Rien de plus énergique, de plus dramatique, de plus aventureux que

la carrière de ce gentilhomme.

[Illustration: Armes d'Harfleur.]

Tourmenté du désir de se créer une brillante position, il commence

par aller trouver le roi de Castille, et se fait céder les

droits que ce monarque croyait avoir sur les _îles Fortunées_ ou

Canaries, îles que beaucoup de marins reléguaient dans le domaine

de la fable, quoique, depuis 1330, des Français y eussent abordé.

[Illustration: Harfleur.]

Jean de Béthencourt partit, en 1402, du port de la Rochelle et

réussit, en quatre années, non seulement à soumettre tout le

groupe d'îles[26] mais à y établir un véritable gouvernement.

Puis, fatigué sans doute, ou lassé de son exil, il revint en

France, laissant à son neveu, Maciot de Béthencourt, le royaume

conquis.

[Note 26: Il y en a sept principales. Les deux plus célèbres

sont _Ténériffe_, dont le pic volcanique s'aperçoit de plus de

_deux cents kilomètres_, et l'_île de Fer_, par la position de

laquelle la plupart des anciens astronomes comptaient les degrés

de longitude.]

Jean mourut à Granville vers 1425. Une autre version dit qu'il

mourut à Grainville-la-Teinturière (arrondissement d'Yvetot).

* * * * *

En 1415, Harfleur fut ravagé par les Anglais, qui l'occupèrent

près de vingt années. Ce fut comme le signal de la décadence du

port.

La relation du siège de la pauvre ville montre jusqu'où peut aller

la barbarie des conquérants.

[Illustration: HARFLEUR.--Statue de Grouchi.]

C'était Henri V, roi d'Angleterre, qui dirigeait les opérations

militaires. Irrité d'une résistance sur laquelle il ne comptait

pas, sa fureur ne connut plus de bornes.... Maître d'Harfleur

après quarante jours de lutte, il veut y établir une colonie

anglaise et, impitoyablement, en chasse seize cents familles

qu'il réduit à la plus extrême misère, défendant de laisser rien

emporter, sinon des vêtements sans valeur et une somme de «cinq

sols par tête».

Tous ces malheureux furent transportés en Angleterre, et on eut,

par surcroît, la cruauté de les interner d'abord à Calais, où

ils pouvaient voir ce que devient l'opprimé entre les mains de

l'oppresseur.

Le joug, pourtant, se trouva bientôt assez insupportable aux

quelques Harfleurais restés dans leurs foyers, pour qu'ils

cherchassent à s'unir avec enthousiasme à la révolte des paysans

cauchois.

En tout, ils se trouvèrent _cent quatre_, mais bien résolus «à

vaincre ou à mourir». Leur chef était le sire Jean de GROUCHI,

sénéchal de la ville.

Armés en secret, ils épièrent le moment favorable; et le 14

novembre 1435, la garnison anglaise, surprise, dut souffrir

de voir ouvrir aux cauchois les portes de la ville et d'être

honteusement faite prisonnière. Jean de Grouchi périt pendant le

combat.

La mémoire des vaillants patriotes ne se perdit pas. Chaque

année, au jour anniversaire de la délivrance, cent quatre coups

de canon étaient tirés en leur honneur, et une Société moderne de

sauveteurs n'a pas voulu d'autre titre que ce glorieux nombre sur

sa bannière.

Harfleur, enfin, a élevé une statue au chef de ses héroïques

défenseurs.

* * * * *

On suppose bien que l'ennemi ne prit pas son parti de cette

défaite. En 1438, il revint devant la place, mais sans succès.

Nouvelle tentative en 1440; Talbot, le _grand_ Talbot, eut

l'humanité de bombarder la ville avec de monstrueux boulets en

pierre, qui causèrent d'effroyables ravages et amenèrent la

capitulation.

Une seconde période d'oppression commença, elle dura près de

dix ans. DUNOIS fut le libérateur. Les Anglais se virent si

honteusement chassés qu'ils n'osèrent plus, désormais, se

représenter à Harfleur.

* * * * *

Malheureusement, la guerre cause toujours des ruines irréparables.

Le port de la ville ne pouvait plus être curé et entretenu avec

le soin dont, jusque-là, on faisait preuve. Des atterrissements

se formèrent peu à peu. Les navires éprouvèrent de grandes

difficultés et ne tardèrent pas à se voir dans l'impossibilité de

franchir l'embouchure de _la Lézarde_, petite rivière formant le

port.

