point de contrée qui, soit par sa marine, soit par son commerce,
n'ait des relations avec cette belle ville.
Les travaux décidés pour améliorer encore le port et les bassins
contribueront à entretenir sa prospérité.
Bientôt, d'autres progrès suivront, qui rendront de plus en plus
faciles les développements nécessités par le génie moderne.
Il suffit de voir les immenses magasins généraux ou docks havrais,
pour comprendre l'activité toujours croissante des transactions;
de même, il suffit de passer une heure ou deux sur la jetée, pour
constater le mouvement incessant du port.
Rien ne termine mieux une promenade au Havre.
* * * * *
Il fait nuit; les phares étincellent sur le fond sombre des
nuages. Nous distinguons, à notre droite, les feux du cap de la
Hève; à notre gauche, celui de la _pointe du Hoc_, éclairant
l'extrémité de la rive droite de la Seine et l'entrée du port
havrais.
[Illustration: Pointe du Hoc.]
L'ensemble est merveilleux et nous ne le verrons surpassé que par
les panoramas des côtes de Honfleur et de Dives[24].
[Note 24: La ville est défendue par les forts de
SAINTE-ADRESSE, de TOURNEVILLE, de FRILEUSE, des NEIGES, ce
dernier à l'embouchure de la Seine. Les bastions de la FLORIDE
défendent l'entrée du fleuve. Il y a encore la batterie de
PROVENCE, entre la jetée du Nord et des HUGUENOTS, à l'extrémité
du boulevard François Ier.]
[Illustration: LE HAVRE, VU DE SAINTE-ADRESSE]
CHAPITRE XXII
LA SOCIÉTÉ DES SAUVETEURS.--LA CATASTROPHE DU 26 MARS 1882.--DURÉCU
Nous négligerions un des côtés les plus admirables de l'existence
de nos braves marins et pêcheurs, si nous ne parlions des
_Sociétés de sauvetage_, aujourd'hui très sérieusement organisées.
[Illustration: Sauveteur.]
Déjà, à Dunkerque, nous allions aborder ce sujet, mais une
terrible et toute récente catastrophe est venue placer en pleine
lumière le nom des sauveteurs et des pilotes havrais. Aussi,
avons-nous réservé pour notre visite au Havre les quelques lignes
dont nous pouvions disposer.
* * * * *
Combien de fois n'est-il pas arrivé que des excursionnistes de
trains de plaisir sont restés fort désappointés devant l'aspect
d'une mer absolument calme. A peine si, par instant, une légère
frange d'écume vient marquer le sommet des vagues apaisées. La
Seine, par un jour de vent, peut se montrer plus houleuse.
«Ce n'est que cela, la mer!»
Oui, c'est cela; mais c'est aussi, beaucoup plus souvent
malheureusement, une ennemie dont la colère se révèle par des
soubresauts convulsifs d'une irrésistible violence.
* * * * *
On ne peut se figurer, si l'on n'y a assisté, que ces mêmes eaux
bleues, lumineuses, à peine murmurantes, brisées, par un mouvement
d'une lente douceur, contre l'obstacle de la digue, s'enflent
tout à coup, prennent, en quelque sorte, la couleur de la mort,
tellement elles deviennent livides, puis, affolées par leur propre
fureur, se dressent, s'enroulent, se tordent, se creusent,
s'épandent, hurlent, sifflent, gémissent, tonnent dans le même
instant....
Les bruits du ciel et de la terre sont étouffés sous l'éclat de
cette voix qui, de chaque point de l'horizon, rugit en maîtresse
impérieuse et semble vouloir détruire le monde entier.
Si redoutable que soit alors le danger pour les navires, il
devient plus imminent quand la côte est proche.
Au large on peut, parfois, fuir devant la tempête, et voir ses
menaces se borner à des dégâts matériels. Mais, à proximité du
rivage, il faut lutter contre les courants créés par la présence
des écueils: roches ou sables. Comment tenir une route exacte au
milieu d'une mer _démontée_? Ce mot pittoresque est trop vrai.
A certains jours, la mer ressemble à une puissante machine qui
aurait perdu son levier pondérateur et éparpillerait sa force dans
un tourbillonnement vertigineux.
Sur dix naufrages, sept, au moins, ont lieu en vue des côtes.
