Autour du géant dramatique se groupe un faisceau de noms célèbres.

Et, tout d'abord, convient-il, peut-être, de rappeler celui que

l'on désigna comme _l'homme le plus universel de son siècle_,

BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE (1657-1757), neveu, par sa mère,

des deux Corneille. Si l'on n'accepte pas toutes les idées des

_Dialogues des Morts_, du _Traité du Bonheur_, de _la Pluralité

des Mondes_ et de tant d'autres écrits subtils, il serait

impossible de refuser à leur auteur l'esprit le plus vif, le plus

rare, le plus charmant. Cet esprit, Fontenelle eut la fortune

inouïe de le conserver jusqu'au dernier jour de son existence

séculaire. Ce n'est pas le moindre fleuron de sa renommée.

MARC-ANTOINE GÉRARD DE SAINT-AMANT (1594-1661), l'un des premiers

membres de l'Académie française, ne méritait pas de se voir

accablé comme il le fut par Boileau. Dans plus d'une de ses odes

et dans nombre de passages de son _Moïse sauvé_, on retrouve la

marque d'un vrai poète. Hélas! pour quelque cause, le «Régent

du Parnasse» fut d'un avis contraire et le pauvre Saint-Amant,

non seulement ne bénéficia pas de l'oubli, mais fut contraint à

partager le ridicule attaché par l'impitoyable critique à:

PRADON (1632-1698). Ce dernier, rêvant de placer sa _Phèdre_ et

ses drames médiocres au-dessus des œuvres de Racine, justifia

pour la cent millième fois la terrible prédiction: «Tel brille au

second rang....»

Mais les lettres rouennaises se relèvent avec JACQUES BASNAGE DE

BEAUVAL (1653-1723), un vrai savant, un véritable écrivain, dont

le grand titre d'honneur est d'avoir contribué à faire conclure,

en 1717, un traité d'alliance entre la France et la Hollande.

Le frère de Basnage (1656-1720) fut, lui aussi, un écrivain et un

savant de mérite.

SAMUEL BOCHART (1599-1667), le plus grand orientaliste de son

temps, possédait toutes les langues savantes asiatiques. C'est

à lui que l'on doit un traité sur tous les animaux, plantes et

minéraux, dont les Écritures font mention. On comprend sans

peine que le patient érudit gagna à ces travaux l'innocente

préoccupation de rattacher une origine hébraïque à toutes les

langues, à toutes les sciences.

Le P. DANIEL (1649-1728) a écrit une _Histoire de France_ assez

aride, mais exacte et qui obtint plus de succès que ses polémiques

poursuivies, d'ailleurs, non sans verve et talent, contre Pascal

et Descartes.

Le P. SANADON (1673-1733) fut un latiniste élégant et pur. On sait

avec quel soin, quel bonheur de recherches il a traduit _Horace_.

Ses œuvres personnelles ne sont pas moins intéressantes.

MME DU BOCCAGE (1710-1802) fut très louée en son temps, et elle

n'eut rien moins, pour exalter ses travaux littéraires, que

des amis comme Voltaire et Fontenelle. Beaucoup de partialité

devait entrer dans ce favorable jugement, car il est difficile,

aujourd'hui, de lire sans fatigue les _Amazones_ ou même la

_Colombiade_, son meilleur ouvrage.

Il en est tout autrement des écrits de MME LEPRINCE DE BEAUMONT

(1711-1780). A la vérité, l'auteur de tant de jolis contes borna

son ambition et sut en faire passer la morale, la raison, grâce à

un enjouement de bon aloi. Plus d'une génération enfantine lui est

redevable de passe-temps joyeux.

[Illustration: INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE N.-D. DE BON-SECOURS.]

Parmi nos contemporains se détachent les figures: d'ARMAND CARREL,

talent vif et hardi comme son esprit;

De LOUIS BOUILHET, qui eut son heure de célébrité, justement

gagnée, surtout par _Mœlenis_, par _Mme de Montarcy_, par _Hélène

Peyron_.... Il mourut trop tôt et sans avoir pu, croyons-nous,

donner sa véritable mesure;

De GUSTAVE FLAUBERT; le brillant styliste restera plus longtemps

en possession de sa renommée. Malheureusement, ses œuvres, si

elles doivent être appréciées des lettrés, ont donné naissance à

la plaie morale connue sous le nom de _réalisme_.

Cette prétendue découverte littéraire semble être encore en pleine

vigueur. On lui devra d'avoir vu pénétrer librement dans les

familles des livres qu'autrefois on eût à peine fait circuler sous

le manteau.

