la carrière de ce gentilhomme.
[Illustration: Armes d'Harfleur.]
Tourmenté du désir de se créer une brillante position, il commence
par aller trouver le roi de Castille, et se fait céder les
droits que ce monarque croyait avoir sur les _îles Fortunées_ ou
Canaries, îles que beaucoup de marins reléguaient dans le domaine
de la fable, quoique, depuis 1330, des Français y eussent abordé.
[Illustration: Harfleur.]
Jean de Béthencourt partit, en 1402, du port de la Rochelle et
réussit, en quatre années, non seulement à soumettre tout le
groupe d'îles[26] mais à y établir un véritable gouvernement.
Puis, fatigué sans doute, ou lassé de son exil, il revint en
France, laissant à son neveu, Maciot de Béthencourt, le royaume
conquis.
[Note 26: Il y en a sept principales. Les deux plus célèbres
sont _Ténériffe_, dont le pic volcanique s'aperçoit de plus de
_deux cents kilomètres_, et l'_île de Fer_, par la position de
laquelle la plupart des anciens astronomes comptaient les degrés
de longitude.]
Jean mourut à Granville vers 1425. Une autre version dit qu'il
mourut à Grainville-la-Teinturière (arrondissement d'Yvetot).
* * * * *
En 1415, Harfleur fut ravagé par les Anglais, qui l'occupèrent
près de vingt années. Ce fut comme le signal de la décadence du
port.
La relation du siège de la pauvre ville montre jusqu'où peut aller
la barbarie des conquérants.
[Illustration: HARFLEUR.--Statue de Grouchi.]
C'était Henri V, roi d'Angleterre, qui dirigeait les opérations
militaires. Irrité d'une résistance sur laquelle il ne comptait
pas, sa fureur ne connut plus de bornes.... Maître d'Harfleur
après quarante jours de lutte, il veut y établir une colonie
anglaise et, impitoyablement, en chasse seize cents familles
qu'il réduit à la plus extrême misère, défendant de laisser rien
emporter, sinon des vêtements sans valeur et une somme de «cinq
sols par tête».
Tous ces malheureux furent transportés en Angleterre, et on eut,
par surcroît, la cruauté de les interner d'abord à Calais, où
ils pouvaient voir ce que devient l'opprimé entre les mains de
l'oppresseur.
Le joug, pourtant, se trouva bientôt assez insupportable aux
quelques Harfleurais restés dans leurs foyers, pour qu'ils
cherchassent à s'unir avec enthousiasme à la révolte des paysans
cauchois.
En tout, ils se trouvèrent _cent quatre_, mais bien résolus «à
vaincre ou à mourir». Leur chef était le sire Jean de GROUCHI,
sénéchal de la ville.
Armés en secret, ils épièrent le moment favorable; et le 14
novembre 1435, la garnison anglaise, surprise, dut souffrir
de voir ouvrir aux cauchois les portes de la ville et d'être
honteusement faite prisonnière. Jean de Grouchi périt pendant le
combat.
La mémoire des vaillants patriotes ne se perdit pas. Chaque
année, au jour anniversaire de la délivrance, cent quatre coups
de canon étaient tirés en leur honneur, et une Société moderne de
sauveteurs n'a pas voulu d'autre titre que ce glorieux nombre sur
sa bannière.
Harfleur, enfin, a élevé une statue au chef de ses héroïques
défenseurs.
* * * * *
On suppose bien que l'ennemi ne prit pas son parti de cette
défaite. En 1438, il revint devant la place, mais sans succès.
Nouvelle tentative en 1440; Talbot, le _grand_ Talbot, eut
l'humanité de bombarder la ville avec de monstrueux boulets en
pierre, qui causèrent d'effroyables ravages et amenèrent la
capitulation.
Une seconde période d'oppression commença, elle dura près de
dix ans. DUNOIS fut le libérateur. Les Anglais se virent si
honteusement chassés qu'ils n'osèrent plus, désormais, se
représenter à Harfleur.
* * * * *
Malheureusement, la guerre cause toujours des ruines irréparables.
Le port de la ville ne pouvait plus être curé et entretenu avec
le soin dont, jusque-là, on faisait preuve. Des atterrissements
se formèrent peu à peu. Les navires éprouvèrent de grandes
difficultés et ne tardèrent pas à se voir dans l'impossibilité de
franchir l'embouchure de _la Lézarde_, petite rivière formant le
port.