C'en fut fait du commerce maritime d'Harfleur.

Maintenant, on visite la petite ville à cause, surtout, des

souvenirs qu'elle garde du passé. On y retrouve des débris

d'anciennes murailles, de curieuses maisons, et, _dans le lit

même_ de la Lézarde, ce qui prouve à quel point la disposition

du sol a changé, on a découvert des pierres funéraires datant du

treizième siècle.

Harfleur possède une très belle église, dédiée à saint Martin;

on l'a rangée, à juste titre, parmi les monuments historiques;

elle est enrichie de superbes sculptures, tant sur bois que sur

pierre. Mais son plus précieux fleuron, c'est le clocher, élevant

sa pyramide à _quatre-vingt-huit_ mètres de hauteur. A cause de la

position de ce clocher, les marins le choisissent comme point de

repère, ou _amer_.

La Lézarde ne vient baigner la ville qu'après avoir traversé la

plus charmante des vallées de l'arrondissement du Havre. Au reste,

les environs offrent des points d'excursion fort agréables,

Le château de _Colmoulins_ mérite une visite spéciale. Son parc

est tout planté d'arbres rares, et il renferme d'admirables

meubles, parmi lesquels on est heureux de trouver le lit ayant

appartenu à l'héroïque Jean Bart.

* * * * *

A trois kilomètres, on va voir les sources d'ORCHER, auxquelles,

dans le pays, on attribue des propriétés pétrifiantes.

L'aspect des lieux ne dément point la croyance populaire. Les

sources jaillissent de la colline en amoncelant des concrétions,

et, partout où elles passent, une ligne blanche témoigne de la

présence de la chaux dont elles sont saturées.

L'expérience serait curieuse si, comme en Auvergne, on y plongeait

divers objets qui bientôt, peut-être, se recouvriraient d'une

couche blanche brillante.

* * * * *

Un peu en deçà de la rive gauche de l'embouchure de la Lézarde, se

trouve la POINTE DU HOC, faisant face à Honfleur. Un phare y a été

établi, dont la lumière signale les dangers de l'embouchure de la

Seine.

Mais ce n'est pas pour voir ce phare que nous avons un peu dévié

de notre route.

* * * * *

La Pointe fut témoin d'un événement qui allait peser cruellement

sur les destinées de la France.

Charles VI, en démence, n'avait plus de roi que le nom. Les grands

meneurs de factions cherchaient à se donner un allié puissant.

Empressé de répondre à l'appel des Bourguignons, Henri V, roi

d'Angleterre, fit voile pour la France; il vint débarquer au Hoc.

Nous savons ce qu'il devait faire du noble royaume et les funestes

suites de son arrivée sur le sol français....

Mais son œuvre maudite ne dura pas. Jeanne d'Arc se leva

pour détruire le trône du fils de l'usurpateur, et, par un

épouvantable supplice, racheta notre liberté.

Plus d'une fois, depuis, la France a râlé, épuisée d'argent et de

sang; comme au temps de Jeanne d'Arc, elle s'est toujours relevée

plus forte, plus jeune, plus vaillante...

La France ne saurait périr. Dieu la protège, et jamais elle n'est

plus près du salut qu'au moment où ses ennemis jugent qu'elle

exhale son dernier soupir...

[Illustration: Pointe du Hoc.]

[Illustration: CAUDEBEC.--LE MASCARET DE LA SEINE.]

CHAPITRE XXV

ROUEN A TRAVERS L'HISTOIRE

La route de terre met entre le Havre et Rouen, les deux villes

les plus importantes du département de la Seine-Inférieure, une

distance de quatre-vingt-quatre kilomètres. La route fluviale

porte à près du double cette distance: soit cent cinquante

kilomètres. Nous n'aurions donc pas à nous occuper de Rouen, si la

Seine ne lui avait créé un port, depuis longtemps classé parmi les

plus actifs de France, parmi ceux qui peuvent, avec une presque

certitude, compter sur l'avenir.

