Dans la chapelle de la Vierge, deux merveilles sculpturales

couvrent les tombeaux des cardinaux d'Amboise (oncle et neveu) et

de Louis de Brézé, époux de la trop fameuse Diane de Poitiers.

Près de cette dernière sépulture, un autre Brézé dort le sommeil

de la mort, sous une pierre moins fastueuse, mais qui émeut

davantage un cœur français, car elle rappelle le courage de

l'infatigable compagnon de Charles VII, toujours prêt à marcher

contre les ennemis de la Patrie.

[Illustration: ROUEN.--Tombeau de Louis de Brézé dans la

cathédrale.]

Comment ne pas s'arrêter à traduire toutes ces scènes des siècles

écoulés, à se pénétrer de la noblesse des lignes de la nef, du

chœur; de la richesse de l'escalier de la bibliothèque; à étudier

les vieilles tapisseries, parfois si naïves; à contempler le

superbe portail des _Libraires_ et celui de la _Calende_ qui offre

plus d'une surprise?

[Illustration: ROUEN.--L'ÉGLISE SAINT-MACLOU.]

Poème de pierre, ce dernier réalise l'extase enflammée du prophète

Isaïe s'écriant: «Les Séraphins étaient autour du Trône (de

Dieu): ils avaient chacun six ailes: deux dont ils voilaient leur

face, deux dont ils voilaient leurs pieds et deux autres dont ils

volaient.»

«Le maître tailleur de pierre», pour parler comme le faisaient

simplement les artistes de l'époque, a lutté corps à corps avec

les difficultés qu'il abordait si bravement, et une œuvre belle,

pensée, vivante, est sortie de ses mains.

* * * * *

SAINT-OUEN, justement reconnu comme «l'un des plus parfaits

édifices gothiques de l'Europe entière», était l'église d'une

abbaye riche, puissante, exerçant jadis dans la ville le droit de

haute et basse justice et rivalisant d'autorité, non seulement

avec les archevêques, mais avec les ducs, puis, plus tard, avec

les rois.

[Illustration: ROUEN.--Escaliers de la Bibliothèque

(Cathédrale)]

[Illustration: ROUEN.--Grille du chœur.

(Eglise Saint-Ouen)]

De cette puissance est issu le prodigieux monument où la grâce,

la pureté de style, la majesté s'allient dans un si harmonieux

ensemble que l'on ne saurait vanter l'une de ces qualités de

préférence à l'autre.

Combien le jour s'épand, doucement atténué, par d'innombrables

fenêtres dont beaucoup sont encore ornées de leurs précieuses

verrières! Combien la longue file de colonnes unies en faisceaux

se poursuit noblement et s'incline, austère, quoique svelte,

pour former le chevet! Combien radieuse s'élève la tour centrale

dentelée sous sa triomphante couronne!

Le porche, moderne, n'est pas dépourvu de mérite. On le

remarquerait même s'il n'avait le malheur de prétendre terminer un

sublime chef-d'œuvre. Mieux vaudrait, en vérité, ne pas s'essayer

à ces problèmes où, d'avance, le vainqueur, quoi qu'il fasse, est

certain de perdre une partie de sa valeur.

* * * * *

L'HÔTEL DE VILLE attient à l'église; il occupe un emplacement du

terrain circonscrit autrefois par les murs de l'abbaye. Il n'a

rien de monumental, mais il est riche d'une curieuse bibliothèque.

* * * * *

Un beau jardin entoure le chevet de Saint-Ouen, et s'étend devant

la façade intérieure de l'hôtel.

De vieux arbres et des eaux jaillissantes ajoutent au plaisir

que l'on éprouve de pouvoir y contempler l'aspect extérieur de

l'église.

* * * * *

Et si l'on croyait avoir épuisé toutes les formules admiratives,

SAINT-MACLOU détromperait vite.

Quelle fête pour les yeux! Jamais la pierre se prêta-t-elle avec

une plus parfaite docilité aux caprices ailés d'une poétique

imagination! Cinq porches[27], se moulant sur une courbe doucement

arrondie, laissent éclater de fines guirlandes, des aiguilles, des

arabesques, des pinacles surmontés de délicieuses statues.

[Note 27: Deux sont aveuglés.]

Des flèches élancées parent la toiture et les tours.

