Lefebvre-Desnouettes, mort dans un naufrage, en vue des côtes de
France.
[Illustration: Notre-Dame-des-Flots.]
La forme caractéristique de ce petit édifice lui a valu le nom,
très bien trouvé, de _pain de sucre_.
* * * * *
Le joli clocher de _Notre-Dame-des-Flots_, gracieuse chapelle
moderne, construite dans le style du treizième siècle, est encore
un point de repère important pour le marin. Le promeneur y trouve
l'occasion d'une très agréable visite, car le panorama gagne de
plus en plus en beauté souriante et variée.
Tout en cheminant, nous donnons de longs regards à la vaste
étendue des flots, ainsi qu'aux charmantes villas qui, de tous
côtés, s'élèvent sur le moindre coin de terrain permettant
d'obtenir une échappée de perspective vers la mer. Nous voyons les
navires, les barques, les canots passer et disparaître, soit à
l'horizon, soit vers le port.
[Illustration: Bouée noire et rouge.]
* * * * *
De temps en temps, du milieu des vagues, nous apercevons des
objets qui suivent leur balancement. Ils semblent être de couleur
noire, rouge ou blanche; parfois, ces teintes sont mélangées et
disposées soit en bandes, soit en damiers.
[Illustration: Bouée flottante.]
Ces objets, fabriqués en liège, en tôle ou en bois, sont les
_bouées_, destinées à tracer la route des navires au moment,
souvent périlleux, où le port est en vue. En effet, près des
rivages, le fond de la mer se relève, et des écueils, cachés par
une minime profondeur d'eau, pourraient, sans les bouées, causer
plus d'un naufrage.
Le sommet des récifs émergeant de l'onde est, parfois aussi, peint
selon les places qu'ils occupent.
Car, souvenons-nous combien il est nécessaire, pour le capitaine
d'un navire, de compter sur un ordre rigoureux dans le système des
bouées, puisque, sans ces précautions, il échouerait là, même, où
il croirait trouver le salut.
[Illustration: Bouée flottante.]
Lorsqu'un bâtiment _arrive_ au port, il laisse à sa _droite_, ou
_tribord_, les bouées _rouges_, et doit trouver à sa _gauche_, ou
_bâbord_, les bouées _noires_.
Quelquefois, au milieu de la passe, se balancent d'autres bouées
peintes _en noir et en rouge_, mais celles-là indiquent que,
de chaque côté de l'écueil, on trouvera une profondeur d'eau
suffisante.
Enfin, il y a des bouées entièrement _blanches_. On les appelle
_bouées d'amarrage_, par cette raison que les navires peuvent y
nouer un cordage et attendre, en cet endroit, selon les besoins du
service.
Quand la bouée est de _danger_, c'est-à-dire quand elle signale un
récif, le nom donné à la place y est inscrit en lettres apparentes.
Dans les passes d'un port, chacun de ces signaux est numéroté.
Les bouées de gauche portent les chiffres _impairs_; les bouées
de droite, les chiffres _pairs_.
* * * * *
Il y a encore un système de bouées usité pour certains parages
dont il est urgent de signaler l'approche. Le dessin l'explique
suffisamment.
[Illustration: Clochette de bouée.]
La petite cloche, frappée par les marteaux dont elle est entourée,
résonne au moindre choc du roulis, et avertit le marin de prendre
garde[19].
[Note 19: Le _Musée de Marine_ contient des modèles de phares,
de bouées, de balises avec explication de leur système. Il possède
également des modèles de bateaux pêcheurs de nos côtes et de
bonnes aquarelles de navires marchands.]
[Illustration: LE HAVRE.--LE SÉMAPHORE PAVOISÉ.]
CHAPITRE XVIII
SUR LA JETÉE.--LES SÉMAPHORES
Le Havre est une fort jolie, une fort agréable ville; mais, selon
nous, son plus vif attrait vient de l'activité débordante, de
l'animation qui emplissent son port.
Rarement, quelques instants s'écoulent sans qu'un navire, une
barque, un canot entrent ou sortent..... Aussi, nous détournant un
peu de notre route, allons-nous nous rendre à la jetée, près du
sémaphore, d'où nous pourrons commodément, nous faire expliquer
les signaux maritimes.
