Rêve! disent les incrédules. Réalité possible! affirment ceux qui

prennent la peine de se pénétrer du beau travail de M. Bouquet de

la Grye et qui désirent vivement le voir mettre à exécution, car

il en résulterait, nous le croyons, un grand bien non seulement

pour le commerce de Paris, mais pour celui de la France entière.

CHAPITRES XXX-XXXI

HONFLEUR

Plus de cinq cents ans avant que l'on songeât aux avantages

offerts par les bassins naturels du Havre, un duc de Normandie,

Robert le Magnifique, fondait, en 1034, au sommet d'une colline

élevée, située sur la rive gauche de l'embouchure de la Seine, un

oratoire devenu immédiatement célèbre.

[Illustration: Plan de Honfleur, d'après une ancienne carte

(1693).]

_Notre-Dame-de-Grâce_, tel était le nom donné par Robert à cette

chapelle, et, certainement, il n'en pouvait guère trouver un

meilleur pour la nombreuse population de marins au milieu de

laquelle on l'élevait.

En effet, cette colline accusant nettement la rive gauche de

l'embouchure de la Seine, comme les coteaux d'Ingouville et de

Sainte-Adresse signalent la rive droite du même fleuve, elle

devient un point de repère précieux pour les navigateurs. Les

touristes y trouvent un splendide observatoire.

* * * * *

Mais si, tout de suite, nous nous rendions à Grâce, HONFLEUR

perdrait de son prix à nos yeux; hâtons-nous donc de le visiter.

Malgré le voisinage du Havre, cette ville travaille activement

et tire le meilleur parti possible de sa position. La population

maritime s'y livre à la pêche côtière.

Il possède de vastes chantiers de bois du Nord et fait un commerce

assez étendu de charbons anglais. Dernièrement, de grandes

améliorations ont été apportées au service de la navigation et, en

dépit des vases, des galets, Honfleur se trouve en possession d'un

vaste avant-port et de bassins à flot.

Quelques débris semblent indiquer l'emplacement de la forteresse

élevée par Henri IV. On trouve encore de vieilles maisons dans la

rue Basse.

Toutefois, ce que l'on visite avec le plus d'intérêt, c'est la

vieille et très curieuse église Sainte-Catherine. Sa tour, bâtie

en bois comme l'église, en est séparée par une rue; des poutres,

recouvertes d'ardoises, l'étayent de tous côtés. Des sculptures

et des tableaux achèvent de rendre digne d'attention cet antique

monument.

* * * * *

Un souvenir qu'il est impossible d'oublier quand on parcourt

Honfleur, c'est la bravoure déployée par ses marins, chaque fois

que les nécessités de la guerre les ont appelés à combattre

l'ennemi.

[Illustration: HONFLEUR.--Bassin Sainte-Catherine.]

Lors des terribles épreuves subie par la France, sous le règne de

Charles VI, devenu fou, les habitants de Honfleur coulèrent bas

la flotte anglaise, commandée par l'amiral Hugues Spencer.

[Illustration: HONFLEUR.--NOTRE-DAME DE GRÂCE.]

En 1795, ils contribuaient à la prise du fameux commodore

Sidney-Smith, et peut-être que, si on le leur avait laissé garder,

l'habile marin ne se fût point échappé, et n'eût pu préparer le

désastre subi, par notre armée d'Égypte, devant Saint-Jean-d'Acre,

en 1799.

* * * * *

De patients chercheurs ont prétendu que, par l'examen de vieilles

chroniques, on pouvait affirmer que les marins honfleurais

abordèrent les _premiers_ en Amérique.

Nous ne pouvons décider de cette prétention; mais, certainement,

Honfleur suivait l'exemple de Dieppe, et engageait des navires

dans les expéditions les plus aventureuses.

C'est de son port que le capitaine DENIS partit pour Terre-Neuve,

dont il prit possession au nom de la France.

Honfleur revendique l'honneur de compter parmi ses enfants le

navigateur BINOT LE PAULMIER DE GONNEVILLE, premier explorateur

des terres australes. Mais Harfleur résiste à cette prétention.

Peut-être la synonymie d'appellation des deux villes a-t-elle

causé quelque confusion pour les historiens.

[Illustration: HONFLEUR.--Phare de l'Hospice.]

Nulle incertitude, au contraire, en ce qui concerne le lieu de

naissance de l'un des pères de la photographie moderne. DAGUERRE

est bien Honfleurais.

