois du Nord, les engrais,
les fers, les aciers, la houille.
Toutes les nations commerciales ont, à Caen, un représentant.
Les navires entrant ou sortant donnent un total, toujours en
progression, de plusieurs centaines de mille tonnes, et la
population exclusivement maritime atteint un chiffre élevé. En
un mot, Caen occupe, après le Havre, Boulogne et Saint-Malo,
une place au premier rang parmi les ports de la Manche. Cette
place lui est maintenue par la facilité d'accès de ses quais, de
ses bassins, et par un système fort bien entendu de remorquage,
permettant de braver les vents contraires.
* * * * *
Dès le premier pas dans la ville, on s'aperçoit de la prospérité
qui y règne. Située au milieu de superbes et grasses prairies,
entourée de ravissantes promenades, baignée par les eaux de
l'Odon et de l'Orne, elle est, de plus, fort bien bâtie. Ses rues
sont suffisamment larges, aérées. Ses maisons, pour la plupart,
ne ressemblent pas aux immenses casernes affectionnées par nos
modernes architectes.
Peut-être la ville doit-elle ce bon goût aux nombreux monuments
historiques qui lui conservent un si vif attrait.
Les églises Saint-Étienne et de la Sainte-Trinité (vocables des
abbayes bâties par Guillaume et Mathilde) restent le legs le plus
précieux du passé.
* * * * *
La première, fondation particulière du souverain, est justement
regardée comme une œuvre splendide que, seule, dans la vieille
province Normande, l'église rouennaise de Saint-Ouen surpasse en
beauté.
[Illustration: CAEN.--ABBAYE-AUX-HOMMES.--ABBAYE-AUX-DAMES.]
Primitivement, une tour haute de cent vingt-quatre mètres,
dominant la vaste construction, s'harmonisait avec deux autres
tours, de forme octogonale, à la fois belles et gracieuses.
La façade si hardie, quoique sévère d'aspect, devait y gagner
encore en majesté.
De nos jours, la tour centrale est veuve de sa flèche, mais elle
reste entourée de gracieux clochetons marquant l'emplacement des
transepts, le pourtour du chœur et l'extrémité de l'abside.
L'intérieur de l'édifice répond dignement à cet aspect si bien
fait pour disposer les yeux.
La nef, en forme de croix latine, se profile, immense, sans rien
perdre, dans aucune de ses parties, du caractère simple quoique
majestueux de son style.
L'ornementation, très sobre, ne vient pas briser les lignes pures
des demi-colonnes qui, tour à tour, soit en un bloc unique, soit
par la réunion de trois fûts tronqués, soutiennent les voûtes,
ainsi que les arcades séparant les ailes du vaisseau central.
Le chœur, spacieux à cause du prolongement des collatéraux,
renferme seize chapelles.
Mais depuis les mutilations qui, au seizième siècle, désolèrent
Saint-Étienne, le riche tombeau de son fondateur a disparu.
Plusieurs fois jetées au vent, c'est à peine si l'on a pu réunir
quelques parcelles des cendres du Conquérant. Une dalle de marbre
noir les recouvre.
* * * * *
Il était dans la destinée de Guillaume, le guerrier sans
scrupules, de ne pouvoir «dormir» en paix «son dernier sommeil».
Augustin Thierry raconte d'une façon saisissante la mort et les
funérailles de celui qui avait eu tant de puissance.
Abandonné de tous, le cadavre du roi restait nu sur le plancher
d'une des salles du château de Rouen. Ému de pitié, un vieux
serviteur, Herluin, «simple gentilhomme de campagne,» entreprend
de le faire transporter à Caen.
Là, dans cette riche _Abbaye-aux-Hommes_, sa fondation, il
trouvera une sépulture honorable.
La cérémonie commence. Tout à coup, l'ancien cri de _haro_ (celui
par lequel les Northmen de Rollon imploraient sa justice) retentit.
Asselin, fils d'Arthur, vient de pénétrer dans les rangs des
assistants.
--Le terrain sur lequel s'élève l'église est à moi, proteste-t-il.
Guillaume me l'a pris sans me le payer. Je ne veux pas que son
corps y repose!
Clergé et seigneurs convinrent de vérifier l'assertion d'Asselin.
Il était dans son droit strict et, pour obtenir qu'il retirât sa
plainte, on lui acheta, moyennant soixante sous d'or de l'époque,
le terrain injustement pris.... Puis la cérémonie continua.
Hélas! une nouvelle infortune attendait les restes de Guillaume.
Quand il s'agit de les ensevelir, le caveau préparé se trouva trop
étroit.... On n'en tint compte et l'on chercha à y introduire
le cadavre qui ne put résister à la pression.... les entrailles
en sortirent!!... Il fallut brusquer l'enterrement et déserter
l'église, que l'on eut beaucoup de peine à désinfecter.
Une fois de plus, la mort se montrait ironique et cruelle....
Dans la sacristie de Saint-Étienne, on conserve un portrait, plus
ou moins authentique, de celui dont l'audace heureuse devait
exercer une si grande influence sur notre pays.
Les anciens bâtiments claustraux sont affectés à l'usage du lycée,
qui se trouve être, par là, le plus beau de la France entière.