[Illustration: Marche des navires]
Mais, auparavant, voyons, à l'horizon, ces navires qui apprêtent
leurs feux de nuit (dessins nº 1). Une plus longue explication
serait inutile. Nous ne chercherons pas davantage à faire mieux
comprendre la marche de deux bâtiments à voile, courant l'un sur
l'autre.
Les navires à vapeur exécutent une manœuvre semblable, rendue très
claire par les dessins nº 2.
Tout d'abord, sachons que les stations sémaphoriques françaises
correspondent avec les bâtiments de toutes nationalités. Un code
commercial a été rédigé, qui permet d'interpréter les signaux
divers et de leur répondre.
Un service météorologique, admirablement organisé depuis quelques
années, avertit de tous les changements graves qui peuvent
survenir dans l'atmosphère.
Ce genre de signaux se fait au moyen de cônes et de cylindres.
Ainsi, supposons qu'un fort coup de vent va venir du nord, le
sémaphore hisse un cône pointu _en haut_, c'est le signe nord: si
le vent vient du sud, la pointe est tournée vers le bas; si les
coups de vent menacent d'être tournants ou successifs, on arbore
un cylindre; si l'ouragan est dangereux et qu'il porte au nord,
le cylindre sera surmonté d'un cône, placé la pointe en l'air; le
contraire a lieu quand la tempête à redouter arrive du sud: le
cylindre, alors, surmonte le cône dont la pointe est abaissée.
* * * * *
Lorsqu'un navire ne voit aucun signal météorologique, il
questionne assez ordinairement le sémaphore par le moyen de deux
boules placées, l'une au-dessus, l'autre au-dessous d'une petite
flamme.
Un simple mât supporte les signaux le plus souvent employés.
Pendant la nuit, on ajoute un feu blanc dit de _marée_, mais
il ne reste allumé qu'autant que la profondeur du chenal est
suffisamment pourvue d'eau. Dès que la mer a perdu la hauteur de
_deux_ mètres, le feu de marée s'éteint.
* * * * *
Voyons, à présent, ce pavillon _blanc encadré de bleu_. Pourquoi
l'a-t-on hissé? Il indique aux bâtiments que les bassins sont
ouverts et que, par conséquent, le chemin est libre (Voir les
dessins page 193).
Mais, tout à coup, ce pavillon s'abaisse et un autre, de _couleur
rouge_, le remplace.
Cette manœuvre veut dire qu'une circonstance quelconque interdit
l'accès du port, et défend tout mouvement dans l'avant-port.
Ce second drapeau fait bientôt place à un troisième, de _couleur
verte_.
Celui-ci ne s'adresse qu'aux navires déjà ancrés dans le port. Il
leur signifie que la sortie est impossible.
* * * * *
Pour qu'un capitaine de navire sache s'il peut entrer dans le
port, l'indication que la route est libre ne lui suffit pas. Selon
la force et la grandeur du bâtiment, il faut une plus ou moins
notable quantité d'eau sous sa cale.
Le sémaphore donne cet utile renseignement au moyen d'un système
de ballons, disposés d'après tout un code connu des navigateurs.
Le tableau suivant fait apprécier ce système et comprendre, d'un
coup d'œil, son indispensable mécanisme.
[Illustration: Ballons pour le tirant d'eau.]
Immédiatement, le capitaine sait de quel tirant d'eau[20] il peut
disposer et agit selon les nécessités de sa situation.
[Note 20: On appelle, en marine, _tirant d'eau_, la profondeur
à laquelle un navire enfonce pour obtenir une marche facile et
régulière. Naturellement, cette profondeur varie avec la force du
navire et son chargement.]
* * * * *
Mais nous apercevons un petit pavillon triangulaire, nommé
_flamme_, hissé au-dessus du pavillon national d'un navire en
vue. Il signifie que ce navire veut entrer en communication avec
le sémaphore et qu'il va, par suite, lui adresser une série de
questions.
* * * * *
La première de toutes sera pour demander un pilote, car, le plus
ordinairement, un capitaine ne se soucie pas d'entrer sans guide,
surtout si, depuis longtemps, il est absent de France. Le fond de
la mer, les côtes de certains parages sont sujets à se modifier
profondément et les pilotes, seuls, peuvent savoir tenir compte
des changements survenus.
Leur profession les y oblige. Un pilote, à bord, est maître du
bâtiment, il en répond; le capitaine est déchargé, à cet instant,
de sa propre responsabilité; il n'a plus qu'un devoir: fournir au
nouveau commandant les moyens de remplir sa mission.