C'en fut fait du commerce maritime d'Harfleur.
Maintenant, on visite la petite ville à cause, surtout, des
souvenirs qu'elle garde du passé. On y retrouve des débris
d'anciennes murailles, de curieuses maisons, et, _dans le lit
même_ de la Lézarde, ce qui prouve à quel point la disposition
du sol a changé, on a découvert des pierres funéraires datant du
treizième siècle.
Harfleur possède une très belle église, dédiée à saint Martin;
on l'a rangée, à juste titre, parmi les monuments historiques;
elle est enrichie de superbes sculptures, tant sur bois que sur
pierre. Mais son plus précieux fleuron, c'est le clocher, élevant
sa pyramide à _quatre-vingt-huit_ mètres de hauteur. A cause de la
position de ce clocher, les marins le choisissent comme point de
repère, ou _amer_.
La Lézarde ne vient baigner la ville qu'après avoir traversé la
plus charmante des vallées de l'arrondissement du Havre. Au reste,
les environs offrent des points d'excursion fort agréables,
Le château de _Colmoulins_ mérite une visite spéciale. Son parc
est tout planté d'arbres rares, et il renferme d'admirables
meubles, parmi lesquels on est heureux de trouver le lit ayant
appartenu à l'héroïque Jean Bart.
* * * * *
A trois kilomètres, on va voir les sources d'ORCHER, auxquelles,
dans le pays, on attribue des propriétés pétrifiantes.
L'aspect des lieux ne dément point la croyance populaire. Les
sources jaillissent de la colline en amoncelant des concrétions,
et, partout où elles passent, une ligne blanche témoigne de la
présence de la chaux dont elles sont saturées.
L'expérience serait curieuse si, comme en Auvergne, on y plongeait
divers objets qui bientôt, peut-être, se recouvriraient d'une
couche blanche brillante.
* * * * *
Un peu en deçà de la rive gauche de l'embouchure de la Lézarde, se
trouve la POINTE DU HOC, faisant face à Honfleur. Un phare y a été
établi, dont la lumière signale les dangers de l'embouchure de la
Seine.
Mais ce n'est pas pour voir ce phare que nous avons un peu dévié
de notre route.
* * * * *
La Pointe fut témoin d'un événement qui allait peser cruellement
sur les destinées de la France.
Charles VI, en démence, n'avait plus de roi que le nom. Les grands
meneurs de factions cherchaient à se donner un allié puissant.
Empressé de répondre à l'appel des Bourguignons, Henri V, roi
d'Angleterre, fit voile pour la France; il vint débarquer au Hoc.
Nous savons ce qu'il devait faire du noble royaume et les funestes
suites de son arrivée sur le sol français....
Mais son œuvre maudite ne dura pas. Jeanne d'Arc se leva
pour détruire le trône du fils de l'usurpateur, et, par un
épouvantable supplice, racheta notre liberté.
Plus d'une fois, depuis, la France a râlé, épuisée d'argent et de
sang; comme au temps de Jeanne d'Arc, elle s'est toujours relevée
plus forte, plus jeune, plus vaillante...
La France ne saurait périr. Dieu la protège, et jamais elle n'est
plus près du salut qu'au moment où ses ennemis jugent qu'elle
exhale son dernier soupir...
[Illustration: Pointe du Hoc.]
[Illustration: CAUDEBEC.--LE MASCARET DE LA SEINE.]
CHAPITRE XXV
ROUEN A TRAVERS L'HISTOIRE
La route de terre met entre le Havre et Rouen, les deux villes
les plus importantes du département de la Seine-Inférieure, une
distance de quatre-vingt-quatre kilomètres. La route fluviale
porte à près du double cette distance: soit cent cinquante
kilomètres. Nous n'aurions donc pas à nous occuper de Rouen, si la
Seine ne lui avait créé un port, depuis longtemps classé parmi les
plus actifs de France, parmi ceux qui peuvent, avec une presque
certitude, compter sur l'avenir.
