La période de la Révolution et celle du premier Empire

paralysèrent un peu le Havre, quoique Napoléon Ier eût, un

instant, songé à transformer son port en station militaire et y

eût fait exécuter quelques travaux indispensables, entre autres,

une écluse contre les atterrissements vaseux.

Mais, dès que la France et l'Europe purent reprendre confiance

en la durée de la paix, une progression rapide s'établit dans le

chiffre des transactions.

C'est, avec Marseille, le premier port commercial français.

* * * * *

Les anciennes fortifications ne tardèrent pas à devenir importunes

pour l'agrandissement de l'enceinte habitée. Aussi, en 1854,

supprima-t-on les fosses, et les faubourgs d'Ingouville, de

Graville, de Sanvic furent annexés au Havre.

[Illustration: LE HAVRE.--Ancienne Tour François Ier.]

En même temps, on remédiait aux difficultés de l'entrée du port,

devenue à peu près insuffisante pour les bâtiments modernes.

De l'enceinte primitive, il restait une tour, dite de _François

Ier_, utilisée comme sémaphore. Bientôt on jugea, avec raison,

qu'elle obstruait le chenal et constituait un danger permanent

pour la navigation.

La démolition en fut ordonnée. Par suite, tout le quartier a pris

une physionomie nouvelle. La jetée prolongée est entourée d'un

admirable horizon.

A droite, la côte, capricieusement échancrée, aboutit à la pointe

de la Hève, couronnée par ses deux superbes phares; à gauche,

l'embouchure de la Seine, le promontoire de Honfleur, surmonté

de son antique chapelle, et la gracieuse ligne de collines au

pied desquelles s'étendent Trouville, Villers, Beuzeval, Dives,

Cabourg.

Le nouveau sémaphore a pris la charge des signaux autrefois

établis sur la tour, et sa silhouette se détache au loin sur le

ciel.

De tous côtés, des bouquets d'arbres s'élèvent et les falaises

sont verdoyantes. Derrière soi, les constructions semblent avancer

jusque dans la mer et les mâts des navires se dressent, comme

par enchantement, au milieu d'elles, car les vastes bassins à

flot reçoivent, d'une manière continue, un très grand nombre de

bâtiments.

C'est un tableau dont on ne se fatigue jamais de contempler les

lignes ou grandioses, ou riantes, l'aspect sans cesse nouveau, le

mouvement débordant....

[Illustration: Le Havre sous Louis XVI.]

[Illustration: LE HAVRE.--BASSIN DE LA BARRE

FRASCATI.--LE DOCK FLOTTANT.]

CHAPITRE XX

LES BASSINS.--UN PAQUEBOT TRANSATLANTIQUE

Les bassins sont au nombre de dix, tous vastes, tous parfaitement

disposés. Les principaux d'entre eux se nomment:

Le _Vieux Bassin_, parce qu'il date du temps de Richelieu, qui le

fit construire; mais il a été creusé de nouveau et approprié aux

besoins de la navigation moderne.

Le bassin du _Commerce_ peut recevoir plus de deux cents navires.

Il est situé à l'est de la place Gambetta, et se trouve pourvu

d'une puissante machine à mâter.

Le bassin de la _Barre_, à l'est du Havre, offre encore une

surface plus étendue. Là, est établi un _dock flottant_,

permettant d'accomplir les réparations les plus minutieuses des

navires, sans l'emploi des moyens lents d'autrefois.

Le bassin de l'_Eure_ est le plus grand de tous et, peut-être, un

des plus beaux qui soient dans le monde entier.

Il ne couvre pas moins d'une étendue de _vingt et un_ hectares et

est pourvu de trois _cales sèches_. Les _docks_, ou entrepôts, en

sont voisins; s'étendent sur une surface immense.

Le bassin de _Vauban_ est également fort grand et bordé de docks:

c'est-à-dire de _Magasins généraux_.

* * * * *

On s'explique la nécessité de ces entrepôts, lorsqu'on ouvre le

registre des douanes: le commerce du Havre équivalant au cinquième

des négociations de la France entière.

* * * * *

Le bassin de la _Floride_ est situé au sud de la ville. Par une

écluse de chasse, ses eaux servent à opérer le déblaiement du

port, que la vase et les galets menacent constamment.

Les grands vapeurs transatlantiques se rangent, en général, dans

ce bassin.