Large, à Rouen, de plus de deux cents mètres et offrant une bonne

profondeur, le fleuve, constamment amélioré, permet aux navires

calant _six mètres_ d'arriver en plein cœur du vieux duché

neustrien, à moins de trois heures de Paris. Ces avantages ont

influé très heureusement sur la navigation de la Seine et, depuis

treize ans, le développement du commerce international rouennais

a suivi une marche ascendante. Il n'était pas, dès lors, possible

d'oublier l'ancienne capitale de la Normandie dans un travail

destiné à mettre en relief nos ressources fluviales et maritimes.

C'est d'ailleurs avec un vif plaisir que nous entrerons dans une

cité où, souvenirs, monuments, richesse artistique, commerciale,

industrielle, agricole, beauté de la situation se réunissent pour

former un rare, un admirable ensemble, captivant à la fois les

jeux et l'esprit.

* * * * *

Adossé aux collines élevées qui forcent la Seine à des détours

multiples, ROUEN gravit plusieurs des pentes rapides et y installe

quelques-uns de ses faubourgs, mais revient avec prédilection sur

les rives dont le voisinage a fait sa fortune.

Des quais superbes ont rectifié le cours des eaux sinueuses; des

ponts, soigneusement aménagés pour les besoins de la navigation,

ont relié les berges et les îles, sur lesquelles se dressent les

innombrables cheminées d'usines en pleine activité. Dans les rues,

le long des quais, un mouvement de bon aloi annonce le travail. La

voie ferrée amène ou remporte de nombreux voyageurs; les navires

déchargent ou aménagent de riches cargaisons.... Et pour ornements

au séduisant tableau, pointent vers le ciel les tours, les flèches

des magnifiques églises, témoignages précieux de l'art de nos

ancêtres, pendant que, semblables à un cadre opulent, se déroulent

de toute part les grasses prairies normandes.

Peu de villes se présentent avec plus de charme, peu possèdent des

chroniques plus attachantes, peu, encore, ont donné un plus grand

nombre d'hommes illustres à la couronne glorieuse de la Patrie

française.

Telle est la ville de Rouen dans le présent. Voyons rapidement ce

qu'elle fut dans le passé.

* * * * *

Au grand désappointement de plusieurs archéologues, César, dans

ses _Commentaires_, n'a pas fait mention de _Rotomagus_ ou

_Rudomum_, capitale des _Véliocasses_! Mais César, selon toute

vraisemblance, n'a pas nommé chacune des villes désolées par ses

légions, et des fouilles bien conduites ont _heureusement_ fait

découvrir des ruines romaines assez anciennes.

Combien est lente la marche du progrès moral humain! Les siècles

s'ajoutent aux siècles sans avoir pu encore sérieusement battre en

brèche le prestige des conquérants par les armes. Il semble, en

vérité, que l'homme aime à trouver dans le sang et les larmes les

éléments d'une éclatante renommée!

* * * * *

Rouen, toutefois, s'est depuis longtemps consolé de l'omission de

César: son nom ayant pris une assez belle place dans l'histoire du

pays, où il apparaît dès le troisième siècle. Parmi ses premiers

évêques, plusieurs sont célèbres; saint Mellon et saint Avitien en

commencent la liste. Prétextat unit, dans l'église métropolitaine,

Mérovée, fils de Chilpéric Ier, à Brunehaut, rivale de

Frédégonde, la marâtre du jeune prince. Le prélat portera la peine

de son indépendance, et deux affidés aux gages de Frédégonde

l'assassineront devant l'autel même de la cathédrale!

[Illustration: ROUEN.--VUE GÉNÉRALE.]

Saint Romain délivre la ville d'une _gargouille_ ou dragon qui

ravageait ses faubourgs. Le bruit de ce miracle devint la cause

d'une faveur accordée au chapitre de Rouen: la délivrance d'un

condamné à mort, chaque année, le jour de l'Ascension.

Saint Ouen, ami de saint Éloi, se distingue autant par ses

qualités d'administrateur que par ses vertus.

Et ainsi se déroule une longue phalange de prélats où figurent

des noms historiques, parmi lesquels se distinguent ceux du grand

Georges d'Amboise, des cardinaux: Charles de Bourbon, François de

Joyeuse, François de Harlay....