[Illustration: Flamme.]
A l'appel du pavillon bleu et blanc, un petit bateau se détache du
port. C'est l'embarcation du pilote, qui va où il est demandé. Il
a eu bien soin de consulter le temps.
[Illustration: Bateau-pilote.]
De leur côté, les gardes du sémaphore n'ont point négligé de
donner les indications concernant l'état du ciel.
C'est ainsi qu'un pavillon _jaune_ annonce une baisse
barométrique, et, par suite, un mauvais temps probable. Une flamme
_jaune et bleue_ fait connaître l'élévation barométrique.
Quelquefois, par malheur, un pavillon _noir_ est arboré. Ce signe
de deuil caractérise un sinistre arrivé à bord d'un navire ou
d'une embarcation quelconque.
[Illustration: Signaux à l'entrée des ports.]
Mais le pilote est parti, appelé, ainsi qu'on vient de le dire,
pendant le jour, par un pavillon bleu et blanc; pendant la nuit,
par un feu blanc, alternativement visible et caché.
[Illustration: Signaux météorologiques.]
Nous supposons être au pied du sémaphore, pendant le jour, et nous
continuons à examiner les signaux qu'il échange.
La planche des pavillons usités pour les bâtiments de commerce
montre la simplicité du mécanisme et les combinaisons multiples
que l'on peut en tirer. Chaque navire a un livre spécial, dit de
signaux, où ces combinaisons se trouvent expliquées. Les erreurs
ne sont donc pas possibles.
On le voit, les stations sémaphoriques sont indispensables et
rendent les services les plus variés, les plus grands.
Grâce au sémaphore, un navire en vue peut échapper aux dangers
multiples de l'abord des côtes; il peut, si le temps lui est
précieux, s'il veut de l'aide, des vivres.... être certain que
ses demandes, comprises et fidèlement traduites, répondront, sans
erreur possible, à ses besoins.
En un mot, le sémaphore est digne du nom qu'on lui a imposé. C'est
un messager sûr, attentif, toujours prêt à accomplir son service.
Ajoutons qu'aux jours de fête il met une note joyeuse dans
l'ensemble des décorations navales. On n'oublie plus l'aspect d'un
sémaphore illuminé et pavoisé quand on a eu cette vue pittoresque.
* * * * *
Cependant, la marée se montrant favorable, un grand nombre de
navires se dirigent vers le port.
Nous remarquerons que beaucoup d'entre eux se ressemblent. On en
comprend facilement la raison. Chaque port ayant un trafic à peu
près déterminé par les facilités de commerce et de communications
qu'il offre, les capitaines de bâtiments savent où aborder de
préférence, et à quels armateurs s'attacher.
D'un autre côté, les nécessités du négoce réclament l'emploi
de certains types de construction. Successivement, nous voyons
défiler les navires que l'on rencontre le plus souvent en mer.
* * * * *
Et, tout d'abord, examinons cette embarcation qui se hâte d'aller
visiter les bâtiments signalés. Elle porte un _pavillon jaune_.
C'est l'embarcation du _service sanitaire_. Autrement dit, on
va s'assurer si les nouveaux arrivés ne peuvent répandre dans
la ville les germes de maladies épidémiques; car, par malheur,
certains pays sont le foyer des plus terribles contagions: le
choléra asiatique, la fièvre jaune, la peste sont facilement
apportés par les navires, et il est urgent de savoir si rien de
semblable n'est à redouter.
[Illustration]
Pour cela, non seulement une visite est faite, mais chaque
bâtiment doit être pourvu d'une patente en règle. Ce mot:
_patente_, s'applique à une pièce signée, soit par l'autorité
consulaire du port d'où il arrive, soit par le comité de santé
de ce même port. On dit que la patente est _brute_, lorsque le
bâtiment arrive d'un pays affligé par une maladie contagieuse.
* * * * *
La patente est _suspecte_, lorsque le navire a communiqué, pendant
son voyage, soit avec des ports, soit avec d'autres bâtiments,
dont l'état sanitaire ne pouvait être constaté. La patente est
_nette_, lorsque tous les papiers, ainsi que le _journal du bord_,
prouvent qu'aucun doute ne saurait être élevé contre la santé
générale.