Le magnifique steamer que nous avions vu arriver, devant être,

à présent, amarré à quai, il nous sera facile de le visiter en

détail. Cet examen d'un navire, géant entre les bâtiments de

commerce, nous préparera à la visite (que nous ferons à Cherbourg)

d'un vaisseau cuirassé, géant entre les bâtiments de guerre. Plus

tard, cette étude formera l'objet d'une comparaison intéressante.

* * * * *

Indifféremment, on appelle ces grands navires: _transatlantiques_,

du nom de la compagnie à laquelle ils appartiennent; _steamers_,

d'un mot anglais signifiant simplement: bâtiment à vapeur;

_paquebots_, quoique ce mot, contraction de l'anglais:

_packet-boat_, désigne surtout un petit bâtiment léger.

Enfin, les vieux _loups de mer_ ne feront point difficulté de dire

bonnement le _vapeur_; bien qu'il ne manque pas de navires pouvant

revendiquer ce titre, la marche à la vapeur tendant, de plus en

plus, à remplacer la marche à la voile.

* * * * *

Les paquebots sont de deux systèmes: _à aubes_ ou _à hélice_.

Dans les premiers, on aperçoit, de chaque côté du pont, de vastes

tambours ou cylindres, recouvrant la plus grande partie de deux

fortes roues plongeant à demi dans l'eau. Sur ces tambours, de

même que sur des palettes ou aubes, fixées à la circonférence

des roues, s'exerce l'effort des vagues, divisées par le moindre

ébranlement du navire. Cet effort cause un choc, lequel, toujours

répété, produit, par sa régulière succession, la marche du

paquebot.

Nous pouvons nous rendre compte de ce système, par l'examen d'un

canot conduit à la rame. Lorsque le rameur appuie sur l'instrument

qu'il tient en main, l'eau offre, pendant une seconde, la

résistance voulue pour permettre de guider l'embarcation vers un

point désigné. Le même mouvement, renouvelé, assure, avec plus ou

moins de rapidité, selon la force du rameur, la marche du canot.

Sur les paquebots, une machine à vapeur produit l'impulsion des

roues. On se rend compte de la régularité ainsi assurée, car il ne

s'agit que d'entretenir la machine à un degré constant de chaleur

pour en obtenir le même travail.

[Illustration: PONT ET CABINE D'UN TRANSATLANTIQUE.]

Mais le système à aubes offre un véritable inconvénient. Les

cylindres des roues sont très exposés à des chocs graves, et le

navire peut rester désemparé au milieu d'un voyage. De plus, il

est encombrant et, en temps de guerre, un boulet a bientôt fait de

désorganiser la partie apparente de la machine.

* * * * *

Ces remarques conduisirent un inventeur à appliquer un autre

système. Frédéric-Pierre SAUVAGE s'occupa, vers l'année 1811,

de reprendre les essais d'un mécanicien d'Amiens, Charles

DALLERY[21], qui, en 1803, avait pris un brevet d'invention pour

construire des machines marines, dites à _hélice_.

[Note 21: Né, en 1754, à Amiens, mort en 1835. Il apporta des

perfectionnements à la bijouterie et inventa, en 1780, une machine

à vapeur avec chaudière tubulaire.]

Ni l'un ni l'autre des chercheurs n'eut la joie de faire

triompher l'idée. Les essais de Dallery restèrent imparfaits et,

désespéré, le mécanicien brisa son modèle. Sauvage, lui, réussit

complètement, mais nous savons qu'il ne put trouver l'aide

matérielle nécessaire, et qu'il éprouva la douleur de ne point

obtenir justice, quand il revendiqua la gloire de ses travaux.

Mieux éclairée, maintenant, l'opinion publique a rendu l'arrêt

sollicité par le pauvre grand homme.

Arrêt glorieux, mais, hélas! trop tardif, comme beaucoup

d'autres....

* * * * *

Les dictionnaires définissent ainsi l'hélice: «Une ligne tracée en

forme de vis autour d'un cylindre.» On pourrait la définir encore;

«un escalier tournant dont les angles des marches sont abattus.»

Mais cela ne nous donne, peut-être pas, tout de suite, l'image

exacte de cette ingénieuse machine. Cherchons donc quelque objet

qui nous soit familier. Sans aller loin, nous en trouverons deux:

un tire-bouchon et un escargot.