Placée sur un fleuve navigable, dont l'embouchure se trouvait à

souhait le long de la route habituelle suivie par les Northmen,

la ville de Rouen ne pouvait échapper à l'invasion des hordes

barbares. Maintes fois elle subit le pillage, l'incendie,

la ruine.... Enfin, Charles-le-Simple, triste successeur

de Charlemagne, fait mieux que d'éloigner à prix d'or les

envahisseurs: il signe le traité de Saint-Clair-sur-Epte,

conférant à Rollon, trop connu sur les bords de la Seine, la

possession de la Neustrie, c'est-à-dire de la plus riche province

de son royaume!!!

Tout aussitôt, Rollon s'occupe d'organiser le gouvernement du

nouveau duché, qui dorénavant s'appellera, de par les conquérants,

duché de Normandie.

Un des premiers soins du duc est de favoriser le commerce, en

même temps que de mettre sa capitale sur un bon pied d'importance

militaire. Enrichis par leurs incursions, les Normands tiennent à

honneur, soit de faire montre de leurs trésors, soit d'essayer de

racheter d'horribles crimes en bâtissant de splendides églises;

alors marcha de front la rénovation complète de la pauvre

province, encore saignante de tant de blessures reçues: Rouen y

fut au premier rang.

Son commerce et son industrie lui valurent très promptement de

grands privilèges. Ainsi les Rouennais avaient-ils obtenu, en

Angleterre, du roi Édouard-le-Confesseur, le port de Dungeness,

voisin de Douvres. Ils y exerçaient sur une grande échelle le plus

florissant des trafics, et quand le roi Henri II leur accorda le

monopole du commerce avec l'Irlande, on peut dire que, déjà, ils

se l'étaient approprié par leur attention à profiter de toutes

les occasions d'établir solidement leur prestige. C'est la belle

époque de la _Ghilde_, ou association des marchands rouennais pour

la défense et l'extension de leurs privilèges, association bientôt

si puissante qu'elle en engendrera une autre, la _Communauté de

Ville_, destinée, celle-ci, à la défense des droits civiques et

politiques des bourgeois. Ses luttes contre les archevêques,

contre la Cour, puis contre le Parlement sont célèbres.

Devenus rois d'Angleterre, les ducs de Normandie favorisèrent

beaucoup Rouen, dont la Commune se montra toujours dévouée aux

intérêts royaux. Elle le fit voir à plusieurs reprises, notamment

quand Philippe-Auguste, vainqueur de Jean-sans-Terre, mit le siège

devant la ville. La résistance fut longue et, si le lâche monarque

anglais avait secouru les bourgeois, Philippe eût peut-être été

obligé de se retirer. Mais la domination étrangère allait prendre

fin sur le vieux sol neustrien.

Rouen, fidèle à ses ducs-rois, combattit avec le même zèle pour la

couronne française, redevenue sa légitime souveraine, et cependant

le joug fut trop souvent cruellement lourd. Philippe-le-Bel écrasa

d'impôts la pauvre ville, qui voulut en vain se rebeller et finit

par se consoler en recevant de Louis X, _le Hutin_, la fameuse

_Charte_ dite _aux Normands_, octroyant aux habitants du duché le

droit de «ne pouvoir jamais être cités en justice devant une autre

barre que celle de leur province».

Avec raison, on a remarqué la persistance d'action de cette

charte, puisque, même sous le règne du Roi-Soleil, on avait soin,

dans les actes pouvant violer les vieux privilèges, d'introduire

une phrase expresse: «Nonobstant Clameur de haro et Charte

normande!»

On sait que ces mots: _Clameur de haro_, se rapportaient à la

prodigieuse popularité obtenue par Rollon, le _grand justicier_.

_Haro_ signifiait, à proprement parler, «J'en appelle à Rollon!»

protestation toute-puissante que nous verrons jeter, dans les

circonstances les plus dramatiques, à Caen, au milieu des

funérailles de Guillaume-le-Conquérant.

Les derniers mots: _Charte normande_, s'expliquent d'eux-mêmes par

l'octroi des privilèges dus à Louis-le-Hutin.

Philippe VI de Valois voulut constituer la Normandie en duché

d'apanage pour son fils aîné; mais bientôt le Dauphiné allait être

légué à la France, par Humbert II, son dernier seigneur, sous

condition expresse que l'héritier du trône porterait le titre de

Dauphin.

Philippe n'eut garde de refuser, et le premier titre ne fut plus

porté que par un cadet de la maison royale.

L'infortuné second fils de Louis XVI s'appela d'abord (nul ne l'a

oublié) duc de Normandie. Avec lui s'est éteint le dernier vestige

de la création féodale du quatorzième siècle.