* * * * *

L'entrée du port de Honfleur est protégée par deux phares: l'un,

feu fixe rouge, de quatrième ordre, se trouve à l'extrémité de la

nouvelle jetée; le second, feu blanc fixe, de premier ordre, se

trouve sur la jetée de l'Hôpital.

* * * * *

Lorsqu'on arrive dans la ville par la route de Caen, une avenue de

plus de trois kilomètres de longueur donne aux touristes l'ombrage

de ses arbres séculaires, et l'impression n'en est que meilleure

pour se disposer à gravir la colline de Grâce.

[Illustration: HONFLEUR.--Côte de Grâce.]

[Illustration: HONFLEUR.--Autel de Notre-Dame de Grâce.]

Autrefois, il est vrai, la côte était infiniment plus abrupte.

De nos jours, on en a adouci la pente, on a même poussé la

prévenance jusqu'à y installer des bancs de repos.

Mais admettons une fatigue plus grande encore, le dédommagement

est bien merveilleux.

* * * * *

On croirait avoir gravi une hauteur prodigieuse, tellement

l'horizon se déroule grandiose. La Seine, élargie, vient mêler ses

eaux calmes aux flots plus tumultueux de la Manche.

[Illustration: HONFLEUR.--Ancien Hôtel de ville.]

Il est vrai que, les jours de vents d'ouest, le fleuve, imitant

la mer, roule de grosses vagues, et qu'à l'époque du mascaret, ou

_barre_, le spectacle devient saisissant. Les habitants du pays

appellent simplement ce phénomène: _le flot_. En effet, c'est un

véritable flot qui, de la mer, va rouler jusqu'à Rouen, et refoule

en grondant les eaux de la Seine.

* * * * *

Deux bancs de sable appelés d'_Amfard_ et le _Rattier_, futures

îles formées par les dépôts fluviaux, divisent l'embouchure de la

Seine. Puis c'est Honfleur lui-même, Tancarville, Harfleur, Le

Havre, la Manche, incessamment sillonnée de navires...

* * * * *

C'est la verdure des campagnes, mêlant sa teinte fraîche au bleu

du ciel, au vert glauque ou azuré des flots, à la blancheur de

l'écume, toute diaprée des reflets du soleil...

C'est le murmure venant de la terre et se confondant avec le sourd

bruissement qui frappe sans relâche le rivage.... C'est la pointe

noirâtre des écueils, couverte ou surgissant tout à coup....

C'est, en un mot, comme une prière immortelle offerte à Dieu par

les œuvres de sa main paternelle.

* * * * *

On ne quitte que bien à regret ce tableau admirable..... On ne

peut jamais l'oublier.

[Illustration: Le banc d'Amfard.]

Honfleur est en communication avec Le Havre, distant de 12

kilomètres environ, au moyen d'un bateau à vapeur qui fait

plusieurs voyages par jour.

Il communique aussi avec l'Angleterre par Southampton.

[Illustration: Ancienne coiffe des environs de Honfleur.]

CHAPITRE XXXII

DE HONFLEUR A DIVES

Chaque petit village normand, situé sur un point quelconque de

la côte, devient vite, à présent, une station de bains. Beaucoup

d'entre ces bourgades, cependant, sont loin d'avoir une plage

favorable; mais l'air pur, joint à la proximité de Paris, fait

leur fortune.

Qui donc, autrefois, songeait à VASOUY, à VILLERVILLE?

[Illustration: VILLERVILLE.--La Plage.]

Moins aristocratiques que Trouville et Deauville, on y rencontre,

pourtant, des buts de promenades charmantes. Toute la campagne est

riche, fertile, bien cultivée. Après le bain, il est agréable de

longer ces champs si verts ou de se reposer à l'ombre des pommiers

touffus.

* * * * *

Le château ou, plutôt, les ruines du château de BONNEVILLE,

reculées de sept kilomètres dans les terres, occupent à peu près

le sommet d'un triangle dont les pointes s'étendent de Touques à

pont-l'Évêque. Cette forteresse célèbre fut bâtie par Guillaume,

duc de Normandie, qui allait devenir le maître de l'Angleterre.

Guillaume affectionnait beaucoup son _bon_ château de Bonneville,

et il y tenait volontiers sa cour. De même, il protégea Touques,

où nous retrouverons des marques de sa munificence.

