Le samedi, un marché fort bien approvisionné réunit les petits

propriétaires et les fermières qui y apportent de magnifiques

volailles, du beurre excellent, du fromage délicieux.

C'est le pays _du bon vivre_.

[Illustration: DIVES.--Hostellerie de Guillaume le Conquérant]

Le 9 septembre, une foire célèbre commence et dure trois jours.

Autrefois, on pouvait y admirer les riches costumes normands.

Maintenant, les modes modernes envahissent les campagnes les plus

reculées. C'est fâcheux pour le coup d'œil, mais, naturellement,

les affaires n'en souffrent pas.

* * * * *

Pour nous, simples voyageurs, nous ne quitterons pas la ville

sans gravir le _Pavé_. Ainsi s'appelait une vieille route pavée,

remplacée par une voie empierrée, allant rejoindre celle qui, de

Trouville par Touques, conduit à Varaville et à Caen.

L'excursion n'a rien de très pénible, quoique la côte soit des

plus rapides. Le fût-elle davantage, on oublierait bien vite ce

léger inconvénient devant la splendeur du tableau dont on jouit

avidement.

A droite, la côte se recourbe en un immense fer à cheval,

jusqu'à la jetée du Havre, montrant dans ses replis les jolies

constructions blanches des stations de bains, des bouquets de bois

touffus, la ligne brillante des ruisseaux, des rivières et du

grand fleuve: la Seine.

L'ondulation du sol dentelle les rivages de la verdure gaie des

prairies ou du sable aride des dunes.

A gauche, c'est la plage coquette de Cabourg, puis une courbe

nouvelle, et la pointe dessinée par les terres de l'embouchure de

l'Orne; sur la ligne d'horizon passent, nombreux, les navires et

les barques; à nos pieds, c'est un profond ravin tout frais, tout

vert, baigné par la Dives.

Sous l'éclat du soleil, l'ensemble est prestigieux; pourtant, à

la nuit tombante, un charme plus séduisant ajoute à la magie de

l'ensemble.... Les phares font briller leur lumière protectrice,

tantôt fixe et blanche, tantôt mouvante et colorée. On croirait

que les étoiles de la pointe de la Hève s'avancent vers les feux

de la pointe d'Ouistreham et toutes ces lueurs, se mêlant aux

lueurs des habitations, jettent sur les vagues d'étincelantes

traînées, où les nuances de la palette divine sont avivées par le

mouvement perpétuel du flot.

Quand on a gravi la côte de Grâce, à Honfleur, et le _Pavé_, à

Dives, on peut, sans exagération, dire que l'on a contemplé les

deux plus beaux horizons de cette partie du littoral français.

* * * * *

CABOURG, station de bains toute moderne, paraît, ensuite, un peu

moins agréable; mais, rentrant ainsi dans les exigences de la vie

ordinaire, on se trouve, inconsciemment, poussé à l'injustice.

Cabourg est devenu une véritable ville, élégante et simple à la

fois, avec une admirable plage, de belles et fraîches avenues, un

casino, des chalets gracieux.

* * * * *

Qu'il y a loin de ces richesses aux marécages de jadis, et comme

la nouvelle église ressemble peu à l'antique chapelle, dédiée

à saint Michel, dont se contentaient les pêcheurs habitant ces

landes et ces terrains humides, si peu attrayants.

Chaque jour, cette station de bains prend plus d'extension, le

chemin de fer rendant les communications très faciles.

Les transformations s'accomplissent vite sur ces belles plages

normandes, devenues une sorte de banlieue de Paris, tellement

l'habitude est prise d'y aller passer, dans la belle saison, un

jour ou deux par semaine.

En voyant si pimpant le HOME-VARAVILLE, continuant en quelque

sorte le champ de courses renommé de Cabourg, on a peine à se

souvenir du pauvre poste de douaniers occupant encore, il y a bien

peu de temps, cette station de bains, déjà très suivie.

Nous nous y sommes arrêté un moment, très volontiers, et notre

halte nous a valu d'entendre une histoire qui mérite de ne pas

rester confinée dans des traditions locales trop peu souvent

fouillées.

* * * * *

A une petite distance du Home, et faisant partie de la commune

de MERVILLE, on trouve une vieille redoute, un fort, dont les

gardiens devaient, autrefois, surveiller une assez vaste étendue

de côte et particulièrement l'entrée de la rivière l'Orne.