Un semblable état de choses a ému des cœurs généreux. Certes,
chaque jour, plus d'un acte héroïque s'accomplissait au mépris
d'effroyables périls. Seulement, où l'effort individuel reste,
malgré lui, impuissant, un faisceau de volontés énergiques
produira des œuvres sublimes.
Sur les points les plus exposés du littoral français, des stations
de sauvetage ont été créées. Les engins reconnus comme donnant
les meilleurs résultats y sont rassemblés. Bateaux, canots,
bouées, fusées-amarres..... rien ne manque.... Rien, pas même les
équipages destinés à remplacer celui qui pourrait succomber au
champ d'honneur!!
Les sauveteurs havrais l'ont, une fois de plus, prouvé.
* * * * *
La journée du 26 mars 1882 commença sous les rafales d'une
affreuse tempête de nord-ouest qui, toute la nuit, était allée en
redoublant de violence.
Fidèles au poste de combat, les hommes attachés au bateau de
sauvetage nº 3 vinrent stationner à l'extrémité des jetées, prêts
à diriger leur embarcation vers le lieu que le sémaphore pourrait
indiquer.
Ces hommes étaient au nombre de _onze_, tous _lamaneurs_,
autrement dit pourvus de la commission qui leur donnait le droit
de direction sur les navires entrant au port ou en sortant.
Ils se nommaient: Henri LECROISEY, âgé de 44 ans, patron du
bateau; Alphonse MÉNÉLÉON, 39 ans; Paul DESSOYERS, 50 ans; Pierre
OLLIVIER, 40 ans; Victor JACQUOT, 36 ans; Édouard CARDINE, 32
ans; Eugène VARESCOT, 27 ans; Henri FOSSEY, 23 ans; Pierre MONCUS,
43 ans; Édouard LEBLANC, 52 ans; René LEPROVOST, 51 ans.
Mieux que personne, ils savaient à quoi les exposait le devoir;
mais on ne recule pas quand on a conquis, comme ces braves gens,
le titre de pilote-sauveteur au prix d'un dévouement de chaque
instant. Car, circonstance qui étreint peut-être encore davantage
le cœur, toutes ces futures victimes avaient donné maintes preuves
d'héroïsme.
[Illustration: Lecroisey.]
Les sauvetages opérés par eux ne se comptaient plus, tellement
ils étaient nombreux, et, sur les registres maritimes, leurs
noms figuraient près de ceux d'une foule de navires, français ou
étrangers, secourus grâce à leur intrépidité.
[Illustration: Dessoyers. Ollivier. Jacquot. Cardine.]
[Illustration: Fossey. Leprovost. Ménéléon.]
[Illustration: Varescot. Leblanc. Moncus.]
Y aurait-il un peu de vérité dans cette phrase mélancolique, qu'il
nous souvient d'avoir entendu dire, par un vieux marin, en réponse
aux félicitations saluant son retour inespéré, après un dangereux
sauvetage:
«Aujourd'hui, la mer me laisse échapper; mais, soyez-en sûr, elle
garde toujours rancune quand on lui arrache ceux qu'elle voulait
engloutir, et mon tour viendra!»
Le tour vint pour les lamaneurs du bateau nº 3.
Les guetteurs du sémaphore aperçurent un sloop de pêche désemparé,
qui se trouvait sur le banc d'Amfard[25] et signalait sa détresse.
[Note 25: Banc de sable situé à l'embouchure de la Seine.]
Aussitôt, les sauveteurs gouvernèrent vers lui.
Des témoins oculaires disent que «le vent soufflait en _foudre_,
et que la mer, montante alors, était excessivement grosse. Les
vagues se soulevaient avec furie et déferlaient sur le banc
d'Amfard en rouleaux immenses, qui y rendaient la situation des
plus critiques».
[Illustration: Pendant le sinistre.]
Néanmoins, les sauveteurs arrivèrent près du sloop et purent
mouiller une ancre. Que se passa-t-il ensuite? Impossible de le
dire exactement. Restait-il des naufragés et voulut-on établir un
va-et-vient, afin de les recueillir? L'ancre fut-elle violemment
arrachée, ou bien le vent, comme la mer, redoublant de colère,
s'opposa-t-il à la manœuvre?
Une seule chose est certaine. Le bateau des pilotes s'orienta
pour suivre le sloop, qui dérivait du côté de Honfleur. A peine
ouverte, la voile donnait sans doute prise plus facile à la
tourmente, et l'embarcation chavirait!...
Un long cri de douleur jaillit de la poitrine des nombreux témoins
qui, de plusieurs emplacements, assistaient au drame.