Jean Goujon, affirme une tradition, cisela les portes, tradition

admissible et dont la gloire du grand artiste ne peut qu'être

fière.

L'escalier de l'orgue est encore une ravissante page sculpturale.

Des verrières de prix éclairent l'intérieur.

* * * * *

[Illustration: ROUEN.--PORTE DITE DE JEAN-GOUJON, ÉGLISE SAINT

MACLOU.]

Très voisin de ce précieux édifice, si voisin qu'il en a été,

comme son nom l'indique, l'une des entrées, on trouve l'_Aître_

(du mot latin _atrium_) ou vieux cimetière Saint-Maclou.

Hélas! la rage brutale des démolisseurs s'est exercée complète

sur les figures décorant autrefois les colonnes des galeries de

l'ossuaire. Pas une ne se voit intacte!!! Il a fallu la patience,

l'érudition savante de H. LANGLOIS, l'habile antiquaire, pour y

reconstituer une _danse macabre_ fort intéressante.

Mutilées aussi les pierres tombales relevées du champ mortuaire.

Avec grand'peine déchiffre-t-on un mot, un signe!!! C'est à croire

que la destruction fut de tout point systématique.

[Illustration: ROUEN.--Portes Jean Goujon.

(Eglise Saint-Maclou).]

On n'éprouve pas moins une sorte d'apaisement à parcourir le vieux

cimetière, car la pensée de la mort, si terrible pour un esprit

vulgaire, porte toujours avec elle un germe consolant d'espérance

pour les cœurs «de bonne volonté».

* * * * *

Rouen est riche encore de plusieurs autres beaux monuments

religieux; la crypte gallo-romaine de SAINT-GERVAIS dépendit

longtemps de l'abbaye du même nom, où, après le siège de Mantes,

vint mourir Guillaume-le-Conquérant. Abandonné par ses enfants

et par ses principaux officiers, le roi puissant trouva à peine

cet asile. Son cadavre, délaissé, ne dut qu'à la pitié d'un vieux

serviteur le linceul nécessaire et des funérailles célébrées à

Caen.

* * * * *

Les verrières de SAINT-GODARD et de SAINT-VINCENT charmeraient

pendant de longues heures; mais on regrette que la vieille tour

de l'ancienne église SAINT-LAURENT n'ait pas eu la fortune de la

tour de l'église (disparue) de SAINT-ANDRÉ, conservée au milieu

d'un petit parterre, qui possède également la façade d'une jolie

maison du seizième siècle en bois sculpté, dite: _maison de Diane

de Poitiers_.

* * * * *

Continuons toujours notre marche.

Entrons dans l'HÔTEL DU BOURG-THÉROULDE, fâcheusement occupé par

les bureaux d'une administration financière. N'était-il donc

pas possible de faire du bel édifice un musée, mieux approprié,

certainement, à cette destination que la construction sans

caractère élevée pour renfermer les «Beaux-Arts», comme il est

inscrit sur son portail? Par bonheur, on est facilement autorisé à

visiter l'hôtel et l'on peut admirer les curieux bas-reliefs dont

il est orné. Quant à la cour si gracieuse, à la façade sculptée et

au perron d'accès, la vue en reste libre, le passage étant commun

à plusieurs locataires.

* * * * *

Un autre monument date de la même époque: c'est le PALAIS DE

JUSTICE, ancienne COUR DE L'ÉCHIQUIER DE NORMANDIE. Digne pendant

des merveilles sculpturales de Saint-Maclou, sa façade s'épanouit

en piliers, en trumeaux, en dais, en clochetons, en statuettes, en

balustres, divisés par une tourelle de la plus suprême élégance.

Rien de gracieux, de riche comme l'aspect général, sinon la

salle des Assises, avec son plafond à caissons en chêne, dorés

et fouillés, du temps de François Ier. L'immense salle des

_Procureurs_ possède aussi une admirable voûte en chêne, figurant

la coque d'un navire renversé.

Tout cela, en vérité, dépasse de bien loin, en grandeur réelle, en

magnificence, nos édifices modernes, pour la plupart si mesquins

ou dénués d'un cachet spécial. Nos architectes ne manquent

cependant pas de talent, on dépense beaucoup et les concours se

multiplient à outrance. D'où vient donc le mal? Ne serait-ce pas

que l'on veut, surtout, bâtir vite et que personne, État, public

ou particuliers, ne s'intéresse réellement à la création d'un

style nouveau?