Par malheur, on négligeait souvent de renouveler ces garnisons,

et le moment vint où la redoute de MERVILLE ne compta plus qu'un

_seul_ défenseur.

Mais, dans le cœur de cet unique soldat, un grand courage

s'alliait à l'amour de la Patrie: il en devait donner une preuve

merveilleuse.

* * * * *

C'était en 1762. Nous nous trouvions en guerre avec l'Angleterre

et, chaque jour, des tentatives nouvelles avaient lieu contre nos

ports. Une après-midi, MICHEL CABIEU, ainsi se nommait le gardien

de la redoute, s'aperçoit que des navires ennemis se dirigent vers

l'embouchure de l'Orne, avec l'intention évidente d'y préparer un

débarquement de troupes.

Une anxiété généreuse étreint l'âme de Cabieu. Que peut-il faire?

Périr ou être emmené prisonnier.... sans que sa propre perte soit

utile à la Patrie. Le brave soldat ne se résigne point à une

telle alternative. L'esprit, le sang-froid, unis au courage, lui

inspirent un plan bien simple.

Il sait que la redoute est à demi-cachée par les dunes de sable.

Facilement, il épie toutes les manœuvres de l'ennemi, sans que ce

dernier soit à même de se rendre compte du plus ou moins de force

de la garnison française.

Cabieu profite de cette situation. S'emparant d'un tambour, il

se hâte de battre une charge furieuse, en même temps qu'il crie,

parle, donne des ordres à des soldats imaginaires, fait rouler des

cailloux le long des murailles. Le tout sans relâche et avec un

entrain extraordinaire.

Les Anglais s'étonnent.... Auraient-ils été mal renseignés? Leur

entreprise, si bien combinée, va-t-elle trouver un obstacle

sérieux? Le tapage redoublant, la prudence l'emporte, les voiles

sont déployées et les navires s'éloignent lentement......

* * * * *

Cabieu n'ose encore croire à son triomphe. Il continue à faire

tout le bruit possible; mais quand, enfin, vaincu par la fatigue,

il tombe épuisé, son regard suit avec joie, dans l'ombre du soir,

la silhouette, de moins en moins distincte, des bâtiments ennemis.

Au matin, l'air frais le ranime, mais nul danger ne menace plus ce

point du pays: la mer est libre....

Les habitants firent une ovation à Michel qui, désormais, fut

connu sous la caractéristique appellation de: _Général Cabieu_.

Gaîment, il la porta jusqu'en 1804, époque de sa mort.

Elle était bien méritée.... A soi, tout seul, disperser une flotte!

* * * * *

Les annales de nos provinces sont pleines de ces traits généreux

que l'indifférence oublie, mais qu'il est bon de présenter,

parfois, à notre souvenir pour raviver en nous la grande image de

la PATRIE.

* * * * *

Les circonstances du beau _fait d'armes_ de Cabieu se trouvent

diversement relatées dans plusieurs documents authentiques; mais

tous sont unanimes à louanger l'humble garde-côte.

Un Mémoire tiré du recueil de M. C. Hippeau, ancien professeur à

la Faculté de Caen, Mémoire faisant partie des archives du château

d'Harcourt, dit que.... «Cabieu, sergent garde-côte de la paroisse

d'Ouistreham, se mit à la tête de trois ou quatre gardes-côtes

qu'il rencontra et marcha vers les Anglais: ses compagnons

_l'abandonnèrent_.»

Une autre pièce est le récit fait à l'Assemblée constituante, le

4 septembre 1790, par M. Cussy, député du Calvados; il contient

ce passage significatif: «.... _le seul tambour_ de sa compagnie

l'avait suivi, mais _ne tarda pas à le quitter_....»

Un rapport rédigé par Oudot et lu à la Convention nationale le 25

thermidor an II (12 août 1794), dit expressément:

«Michel Cabieu se porte au-devant de l'ennemi....»

* * * * *

La seule différence dont nous devions tenir compte, c'est que

la redoute défendue doit être celle d'Ouistreham. Toutes les

relations s'accordant à la placer sur la rive _gauche_ de

l'Orne, tandis que la station de Merville est située sur la rive

_droite_.

[Illustration: CABOURG]

Quoi qu'il en soit, le numéro du _Moniteur universel_, portant la

date du 15 août 1794, contient un décret de la Convention donnant

à Ouistreham le nom de _Cabieu_.