Un nouvel acte d'héroïsme commenta ce cri.
Le bateau de sauvetage nº 4, sous les ordres du patron Julien
LEBLANC, frère de l'un des pilotes disparus, sortit sans
hésitation...
Tout prédisait une seconde catastrophe. N'importe! Tant que l'on
n'avait pas absolument perdu espoir de sauver une des victimes, il
eût été lâche de reculer!...
Pas un des hommes de l'équipage ne recula.
Braver la mort pour des inconnus, c'est le devoir journalier
simplement, complètement assumé.
Avec quelle indomptable énergie ne le braverait-on pas pour des
parents, des camarades dont le dévouement eût été aussi spontané,
aussi absolu!
Mais le nouveau bateau sortit en vain. Il n'échappa que par
miracle à la tempête, et ne put ramener un seul des naufragés.
La journée n'était pas achevée, que l'on apprenait deux autres
malheurs. L'équipage entier du sloop en détresse avait péri et un
des hommes du bateau-pilote nº 2, patron Dessoyers (frère, comme
Leblanc, d'un des morts du bateau nº 3), avait été enlevé par
la mer, le matin même, au travers de Barfleur. On comptait donc
_dix-huit_ morts: les onze lamaneurs du bateau Lecroisey; les six
marins du sloop, qui s'appelait le _Vivid_ et était attaché au
port de Saint-Vaast-la-Hougue; puis le lamaneur Mariolle, âgé de
26 ans, enlevé par un coup de mer du bateau Dessoyers.
La journée entière ne compta que des péripéties désastreuses:
barques échouées, bateaux défoncés! Mais pour ceux-là, du moins,
il n'était question que de pertes matérielles; on ne s'en occupa
pas. Le Havre se trouvait plongé dans une consternation trop
profonde et cherchait déjà les moyens efficaces pour secourir les
_huit veuves_ et les _vingt-cinq orphelins_ laissés par l'équipage
englouti!
A Saint-Vaast-la-Hougue, les familles des marins du _Vivid_
pleuraient, elles aussi, et envisageaient l'avenir avec terreur.
Le lendemain, à marée basse, on trouvait au milieu des vases de la
côte de Honfleur les corps des malheureux disparus.
Sauf celui de Pierre Moncus, dont la famille désira l'inhumation
à Honfleur, lieu de sa naissance, ils furent ramenés au Havre, où
des obsèques imposantes eurent lieu en leur honneur.
La ville était sous le poids d'un deuil public, car personne
n'ignorait les moindres circonstances de la vie et de la mort
de ceux que, si souvent, on avait félicités à la suite d'un
difficile sauvetage.
[Illustration: PENDANT LE SINISTRE]
On portait sympathiquement les yeux sur les pilotes et les membres
des Sociétés de sauveteurs, venus pour rendre hommage à leurs
infortunés amis.
* * * * *
Quelques mois plus tard, en août 1882, avait lieu l'épilogue de la
funèbre cérémonie.
La Société de sauvetage havraise tenait sa réunion annuelle et,
parmi les actes héroïques dont elle garde procès-verbal sur ses
registres, on trouvait la mention suivante:
Sauvés à _l'eau_ par les membres de la Société:
1202 hommes, parmi lesquels sont compris les équipages et
les passagers de 81 _navires_, au sauvetage desquels
ils ont contribué;
26 femmes;
84 enfants.
____
Soit: 1312 personnes conservées à la vie.
Nous ne relevons pas les chiffres se rapportant aux incendies et
aux mille occasions de se dévouer que ne laissent point passer les
sauveteurs.
Il nous suffit d'avoir essayé de rappeler les affreuses
éventualités menaçant l'homme qui a pris la mer pour champ de
son activité. Il nous suffit encore d'avoir essayé d'éveiller le
respect et la sympathie que méritent si pleinement les généreux
enrôlés des diverses Sociétés de sauvetage.
Dans chaque port, le nom de quelques-uns d'entre eux est
légendaire. A Dieppe, nous avons salué le monument élevé à Bouzard
et serré la main de Louis Vain.
Au Havre, la mémoire de DURÉCU est célèbre. Pendant une existence
de soixante-deux ans (né en 1812,--mort en 1874), on pourrait
presque compter les jours où il ne se dévoua pas pour ses
semblables.