Ce que la littérature y a gagné, l'histoire de notre temps aura

peine à le reconnaître; mais, ce que les mœurs y ont perdu, chaque

jour, hélas! les critiques les plus indulgents le constatent avec

effroi.

* * * * *

Par bonheur, Rouen nous présente d'autres noms sur lesquels il

fait bon d'arrêter sa pensée.

Dans les arts, voici JEAN JOUVENET (1647-1717) qui triomphe:

au Louvre, avec son _Paralytique_, son _Esther_, sa _Pêche

miraculeuse_, sa _Résurrection de Lazare_; à Notre-Dame de Paris,

avec son _Magnificat_.

JEAN RESTOUT (1692-1768), son neveu et son élève, donna libre

cours à sa vive imagination dans la décoration des palais de

Fontainebleau et de Trianon.

* * * * *

Puis surgit un vrai grand peintre, un de ces artistes dont le nom

peut sans crainte soutenir la comparaison avec les noms glorieux

de n'importe quel pays: ANDRÉ GÉRICAULT (1781-1824) pensa et

vécut, pour ainsi dire, ce _Radeau de la Méduse_, où sa main

fiévreuse fait toucher aux dernières bornes du sublime le drame

horrible qui retient, fascinés, les yeux épouvantés.

La même surabondance de pensée éclate dans son _Chasseur à

cheval_, dans son _Cuirassier blessé_. Géricault devait mourir

jeune, il se hâtait de lutter contre la vie et la lutte fut

féconde, puisqu'elle nous a donné ces chefs d'œuvre.

* * * * *

Dans les sciences, plus d'un Rouennais a su se créer une belle

place.

PIERRE-LOUIS DULONG (1785-1838), l'admirable physicien, ne crut

pas trop payer par la perte d'un œil et d'un bras la découverte du

_chlorure d'azote_. Ses travaux, avec Petit et François Arago,

ont à jamais marqué sa place parmi les savants illustres que la

France revendique avec orgueil.

* * * * *

Si Reims est la ville natale de JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE, Rouen

se souvient que le fondateur de l'_Institut des Frères de la

Doctrine Chrétienne_ établit chez lui, dans le monastère dit de

_Saint-Yon_, la communauté destinée à fournir gratuitement des

éducateurs aux enfants pauvres. Une statue lui a été élevée.

[Illustration: ROUEN.--Statue de J.-B. de la Salle.]

Ce serait faire preuve d'une étrange injustice que d'oublier

dans cette énumération, si brève qu'elle doive être, le nom de

ROBERT CAVELIER DE LA SALLE (1643-1687). L'intrépide, l'héroïque

explorateur d'une partie de l'Amérique septentrionale, voulut

établir solidement l'influence française dans sa vice-royauté

de la Louisiane, qu'il rêvait de changer en la plus florissante

colonie. Ses travaux tiennent du prodige, et à lui, bien à lui,

revient la découverte de la détermination exacte du cours et

des embouchures de l'immense Mississipi. Sa vie, si courte, fut

généreusement employée. Elle est une de celles dont, Français,

nous pouvons tirer une pure, une légitime gloire.

«Car en lui passa l'âme des grands découvreurs normands, des

précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et complet, patient,

intrépide, généreux, avide de gloire, il nous a ouvert quinze

cents lieues de pays dans les plus riches contrées américaines...

et ne cessa de poursuivre son but et d'espérer que lorsqu'il tomba

sous la balle d'un assassin.

«Les Américains ont placé son médaillon au Panthéon de Washington

et donné son nom à l'un des comtés de l'Illinois[29]....»

[Note 29: Sur Cavelier de la Salle et sur les voyageurs

qui suivent, nous avons parcouru les excellentes biographies

consacrées à leur mémoire par M. GABRIEL GRAVIER, Président

honoraire et Secrétaire général de la _Société de géographie

normande_. Nous aurions voulu puiser plus largement dans les

intéressants travaux de M. Gravier, bien connu par ses recherches

infatigables sur l'histoire des navigateurs normands; ses

opinions, aujourd'hui, sont généralement admises et sa compétence

n'est pas discutée. Nous devons à notre savant correspondant les

meilleurs remercîments et une réelle gratitude pour son obligeance

si complète.]

HENRI JOUTEL (1640-1735) fut le digne, le dévoué compagnon de

Cavelier de la Salle. Il mérite une place près de son illustre

chef.