C'était dignement honorer le courageux soldat.

Pendant quelques années, le décret fut respecté et l'on trouve,

toujours dans le _Moniteur_, le récit de plusieurs faits accomplis

à _Cabieu_; une parenthèse sépare le nom nouveau du nom ancien,

qui finit par reprendre droit de cité.

* * * * *

Louis XV avait accordé à Cabieu une pension de cent livres. Le 4

septembre 1790 et le 12 août 1794, il fut, de nouveau, recommandé

aux députés.

La Convention lui vota un secours de six cents livres et nous

venons de voir ce qu'elle fit pour sa réputation.

* * * * *

Né le 2 mars 1730, le _général_ Michel Cabieu mourut le 4 décembre

1804.

* * * * *

Donnons un coup d'œil à SALLENELLES, situé sur la rive droite

de l'embouchure de l'Orne. Les plages du Home et de Cabourg ont

détrôné ce village où, autrefois, on allait volontiers prendre les

bains de mer. Cependant, la mode pourra bien, un de ces jours,

prendre Sallenelles sous sa protection et en faire une jolie

station. Le pays y prête.

* * * * *

Si nous ne voulons pas franchir l'Orne en bateau, nous suivrons la

rive du petit fleuve jusqu'au pont de Ranville, pont _tournant_

qui a remplacé le bac incommode dont devaient, il y a peu de temps

encore, se contenter les piétons et les voituriers.

Mais ce léger détour ne nous empêchera pas d'aller visiter

OUISTREHAM ou OYESTREHAM.

* * * * *

Le nom seul de cette ville indique son origine saxonne, et

l'orthographe en a été modifiée pour la rendre plus euphonique à

nos oreilles et à nos yeux français.

Ouistreham fait un assez florissant commerce, dont le plus clair

bénéfice provient de la mer et de tout ce qui s'y rattache.

Son port possède un beau chantier de construction pour les petits

navires et un vaste bassin muni de _portes de flots_ énormes,

magnifiques, qui ont dû coûter bien des soins à leur entrepreneur.

* * * * *

Dans ce bassin même, débouche _le Canal de Caen à la mer_, voie de

quatorze kilomètres, extrêmement utile au commerce, car les passes

naturelles de l'Orne sont d'un accès difficile et ont été trop

souvent l'occasion d'abordages désastreux.

[Illustration: OUISTREHAM.-L'Eglise.]

Le chenal de l'avant-port d'Ouistreham est éclairé, la nuit, par

deux feux placés, l'un dans le clocher de l'église, l'autre dans

la redoute défendant la petite cité, qui voit passer les navires

chargés de grains, de farines, de sel, de houille, de fonte,

d'acier, de fer, de vins, d'eaux-de-vie, de sapins du Nord, de

denrées coloniales, d'huile, de machines: Caen, chef-lieu du

département, étant très commerçant.

* * * * *

Ouistreham peut offrir plus d'un sujet d'études agréables.

L'église, maintenant classée parmi les monuments historiques, est

presque tout entière de style roman. A son chevet, ou abside, de

forme ronde, s'élève une grosse tour quadrangulaire supportant

l'un des feux qui éclairent l'entrée du port.

La façade offre cette particularité que quatre des ordres

d'architecture y sont superposés.

Un édifice aussi important prouve bien, qu'autrefois, Ouistreham

fut un lieu renommé, beaucoup plus peuplé qu'il ne l'est à l'heure

actuelle: Caen, par sa situation et son activité, lui ayant enlevé

une notable partie des affaires commerciales, dues à la navigation

de l'Orne.

* * * * *

Une seconde preuve de l'ancienneté et de l'intérêt que l'on

attachait à cette petite ville, se retrouve dans les ruines

intéressantes découvertes sur son territoire.

Les sculptures, très nombreuses, témoignent que de riches

habitations et des temples y avaient été élevés.

Puis, on retrouve une voie romaine et un camp également construit

par les soldats du conquérant des Gaules.

* * * * *

Enfin, si tous ces souvenirs paraissent être un peu trop sérieux,

on se rend au bord de la mer soit pour se baigner, soit pour

pêcher: la côte, quoique bien fouillée, donnant encore asile à une

foule de petits poissons de rivage, sans compter les crevettes et

les huîtres.