[Illustration: ROUEN.--Palais de justice et Tour de la Grosse

Horloge.]

La thèse serait trop facile à soutenir par les faits; elle

n'aurait qu'un tort: nous éloigner de notre sujet.

* * * * *

Trois autres débris du passé excitent fortement l'intérêt: la

TOUR DE LA GROSSE HORLOGE, avec ses grandes croisées ogivales

et sa voûte pittoresque, portant aux deux faces extérieures un

large cadran, tandis que le tympan et les deux faces latérales de

l'intérieur sont couverts de bas-reliefs des plus originaux. Tout

bon Rouennais, attaché aux légendes de sa ville natale, soutiendra

que ces scènes représentent ROUEN, personnage fantastique,

fondateur de la cité!

Le moindre coup d'œil prouve qu'il s'agit de la parabole du Bon

Pasteur, gardant avec amour son troupeau. Le ciseau de l'artiste a

finement fouillé la pierre et l'on contemple longtemps son œuvre

avec plaisir.

La Grosse Horloge date de la fin du quatorzième siècle. Elle

a conservé une cloche d'argent célèbre qui, chaque soir,

tinte pendant un quart d'heure. Réminiscence poétique, dans

une ville avant tout commerciale, «du bon vieux temps», où

Guillaume-le-Conquérant édictait la loi du _couvre-feu_! Alors,

dès que sonnait la cloche impérieuse, les bourgeois étaient tenus

de rentrer chez eux et, bientôt, toute lueur devait disparaître

des châssis, sertis en plomb, pratiqués dans la devanture des

maisons.

* * * * *

LA TOUR JEANNE D'ARC porte, semble-t-il, un nom usurpé. La prison

où la sublime héroïne fut jetée aurait, pour cause de ruine, été

démolie sous le premier Empire. Qu'importe!

Si Jeanne passa seulement une heure dans le donjon conservé ou si

elle y subit son abominable captivité, ces murailles n'en gardent

pas moins une empreinte sacrée et nous l'inscrirons aux dernières

lignes de la relation de notre séjour à Rouen, car elle ne saurait

supporter aucun autre voisinage.... Elle doit rester en nos cœurs

comme un gage de foi, comme un germe d'espoir bien cher au milieu

de la nuit cruelle où parut sombrer l'avenir de la Patrie!...

* * * * *

Et, maintenant, arrêtons-nous devant ce qui subsiste de l'ancien

Palais des ducs de Normandie, autrefois baigné par la Seine, dont

il est maintenant séparé de toute la largeur d'une rue et d'un

beau quai.

Les vieilles écuries, transformées en entrepôt de douane, la

voûte, deux ou trois salles, le tout remarquable par l'épaisseur

des murs et la solidité, la massivité des charpentes, occupent

moins cependant que la BASSE-VIEILLE-TOUR, sous le gracieux

baldaquin de laquelle on arrive par une double rampe de quelques

marches. Là, au premier étage, le jour de l'Ascension, avait lieu,

chaque année, la délivrance d'un condamné à mort. La cérémonie

remontait à l'épiscopat même de saint Romain.

[Illustration: ROUEN.--EGLISE SAINT-OUEN]

La légende porte qu'une affreuse _gargouille_ désolant les

faubourgs de la ville, le prélat vénéré se fit accompagner de

deux criminels pris à la geôle des futurs suppliciés; puis, ayant

jeté son étole au cou du dragon, il commanda à ses compagnons,

mourant de peur, de mener le monstre, ainsi lié, sur la principale

place de la cité, où il fut brûlé aux grands applaudissements

du peuple. Pour récompense de leur docilité, les prisonniers

obtinrent grâce.

Les rois de France, après eux les ducs de Normandie et les

rois d'Angleterre, voulurent consacrer ce fait par une faveur

éclatante. Le chapitre, héritier des reliques de saint Romain,

avait également succédé à son droit de délivrer annuellement un

condamné. Mais, pour perpétuer la mémoire du prélat, une condition

était imposée. En grande pompe, la pesante châsse contenant les

restes de saint Romain était apportée au péristyle du premier

étage de la Basse-Vieille-Tour. Les criminels, condamnés à mort,

arrivaient sous bonne garde et chacun d'eux s'efforçait de

soulever la _fierte_[28], tour de force nécessitant une grande

solidité de muscles; celui qui y réussissait était aussitôt

délivré «en souvenir de Mgr saint Romain».