Remarquons, dans le premier, une tige droite, inflexible, autour

de laquelle s'enroulent les divers étages d'une vis. Nous savons

que, pour enfoncer le tire-bouchon, il faut le faire tourner sur

lui-même; autrement, le côté tranchant de la vis ne pénétrerait

pas dans le liège.

De même l'animal appelé escargot, ne peut se cacher si bien

dans sa maison portative, en sortir ou y rentrer, que s'il fait

prendre à son corps la forme enroulée de la coquille dont il est

recouvert. On ne parviendrait pas à l'en retirer, si l'on ne lui

faisait exécuter le même mouvement. Les naturalistes appellent le

colimaçon: _hélice_, à cause de la disposition de sa coquille.

Nous comprenons très bien, à présent, le rôle de l'hélice

appliquée à la marine. Son premier avantage est de rester

dissimulée, à l'arrière, dans les flancs du navire où, seuls, les

écueils peuvent l'atteindre. Elle est là, vis gigantesque, toute

prête à pénétrer les flots, comme un tire-bouchon pénètre le liège.

L'eau bouillonne et se masse, pour ainsi dire, entre les divers

étages de la spirale. Constamment renouvelée, cette eau achève

ou, pour mieux parler, complète le mouvement de la machine et le

navire avance prompt, majestueux, sans autre trace apparente de

mécanisme que la cheminée destinée à laisser échapper la fumée du

foyer qui alimente, par sa vapeur, tout le système.

N'est-ce pas merveilleux?

* * * * *

Le dessin représente, dans sa partie supérieure, un steamer _à

aubes_; au milieu, il nous montre un steamer à hélice, voguant

vers le port; à sa partie inférieure, il donne l'aspect du pont de

l'un de ces grands navires, vu de la _timonerie_.

Ce dernier mot prend, tout de suite, un petit air rébarbatif,

car il nous est inconnu. Mais, avec un peu de réflexion, nous le

comprendrons vite.

Sans timon, une voiture ne pourrait être attelée. Sans les divers

objets qui composent l'ensemble de la timonerie, il serait

impossible de guider sûrement un navire. Là, se trouvent la roue

du gouvernail[22], les compas donnant la direction à suivre, les

horloges, les _habitacles_....

[Note 22: La barre du gouvernail était, autrefois, appelée

_timon_, d'où, par extension, le nom de timonerie, le gouvernail

restant l'une des parties indispensables à la marche d'un navire.]

Les marins nomment ainsi les petites armoires, soigneusement

construites, qui contiennent les boussoles. On se rappelle, bien

certainement, que l'aiguille aimantée de la boussole, possède la

propriété de se tourner toujours vers le point nord de la terre.

* * * * *

Ce fut au treizième siècle que l'on découvrit, en Europe, ce

phénomène. Les Chinois, prétend-on, le connaissaient plus de mille

ans avant l'ère chrétienne. Cela n'est pas absolument prouvé.

En tout cas, nous avons eu vite fait de dépasser les enfants du

Céleste-Empire dans les applications de la boussole à la marine.

Flavio GIOJA, un Italien, imagina, le premier, de placer

l'aiguille aimantée sur un pivot, de manière que ses diverses

oscillations ne pussent être influencées par aucune cause

étrangère, et que les observations devinssent faciles, exactes.

Le cercle tracé par l'aiguille est divisé en _trente-deux_

parties, à chacune desquelles correspond une _aire de vent_,

autrement dit, une des directions prises par le vent. Aussi le

cercle entier, divisé de la sorte, prend-il le nom de _rose des

vents_.

[Illustration: LE TRANSATLANTIQUE «LA FRANCE» RENTRANT AU HAVRE]

* * * * *

L'importance de garder avec soin les boussoles se démontre

d'elle-même. Comment, perdu sur l'immensité de l'Océan, par une

nuit sans lune et sans étoiles, un navire trouverait-il sa route

avec précision, si la petite aiguille magique ne lui apprenait où

se trouve le nord? On n'ignore pas qu'un point trouvé donne, tout

de suite, la direction des autres points. Ainsi, veut-on marcher

vers le sud? Il ne s'agit plus que de continuer à avancer sur une

ligne régulière exactement opposée au nord. Veut-on aller à l'est?

On prend la droite du nord. S'agit-il de tourner vers l'ouest? On

prend la gauche du nord. Pour les points intermédiaires: sud-est,

nord-est, nord-ouest, sud-ouest, c'est l'affaire de celui qui

consulte la boussole de tracer la route à suivre.