Charles VI traita rudement les bourgeois rouennais, que le

rétablissement des gabelles avait poussés à la révolte. Nombre

d'exécutions eurent lieu, des monuments municipaux furent rasés,

les franchises, les privilèges abolis, les habitants notables

jetés en prison et des sommes énormes exigées. Pendant une

année tout entière, la terreur et le deuil régnèrent dans Rouen,

puis, lorsque, enfin apaisée, la colère de Charles devint moins

terrible, il fallut pourtant se soumettre à voir le maire remplacé

par un bailli royal.

[Illustration: ROUEN

1. La Seine, vue prise du Pont-de-Pierre.--2. Une tour

de la cathédrale.--3. Bateaux marchands.--4. Place de la

Haute-Vieille-Tour.--5. La rue Saint-Romain.--6. Ancienne église

Saint-Laurent.--7. Portail de l'église Saint-Eloi.--8. Vieille

maison dans la rue Harangerie.--9. La Seine, vue prise du quai de

Lesseps.]

Un peu de ressentiment eût été permis à la pauvre ville désolée,

mais son patriotisme se retrouva soudain tout entier à la première

nouvelle d'une invasion anglaise. Elle jura de combattre jusqu'à

la dernière extrémité les troupes envoyées devant ses murailles

par Henri V, compétiteur déclaré de Charles VI à la couronne de

France.

Son serment, Rouen le tint avec énergie, et l'histoire a

enregistré les actes d'héroïsme de ses défenseurs. Mais le

courage, le droit, devaient succomber sous la force toujours

renaissante. Accablée par le nombre, privée des secours ardemment

implorés, la ville fut réduite à capituler.

Bientôt nous retrouverons, dans la biographie des Rouennais

célèbres, le principal épisode de ce siège terrible, nous le

retrouverons avec les souvenirs de Jeanne d'Arc, souvenirs trop

sacrés pour ne pas prendre ici une place toute spéciale....

* * * * *

Rouen souffrit beaucoup sous la domination anglaise et revint avec

joie à la couronne de France.

Louis XI réunit définitivement au domaine royal le duché de

Normandie et s'occupa beaucoup de Rouen, dont le génie commercial

lui plaisait.

Avec le fameux cardinal Georges d'Amboise, son archevêque, la

ville prit une importance nouvelle, car le ministre de Louis

XII obtint la création, en Cour perpétuelle, de la juridiction

dite _Échiquier de Normandie_, chargée, primitivement, de

l'administration des revenus de la couronne et de la connaissance

des cas litigieux relatifs aux impôts. Le nouveau Parlement

conquit très vite une belle place dans la magistrature du royaume.

Par malheur, il ne sut pas toujours user de modération suivant

les cas soumis à son autorité. Des arrêts cruels amenèrent une

réaction aussi peu mesurée. En 1562, les calvinistes révoltés

furent, pendant un moment, maîtres de la ville. Le duc de Guise

reprit Rouen et, pour récompenser ses troupes, leur accorda huit

jours entiers de pillage!!!

On peut dire que plus de trois quarts de siècle s'écoulèrent

dans ces affreuses luttes civiles, car, depuis l'avènement de

François Ier jusqu'à l'Édit de Nantes, une année entière ne se

termina guère sans avoir ensanglanté la ville où, entre autres, le

massacre de la Saint-Barthélemy eut une effroyable répétition.

La Ligue y trouva également un retentissement enthousiaste,

cause d'un siège dirigé par Henri IV lui-même. Les Rouennais le

subirent avec bravoure et le roi dut se retirer. Deux ans plus

tard, néanmoins, Henri faisait son entrée solennelle, obtenue,

cette fois, par la puissance de l'or: l'amiral de Villars ayant

livré, pour une somme de cent vingt mille écus et le titre de

maréchal, la place qu'il s'était chargé de garder aux Guises.

Du reste, l'heure avait sonné où l'intrépide «Béarnais» se voyait

enfin reconnu par la France entière.

Rouen profita de la paix relative établie dans le royaume pour

réparer ses pertes et relever son commerce, son industrie, ce à

quoi une réussite complète répondit. Tout à coup, cette prospérité

renaissante fut foudroyée. La révocation de l'Édit de Nantes, en

lui enlevant brusquement un quart de sa population, fit fermer la

presque totalité des magasins et des usines. La misère s'abattait

déjà sur la ville, quand un trait de génie sauva son avenir.