AUGUSTIN BEAULIEU (1589-1639) «.... a fait dans l'histoire des

apparitions de courte durée, mais assez brillantes pour que son

nom mérite d'être consacré. Savant marin, fin diplomate, habile

marchand, avisé, prudent et brave, bon surtout, il représentait

avec éclat ces grands capitaines de mer dieppois, comme lui

fugitifs météores, qui ont illustré la première moitié de son

siècle.»

Ses voyages, son expérience, son caractère lui méritèrent la

confiance de Richelieu, qui l'employa d'abord à l'île de Ré,

pendant les guerres contre les calvinistes, puis, ensuite, lui

donna le commandement d'un navire pour aider le comte d'Harcourt

dans l'attaque des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat.

Quand il mourut, à peine âgé de cinquante ans, la marine française

perdit l'un de ses meilleurs officiers.

* * * * *

FRANÇOIS CAUCHE, né à Rouen en 1616, devint aussi, pour les

intérêts de son négoce, un intrépide explorateur. L'Ile-de-France

et Madagascar surtout, puis l'île Sainte-Marie, furent visitées

presque en entier par lui. «Sa relation est écrite simplement,

honnêtement et inspire toute confiance.... Les nombreux

renseignements qu'il donne sur les mœurs, les croyances des

habitants, sur la faune et la flore de Madagascar ne sont pas

démentis, quoique Cauche eût fort peu d'instruction, ce que

démontrent ses études sur la langue malgache.» Il n'en mérite pas

moins par son honnêteté et son patriotisme d'être «mis au rang des

hommes utiles, des grands citoyens.» On ignore la date de sa mort.

[Illustration: PRÈS ROUEN.--Intérieur de l'église de Notre-Dame de

Bon-Secours.]

* * * * *

FERMAND, conseiller au Parlement de Normandie; FAUVEL, sieur

d'Oudeauville, maître des comptes de la même province; BEAUDOIN

DE LAUNAY, également de Rouen (1630-1632), s'associèrent avec

STOCHOVE, sieur de Sainte-Catherine, gentilhomme flamand, pour

visiter l'Italie, le Levant, l'Égypte, voyage offrant, à l'époque,

de sérieux dangers; aussi, dit avec raison M. Gravier, en louant

la relation des explorateurs, «les jeunes gens qui en ont le temps

et le moyen suivraient _avec fruit_ les traces de nos vieux

magistrats rouennais et du flamand, leur compagnon.»

PAULIN ou PAUL LUCAS (1664-1737) réussit plusieurs missions qui

lui furent données pour Constantinople et visita principalement

la Grèce, Smyrne, l'Asie Mineure, l'Égypte, où il trafiqua des

pierres précieuses, après avoir été soldat et marin. Il s'occupa

surtout d'antiquités. Le _Cabinet du Roi_ reçut de lui, en 1696,

une belle collection.

[Illustration: La chaire.]

Voltaire l'a raillé pour sa facilité à «accueillir des fables»;

mais Lucas était homme d'esprit et de savoir, et, s'il prenait la

peine de relater des fables, c'est qu'elles peuvent souvent ouvrir

des horizons à la vérité historique. Si la renommée du voyageur

est de beaucoup inférieure à son mérite, on peut dire, avec son

biographe, qu'il fait honneur à sa ville natale.

* * * * *

JULES PORET, baron DE BLOSSEVILLE (1802-1833), semblait appelé

à parcourir la plus brillante carrière maritime. A vingt ans il

se signalait dans le voyage autour du monde de _la Coquille_,

commandée par Duperré, et plusieurs points découverts pendant ce

voyage portent son nom. Une rencontre avec l'illustre et infortuné

capitaine John Franklin décida du sort du jeune officier. Il

souhaita ardemment d'explorer les régions polaires. Ce souhait

fut exaucé. Le 9 juin 1833, il recevait le commandement de la

canonnière-brick _la Lilloise_ et partait pour l'Islande. Vingt

jours plus tard, il découvrait une dizaine de lieues de la côte

orientale du Groënland, jusque-là inconnue de tout Européen,

terres appelées aujourd'hui «de Blosseville». Le 25 août, il fut

encore aperçu par un navire, puis on n'eut plus de nouvelles du

jeune et déjà célèbre officier. Vainement trois navires furent-ils

envoyés à sa recherche: les glaces polaires ont gardé leur secret.

* * * * *

Nous voudrions pouvoir ne pas oublier un seul des noms dont Rouen

s'honore, mais la liste est si heureusement chargée!