Large, à Rouen, de plus de deux cents mètres et offrant une bonne
profondeur, le fleuve, constamment amélioré, permet aux navires
calant _six mètres_ d'arriver en plein cœur du vieux duché
neustrien, à moins de trois heures de Paris. Ces avantages ont
influé très heureusement sur la navigation de la Seine et, depuis
treize ans, le développement du commerce international rouennais
a suivi une marche ascendante. Il n'était pas, dès lors, possible
d'oublier l'ancienne capitale de la Normandie dans un travail
destiné à mettre en relief nos ressources fluviales et maritimes.
C'est d'ailleurs avec un vif plaisir que nous entrerons dans une
cité où, souvenirs, monuments, richesse artistique, commerciale,
industrielle, agricole, beauté de la situation se réunissent pour
former un rare, un admirable ensemble, captivant à la fois les
jeux et l'esprit.
* * * * *
Adossé aux collines élevées qui forcent la Seine à des détours
multiples, ROUEN gravit plusieurs des pentes rapides et y installe
quelques-uns de ses faubourgs, mais revient avec prédilection sur
les rives dont le voisinage a fait sa fortune.
Des quais superbes ont rectifié le cours des eaux sinueuses; des
ponts, soigneusement aménagés pour les besoins de la navigation,
ont relié les berges et les îles, sur lesquelles se dressent les
innombrables cheminées d'usines en pleine activité. Dans les rues,
le long des quais, un mouvement de bon aloi annonce le travail. La
voie ferrée amène ou remporte de nombreux voyageurs; les navires
déchargent ou aménagent de riches cargaisons.... Et pour ornements
au séduisant tableau, pointent vers le ciel les tours, les flèches
des magnifiques églises, témoignages précieux de l'art de nos
ancêtres, pendant que, semblables à un cadre opulent, se déroulent
de toute part les grasses prairies normandes.
Peu de villes se présentent avec plus de charme, peu possèdent des
chroniques plus attachantes, peu, encore, ont donné un plus grand
nombre d'hommes illustres à la couronne glorieuse de la Patrie
française.
Telle est la ville de Rouen dans le présent. Voyons rapidement ce
qu'elle fut dans le passé.
* * * * *
Au grand désappointement de plusieurs archéologues, César, dans
ses _Commentaires_, n'a pas fait mention de _Rotomagus_ ou
_Rudomum_, capitale des _Véliocasses_! Mais César, selon toute
vraisemblance, n'a pas nommé chacune des villes désolées par ses
légions, et des fouilles bien conduites ont _heureusement_ fait
découvrir des ruines romaines assez anciennes.
Combien est lente la marche du progrès moral humain! Les siècles
s'ajoutent aux siècles sans avoir pu encore sérieusement battre en
brèche le prestige des conquérants par les armes. Il semble, en
vérité, que l'homme aime à trouver dans le sang et les larmes les
éléments d'une éclatante renommée!
* * * * *
Rouen, toutefois, s'est depuis longtemps consolé de l'omission de
César: son nom ayant pris une assez belle place dans l'histoire du
pays, où il apparaît dès le troisième siècle. Parmi ses premiers
évêques, plusieurs sont célèbres; saint Mellon et saint Avitien en
commencent la liste. Prétextat unit, dans l'église métropolitaine,
Mérovée, fils de Chilpéric Ier, à Brunehaut, rivale de
Frédégonde, la marâtre du jeune prince. Le prélat portera la peine
de son indépendance, et deux affidés aux gages de Frédégonde
l'assassineront devant l'autel même de la cathédrale!
[Illustration: ROUEN.--VUE GÉNÉRALE.]
Saint Romain délivre la ville d'une _gargouille_ ou dragon qui
ravageait ses faubourgs. Le bruit de ce miracle devint la cause
d'une faveur accordée au chapitre de Rouen: la délivrance d'un
condamné à mort, chaque année, le jour de l'Ascension.
Saint Ouen, ami de saint Éloi, se distingue autant par ses
qualités d'administrateur que par ses vertus.
Et ainsi se déroule une longue phalange de prélats où figurent
des noms historiques, parmi lesquels se distinguent ceux du grand
Georges d'Amboise, des cardinaux: Charles de Bourbon, François de
Joyeuse, François de Harlay....
Placée sur un fleuve navigable, dont l'embouchure se trouvait à
souhait le long de la route habituelle suivie par les Northmen,
la ville de Rouen ne pouvait échapper à l'invasion des hordes
barbares. Maintes fois elle subit le pillage, l'incendie,
la ruine.... Enfin, Charles-le-Simple, triste successeur
de Charlemagne, fait mieux que d'éloigner à prix d'or les
envahisseurs: il signe le traité de Saint-Clair-sur-Epte,
conférant à Rollon, trop connu sur les bords de la Seine, la
possession de la Neustrie, c'est-à-dire de la plus riche province
de son royaume!!!