Un de ses biographes, M. Edouard Alexandre, nous apprend que, à
peine entré dans sa sixième année, Durécu se signalait déjà par
une bonté, une énergie admirables.
A _huit ans_, il accomplit son premier sauvetage: celui de deux
enfants en danger de se noyer.
Plus de _deux cents personnes_ lui durent d'avoir conservé la vie.
«Puis, à la suite d'une terrible blessure reçue dans l'exercice du
noble apostolat qu'il s'était imposé, Durécu demeura languissant,
incomplètement guéri. Nélaton lui-même ne put parvenir à ranimer
son énergie éteinte. Notre grand sauveteur devait tomber sur le
champ de bataille du dévouement. Il y tomba, en effet, car la
maladie qui l'a enlevé ne fut qu'une conséquence de sa blessure.»
* * * * *
Et, ainsi, d'un bout à l'autre du littoral français, se déroule
la glorieuse liste, gardant la mémoire de héros dont beaucoup
resteront inconnus pour la généralité de leurs concitoyens.
Ils ne pouvaient compter sur de brillantes récompenses: on obtient
difficilement la croix de la Légion d'honneur, quand on se borne à
combattre pour la vie de ses semblables.
Plusieurs, même, savaient qu'avec eux disparaîtraient les humbles
ressources de leurs familles, et ils étaient privés de la
consolation de penser qu'une minime pension assurerait le pain des
chers aimés.... Car, jusqu'en ces derniers temps, la mort trouvée
pendant l'accomplissement d'un sauvetage ne léguait aucun droit à
la veuve, aux enfants survivants!
Rien n'a arrêté ces forts dans leur sacrifice. Pénétrés de la
sublime folie de l'humanité, ils ont cru naturel de tout subir
pour rester à la hauteur du devoir accepté...
Nous n'avons qu'un moyen de reconnaître leur héroïsme: honorer
ceux qui survivent, ne jamais oublier ceux qui ont succombé!...
[Illustration: Bateau de sauvetage.]
CHAPITRE XXIII
LES ÉTRANGERS AU HAVRE.--LES RÉGATES
Nous ne quitterons pas le Havre sous l'impression pénible que de
tels souvenirs évoquent. La mer, comme notre existence, est faite
de contrastes.
Impétueuse destructrice, elle sait devenir l'instrument
civilisateur par excellence, et sa voix, ou douce ou puissante,
sait toujours s'harmoniser avec le travail ou avec la joie.
La belle cité havraise nous fera assister à ces diverses
transformations. Favorisée par sa situation, elle a installé des
services maritimes réguliers pour diverses villes françaises et
étrangères: Londres, Southampton, et les autres principaux ports
d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande; ainsi que pour la Belgique, la
Hollande, Hambourg, la Russie septentrionale et méridionale, la
Turquie....
La grande Compagnie transatlantique en a fait son principal port
d'attache, et ce n'est pas un des moindres attraits offerts par
une promenade sur la jetée, que l'arrivée de ces majestueux
paquebots toujours encombrés de passagers.
Les fonctions de consul ne sont donc pas, au Havre, une sinécure,
et l'on ne peut guère marcher quelques instants au hasard sans
rencontrer un visage exotique, sans entendre un accent décelant la
nationalité du passant.
Pendant l'été, des milliers de promeneurs, déversés par les
trains de plaisir, viennent se grouper sur les quais, contemplant
les nombreux pavillons étrangers, ou assaillant les bateaux à
vapeur qui font quotidiennement les traversées de Honfleur et de
Trouville.
* * * * *
Au temps des régates, le mouvement, l'agitation se décuplent
encore. Le sport nautique havrais jouit d'une universelle
renommée. Les plus glorieux champions internationaux tiennent à
honneur de venir se mesurer avec nos propres champions. Tous les
modèles connus, perfectionnés ou nouveaux d'embarcations, défilent
sous les yeux des juges, des curieux étonnés et d'un public
spécial qui, instruit depuis l'enfance dans l'art difficile de la
navigation, saura acclamer, comme il convient, les vainqueurs, ou
relever le courage des vaincus.
[Illustration: Oriflamme pour les régates.]
Le spectacle est à la fois grandiose et charmant. Les embarcations
ont revêtu leur tenue de fête. Nul ne pourrait se douter que plus
d'une, parmi elles, a subi le choc de l'ouragan. Les peintures
brillent, les cordages semblent neufs, partout l'acier étincelle
et les voiles, mieux que jamais, justifient la définition
poétique: des ailes d'oiseau.