Aussi, pendant l'été, vient-on beaucoup aux bains de mer

d'Ouistreham. Toutefois, on fera bien de se méfier de certaines

parties des grèves. Les courants constants, qui agitent ces

immenses masses de sable, créant plus d'un danger sérieux.

On ne doit jamais oublier que si la mer offre de grandes

séductions, elle est, par-dessus tout, capricieuse et terrible. La

plus simple prudence commande donc de ne point s'exposer à subir

le contre-coup de ses retours offensifs.

* * * * *

Il est impossible de venir à Ouistreham et de ne point aller

visiter Caen, l'une des villes les plus industrieuses du Calvados.

Elle a, d'ailleurs, un véritable port formé par le confluent

de l'Orne et de l'Odon et qui compte au nombre de ceux dont

l'amélioration a été reconnue nécessaire.

[Illustration: CAEN.--VUE GÉNÉRALE.]

CHAPITRE XXXIV

CAEN

Relativement à plusieurs autres cités du Calvados, Caen est une

ville moderne.

Longtemps avant la conquête romaine, Bayeux était connu. De même,

Lisieux comptait au nombre des forteresses gauloises.

Caen, cependant, ne pouvait tarder à obtenir la première place.

Son avantageuse situation, au confluent d'une rivière et d'un

petit fleuve, lui assurait la prépondérance sur toutes les villes

voisines.

HUET, le célèbre évêque d'Avranches, qui dédia à Caen «sa chère

patrie» l'ouvrage historique entrepris uniquement «pour elle»,

écrit que cette ville fut, en quelque sorte, «l'ouvrage du hasard»

et cite le premier témoignage historique auquel on puisse avoir

recours.

Il date de 1026, et porte le sceau de Richard II, duc de

Normandie. qui alloue à l'abbaye de Fécamp, la dime sur les

douanes de la petite cité.

Néanmoins, celle-ci devait alors commencer à sortir de son

obscurité, puisque l'acte ducal mentionne l'église, le marché et

le _port de Cathim_[34]. Ainsi orthographiait-on le nom de la

ville. Plus tard, on écrivit _Cathem_ d'où, par contraction, est

venue l'appellation moderne. Longtemps on a prononcé _Caën_.

[Note 34: D'autres ont lu: _Cadon_, mot saxon qui

signifierait: _ville de guerre_.]

Les ducs normands eurent le mérite de comprendre l'avantage

offert par une semblable position, voisine de la mer et pouvant

faire rayonner facilement ses relations sur une grande étendue de

territoire.

Le fils de _Robert le Magnifique_, ou le _Diable_, Guillaume,

futur souverain de l'Angleterre, alliait aux mérites du capitaine

le génie d'un chef d'État. Il aima et protégea Caen, lui donnant,

en toute occasion, des marques de sa munificence: témoin, la

fondation des monastères dits: _Abbaye-aux-Hommes_ et _Abbaye

aux-Dames_. Ces deux splendides joyaux furent construits par

obéissance envers le pape Nicolas II qui, moyennant une telle

soumission, levait la censure ecclésiastique frappant le mariage

de Guillaume avec sa cousine Mathilde de Flandre.

Ainsi qu'il arrive toujours, le duc s'attacha à son œuvre et

la dota de façon royale, lui léguant, entre autres choses, sa

couronne et son sceptre. L'_Abbaye-aux-Hommes_ (Saint-Étienne)

devint le lieu de sa sépulture, et l'_Abbaye-aux-Dames_

(Sainte-Trinité) fut celle de la reine-duchesse, Mathilde.

En même temps, Caen se fortifiait. On l'entourait de remparts et

on lui donnait la protection d'un château.

Les successeurs de Guillaume imitèrent son exemple. L'un d'eux,

pour améliorer le port, y fit dériver l'Orne, dont le cours était

un peu différent de ce qu'il est aujourd'hui.

La prospérité de la ville croissait rapidement.

Jean sans Terre chercha à s'en faire une alliée et lui octroya

une charte communale; mais le monarque n'était pas plus aimé des

bourgeois de Caen que de ses vassaux anglais, et Philippe Auguste,

son heureux rival, trouva la ville fort bien disposée pour une

annexion à la France.

Cette fidélité ne se démentit pas, lorsque, après une période de

plus d'un siècle, pendant laquelle Caen avait continué à étendre

son influence, la puissante armée d'Édouard III, d'Angleterre,

toute enflée des victoires remportées sur Philippe de Valois, vint

mettre le siège devant ses murs.