* * * * *

Avant d'entrer à Trouville, faisons une petite station à TOUQUES,

ce sera justice. On ne parlait point encore de la moderne ville

de bains de mer que, depuis des siècles, sa voisine était

en possession d'un commerce très florissant. Nous avons une

preuve de son ancienne importance, par ses deux belles églises:

_Saint-Pierre_ et _Saint-Thomas_.

[Illustration: VILLERVILLE.--L'Église.]

La première date du règne même du fameux Guillaume, et elle a

conservé quelques parties de cette époque. Elle est rangée parmi

les monuments historiques. _Saint-Thomas_ date d'une centaine

d'années plus tard.

Après ces vénérables édifices, témoignages de la munificence des

souverains normands, on visite les vieilles halles en bois et

le château de Montruit, superbe spécimen de l'architecture du

seizième siècle.

Mais les jours de gloire de l'antique petite cité ont pris fin.

TROUVILLE s'est emparé de tout le commerce, de tout le mouvement

de voyageurs, de tout le bruit de la mode.... et oublie qu'il

doit, en quelque sorte, sa prospérité à un habitant de.... Touques.

[Illustration: BONNEVILLE.--RUINES DU CHATEAU.]

* * * * *

Frappé de la belle position de l'humble station de pêcheurs, M.

DESSEAUX se mit en tête d'en faire une ville véritable. Cette

idée qui, plus tard, devait être le point de départ de tant de

fortunes, ne fut pas heureuse pour l'_inventeur_ de Trouville.

[Illustration: TROUVILLE.--Le Casino.]

Quinze ans après, la renommée de la nouvelle plage de bains

grandissait chaque jour, et elle n'a fait que s'accroître.

Cette renommée, d'ailleurs, est méritée. Tout se réunit en faveur

de Trouville.

Les rues étroites de la vieille ville contrastent avec les quais

spacieux, toujours animés par la présence d'un grand nombre

de bateaux de pêche, de yachts de plaisance, de bâtiments de

commerce.

La grève, immense, déploie un véritable luxe de sable fin et doux.

Les galets n'y blessent point le pied des baigneurs, les vases et

l'eau saumâtre n'affectent point leur odorat.

Un panorama ravissant se déroule devant leurs yeux, et le fond

du tableau est formé par de charmantes collines couvertes d'une

verdure touffue, parsemées de riches villas, de coquets chalets.

La mode a donc eu raison d'adopter Trouville. Mais une ombre

ternit cette splendeur. La proximité de la ville avec Paris y

amène, pendant l'été, une véritable foule, très élégante, qui

veut, à la fois, profiter de l'air salubre et garder toutes les

habitudes mondaines. On va au théâtre, aux courses....

[Illustration: Deauville.]

Cela répand beaucoup d'argent chez les habitants; toutefois,

les personnes souffrantes ou ayant besoin d'un véritable repos

préfèrent une plage moins bruyante, et l'on en trouve lorsque l'on

suit l'admirable côte qui va se déroulant de Trouville au delà de

Cabourg.

Traversons la rivière qui a donné son nom à Touques. Nous voici

dans la très élégante et très fréquentée DEAUVILLE, rivale de

Trouville, plus aristocratique même que cette dernière.

Il y a trente ans, on ne songeait guère à la possibilité d'une

semblable transformation. Les marais et les dunes occupaient en

maîtres tout le terrain.

C'était le pays de la fièvre, peu habité, du reste.

Quand on voulait traverser le petit fleuve, on avait recours à un

passeur, qui demandait cinq centimes pour prix de son labeur.

Aujourd'hui, on franchit la Touques sur un très beau pont,

et, à la place des marécages, des sables arides, on trouve de

magnifiques villas, des châteaux princiers.

[Illustration: VILLERS.--L'Église.]

Rien ne manque à la cité nouvelle qui possède une église, une

mairie, un temple, des rues bien tracées.... Un hippodrome, très à

la mode, voit chaque année des courses célèbres.

* * * * *

Nous qui aimons davantage la tranquillité, nous continuons vite

notre route vers Dives.

D'abord assez plat, le sol ne tarde point à s'élever et, bientôt,

les côtes se présentent rapides. Au sommet de la falaise, nous

passons devant le hameau de BÉNERVILLE, dont l'humble chapelle,

toute verdie de mousse, semble s'effondrer sous le poids de sa

pauvre toiture.... Elle date du onzième siècle, cette église

presque abandonnée, car le mouvement de la population se porte

vers Deauville, d'un côté, et, de l'autre, vers le bourg, toujours

grandissant, de Villers-sur-Mer.