Donc, en quelque sorte, la boussole est l'objet le plus précieux

conservé dans la partie du navire appelée: la timonerie. Voilà

pourquoi, afin d'obtenir, à son égard, toute sécurité, on a

imaginé les habitacles.

* * * * *

Les nouveaux sont construits en cuivre, terminés par un petit

dôme élevé sur des pieds. Quand vient la nuit, ils sont éclairés

au moyen de réflecteurs, car jamais les officiers chargés, chacun

à tour de rôle, de surveiller la route, ou encore l'homme placé

au gouvernail, ne doivent être embarrassés pour consulter la

boussole: le salut du navire et des passagers dépendant de cette

vigilance.

* * * * *

Visitons, à présent, un paquebot transatlantique. Ce nom nous

dit que le navire est destiné à aller, _par delà les mers_,

porter des voyageurs ou des marchandises (le plus souvent l'un et

l'autre). On a donné aux paquebots une forme élancée, mais, en

même temps, des dimensions prodigieuses. Ils dépassent couramment

100 _mètres_! Leurs proportions, en largeur, sont, bien entendu,

graduées d'après ce chiffre. Jamais, mieux que de nos jours, un

navire n'a mérité la vieille comparaison qui le désignait comme

une _ville flottante_[23].

[Note 23: Il y a au _Musée de Marine_ un très beau modèle de

_Transatlantique_, avec une section longitudinale qui en montre

l'intérieur. Un exposé des cabines à passagers l'accompagne.]

Les machines dont ils reçoivent l'impulsion doivent participer de

ces progrès. On n'est plus étonné quand il s'agit d'une force de

1500 chevaux et d'une jauge brute de 3500 tonneaux.

Ici, faisons appel à nos souvenirs. Un cheval-vapeur représente

une force capable d'élever un poids de 75 _kilogrammes_, dans

l'espace d'une _seconde_, à _un mètre_ de hauteur. Multiplions

ces chiffres par 1500, nous saurons, sur-le-champ, qu'une telle

machine emportera _cent douze mille kilogrammes_ par chaque

seconde de marche!

D'un autre côté, nous savons qu'un _tonneau_ représente un poids

de _mille kilogrammes_. La jauge, ou capacité de supporter 3500

tonneaux, donne, en conséquence, un total de _trois millions cinq

cent mille kilogrammes_!

Seulement, car, pour toutes les œuvres de l'homme, il y _un_,

sinon _plusieurs seulement_, ces grands navires offrent, à la mer,

une surface trop vaste, et les flots, bouleversés par la tempête,

se ruent contre eux avec d'autant plus de violence. Formant,

en quelque sorte, un îlot au milieu des vagues, leurs cloisons

subissent des chocs furieux, auxquels échappent des bâtiments de

taille plus modeste.

Ce n'est donc peut-être pas dans l'exagération des dimensions

qu'il faut chercher le progrès naval.

* * * * *

Quoi qu'il en soit, continuons notre visite au steamer.

Beaucoup de petites villes ne possèdent pas la population que l'on

y trouve. _Douze cents_ passagers, sans compter l'équipage, en

forment le contingent humain, réparti en classes diverses, suivant

le prix payé pour le voyage. Lorsque l'on a pu prendre la première

classe, il serait presque facile d'oublier que l'on est à la merci

de l'_élément perfide_, comme disent les poètes.

Toutes les recherches du luxe le plus raffiné sont prodiguées tant

pour la table que pour l'ameublement.

Dans des salles à manger magnifiques, on déguste les mets et les

vins les plus raffinés. Dans des salons splendides, sont réunis

tous les moyens possibles de combattre l'ennui. Enfin dans les

_cabines_, ou chambres à coucher, on a, sauf beaucoup d'espace,

les aises voulues.

En seconde classe, on est encore fort bien.

En troisième, par exemple, le voyageur est réduit au strict

nécessaire.

Aussi n'est-il pas toujours consolant, le spectacle offert par la

foule d'émigrants qui s'embarquent, sans cesse attirés vers les

pays lointains comme vers un mirage trop souvent trompeur.

* * * * *

Des familles entières s'expatrient. Parmi elles, les Allemands

sont en majorité, et le gros de l'émigration se dirige

généralement vers les États-Unis.