On ne saurait croire, si les annales les plus authentiques

n'étaient là pour l'affirmer, combien fut effréné le pillage qui

punit les bourgeois de leur résistance héroïque.

Une _centaine_ de navires emportèrent le butin!... Grand nombre

d'habitants et de chevaliers furent emmenés prisonniers....

Sous le règne de Charles VI, pareil désastre se renouvela. Henri

V, le monarque anglais, se montra digne successeur d'Édouard III.

Tous les crimes furent commis par les soldats du vainqueur, et

_deux mille_ bourgeois périrent sur leurs murailles envahies....

C'en était trop, la malheureuse ville, écrasée, ne put essayer

de travailler elle-même à son affranchissement et dut attendre

dix-neuf années avant d'être secourue par Charles VII en personne.

[Illustration: CAEN.--LE PORT]

Elle se montra toujours reconnaissante de sa délivrance. En 1532,

nous voyons ETIENNE DUVAL, riche marchand caennais, faire

entrer des vivres dans Metz, assiégée par Charles-Quint.

De l'époque néfaste de la conquête, subsiste un seul souvenir

qui, aux yeux des lettrés, peut légèrement atténuer la tyrannie

odieuse des vainqueurs. Ils dotèrent Caen d'une Université: ce

fut l'origine de la réputation littéraire bientôt obtenue par la

ville. Les concours poétiques, désignés sous le nom de _Puy de

Palinod_, et institués sur la proposition de l'avocat JEAN LE

MERCIER, étaient regardés avec faveur par les écrivains empressés

à s'y distinguer.

Depuis lors, la nouvelle renommée créée brilla d'un vif éclat, et

la liste est longue des poètes, ainsi que des prosateurs, inscrits

sur les registres de la vieille Université. Il semblerait même

que Caen préféra cette gloire à toute autre; du moins, on ne voit

pas son nom se joindre aux noms des cités normandes profondément

troublées par les guerres entre catholiques et protestants.

[Illustration: CAEN.--Entrée du château.]

Les huguenots, néanmoins, y commirent plus d'un excès, qui

atteignirent surtout les belles églises de Caen; ils allèrent

jusqu'à brûler les sépultures de Guillaume et de sa femme Mathilde.

Plus tard, la révocation de l'Édit de Nantes amena, par

contre-coup, de nouvelles et bien fâcheuses violences; mais,

bientôt, le calme de l'étude domina complètement.

Aujourd'hui, la ville a conquis une solide position commerciale.

Le canal d'Ouistreham y a beaucoup aidé, en diminuant les

difficultés de la navigation dans les bouches ensablées de l'Orne.

L'activité du port va toujours grandissant, et les navires sortis

de ses chantiers de construction sont très appréciés. Les nombreux

produits naturels et agricoles du Calvados, l'un des plus riches

départements français, alimentent largement l'exportation. De son

côté, l'industrie fournit, dans une mesure assez importante, aux

transactions commerciales. Parmi les objets les plus recherchés,

figurent les dentelles de luxe et communes. Beaucoup de ces tissus

peuvent rivaliser avec ce que le goût moderne a composé de plus

charmant.

Le légendaire bonnet de coton normand a dû exercer une influence

heureuse sur les fabriques bonnetières de la contrée, car leurs

produits s'exportent un peu partout.

* * * * *

L'importation a surtout lieu pour les bois du Nord, les engrais,

les fers, les aciers, la houille.

Toutes les nations commerciales ont, à Caen, un représentant.

Les navires entrant ou sortant donnent un total, toujours en

progression, de plusieurs centaines de mille tonnes, et la

population exclusivement maritime atteint un chiffre élevé. En

un mot, Caen occupe, après le Havre, Boulogne et Saint-Malo,

une place au premier rang parmi les ports de la Manche. Cette

place lui est maintenue par la facilité d'accès de ses quais, de

ses bassins, et par un système fort bien entendu de remorquage,

permettant de braver les vents contraires.

* * * * *

Dès le premier pas dans la ville, on s'aperçoit de la prospérité

qui y règne. Située au milieu de superbes et grasses prairies,

entourée de ravissantes promenades, baignée par les eaux de

l'Odon et de l'Orne, elle est, de plus, fort bien bâtie. Ses rues

sont suffisamment larges, aérées. Ses maisons, pour la plupart,

ne ressemblent pas aux immenses casernes affectionnées par nos

modernes architectes.