[Note 28: Vieux mot équivalant à celui de châsse et conservé

encore à Rouen.]

Pendant plusieurs siècles, _la levée de la Fierte de saint Romain_

eut lieu régulièrement, puis on s'avisa de remarquer que le plus

fort d'entre les condamnés à mort ne se trouvait pas toujours être

le plus digne de pitié.

Ce fut un pas dangereux vers la voie d'examen attentif de la

cérémonie. De nos jours, elle n'est plus qu'une chronique

originale dont on a plaisir à se remémorer les moindres incidents,

aux lieux mêmes si souvent témoins de leurs curieux épisodes.

* * * * *

Pour ne rien oublier de cette rapide revue du passé, il faut

parcourir les rues de la Tour-de-l'Horloge, de l'Épicerie, des

Carmes, Grand-Pont, Saint-Patrice, des Juifs, de Saint-Romain,

des Bons-Enfants, le Marché-aux-Balais et plusieurs autres pour

retrouver quelques maisons ou curieuses ou célèbres. La façade

de la maison natale de Corneille a été reconstruite au _Musée

d'antiquités_. Inutile donc de la chercher rue de la Pie, mais on

peut voir encore celles de Fontenelle, de Géricault, de Boïeldieu,

de Dulong....

Malheureusement, beaucoup de ces vieilles maisons ont subi de

fâcheuses transformations. Nous n'en voulons pour preuve que le

pauvre BUREAU DES FINANCES (vis-à-vis de la cathédrale), tout

honteux de voir ses balcons, ses fenêtres, sa physionomie enfin,

disparaître sous les enseignes de négoces, estimables assurément,

mais des plus anti-artistiques! Cette charmante construction

de la Renaissance, classée, croyons-nous, parmi les monuments

historiques, mériterait bien d'être au plus vite délivrée.

Consolons-nous en nous hâtant de voir les trois belles fontaines

gothiques dont Rouen est riche. L'une d'elles, nommée _de la

Croix-de-Pierre_, fut érigée par le grand cardinal Georges

d'Amboise. La fontaine de _la Crosse_, aux élégantes guirlandes

de feuillage, est un peu plus ancienne, et la fontaine de

_Lisieux_ a été, avec raison, comme les deux autres, classée

parmi les monuments historiques. Près d'elles, la fontaine dite

de _Sainte-Marie_, réputée «chef-d'œuvre» par des touristes

enthousiastes, descend soudain à un rang bien modeste.

Non que, pris à part, chacun des morceaux dont elle est composée

ne mérite un certain éloge. La statue principale est même presque

belle. Mais, réunis, ces morceaux semblent manquer de cohésion.

Il y a trop de choses sur un espace relativement restreint et

l'aspect général y gagne des lignes heurtées, fort peu agréables.

Avec d'aussi charmants modèles sous les yeux que la fontaine de

_la Crosse_, pour ne citer que celle-là, l'erreur paraît plus

grave, moins compréhensible.

C'est toujours l'étrange laisser-aller uni à l'ostentation dont

nous parlions au sujet de monuments plus considérables. Nous

voulons agir vite, et tout aussi bien, sinon mieux qu'autrefois;

mais la persévérance n'est pas notre qualité dominante. Un grand

effort lasse les esprits, la pondération des idées se voit

reléguée à l'égal d'une chimère. Le résultat serait bien propre à

diminuer notre orgueil, si nous avions le bon esprit de profiter

de la leçon que nous nous donnons nous-mêmes... Sans y penser, à

vrai dire!

[Illustration: ROUEN.--Fontaine Sainte-Marie.]

CHAPITRE XXVII

ROUEN MODERNE

A toutes les époques de son existence, Rouen s'est distingué par

son génie commercial et industriel. Les ressources si abondantes

de ses campagnes privilégiées ne lui ont pas suffi. Une ambition

bien compréhensible l'a porté à vouloir mettre en œuvre toute la

fortune que lui promettait son excellente situation.

Le temps n'a jamais été oublié des Rouennais où leur _Ghilde_

puissante fondait solidement un empire presque universel. Cet

empire pacifique, bien des crises, beaucoup de circonstances

terribles l'ébranlèrent, sans pouvoir le détruire complètement.