* * * * *

De la hauteur où nous sommes parvenus, l'horizon est admirable.

Pourtant, nous ne nous arrêterons pas longtemps; car, plus loin,

nous verrons mieux encore. Chaque tour de roue de notre voiture

nous conduira, désormais, vers les plus charmants paysages.

* * * * *

La côte franchie, le chemin devient facile jusqu'à VILLERS, hameau

en 1852, et aujourd'hui station de bains très appréciée.

Peut-être, sous les ducs de Normandie, Villers était-il important.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on retrouve, près du beau

château moderne, une motte ancienne marquant l'emplacement d'une

demeure féodale. Puis, aussi, l'église est remarquable. Sa nef

date du onzième siècle et le chœur du treizième siècle. Une

vieille tradition affirme, qu'autrefois, l'église se trouvait _au

centre_ de la paroisse qui, du côté de la terre, s'étend à plus

de _quatre_ grands kilomètres. La mer ayant beaucoup gagné sur la

grève, trois cents mètres à peine, la séparent du monument et,

sans doute, elle emportera encore plus d'un lambeau de la jolie

plage.

La générosité des nombreux baigneurs venant chaque année passer

la saison dans cette agréable station, a permis de restaurer avec

soin l'intéressant édifice.

Ici, tout comme à Trouville, il y a beaucoup d'élégance. Les

constructions nouvelles reculent de plus en plus les bornes de la

petite ville. Ce ne sont que maisons et véritables châteaux bâtis

avec un confortable, une richesse ne laissant rien à désirer.

* * * * *

La campagne y est extrêmement attrayante: ce sont de hautes

collines boisées, des ravins rapides, couverts d'une herbe épaisse

et animés par le bruit des ruisseaux; des fermes annonçant

l'aisance, de magnifiques prairies avec leur population de bœufs

et de vaches dignes, souvent, de figurer dans les concours.

Quant à la plage, elle est toute de beau sable, et sa ligne

d'horizon ne lasse jamais l'admiration des baigneurs.

[Illustration: TROUVILLE]

Lorsque, de Villers[30], on veut se diriger vers Dives, deux

routes se présentent: celle qui permet l'emploi de la voiture,

en faisant, à travers champs, un long détour aboutissant à

Beuzeval; celle qui, accessible seulement aux piétons, passe sous

les falaises d'Auberville, en côtoyant le banc de petites roches

appelées les _Vaches Noires_.

[Note 30: Où l'on arrive maintenant par un chemin de fer,

prolongé sur Dives et Cabourg.]

Cette dernière est de beaucoup la plus agréable. La fatigue

qu'elle peut occasionner trouve une compensation dans les mille

aspects de la grève et les _découvertes_ marines qu'il arrive de

faire.

Car les falaises sont en argile bleue d'Oxford et elles renferment

beaucoup de richesses géologiques, sans compter que les roches

offrent des trésors pour les pêcheurs patients. Les varechs

soutiennent des moules presque microscopiques, mais si délicates!

Les anfractuosités des pierres servent de retraite aux crabes, le

flot montant y amène beaucoup de crevettes et les oiseaux de mer

s'y rencontrent nombreux.

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas hésiter, lorsque l'on est

bon marcheur, à passer devant les _Equerniats_.... Tel est le nom

pittoresque donné aux groupes de falaises par les gens du pays.

* * * * *

Nous n'ajoutons point, la chose se comprenant d'elle-même, que la

route de la plage ne peut être suivie qu'à mer basse.

* * * * *

Toujours en longeant la côte, dont beaucoup de points atteignent

une hauteur de _cent mètres_, on arrive à HOULGATE-BEUZEVAL.

Ces deux localités se touchent et, pourtant, on les croirait

placées à une grande distance l'une de l'autre.

Houlgate possède de vrais châteaux, des parcs, des villas, des

lacs, des pelouses, un temple.... remplaçant de beaux herbages ou

des dunes de médiocre valeur.

Aujourd'hui, une colonie anglaise y a élu domicile, apportant avec

elle le goût du _confortable_ et de l'élégance britannique dans sa

pureté intégrale.

A Beuzeval, par contre, on se croit plus en famille, moins obligé

de sacrifier à la mode, de faire parade d'une grande fortune.