Lorsque cette dernière condition n'existe pas, une _quarantaine_
plus ou moins longue est imposée. Le comité sanitaire du port
décide de la durée de la quarantaine. Le nom imposé à cette
mesure humanitaire rappelle qu'autrefois il fallait se résigner à
attendre une période de quarante jours avant de pouvoir débarquer,
lorsque l'on arrivait de pays suspectés d'épidémie. C'est au
comité sanitaire à déterminer la longueur de l'attente.
* * * * *
Après le _bateau-pilote_, après le _conseil de santé_, nous voyons
le _remorqueur_. Son nom fait comprendre le service auquel il est
affecté. Beaucoup de navires ne pourraient facilement entrer au
port, s'ils n'avaient le secours du remorqueur.
* * * * *
Voici que, devant nous, passe un _trois-mâts_, bâtiment
essentiellement marchand, que l'on appelle ainsi parce que sa
mâture est composée d'un _grand mât_, d'un mât de _misaine_ et
d'un mât d'_artimon_.
Examinons bien le dessin, pour nous rendre compte de ce que l'on
entend par ces divers noms donnés à la mâture. En plus de ceux
que nous venons de citer, nous voyons les _huniers_, voiles
établies sur les mâts de _hune_, c'est-à-dire sur les mâts des
plates-formes ajoutées aux mâts principaux.
L'aspect des hunes est celui d'un carré long, dont l'arrière et
l'avant sont un peu arrondis. Au milieu, est une ouverture nommée:
_trou du chat_, assez large pour permettre à un homme de passer,
de chaque côté, le long du mât qu'elles enserrent.
Chaque hune porte le nom du mât auquel elle est adaptée: ainsi on
dit une hune de misaine, d'artimon; celle du grand mât est appelée
_grand'hune_.
Le dessin donne une très exacte figure de ces différentes
dispositions; nous n'y insisterons donc pas.
Après le trois-mâts, voici un _chasse-marée_. Ce bâtiment est
spécial aux côtes de Bretagne, où il sert à la pêche et au petit
cabotage. Parfois, il n'est pas complètement ponté; mais, seuls,
les plus petits d'entre eux se trouvent dans ces conditions.
La voilure du chasse-marée est usitée pour la plupart des
embarcations, principalement dans les ports de l'Océan.
* * * * *
La _goëlette_ est un petit bâtiment à deux mâts. Il ne faut pas
oublier que, dans le nombre des mâts, on ne compte _jamais_ le
_beaupré_, mât indispensable à un navire.
Il y a des goëlettes de guerre d'une assez forte dimension; mais,
en général, la capacité de ces navires ne dépasse pas _cent_
tonneaux. Le dessin prouve à quel point ils sont légers, fins et
bien disposés pour la marche. Généralement, ils n'ont pas de hune,
et leurs mâts sont inclinés en arrière.
Les goëlettes sont employées pour la pêche et le cabotage. Ce
genre de bâtiment est appelé _schooner_ en Angleterre.
Les navires connus sous le nom de _bricks_, _brics_ ou _brigs_
(on emploie indifféremment ces trois mots) n'ont que deux mâts,
comme les précédents, mais ils portent des hunes et des voiles
supplémentaires nommées _bonnettes_ et _cacatois_. En général, le
grand mât des bricks est incliné sur l'arrière. Leur tonnage peut
être assez élevé; le commerce les emploie beaucoup. Il y a des
bricks de guerre et des _cannonières-bricks_; ces derniers servent
presque toujours à escorter les convois.
Nous voyons encore des _trois-mâts carrés_, des _trois-mâts-Pieu_.
Ces noms sont donnés d'après la disposition des voiles, des
mâts, et les dessins les font comprendre sans peine. Du reste,
il est facile de se rendre compte que, pour un marin, le moindre
changement dans la voilure est chose fort importante, et qu'avec
ces modifications doivent également varier les appellations.
Suivant les pays, l'emploi des navires et les noms les plus divers
sont appliqués. L'expérience, seule, permet de distinguer ce qui,
pour le simple spectateur, ne semble pas souvent entraîner une
différence notable.
* * * * *
Après les navires à voiles, paraît un _bateau à vapeur_, et, avec
lui, tout un nouveau système de gréement ou voilure.
A la vapeur appartient, maintenant, l'empire de la mer, en
attendant que l'électricité l'ait détrônée.