Aujourd'hui, la belle ville se retrouve plus jeune, plus forte,

plus active, plus industrieuse, plus déterminée à la lutte que ne

le souhaiteraient nos voisins, si désireux d'anéantir le commerce

français.

Toutes les branches d'industrie lui sont également familières. On

sait à quel degré de perfection atteignent ses manufactures de

cotonnade, de toiles blanches ou imprimées, de bonneteries, de

couvertures. Les blanchisseries de tissus de lin ou de coton, de

ses faubourgs et des environs, n'ont pas de rivales.

La teinture des étoffes de soie ou de laine et le cylindrage de

ces mêmes étoffes occupent un grand nombre d'ouvriers.

En outre du coton, devenu en quelque sorte le monopole de Rouen,

le commerce des laines y a pris une vaste extension, ainsi que

celui des huiles, des graines oléagineuses et des savons.

Des forges, des fonderies, des papeteries, des faïenceries, des

confiseries renommées, ajoutent à ce mouvement dont la seule

énumération serait longue, si rien de ce qui la constitue n'était

omis.

[Illustration: ROUEN.--Quai du Havre.]

La régularisation du chenal maritime a développé cette continuelle

progression. Actuellement, des navires calant plus de _six mètres

et jaugeant près de trois mille tonneaux peuvent aborder aux quais

rouennais en une seule marée_. Le premier effet d'un tel avantage

a été de constituer la ville en une sorte d'entrepôt du commerce

d'exportation entre le Havre et Paris. Le tableau des douanes est

la preuve la plus éloquente de la prospérité nouvelle.

Il ne faut pas perdre de vue que la marée se fait sentir jusqu'au

delà de Pont-de-l'Arche (Eure), à près de vingt kilomètres

en amont de Rouen. Le flux parcourt donc une distance totale

d'environ _cent soixante-dix_ kilomètres.

Dans les _grandes mers_, la Seine ne met pas plus de deux heures

et demie pour monter à _sept mètres_ de hauteur et le plus faible

tirant de _morte-eau_, constaté en 1883, donnait encore une

profondeur de _cinq mètres quarante-huit centimètres_.

Par contre, le reflux exige près de dix heures; la pente du fleuve

n'apportant d'ailleurs aucun obstacle dont on ne puisse avoir

facilement raison, car elle est à peine, entre Rouen et la mer, de

sept centimètres par kilomètre.

[Illustration: ROUEN.--COURS-LA-REINE.]

On comprend dès lors l'ardeur des Rouennais pour réclamer

toutes les améliorations possibles dans le régime de la

Seine maritime, et l'empressement avec lequel la municipalité a

poussé aux grands travaux permettant de faire de son port un des

meilleurs que pût choisir le commerce international.

Les docks-entrepôts sont immenses; les quais, très beaux, ont un

développement de trois mille cinq cent trente-huit mètres, dont

dix-neuf cent quarante mètres appartiennent à la rive droite;

l'outillage nécessaire aux chargements ou déchargements est

très complet. Il va sans dire que les navires long-courriers et

caboteurs sont certains de trouver tout ce que leur entretien ou

leur armement exige.

La proportion ascendante suit, en conséquence, un cours régulier.

En 1883, les navires entrants furent au nombre de 1669, jaugeant

1453 231 tonnes et portant, en charge effective, 1289 667

tonnes de marchandises. Dans la même année, la voie fluviale

transportait, _de ou pour Rouen_, un poids de 663 905 tonnes. Il

est facile d'augurer que ce mouvement n'est pas près de prendre

fin.

* * * * *

Nous l'avons dit, mais il faut le répéter, Rouen est une ville

très agréable à parcourir. Son activité de bon aloi ne se fait pas

morose et les exigences de son industrie commencent à marcher de

pair avec une hygiène bien entendue.

Les vieux quartiers, jadis traversés à ciel ouvert par les petits

cours d'eau tributaires de la Seine, ont été assainis.

Le pittoresque du coup d'œil y a perdu. Les maisons noires,

luisantes, pourvues de ponceaux et cachés à demi derrière des

étendoirs ou des perches soutenant des étoffes, des écheveaux de

coton, de laine, aux couleurs multiples, ont elles-mêmes disparu;

ces masures offraient mille sujets d'étude à un peintre, seulement

elles gardaient tous les miasmes avivés par les ruisseaux qui

souillaient ces dispositions trop primitives.