Et, chose à considérer, le pays y est aussi agréable, puisque,

nous le répétons, les deux localités se touchent.

Lorsque l'on a pris son bain, on peut se donner le plaisir de

longues promenades à travers une campagne souriante, accidentée,

bien ombragée et bien arrosée.

Tout ce coin de la Normandie est vraiment superbe.

* * * * *

Ne quittons pas Beuzeval sans rappeler que, lors des guerres du

premier Empire, un pilote de ce village eut le bonheur de se

signaler par un grand acte de courage et de sang-froid.

* * * * *

Deux frégates, appelées _le Vésuve_ et _la Confiance_, sortaient

du port du Havre; chassées par l'ennemi, elles s'efforçaient

d'atteindre la petite rivière de Dives.

* * * * *

MAUGER, le pilote beuzevalais, rappelons hautement son nom, Mauger

n'hésita point à commander une manœuvre hardie qui força le

succès. Le _Vésuve_ fut sauvé par lui. La _Confiance_, moins bonne

marcheuse, fut victime du feu de l'ennemi, mais l'équipage put

gagner la grève de Houlgate.

Peut-être ce souvenir, et plusieurs autres du même genre, ajoutés

à un fait historique d'une importance immense, dont nous nous

occuperons tout à l'heure, ont-ils contribué à donner l'éveil

sur les services que la rivière de Dives pourrait être appelée à

rendre, dans la défense de cette partie du littoral français.

* * * * *

De nos jours, c'est par un bon chemin, conquis sur la mer, que

l'on se rend de Beuzeval à la ville de Dives; mais les gens de

la contrée se rappellent le temps où, pour accomplir ce trajet,

il fallait attendre le bon plaisir du flot, si l'on ne préférait

gravir péniblement le sommet de la côte.

Trop souvent même, quand on avait attendu, il fallait se résigner

à la fatigue de l'ascension, parce que les vagues, dans leur

effort, avaient enlevé ou fait écrouler une partie de la falaise.

Semblable accident se renouvelle encore assez fréquemment, malgré

le minutieux entretien du chemin. C'est que les collines n'ont pas

d'autre assise que l'argile. Des pluies prolongées aident l'action

des flots, et il n'est pas rare d'assister, en un espace de temps

très court, à la formation de galets considérables, dus à l'action

de l'eau salée sur cette argile[31].

[Note 31: Les superbes travaux du chemin de fer qui relie

Dives à Trouville, mettent Beuzeval aussi à l'abri que possible

des catastrophes causées par les grosses marées et les violents

coups de mer.]

Nous allions oublier, et c'eût été dommage, de mentionner l'un des

plaisirs favoris des baigneurs et des habitants de la côte: _La

pêche à l'équille_.

Le mot: pêche, n'est pas absolument exact, car, pour s'emparer du

petit poisson, couleur d'argent, si exquis en friture, point n'est

besoin de filets ni de barque.

Une fourche à branches aplaties et un panier suffisent.

* * * * *

L'_équille_, nommée _lançon_ en Bretagne[32], ressemble beaucoup

à une anguille, mais les plus longues ne dépassent guère vingt

centimètres sur une grosseur de cinq à six centimètres. C'est

alors un beau _brin_, disent les pêcheurs normands.

[Note 32: L'équille fait partie de la classe des poissons

_apodes_, c'est-à-dire des poissons qui ne possèdent pas de

nageoires ventrales.]

[Illustration: Equilles.]

L'équille se cache dans le sable humide du rivage. A certains

moments de fortes marées, on peut, disent toujours les bonnes gens

du pays, _la prendre d'assis_, c'est-à-dire qu'elle est tellement

abondante que les plus maladroits _pêcheurs_, ou _chasseurs_,

comme on voudra, en capturent une grande quantité.

A ce jeu, il faut avoir les reins souples et une réelle vivacité

de mouvements. On enfonce dans le sable la petite fourche dont on

est muni, et on la relève, amenant à la surface, avec les tas de

sablon mouillé, un ou plusieurs points brillants qu'il faut se

dépêcher de saisir, car le museau pointu de l'équille rouvre, avec

une rapidité surprenante, le chemin au pauvre petit poisson vers

une retraite nouvelle.

De très loin, les cultivateurs viennent en partie de plaisir

pêcher avec leur famille. Parents, enfants se portent des défis,

et c'est un tableau des plus animés, des plus joyeux.