Nous l'avons dit et nous le répétons, ces départs sont parfois

navrants. Beaucoup d'entre les émigrants, ont réuni leurs suprêmes

ressources pour payer le prix du passage. Des Sociétés spéciales

distribuent bien quelques secours, payent, au besoin, le voyage,

mais les secours sont précaires et la misère n'en reste pas moins,

hélas! trop visible.

N'oublions pas, cependant, d'ajouter, pour l'honneur de la

bienfaisance française, que nos navires sont très hospitaliers aux

émigrants.

[Illustration: Salon d'un transatlantique.]

Il faudrait plus d'une journée, si l'on voulait voir, jusque dans

les plus petits détails, un de ces grands steamers. Partout des

escaliers conduisent aux différents étages et, avec un peu de

sang-froid, à l'heure d'un sinistre, on arriverait sans peine sur

le pont. Par malheur, c'est toujours le sang-froid qui manque et

la peur cause d'irrémédiables catastrophes.

On juge des qualités de premier ordre dont un capitaine de navire

doit être doué. Nulle part, plus qu'à bord d'un bâtiment, un chef

n'a besoin de prudence vigilante, d'autorité morale, de décision

courageuse.

Mais, au moment où nous nous retrouvons près de la place affectée

aux timoniers, une cloche annonce que le départ est proche. Il

nous faut revenir à terre. Bientôt, nous verrons les ancres

énormes soulevées, et l'immense vaisseau prendre doucement le

chemin de la rade, pour s'élancer ensuite, fougueux, vers la

pleine mer. Souhaitons-lui une heureuse traversée et un heureux

retour....

[Illustration: Transatlantique.]

[Illustration: LE TRANSATLANTIQUE «NORMANDIE»]

CHAPITRE XXI

PROMENADE A TRAVERS LE HAVRE

On a promptement visité les principaux édifices du Havre, et cela

est facile à comprendre. Ville moderne, entièrement consacrée au

commerce, les efforts de ses magistrats ont dû, surtout, porter

vers les améliorations pouvant attirer dans le port le plus grand

nombre possible de navires.

[Illustration: LE HAVRE.--Ancienne porte royale]

Néanmoins, l'église Notre-Dame, bâtie vers la fin du seizième

siècle, mérite bien un moment d'attention, ne fût-ce que pour son

grand portail dans lequel deux ordres d'architecture: corinthien

et ionique, sont superposés. L'intérieur en est assez majestueux,

car l'édifice se profile sur 80 mètres de longueur et 24 arcades

soutiennent les voûtes.

Ainsi qu'il était d'usage, autrefois, dans les cités maritimes,

le clocher de Notre-Dame, très élevé à l'origine, servait en même

temps de tour de guerre, c'est-à-dire de poste à signaux et de

phare. Maintenant, la marine fait construire les sémaphores et

les phares au milieu des positions isolées, sur des collines ou

à l'entrée des rades. Les erreurs de route ne sont presque plus

possibles, en même temps que les services rendus sont de beaucoup

augmentés.

* * * * *

Le quartier militaire est situé au centre des bassins. Il renferme

l'_arsenal_, vaste réserve d'armes à l'usage des soldats de terre

et de mer.

[Illustration: LE HAVRE.--L'Hôtel-de-Ville.]

Un souvenir historique se rattachait à la _citadelle_, démolie en

1872. Les chefs de la Fronde (les princes qui ne voulaient pas

reconnaître l'autorité du cardinal Mazarin, premier ministre

de Louis XIV, enfant, et de sa mère, Anne d'Autriche, régente du

royaume), ces chefs, au nombre de trois, y furent enfermés en

janvier 1650. C'étaient les princes de Condé, de Longueville et

de Conti; mais le cardinal n'abusa de sa victoire et ne rendit

ni long ni sévère le séjour de la prison. La Direction des ponts

et chaussées et les bureaux des officiers des ports occupent une

partie de remplacement de la citadelle.

[Illustration: LE HAVRE.--ÉGLISE NOTRE-DAME.--LA RUE DE PARIS]

L'Hôtel de ville, bâti dans le quartier neuf, s'élève au centre

d'un très beau jardin. L'architecte lui a donné le style des

châteaux construits sous le roi François Ier pour rappeler,

sans doute, le bon goût artistique du véritable fondateur de la

ville.

[Illustration: Bernardin de Saint-Pierre.]