On sait ce que fut BOIS-GUILLEBERT, l'intègre lieutenant-général

(neveu de Vauban), l'auteur du _Détail de la France sous Louis

XIV_: un défenseur des opprimés, un soutien pour les malheureux.

DELARUE, dans les premières années du dix-huitième siècle, eut

l'idée de faire filer le coton. C'était le point de départ d'une

industrie qui allait créer des ressources nouvelles à la ville et

contribuer si efficacement à sa fortune.

LEPECQ DE LA CLÔTURE (1736-1804) fut un grand médecin, et LOUIS

BRUNE (1807-1843) un dévoué sauveteur. Deux rues portent ces noms

respectés.

* * * * *

Une statue placée devant le _Théâtre des Arts_ honore la mémoire

de Boïeldieu (1775-1834), le chantre des pages délicieuses de

_Jean de Paris_, du _Nouveau Seigneur du village_, du _Chaperon

Rouge_, de la _Dame Blanche_, si jeune encore après soixante

ans de triomphes dans l'univers entier. Nous savons bien qu'il

a été, qu'il est peut-être encore de mode de railler le style

de Boïeldieu; mais quiconque aime la musique claire, gracieuse,

douce, délicate, émouvante, revient et reviendra toujours à

ces partitions poétiques, tendres, vraiment françaises, dont

l'impression sur les âmes reste si nette, encore qu'elle ne

ressemble pas à un effrayant problème algébrique!

Sur la tombe de FRÉDÉRIC BÉRAT, autre compositeur rouennais, on

a gravé les dernières mesures de sa chanson la plus connue et

devenue si populaire: _Ma Normandie!_ La ville ne pouvait moins

faire pour celui qui, si chaleureusement, affirmait son amour du

sol natal.

* * * * *

Combien nous pouvons regretter encore d'omissions! Mais, il faut

bien l'avouer, nous attendions presque avec impatience le moment

de tracer un autre nom qui, à Rouen, s'empare du cœur et s'impose

à la pensée, avec une force à laquelle il serait presque sacrilège

de se soustraire:

JEANNE D'ARC!!!

Ce nom, symbole d'une épopée _unique_ dans l'histoire des peuples,

on le suit à travers la voie douloureuse, commençant à Compiègne

pour aboutir aux flammes du bûcher élevé, ici, sur la place du

Vieux-Marché....

En même temps, de la profondeur des siècles viennent se ranger,

près de la martyre, ses impuissants mais courageux défenseurs:

JEAN LOHIER, le légiste rouennais, qui protesta si hautement, si

intrépidement contre la violation des plus simples formes de la

justice envers celle dont le crime avait été d'aimer son pays!!

Le bon huissier MASSIEU, qui appuya si efficacement la demande du

religieux assistant la suppliciée, afin qu'on tînt devant les yeux

de Jeanne une croix apportée de l'église Saint-Sauveur.

Et ce religieux, «ce saint», comme le dit Michelet, frère ISAMBART

DE LA PIERRE, qui pendant tout le procès fit preuve d'un entier

dévouement à l'héroïne. Son témoignage ne saurait être récusé, car

n'était-il pas prêt à le payer de sa vie!...

De quelle amertume et, pourtant, de quel réconfort on se sent

pénétré en lisant, aux lieux où elles se passèrent, la relation de

ces choses si incroyables, quoique si vraies!

La haine féroce, immonde; la lâcheté dans ce qu'elle peut avoir de

plus vil; l'hypocrisie dans ce qu'elle a de plus odieux, près du

patriotisme le plus saint, de la pureté la plus radieuse, de la

résignation, du sacrifice surhumain!

Comment honorer une telle mémoire! Comment?

Rouen ne devrait pas hésiter à faire disparaître l'étrange statue

qui est censée représenter Jeanne.

Puis, sur la place désormais consacrée, nous voudrions voir,

sculptés dans le granit, un échafaud et un bûcher.

Le premier porterait l'effigie d'ALAIN BLANCHARD, la victime de

Henri V d'Angleterre (lors du siège de 1419), disant aux soldats

qui le traînaient à la mort:

«_Je n'ai pas de biens pour racheter ma vie comme les autres;

mais, quand j'aurais de quoi payer ma rançon, je ne voudrais pas

racheter le roi anglais de son déshonneur!_»

Sur le bûcher, et serrant contre son cœur l'informe croix de bois

liée à la hâte par un soldat anglais, Jeanne d'Arc, personnifiant

le dévouement à la Patrie, rappellerait aux cœurs faibles que le

droit, la vaillance peuvent succomber pour un temps, mais que

l'heure de la justice sonne toujours, que nul crime ne reste

impuni.