Tout aussitôt, Rollon s'occupe d'organiser le gouvernement du
nouveau duché, qui dorénavant s'appellera, de par les conquérants,
duché de Normandie.
Un des premiers soins du duc est de favoriser le commerce, en
même temps que de mettre sa capitale sur un bon pied d'importance
militaire. Enrichis par leurs incursions, les Normands tiennent à
honneur, soit de faire montre de leurs trésors, soit d'essayer de
racheter d'horribles crimes en bâtissant de splendides églises;
alors marcha de front la rénovation complète de la pauvre
province, encore saignante de tant de blessures reçues: Rouen y
fut au premier rang.
Son commerce et son industrie lui valurent très promptement de
grands privilèges. Ainsi les Rouennais avaient-ils obtenu, en
Angleterre, du roi Édouard-le-Confesseur, le port de Dungeness,
voisin de Douvres. Ils y exerçaient sur une grande échelle le plus
florissant des trafics, et quand le roi Henri II leur accorda le
monopole du commerce avec l'Irlande, on peut dire que, déjà, ils
se l'étaient approprié par leur attention à profiter de toutes
les occasions d'établir solidement leur prestige. C'est la belle
époque de la _Ghilde_, ou association des marchands rouennais pour
la défense et l'extension de leurs privilèges, association bientôt
si puissante qu'elle en engendrera une autre, la _Communauté de
Ville_, destinée, celle-ci, à la défense des droits civiques et
politiques des bourgeois. Ses luttes contre les archevêques,
contre la Cour, puis contre le Parlement sont célèbres.
Devenus rois d'Angleterre, les ducs de Normandie favorisèrent
beaucoup Rouen, dont la Commune se montra toujours dévouée aux
intérêts royaux. Elle le fit voir à plusieurs reprises, notamment
quand Philippe-Auguste, vainqueur de Jean-sans-Terre, mit le siège
devant la ville. La résistance fut longue et, si le lâche monarque
anglais avait secouru les bourgeois, Philippe eût peut-être été
obligé de se retirer. Mais la domination étrangère allait prendre
fin sur le vieux sol neustrien.
Rouen, fidèle à ses ducs-rois, combattit avec le même zèle pour la
couronne française, redevenue sa légitime souveraine, et cependant
le joug fut trop souvent cruellement lourd. Philippe-le-Bel écrasa
d'impôts la pauvre ville, qui voulut en vain se rebeller et finit
par se consoler en recevant de Louis X, _le Hutin_, la fameuse
_Charte_ dite _aux Normands_, octroyant aux habitants du duché le
droit de «ne pouvoir jamais être cités en justice devant une autre
barre que celle de leur province».
Avec raison, on a remarqué la persistance d'action de cette
charte, puisque, même sous le règne du Roi-Soleil, on avait soin,
dans les actes pouvant violer les vieux privilèges, d'introduire
une phrase expresse: «Nonobstant Clameur de haro et Charte
normande!»
On sait que ces mots: _Clameur de haro_, se rapportaient à la
prodigieuse popularité obtenue par Rollon, le _grand justicier_.
_Haro_ signifiait, à proprement parler, «J'en appelle à Rollon!»
protestation toute-puissante que nous verrons jeter, dans les
circonstances les plus dramatiques, à Caen, au milieu des
funérailles de Guillaume-le-Conquérant.
Les derniers mots: _Charte normande_, s'expliquent d'eux-mêmes par
l'octroi des privilèges dus à Louis-le-Hutin.
Philippe VI de Valois voulut constituer la Normandie en duché
d'apanage pour son fils aîné; mais bientôt le Dauphiné allait être
légué à la France, par Humbert II, son dernier seigneur, sous
condition expresse que l'héritier du trône porterait le titre de
Dauphin.
Philippe n'eut garde de refuser, et le premier titre ne fut plus
porté que par un cadet de la maison royale.
L'infortuné second fils de Louis XVI s'appela d'abord (nul ne l'a
oublié) duc de Normandie. Avec lui s'est éteint le dernier vestige
de la création féodale du quatorzième siècle.