On ne saurait négliger de visiter le Musée et la Bibliothèque,

ancien hôtel Sarlabot non pas qu'ils soient très riches en objets

d'art ou en livres précieux, mais ils conservent la mémoire de

personnages célèbres, nés au Havre.

* * * * *

Le plus illustre de tous, celui dont le nom vivra autant que

la langue française elle-même, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, a

sa statue près de celle d'un poète trop dédaigné de nos jours:

CASIMIR DELAVIGNE.

Ces statues sont l'œuvre de DAVID D'ANGERS, et ornent la place de

la Mâture.

[Illustration: LE HAVRE.--La Mâture.]

Les deux galeries d'histoire naturelle ont reçu le nom de deux

savants havrais: Charles LESUEUR et l'abbé DICQUEMARE. Elles sont

ornées du buste de ces hommes célèbres.

* * * * *

L'escalier d'honneur est vraiment superbe. Aussi, sans grand

effort d'imagination, peut-on supposer y pouvoir rencontrer Mme

DE LAFAYETTE, l'élégante dame de cour-écrivain du temps de Louis

XIV, ou Mlle de SCUDÉRY et son frère, Georges de SCUDÉRY, les

nobles romanciers tant aimés des grands seigneurs, satellites du

Roi-Soleil. Tous trois, comme les précédents, étaient enfants du

Havre.

* * * * *

La ville possède trois théâtres; le principal d'entre eux est

situé sur la belle place _Louis XVI_, tout ornée de quinconces

d'arbres verdoyants. Son foyer ouvre sur un balcon dominant le

magnifique bassin du Commerce et la _Mâture_.

[Illustration: LE HAVRE.--L'HÔTEL DE LA BOURSE]

Par un soir de fête, quand les navires, à l'ancre dans les

bassins, sont pavoisés et illuminés, le panorama présenté par cet

horizon devient féerique.

* * * * *

Après avoir parcouru ces divers édifices, on n'oublie pas de

saluer les maisons natales, c'est-à-dire les maisons qui ont

remplacé celles où naquirent Casimir Delavigne (sur le quai de

l'ancien bassin de la Barre), et Bernardin de Saint-Pierre (rue

de la Corderie). Une table de marbre, placée sur chacune de ces

habitations, porte, gravés, les noms, ainsi que les dates de la

naissance et de la mort de ces hommes illustres.

[Illustration: Casimir Delavigne.]

Les promenades dans le Havre même sont forcément restreintes.

Pourtant, le jardin botanique et zoologique est très intéressant.

Il y a encore les jetées et la plage, mais celle-ci reste

constamment encombrée de galets, amenés par le grand courant qui

envahit tous les rivages jusque vers l'embouchure de la Somme.

Cet inconvénient n'a pas empêché la construction, au Havre,

d'un vaste établissement de bains de mer. _Frascati_, ainsi

l'appelle-t-on, est toujours le rendez-vous d'une élégante colonie

de voyageurs, qui apportent la vie et le mouvement à cette partie

de la cité.

Mais si, aux plaisirs mondains, on désire allier les excursions

champêtres, les buts de promenade ne manquent pas.

Tous les environs, répétons-le, offrent de ravissants points de

vue sur la Seine, sur la mer ou sur une campagne boisée, aux

aspects les plus imprévus.

Les coteaux d'Ingouville et de Sainte-Adresse sont couverts

de villas opulentes ou gracieuses, entourées d'une végétation

luxuriante, toujours avivée par l'air marin.

A certaines époques, principalement aux dates annoncées pour les

voyages des grands paquebots transatlantiques, le Havre se voit

envahi par un flot de population étrangère.

Jusqu'à présent, en effet, ce port reste le centre français le

plus important de l'émigration européenne vers l'Amérique.

* * * * *

Résumons notre impression sur la ville en disant que son commerce

tend chaque jour à s'accroître, et que son industrie est en pleine

activité.

Ils justifient la belle parole de Jules Janin qui a écrit: «Faire

l'histoire complète du Havre ce serait faire l'histoire même du

commerce.»

Non seulement, cela va sans dire, on construit beaucoup de

navires au Havre, mais on y trouve des corderies ayant une

renommée universelle, des raffineries de sucre très prospères, des

filatures, des fonderies de cuivre, un laminoir, des moulins, des

brasseries, une verrerie, des fabriques de produits chimiques et

pharmaceutiques, une manufacture de tabacs, des boulangeries pour

la marine....

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 10 / 25 段