Le supplice de Jeanne, un Anglais, BEDFORD, l'ordonna pour venger

son pays, humilié de succomber sous la main d'une femme!

Et il ne voyait pas que lui-même jetait une poignée de boue au

front de l'Angleterre.... une boue sanglante impossible à laver!!

La parole prophétique d'Alain Blanchard se réalisait.

Chaque fois qu'un vainqueur a déshonoré son triomphe, l'histoire,

implacable, enregistre l'action honteuse et bientôt vient

l'expiation.

* * * * *

Pourquoi réveiller ces cruels souvenirs? dira-t-on, peut-être.

Pourquoi? Ne pouvons-nous y trouver un aliment à notre douleur,

en même temps que le principe d'une force nécessaire à l'attente

sage, mais en éveil? Aux noms des martyrs d'autrefois joignons

les noms de nos martyrs d'hier, entourons-les d'un souvenir

inaltérable!

L'échafaud d'Alain Blanchard nous apprendra comment on peut clouer

un vainqueur au pilori!

Le bûcher de Jeanne d'Arc nous rendra la foi dans les destinées de

notre pays, trop souvent près de périr, mais renaissant toujours

plus grand!

* * * * *

Parle, sublime paysanne! Pénètre nos cœurs, nos âmes, de cet amour

de la France pour lequel, sans murmurer, tu accomplis ton cruel

sacrifice!

Si nous aimons notre Patrie comme tu l'as aimée, elle réparera

une fois de plus ses ruines! Si nous assistons à son triomphe,

notre récompense sera grande. Mais, si nous devions succomber en

essayant la tâche sainte, inspire-nous ton courage.

Mourir pour la France, si l'on ne peut vivre pour elle, est

préférable à l'infamie de douter de son honneur, de déserter son

drapeau!...

CHAPITRE XXIX

LA NAVIGATION DE LA SEINE.--PARIS PORT DE MER

Nous avons vu le Havre travaillant sans relâche à améliorer son

port, à étendre ses relations avec le monde entier. Les progrès

et les nécessités de la marine moderne exigent impérieusement

ces transformations incessantes. L'avenir paraît devoir être aux

immenses steamers qui, depuis leur apparition, ont bouleversé

toute l'économie ancienne de la navigation et réclament des

conditions d'atterrage spéciales.

La profondeur d'un port en eau vive, la largeur d'un chenal, la

sûreté d'évolution dans une rade, les facilités de déchargement

à quai, la prompte dispersion des marchandises importées, la

rapidité d'arrivage d'une cargaison, sont les principales sources

de l'activité commerciale d'une place maritime. Sous peine de

décadence, nous ne pouvons nous laisser devancer longtemps par nos

concurrents anglais, belges, allemands.

Les premiers ne sont pas, à beaucoup près, aussi redoutables

qu'ils semblent l'être. Notre position continentale reste un

immense avantage et, nous le répétons, il nous suffirait de

_vouloir sérieusement_ pour acquérir une indiscutable influence.

Cette question préoccupe tous ceux qui ne se désintéressent pas,

à la légère, de l'étude des efforts réalisés par nos voisins de

Belgique et d'Allemagne.

Le premier de ces pays possède Anvers; le second Hambourg, deux

ports admirablement situés, et plus admirablement encore aménagés.

Là, on ne s'est pas contenté de tirer parti des avantages

locaux, on a tout fait, on continue de tout faire pour que

des améliorations nouvelles viennent puissamment en aide à la

diffusion des relations.

Chemins de fer, canaux et routes à bon marché complètent un

système de fret intelligent, réduit, quant aux dépenses;

supérieur, quant à la manière dont il est compris.

Il en résulte que les transactions augmentent chaque jour à

Hambourg et à Anvers.... Pourquoi ne profiterions-nous pas de ces

leçons?

Nous pouvons faire mieux: hâtons-nous. Ce n'est pas de l'argent

improductif, celui qui est prodigué pour mettre en œuvre les

forces vives d'un pays.

Depuis longtemps, on réclame l'amélioration de la navigation de la

Seine, mais des influences néfastes, avivées par des querelles de

clocher, ont apporté des entraves à tous les projets présentés.

Le Havre croit lutter contre des mesures désastreuses. Rouen sait

combien il lui importe d'obtenir une route d'eau toujours de

plus en plus facile, sûre, directe. Les travaux accomplis et les

résultats obtenus prouvent ce que l'on peut attendre de l'avenir.