[Illustration: Soldats anglais.]
[Illustration: Marins de l'État.]
Lorsque passe un concurrent redoutable, des hourras bruyants
le saluent. Combien il en a entendu le splendide yacht, si
parfaitement nommé _la Fauvette_.... Sa fine carène, sa coquette
voilure, son fier ensemble, la vivacité, la facilité extrême de
ses manœuvres, la grâce de ses allures en font, certes, le type le
plus accompli de l'art du constructeur français.
* * * * *
C'est pendant une de ces merveilleuses fêtes maritimes que les
novices peuvent apprendre à reconnaître les catégories diverses
d'embarcations et de navires. Canots ordinaires ou de plaisance,
modestes barques de pêche, chaloupes, yoles, péniches, yachts, et
ainsi de suite. On trouvera toujours quelque marin complaisant
qui fera distinguer les détails de voilure ou de construction
échappant si facilement aux yeux inexpérimentés.
[Illustration: Yachtman.]
On n'éprouve qu'un regret: celui de ne plus rencontrer les vieux
costumes qui, autrefois, donnaient une physionomie particulière à
ce peuple de travailleurs. Mais le temps est passé où le pêcheur
s'affublait si lourdement, peut-être, pourtant d'une façon plus
hygiénique que maintenant.
On rencontrera, néanmoins, plus d'un brave poursuivant de soles
ou de turbots, fidèle au vaste bonnet en feutre ou en laine
foulée, qui protège la nuque et la plus grande partie des épaules.
Ce n'est pas très élégant; mais, en revanche, c'est très sain, et
cela vaut mieux.
[Illustration: Anciens costumes]
[Illustration: Matelot pêcheur.]
Les femmes, non plus, ne se montrent guère avec la coiffe qui
encadrait si bien leur visage, quoiqu'elle n'ait pas l'élégance
des coiffes des Cauchoises et des habitantes de Bayeux, ou avec le
haut bonnet de dentelle, souvenir des hennins du moyen âge.
* * * * *
Les affreux vêtements modernes ont presque partout la préférence,
au grand détriment, souvent, de l'élégance des manières de ceux
qui croient ainsi faire preuve de bon goût.
* * * * *
Au milieu de la foule, et vraiment pimpants sous leur modeste
tunique verte, circulent les braves douaniers.
Ils doivent des actions de grâces à l'homme intelligent qui les
a débarrassés de l'uniforme compliqué dont, comme les canonniers
gardes-côtes, un admirateur de buffleteries et de panaches les
avait gratifiés.
* * * * *
Pendant cette rapide revue de la population massée en groupes
compacts et respirant à peine, tellement les incidents des régates
la passionne, on a proclamé une victoire bien disputée.
[Illustration: Ancien costume.]
[Illustration: Ancienne coiffe.]
Aussitôt, ce sont des cris, des appels joyeux ou des exclamations
de désappointement. On s'étonne, on approuve, on discute, et la
journée s'achèvera, animée ainsi qu'elle a commencé.
* * * * *
C'est le moment de prendre congé du Havre. Nous lui dirons «au
revoir» et non pas «adieu». Car nous comptons bien revenir
applaudir à la progression toujours ascendante de son commerce.
[Illustration: Douanier.]
Ce que la ville a fait dans le passé, elle continuera à le faire
dans l'avenir, c'est dire qu'elle s'applique à développer toutes
ses ressources pour conquérir vaillamment une place au premier
rang parmi les grandes cités maritimes.
* * * * *
Vouloir vraiment, c'est pouvoir.
[Illustration: Pavillon du Yacht-Club, du Cercle à la voile et des
régates du Havre.]
CHAPITRE XXIV
LES ENVIRONS DU HAVRE.--HARFLEUR.--ORCHER
Il n'est pas un bourg de la campagne havraise dont le nom ne
se retrouve dans les annales normandes, et plusieurs d'entre
eux possèdent soit des ruines, soit des monuments intéressant
l'histoire de l'art.
Ainsi, l'industrieuse petite ville de MONTIVILLIERS garde quelques
débris de ses anciennes murailles et de la fameuse abbaye fondée
par saint Philibert. Les bâtiments claustraux disparaissent peu à
peu, mais l'église subsiste, offrant à la curiosité intelligente
du voyageur sa belle architecture romane et une peinture sur
albâtre, vrai chef-d'œuvre de fini et de délicatesse.