Peut-être la ville doit-elle ce bon goût aux nombreux monuments

historiques qui lui conservent un si vif attrait.

Les églises Saint-Étienne et de la Sainte-Trinité (vocables des

abbayes bâties par Guillaume et Mathilde) restent le legs le plus

précieux du passé.

* * * * *

La première, fondation particulière du souverain, est justement

regardée comme une œuvre splendide que, seule, dans la vieille

province Normande, l'église rouennaise de Saint-Ouen surpasse en

beauté.

[Illustration: CAEN.--ABBAYE-AUX-HOMMES.--ABBAYE-AUX-DAMES.]

Primitivement, une tour haute de cent vingt-quatre mètres,

dominant la vaste construction, s'harmonisait avec deux autres

tours, de forme octogonale, à la fois belles et gracieuses.

La façade si hardie, quoique sévère d'aspect, devait y gagner

encore en majesté.

De nos jours, la tour centrale est veuve de sa flèche, mais elle

reste entourée de gracieux clochetons marquant l'emplacement des

transepts, le pourtour du chœur et l'extrémité de l'abside.

L'intérieur de l'édifice répond dignement à cet aspect si bien

fait pour disposer les yeux.

La nef, en forme de croix latine, se profile, immense, sans rien

perdre, dans aucune de ses parties, du caractère simple quoique

majestueux de son style.

L'ornementation, très sobre, ne vient pas briser les lignes pures

des demi-colonnes qui, tour à tour, soit en un bloc unique, soit

par la réunion de trois fûts tronqués, soutiennent les voûtes,

ainsi que les arcades séparant les ailes du vaisseau central.

Le chœur, spacieux à cause du prolongement des collatéraux,

renferme seize chapelles.

Mais depuis les mutilations qui, au seizième siècle, désolèrent

Saint-Étienne, le riche tombeau de son fondateur a disparu.

Plusieurs fois jetées au vent, c'est à peine si l'on a pu réunir

quelques parcelles des cendres du Conquérant. Une dalle de marbre

noir les recouvre.

* * * * *

Il était dans la destinée de Guillaume, le guerrier sans

scrupules, de ne pouvoir «dormir» en paix «son dernier sommeil».

Augustin Thierry raconte d'une façon saisissante la mort et les

funérailles de celui qui avait eu tant de puissance.

Abandonné de tous, le cadavre du roi restait nu sur le plancher

d'une des salles du château de Rouen. Ému de pitié, un vieux

serviteur, Herluin, «simple gentilhomme de campagne,» entreprend

de le faire transporter à Caen.

Là, dans cette riche _Abbaye-aux-Hommes_, sa fondation, il

trouvera une sépulture honorable.

La cérémonie commence. Tout à coup, l'ancien cri de _haro_ (celui

par lequel les Northmen de Rollon imploraient sa justice) retentit.

Asselin, fils d'Arthur, vient de pénétrer dans les rangs des

assistants.

--Le terrain sur lequel s'élève l'église est à moi, proteste-t-il.

Guillaume me l'a pris sans me le payer. Je ne veux pas que son

corps y repose!

Clergé et seigneurs convinrent de vérifier l'assertion d'Asselin.

Il était dans son droit strict et, pour obtenir qu'il retirât sa

plainte, on lui acheta, moyennant soixante sous d'or de l'époque,

le terrain injustement pris.... Puis la cérémonie continua.

Hélas! une nouvelle infortune attendait les restes de Guillaume.

Quand il s'agit de les ensevelir, le caveau préparé se trouva trop

étroit.... On n'en tint compte et l'on chercha à y introduire

le cadavre qui ne put résister à la pression.... les entrailles

en sortirent!!... Il fallut brusquer l'enterrement et déserter

l'église, que l'on eut beaucoup de peine à désinfecter.

Une fois de plus, la mort se montrait ironique et cruelle....

Dans la sacristie de Saint-Étienne, on conserve un portrait, plus

ou moins authentique, de celui dont l'audace heureuse devait

exercer une si grande influence sur notre pays.

Les anciens bâtiments claustraux sont affectés à l'usage du lycée,

qui se trouve être, par là, le plus beau de la France entière.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 16 / 25 段