Nul ne se plaindra de la transformation, car on ne saurait

regretter que les choses vraiment belles, trop souvent sacrifiées;

en revanche, toute construction malsaine doit être proscrite, si

elle n'est au moins améliorable.

* * * * *

Les promenades sont nombreuses à Rouen. L'une des plus attrayantes

est le parcours des quais; vient ensuite celle des beaux jardins

publics. Les faubourgs ne forment pas la partie la moins charmante

d'une excursion dans la riche ville.

Sans aller jusqu'à _La Bouille_, si renommée chez les Rouennais,

que nombre d'entre eux appliqueraient à ce coteau le fameux

dicton: «Voir Naples (lire _La Bouille_) et mourir!» on peut

se procurer facilement un spectacle, à notre avis, de beaucoup

préférable.

Il suffit de gravir la colline de _Bon-Secours_, l'un des points

culminants de la Seine-Inférieure, au sommet duquel est bâtie

l'église d'un pèlerinage célèbre. Cette jolie construction

gothique voit chaque jour accourir une foule de fidèles.

Hélas! cette pieuse affluence a causé une catastrophe imprévue.

On a cherché à rendre l'église digne de sa réputation et tout

l'intérieur en a été peint et doré, si bien peint, si bien

doré, qu'il est presque dangereux de fixer les yeux sur cette

affreuse... sur cette riche décoration, voulons-nous dire.

Heureusement, un panorama, comme il est peu donné d'en rencontrer,

nous fera vite oublier cette déconvenue; on en aperçoit déjà une

grande partie du bas du cimetière établi devant l'église sur la

pente de la colline, mais, pour l'embrasser dans toute sa pompe,

il faut suivre la route neuve, appelée «d'en haut», qui contourne

les sommets et mène au point le plus favorable pour n'en perdre

aucun détail.

La ville en entier se déploie, parée des précieux édifices dont

les tours lui composent une royale couronne. Le fleuve, comme

heureux de la baigner, se replie, s'endort ou coule, rapide, pour

revenir sur lui-même avant de s'enfuir vers la mer, qui bientôt

mêlera ses flots glauques aux vagues bleuâtres du captif.

De tous côtés, une ligne ondoyante reçoit l'impulsion de la brise

apportée par le flux. Arbres exotiques des jardins, arbustes,

arbres des champs et des bois verdoyant sur les collines, marient

leurs exhalaisons salutaires.

Une opulente campagne couverte de fermes, de vergers, de moissons,

de bétail, semble envahir jusqu'à l'espace où fument les cheminées

des usines.

Le sifflet des voies ferrées répond à celui des machines de

fabriques ou de navires.

L'horizon, largement ouvert et ondulé par les crêtes des coteaux,

conduit le regard à des distances presque infinies.

Si le ciel est clair, on emporte une impression merveilleuse de

souveraine beauté.

Et, si quelques nuages voilent l'éclat du jour, si toutes les

vives couleurs finissent par revêtir une teinte plus calme....

la douceur doublera la beauté; l'œil aura peine à se détacher du

cadre poétique, la pensée y reviendra souvent, ou, plutôt, ne

l'oubliera jamais.

[Illustration: ROUEN--TOMBEAU DES CARDINAUX D'AMBOISE.]

CHAPITRE XXVIII

QUELQUES GLOIRES ROUENNAISES

Il pourrait suffire au juste orgueil de Rouen de nommer PIERRE

CORNEILLE.

Le fier génie qui sut prêter à ses héros les sentiments et les

accents de demi-dieux reçut, en 1834, un hommage solennel des

habitants de sa ville natale.

Une statue en bronze a été élevée sur le terre-plein du

_Pont-de-Pierre_, au milieu d'une fraîche pelouse ombragée et

fleurie. La place est bien choisie. Corneille, debout, s'abandonne

à l'inspiration de son puissant cerveau, et son regard peut se

reposer sur les premiers plans du beau paysage qu'il aima, de la

tranquille contrée où il venait jouir d'une heure de repos si

chèrement gagné!

Trop oublié, l'auteur de _Stilicon_ et d'_Ariane_, THOMAS

CORNEILLE, eût mérité, ne fût-ce que pour son affection dévouée,

un médaillon sur le piédestal de la statue de son glorieux frère.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 13 / 25 段