[Illustration]
Il y a loin des bateaux à vapeurs actuels à ces lourds et
encombrants navires des premières expériences. Des roues,
placées sur chaque côté, étaient enfermées dans d'immenses
tambours, dont la laideur était le moindre défaut. Actuellement,
les bateaux que l'on construit sont mus par l'_hélice_,
merveilleux appareil que nous apprécierons à sa valeur en visitant
un _Transatlantique_.
Au sujet de cette découverte, n'oublions pas de rappeler le nom de
_Pierre Sauvage_, dont nous connaissons le génie et l'infortune.
* * * * *
Dans un bateau à vapeur, les voiles, on le conçoit, deviennent un
accessoire de la machine, mais un accessoire indispensable; car
un accident peut arriver, qui ne permette pas de faire usage du
moteur et laisserait le navire en détresse, s'il n'avait ses mâts
prêts à profiter du moindre souffle de vent.
[Illustration: Pont d'un trois-mâts.]
Pendant que passe un beau _trois-mâts_ revenant chargé de bois
précieux, examinons son pont tout à loisir. Nous apercevons le
pied des mâts, les nombreuses poulies servant à maintenir les
voiles et les vergues, tous ces cordages qui prennent cent noms
différents, suivant qu'ils servent à tel ou tel usage.
C'est, vraiment, dans une de ces merveilleuses constructions
navales à voiles qu'éclate l'intelligence humaine. Chaque bout de
corde, chaque pouce de toile a son emploi déterminé. Au moment du
danger, tout sera utilisé, et, si une catastrophe survient, elle
n'aura lieu qu'après que chaque moyen de salut aura été, tour à
tour, impuissant à conjurer le mal.
Mais, pendant que nous regardions défiler les bâtiments, le flot
a continué à monter. La mer, maintenant, atteint sa plus grande
hauteur et une énorme masse se profile à l'horizon. C'est un
navire de la _Compagnie Transatlantique_ qui se dispose à entrer.
Nous pourrons le visiter en détail, lorsqu'il sera à l'ancrage
dans un des bassins. Contentons-nous donc de le voir passer,
majestueux, au milieu de la foule des autres bâtiments devenus,
devant lui, comme autant de nains placés côte à côte près d'un
géant, afin d'en faire ressortir les splendides proportions.
* * * * *
Donnons encore un regard à la belle étendue de mer déroulée
au loin sous le ciel. Les vagues se sont aplanies, le soleil
s'est dégagé des nuages, la journée promet d'être radieuse.
Remettons-nous en marche pour parcourir la ville.
[Illustration: LE HAVRE.--Les quais.]
[Illustration: Le Havre]
CHAPITRE XIX
LE HAVRE
Jusque sous Charles VII, il ne se trouvait, à la place occupée par
LE HAVRE, que deux tours protégeant cette partie du littoral.
Louis XII, le premier, eut la pensée de créer un port dans cette
situation avantageuse. Vers 1509, il fit commencer quelques
travaux, mais c'est à François Ier que revient l'honneur de la
fondation; car, à partir de 1510, l'idée primitive ne fut plus
abandonnée.
[Illustration: Le Havre en 1625.]
On suivit un plan tracé par Bonnivet, qui, décidément, justifiait
parfois la faveur dont l'honorait François Ier.
Guyon Le Roi, seigneur du Chaillou, était chargé de l'exécution de
ce plan.
L'entreprise offrait d'immenses difficultés, le terrain sur lequel
devait être bâtie la ville future n'offrant aucune consistance,
et, maintes fois, la mer faillit tout détruire. En 1525, l'année
même où le roi fut fait prisonnier à Pavie, le désastre sembla
devenir à peu près irréparable. Moins de deux cents ans plus tard,
le danger se renouvela terrible, et revint encore menaçant en 1718
et en 1765.
Malgré tout, la prospérité du Havre allait croissant. Non
seulement sa position était excellente, mais l'avantage, offert
par ses bassins naturels, de conserver la mer en son plein trois
grandes heures de plus que les ports voisins, lui assurait une
supériorité incontestable.