Charles VI traita rudement les bourgeois rouennais, que le
rétablissement des gabelles avait poussés à la révolte. Nombre
d'exécutions eurent lieu, des monuments municipaux furent rasés,
les franchises, les privilèges abolis, les habitants notables
jetés en prison et des sommes énormes exigées. Pendant une
année tout entière, la terreur et le deuil régnèrent dans Rouen,
puis, lorsque, enfin apaisée, la colère de Charles devint moins
terrible, il fallut pourtant se soumettre à voir le maire remplacé
par un bailli royal.
[Illustration: ROUEN
1. La Seine, vue prise du Pont-de-Pierre.--2. Une tour
de la cathédrale.--3. Bateaux marchands.--4. Place de la
Haute-Vieille-Tour.--5. La rue Saint-Romain.--6. Ancienne église
Saint-Laurent.--7. Portail de l'église Saint-Eloi.--8. Vieille
maison dans la rue Harangerie.--9. La Seine, vue prise du quai de
Lesseps.]
Un peu de ressentiment eût été permis à la pauvre ville désolée,
mais son patriotisme se retrouva soudain tout entier à la première
nouvelle d'une invasion anglaise. Elle jura de combattre jusqu'à
la dernière extrémité les troupes envoyées devant ses murailles
par Henri V, compétiteur déclaré de Charles VI à la couronne de
France.
Son serment, Rouen le tint avec énergie, et l'histoire a
enregistré les actes d'héroïsme de ses défenseurs. Mais le
courage, le droit, devaient succomber sous la force toujours
renaissante. Accablée par le nombre, privée des secours ardemment
implorés, la ville fut réduite à capituler.
Bientôt nous retrouverons, dans la biographie des Rouennais
célèbres, le principal épisode de ce siège terrible, nous le
retrouverons avec les souvenirs de Jeanne d'Arc, souvenirs trop
sacrés pour ne pas prendre ici une place toute spéciale....
* * * * *
Rouen souffrit beaucoup sous la domination anglaise et revint avec
joie à la couronne de France.
Louis XI réunit définitivement au domaine royal le duché de
Normandie et s'occupa beaucoup de Rouen, dont le génie commercial
lui plaisait.
Avec le fameux cardinal Georges d'Amboise, son archevêque, la
ville prit une importance nouvelle, car le ministre de Louis
XII obtint la création, en Cour perpétuelle, de la juridiction
dite _Échiquier de Normandie_, chargée, primitivement, de
l'administration des revenus de la couronne et de la connaissance
des cas litigieux relatifs aux impôts. Le nouveau Parlement
conquit très vite une belle place dans la magistrature du royaume.
Par malheur, il ne sut pas toujours user de modération suivant
les cas soumis à son autorité. Des arrêts cruels amenèrent une
réaction aussi peu mesurée. En 1562, les calvinistes révoltés
furent, pendant un moment, maîtres de la ville. Le duc de Guise
reprit Rouen et, pour récompenser ses troupes, leur accorda huit
jours entiers de pillage!!!
On peut dire que plus de trois quarts de siècle s'écoulèrent
dans ces affreuses luttes civiles, car, depuis l'avènement de
François Ier jusqu'à l'Édit de Nantes, une année entière ne se
termina guère sans avoir ensanglanté la ville où, entre autres, le
massacre de la Saint-Barthélemy eut une effroyable répétition.
La Ligue y trouva également un retentissement enthousiaste,
cause d'un siège dirigé par Henri IV lui-même. Les Rouennais le
subirent avec bravoure et le roi dut se retirer. Deux ans plus
tard, néanmoins, Henri faisait son entrée solennelle, obtenue,
cette fois, par la puissance de l'or: l'amiral de Villars ayant
livré, pour une somme de cent vingt mille écus et le titre de
maréchal, la place qu'il s'était chargé de garder aux Guises.
Du reste, l'heure avait sonné où l'intrépide «Béarnais» se voyait
enfin reconnu par la France entière.
Rouen profita de la paix relative établie dans le royaume pour
réparer ses pertes et relever son commerce, son industrie, ce à
quoi une réussite complète répondit. Tout à coup, cette prospérité
renaissante fut foudroyée. La révocation de l'Édit de Nantes, en
lui enlevant brusquement un quart de sa population, fit fermer la
presque totalité des magasins et des usines. La misère s'abattait
déjà sur la ville, quand un trait de génie sauva son avenir.