Un musée a pu être formé avec les nombreuses antiquités
gallo-romaines et franques trouvées un peu partout dans le
voisinage.
L'église Notre-Dame est très vieille: les archéologues datent sa
fondation du onzième siècle. La maison dite _de la Clinarderie_
est du seizième siècle, ainsi qu'un magnifique cloître renfermé
dans le cimetière.
* * * * *
On aurait peine à croire, si les documents historiques ne le
prouvaient, que Montivilliers fut autrefois une sorte de royaume,
royaume en puissance de femme, car la souveraine était l'abbesse
du monastère, et ses droits nous apprennent à quel degré de
prospérité avait atteint la maison fondée par saint Philibert.
Seize paroisses et quinze chapelles lui devaient tribut et
hommage. Le commerce maritime d'Harfleur, avec les salines
environnantes, lui appartenait. Seul, l'archevêque de Rouen
pouvait connaître des affaires de l'abbaye dont, tout comme lui,
la supérieure portait mitre, crosse, anneau, et commandait à des
chanoines, à un vicaire général, à un doyen et à un official, ce
qui, vu les privilèges féodaux, conférait droit de justice haute
et basse.
Tant d'honneurs, de richesses découlaient de la sollicitude
montrée en faveur de l'abbaye par les princes souverains de
Normandie.
Hasting, un des _rois de mer_ northmen, ayant détruit, en 850, les
bâtiments élevés par saint Philibert, le duc Richard Ier et,
après lui, Robert le Magnifique, s'attachèrent à les reconstruire
avec splendeur.
Les interminables guerres contre l'Angleterre furent, trop
souvent, une cause de ruine pour Montivilliers, qui en perdant,
lors de la première Révolution, son monastère, perdit du même coup
sa prépondérance et tomba au rang de satellite du Havre, ville si
jeune par rapport à sa propre origine.
Il lui reste toujours, néanmoins, plusieurs industries importantes
et sa charmante situation au milieu de verdoyantes collines:
combien de petites villes sont moins favorisées!
* * * * *
GRAVILLE, maintenant presque tout à fait enclavée dans le Havre,
doit sa célébrité au prieuré bâti en l'honneur de sainte Honorine,
vierge martyrisée à cette place, vers la fin du troisième siècle.
Un grand concours de pèlerins venant en tout temps visiter le lieu
témoin du supplice de la jeune sainte, une fort belle et curieuse
église y fut fondée. Mais elle a été dépouillée des reliques de sa
patronne.
Craignant les déprédations des Normands, le prieur se hâta
d'envoyer la châsse consacrée aux moines de Conflans-sur-Seine,
qui acceptèrent le dépôt, mais, plus tard, refusèrent d'en opérer
la restitution et, pour se targuer d'un droit prétendu, ajoutèrent
au nom de leur monastère celui de la sainte.
Graville n'en resta pas moins un pèlerinage très fréquenté. Son
église est extrêmement curieuse. Construite, ou plutôt fondée au
onzième siècle, ses arcades entrelacées, aux figures symboliques,
ses chapiteaux bizarres, son retable en bois sculpté, font souvent
prolonger la visite au delà du temps que l'on croyait, d'abord, y
consacrer.
Les moments passent également bien vite quand, du haut de la
colline, on voit, considérablement agrandi, le tableau déjà si
admiré du Havre et de son port.
On ne voudrait pas, non plus, ne point aller vérifier la
ressemblance qui, dit-on, existe entre la remarquable croix
romane, érigée dans le cimetière, et la belle croix faisant partie
des décors de l'opéra de _Robert le Diable_: celle-ci, paraît-il,
ayant été copiée sur celle-là.
Il nous reste à visiter HARFLEUR, jadis _souverain port_ de
Normandie!!!
Le Havre, heureux rival, a tout absorbé, grâce à sa position
exceptionnelle.
[Illustration: GRAVILLE-SAINTE-HONORINE.--Chapiteaux et croix de
l'abbaye.]
Deux noms, célèbres dans les annales des découvertes
géographiques, auraient dû sauver HARFLEUR de l'oubli. Cette
ville est la patrie de BINOT LE PAULMIER DE GONNEVILLE, qui, au
seizième siècle, découvrit les terres antarctiques, maintenant
nommées Australie. Un autre de ses enfants fut le fameux Jean
de Bettancourt ou BÉTHENCOURT, chambellan de l'infortuné roi de
France Charles VI.