* * * * *
Pendant quelque temps la ville nouvelle, en reconnaissance des
bienfaits du roi, fut appelée _Franciscopolis_ ou _ville de
François_. Mais, depuis de longues années, les marins étaient
habitués à prendre pour point de repère une vieille chapelle
nommée _Notre-Dame de Grâce_, élevée, disent quelques auteurs,
sur le coteau d'Ingouville, ou, selon une opinion plus répandue,
une autre chapelle, placée sous le même vocable, et située sur
la colline de Honfleur, vis-à-vis de la ville naissante, qui, de
cette circonstance, prit et garda le nom de Havre-de-Grâce.
[Illustration: LE HAVRE.--Ancien Hôtel-de-Ville.]
Quarante-six ans après sa fondation, la cité fut, par malheur,
livrée aux Anglais, qui ne purent la garder que neuf mois, quoique
le comte de Warwick y commandât en personne.
Le connétable de Montmorency, puissamment aidé par la noblesse
française, reprit le Havre, et Charles IX, accompagné de sa mère,
put venir visiter l'importante station maritime qui avait failli
échapper à son pouvoir.
[Illustration: LE HAVRE.--LE PORT, VU DE LA CITADELLE SUR LE
BASTION DU ROI
D'après une vieille gravure par Ozanne en 1776.]
L'enthousiasme fut si grand que, rapportent les historiens, le roi
et la reine-mère songèrent, un instant, à fonder un hôpital
spécial pour recevoir ceux d'entre les soldats français trop
grièvement blessés pendant le siège pour pouvoir continuer leur
service; mais l'idée, pourtant d'une excellente politique, fut
abandonnée. Les Invalides durent attendre près d'un siècle encore
que l'on s'occupât d'eux.
L'époque de la Ligue fut mauvaise pour le Havre; néanmoins, son
commerce se développait. Il allait prendre un essor rapide, grâce
à Richelieu et à Colbert. Le génie du premier s'attacha avec
ardeur à cette œuvre nouvelle. Non seulement il mit la ville en
état de repousser une agression violente: il fit mieux et plus.
Des ateliers, des quais, des Compagnies commerciales rendirent au
port la possibilité de profiter de sa situation exceptionnelle.
[Illustration: Vieux Havre.]
Le grand cardinal ne s'y trompait pas. Le Havre était destiné
à devenir, au nord-ouest, le rival heureux du magnifique port
sud-est français: de Marseille.
Richelieu prenait à cœur son titre de gouverneur de la jeune cité
normande.
Colbert devait continuer le plan du cardinal. Rien n'échappait à
son patriotisme. Il savait trop que si un pays est, parfois, forcé
de défendre son honneur et l'intégrité de son territoire, seuls
l'industrie et le commerce alimentent sa prospérité.
Vauban fut chargé d'étudier les meilleurs moyens de vaincre les
obstacles opposés par les détritus marins encombrant le port. Nul
ne pouvait mieux s'acquitter d'une semblable tâche.
Aucune rivière ne baignant le Havre, et ne pouvant, par
conséquent, aider au nettoyage des bassins, Vauban résolut
d'opérer une prise à la _Lézarde_, joli petit cours d'eau
débouchant, à dix kilomètres de distance, dans le port envasé
d'Harfleur. La jetée fut notablement allongée, les bassins mis
en état et creusés à nouveau. Désormais, vu les besoins de la
navigation à cette époque, le Havre offrait toutes les facilités
suffisantes. La fameuse _Compagnie des Indes_ le comprit et y
établit un de ses sièges sociaux.
C'en était trop pour nos ennemis. En 1694, la flotte anglaise,
qui venait de bombarder Dieppe et quelques autres petits ports
normands, s'embossa devant le Havre.
[Illustration: Bombardement du Havre, en 1694.]
Heureusement, la mer et les vents contraires se firent les
protecteurs de la cité; peu de dégâts eurent lieu.
Une période de soixante-cinq années s'écoula sans perturbations
graves; mais, en 1759, les Anglais voulurent reprendre leur œuvre
destructive. Les bombes incendiaires plurent par centaines sur la
pauvre ville qui, cependant, résista avec assez d'énergie pour
obliger les agresseurs à s'éloigner.
* * * * *
Si l'attaque avait été vive, les traces s'en effacèrent
promptement. Deux gravures exécutées pour le roi, en 1776,
prouvent l'étendue acquise par le port et l'activité dont il était
le théâtre.
[Illustration: LE HAVRE.--LE BASSIN, VU DU BUREAU DES CONSTRUCTIONS
(D'après une vieille gravure par Ozanne en 1776).]