Il ne faut pas oublier que la Seine coule entre deux chaînes

de collines laissant peu de solutions de continuité. Les eaux,

gênées par ces barrages naturels, ont dû se frayer un lit sinueux

changeant brusquement, et à chaque instant, de direction.

C'est bien à elles que l'on pourrait appliquer le nom de

_Méandre_. Ainsi, on compte à peine quatre-vingt-quatre kilomètres

de Rouen au Havre, par la route de terre, mais la route fluviale

présente un développement de _cent cinquante_ kilomètres. Il y a

donc avantage de près de la moitié du parcours, si l'on prend la

voie de terre.

Mais là n'existe pas l'obstacle le plus sérieux, quoiqu'il faille

compter avec lui. Le vrai danger résulte des bancs de sable

obstruant le lit du fleuve, bancs remués par chaque marée et qui

ont causé un grand nombre de naufrages: _La Traverse_ en témoigne.

On appelle ainsi la brusque déviation du cours du chenal

canalisé qui, suivant la rive droite depuis Caudebec jusqu'à la

Pierre-du-Poirier, se dirige subitement vers la rive gauche, et la

longe sur un parcours dépassant le port de Quillebeuf (Eure).

Le chenal est, d'ailleurs, jalonné avec soin, mais plusieurs des

balises et des bouées ont leur point d'attache sur les mâts et les

carènes de navires depuis longtemps ensablés!...

La _barre_, enfin, accompagne toujours la mer montante. Elle ne

devient guère tout à fait menaçante qu'aux marées équinoxiales,

mais elle n'en constitue pas moins une cause de retard pour la

marche des navires, car cette énorme vague, formée des flots

refoulés du fleuve, se dresse comme une muraille perpendiculaire,

et roule souvent depuis l'embouchure de la Seine jusqu'à Rouen.

Une canalisation nouvelle s'impose donc si l'on ne veut voir, dans

un avenir presque prochain, diminuer le trafic fluvial.

Pour commencer à remédier à une telle éventualité, un canal a

été creusé entre le Havre et la pointe du TANCARVILLE, village

riverain de la Seine, célèbre par les belles ruines de son vieux

château-fort.

[Illustration: Embouchure de la Seine, entre Le Havre-De-Grâce et

Honfleur.

D'après une ancienne carte de Normandie.]

La distance est d'un peu plus de trente kilomètres.

Les avantages sont très réels, puisque l'embouchure du fleuve est

évitée. Cependant, il va de soi que tout ne saurait se borner là,

et que ce travail en appelle un autre, prolongé non pas seulement

jusqu'à Rouen, mais jusqu'à Paris, sinon même au delà.

* * * * *

Cet espoir n'a rien de chimérique pour les ingénieurs. Il y a

longtemps qu'un projet beaucoup plus grandiose encore sollicite

leur attention. Déjà, on avait rêvé de faire de Paris un _port de

mer_, en construisant des navires n'exigeant qu'un faible tirant

d'eau.

Les Parisiens se souviennent du joli petit bâtiment _l'Esther_,

appartenant au capitaine Le Barazer, et du _Frigorifique_,

conception de M. Le Tellier. Ce dernier navire fit le voyage de la

Plata et en rapporta des viandes conservées par le froid.

Mais la marine commerciale moderne ne s'accommode plus de

dimensions aussi restreintes. Elle veut des moyens de transport

équivalant à ses aspirations, et l'on est en train de rivaliser

avec le _Great-Eastern_, de légendaire mémoire.

Certes, tous les steamers, non plus que les bâtiments de commerce,

en général, ne seront point taillés sur un pareil gabarit;

néanmoins, loin de se montrer disposé à réduire les proportions,

on leur donnera plus d'ampleur. Le régime de la navigation

fluviale doit donc pouvoir souffrir ces changements inévitables.

* * * * *

Un savant du plus haut mérite, un ingénieur des plus distingués,

M. BOUQUET DE LA GRYE, répond à cette alternative en offrant de

faire de Paris un véritable port _maritime_.

Preuves en mains, par le moyen du travail de l'auteur, nous

assistons au couronnement d'une entreprise gigantesque et

qui, pourtant, semble être presque simple. La Seine élargie,

approfondie, supporte des navires d'un fort tonnage. Ils

viennent, sans escale, s'amarrer dans de vastes bassins creusés

à Argenteuil, à Saint-Ouen.... La marée remonte jusqu'à la

Villette....

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 14 / 25 段