Un négociant rouennais venait de songer à la possibilité de

tirer parti du coton. L'élan était donné, les _rouenneries_

allaient pénétrer dans le monde entier et exiger la création d'un

immense matériel, source d'un prodigieux mouvement commercial.

Ces premières années du dix-huitième siècle sont aussi l'époque

florissante des manufactures de poteries recherchées, de nos

jours, avec tant d'empressement et imitées avec tant d'application.

Une longue période de calme suivit, calme si profond qu'à peine

le voit-on troublé par les discordes éclatant entre la Cour, les

archevêques et le Parlement. La grande secousse de la fin du

dix-huitième siècle ne causa même pas à Rouen, si proche de Paris,

cependant, la commotion dont souffrirent les principales villes

françaises. Il faut, en réalité, arriver à l'invasion de 1870

pour retrouver Rouen aux prises avec une situation rendue plus

cruelle....

Mais, nous ne reviendrons pas sur les traits caractéristiques dont

chacun de ces jours néfastes est marqué. Nul ne les a oubliés.

Cela même serait-il possible!!!

L'heure viendra, nous le croyons fermement, où tout reparaîtra

au grand jour de l'histoire, avec la date bénie de la délivrance

complète.... Puisse-t-elle ne pas trop tarder!

[Illustration: ROUEN.--LA CATHÉDRALE.]

CHAPITRE XXVI

ROUEN MONUMENTAL

Sans les superbes monuments légués par le Moyen Age et par la

Renaissance, on croirait parcourir une ville toute moderne,

tellement sont rares les autres vestiges du passé. De grandes rues

tracées en ligne droite et bordées de vastes maisons en pierre,

ont pris la place de nombre de vieilles constructions en bois

où, si facilement, le feu, chaque année, exerçait ses ravages. A

peine, çà et là, retrouve-t-on quelque façade intéressante. Le

plus souvent, elle est mutilée pour les besoins de l'appropriation

actuelle.

En revanche, l'hygiène semble faire, à Rouen, de grands progrès.

L'eau coule un peu partout, tant de fontaines bien installées

que de bassins destinés à l'ornement de beaux jardins publics.

Sous ce dernier rapport, le jardin Solférino, très ombreux, très

pittoresque, et le jardin de l'Hôtel-de-Ville, attenant à l'église

Saint-Ouen, vaste, bien aménagé, sont les plus remarquables. Le

Jardin des Plantes mérite une mention toute particulière.

La ville revêt ainsi un air soigné et jeune, fort engageant pour

ses visiteurs dont, après tout, la sympathie pour les choses du

passé trouve largement à se satisfaire.

Les seuls édifices religieux réclameraient des semaines entières,

si l'on voulait en détailler les merveilleuses beautés.

La cathédrale, sous le vocable de NOTRE-DAME, mériterait bien

qu'on la dégageât promptement des dernières échoppes dont elle est

entourée et que la place ménagée devant son portail fût plus digne

d'y livrer accès.

Après tant de descriptions admirablement faites, il serait

impossible d'espérer retracer beaucoup de choses nouvelles; mais

il peut être permis de dire que la grandiose _tour de Beurre_ et

son admirable galerie, que la _tour Saint-Romain_, plus fruste et

comme abandonnée à son ancienneté, disposent l'esprit aux grands

souvenirs, si nombreux sous ces voûtes immenses.

Que de fois elles furent prises à témoin de vœux, de traités,

de cérémonies ou pompeuses ou funèbres! Rois de France et

d'Angleterre, ducs normands et français, hautains seigneurs,

puissants prélats y sont venus s'agenouiller les uns après les

autres.

De grands noms retentissent. Rollon et Guillaume Longue-Épée, son

fils, ont souhaité de reposer à la métropole. Bedford, oncle et

tuteur de Henri VI d'Angleterre, Bedford, dont le pied pesa si

lourdement sur la France, voulut être inhumé près de ses ancêtres.

Pourquoi une inscription ne rappelle-t-elle pas qu'il fut le

meurtrier de Jeanne d'Arc!!!

Le cœur de Charles V, roi de France, fut déposé non loin de celui

de Richard Ier, surnommé _Cœur de Lion_.

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 12 / 25 段