Les habiles y gagnent d'excellents changements à leur nourriture

ordinaire; parfois leur garde-manger s'enrichit de conserves,

l'équille supportant bien une salaison modérée.

[Illustration: HONFLEUR.--_Plate_: Bateau de pêche.]

[Illustration: DIVES]

CHAPITRE XXXIII

DE DIVES A OUISTREHAM

Depuis quelques années, DIVES, ville très ancienne, est reliée

au grand réseau des chemins de fer de l'Ouest, par une ligne

qui se raccorde à la station de Mézidon. Mais on n'a pas trouvé

ce progrès suffisant, et, à travers le sol accidenté de la

vallée d'Auge, il a été construit une ligne nouvelle partant de

Deauville. L'établissement en a été coûteux; il a fallu établir

beaucoup de viaducs et d'aqueducs, sans compter un pont, très

difficile à édifier, à l'embouchure de la Dives, dont le lit est

profond, presque mouvant.

On a triomphé certainement de ces difficultés, mais peut-être le

port en souffrira-t-il...

Il est vrai que la nouvelle ligne ferrée rentre dans le plan

stratégique des routes devant raccorder nos rivages entre eux.

En elle-même, l'idée est donc bonne; toutefois, il est permis de

regretter que l'on ne cherche pas à tirer meilleur parti d'une

excellente position maritime. Si on le voulait, le port de Dives

acquerrait bien vite une réelle notoriété et développerait, dans

de grandes proportions, la prospérité de la contrée.

* * * * *

Nous nous souvenons que plusieurs historiens, Augustin Thierry,

notamment, ont désigné Saint-Valery-sur-Somme comme point

d'embarquement de Guillaume, duc de Normandie, futur fondateur du

royaume d'Angleterre. Mais des recherches patientes ont démontré,

jusqu'à l'évidence, l'erreur d'une telle assertion.

C'est à Dives que furent faits les préparatifs de l'expédition.

C'est de Dives que sortirent les vaisseaux du _Conquérant_[33].

[Note 33: La ville a pris le nom de la rivière qui la baigne.]

En souvenir de l'événement, une colonne en granit a été érigée

(1861) sur le point culminant de la falaise de Caumont, regardant

la rivière, et des tables de marbre, portant inscrits les noms des

compagnons du duc normand, ont été placées dans l'église du bourg.

* * * * *

Les habitants disent: ville. L'aspect des lieux leur donne raison.

On retrouve plus d'une trace de l'importance de Dives. Beaucoup

de rues se dirigent au loin dans la campagne, témoignant que les

maisons devaient être plus nombreuses. Les halles, fort anciennes

(quatorzième et quinzième siècles), ne sont pas celles d'un

village.

Encore bien moins l'église, vaste et bel édifice, dont quelques

parties remontent au onzième siècle.

[Illustration: Anciennes coiffes des femmes de Dives et de

Deauville.]

On a dit avec raison que ce monument vénérable prouverait, à lui

seul, la prospérité dont, il y a huit siècles, jouissait la petite

ville. Une simple bourgade n'avait pas besoin d'une église bâtie

sur de pareilles proportions; mais les chevaliers de Guillaume

devaient s'y sentir à l'aise.

* * * * *

On visite encore avec intérêt une maison bien conservée datant du

dix-septième siècle, et une autre, plus vieille de cent ans, sinon

davantage.

Cette dernière porte fièrement le nom d'_Hostellerie de Guillaume

le Conquérant_. Une chronique prétend que la mer baignait alors

les murailles du vieux logis. Cela se pourrait; la pointe de

Cabourg n'existait pas encore. Elle ne s'est formée que peu à peu,

sous l'effort des vagues, charriant d'immenses quantités de sable.

L'embouchure de la rivière devait occuper une position plus à

l'ouest de la gare actuelle du chemin de fer conduisant à Mézidon.

Une chose très certaine, c'est qu'il fallait trouver des

ressources de toute sorte pour l'armée normande, composée de

cinquante mille hommes. Plusieurs navires furent envoyés de

Touques, à Dives, rejoindre l'expédition.

Aujourd'hui, la petite ville se consacre toute entière aux travaux

de la paix. Elle possède une source de revenus importants dans la

population, de plus en plus nombreuse, des baigneurs attirés par

la beauté du pays.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 15 / 25 段