Un négociant rouennais venait de songer à la possibilité de
tirer parti du coton. L'élan était donné, les _rouenneries_
allaient pénétrer dans le monde entier et exiger la création d'un
immense matériel, source d'un prodigieux mouvement commercial.
Ces premières années du dix-huitième siècle sont aussi l'époque
florissante des manufactures de poteries recherchées, de nos
jours, avec tant d'empressement et imitées avec tant d'application.
Une longue période de calme suivit, calme si profond qu'à peine
le voit-on troublé par les discordes éclatant entre la Cour, les
archevêques et le Parlement. La grande secousse de la fin du
dix-huitième siècle ne causa même pas à Rouen, si proche de Paris,
cependant, la commotion dont souffrirent les principales villes
françaises. Il faut, en réalité, arriver à l'invasion de 1870
pour retrouver Rouen aux prises avec une situation rendue plus
cruelle....
Mais, nous ne reviendrons pas sur les traits caractéristiques dont
chacun de ces jours néfastes est marqué. Nul ne les a oubliés.
Cela même serait-il possible!!!
L'heure viendra, nous le croyons fermement, où tout reparaîtra
au grand jour de l'histoire, avec la date bénie de la délivrance
complète.... Puisse-t-elle ne pas trop tarder!
[Illustration: ROUEN.--LA CATHÉDRALE.]
CHAPITRE XXVI
ROUEN MONUMENTAL
Sans les superbes monuments légués par le Moyen Age et par la
Renaissance, on croirait parcourir une ville toute moderne,
tellement sont rares les autres vestiges du passé. De grandes rues
tracées en ligne droite et bordées de vastes maisons en pierre,
ont pris la place de nombre de vieilles constructions en bois
où, si facilement, le feu, chaque année, exerçait ses ravages. A
peine, çà et là, retrouve-t-on quelque façade intéressante. Le
plus souvent, elle est mutilée pour les besoins de l'appropriation
actuelle.
En revanche, l'hygiène semble faire, à Rouen, de grands progrès.
L'eau coule un peu partout, tant de fontaines bien installées
que de bassins destinés à l'ornement de beaux jardins publics.
Sous ce dernier rapport, le jardin Solférino, très ombreux, très
pittoresque, et le jardin de l'Hôtel-de-Ville, attenant à l'église
Saint-Ouen, vaste, bien aménagé, sont les plus remarquables. Le
Jardin des Plantes mérite une mention toute particulière.
La ville revêt ainsi un air soigné et jeune, fort engageant pour
ses visiteurs dont, après tout, la sympathie pour les choses du
passé trouve largement à se satisfaire.
Les seuls édifices religieux réclameraient des semaines entières,
si l'on voulait en détailler les merveilleuses beautés.
La cathédrale, sous le vocable de NOTRE-DAME, mériterait bien
qu'on la dégageât promptement des dernières échoppes dont elle est
entourée et que la place ménagée devant son portail fût plus digne
d'y livrer accès.
Après tant de descriptions admirablement faites, il serait
impossible d'espérer retracer beaucoup de choses nouvelles; mais
il peut être permis de dire que la grandiose _tour de Beurre_ et
son admirable galerie, que la _tour Saint-Romain_, plus fruste et
comme abandonnée à son ancienneté, disposent l'esprit aux grands
souvenirs, si nombreux sous ces voûtes immenses.
Que de fois elles furent prises à témoin de vœux, de traités,
de cérémonies ou pompeuses ou funèbres! Rois de France et
d'Angleterre, ducs normands et français, hautains seigneurs,
puissants prélats y sont venus s'agenouiller les uns après les
autres.
De grands noms retentissent. Rollon et Guillaume Longue-Épée, son
fils, ont souhaité de reposer à la métropole. Bedford, oncle et
tuteur de Henri VI d'Angleterre, Bedford, dont le pied pesa si
lourdement sur la France, voulut être inhumé près de ses ancêtres.
Pourquoi une inscription ne rappelle-t-elle pas qu'il fut le
meurtrier de Jeanne d'Arc!!!
Le cœur de Charles V, roi de France, fut déposé non loin de celui
de Richard Ier, surnommé _Cœur de Lion_.