Saint Waninge, disciple de saint Ouen et de saint Wandrille, fonda
en ce lieu une abbaye de religieuses que, vers 881, les Northmen
détruisirent.
Un siècle plus tard, ces hommes du Nord étant devenus, de
dévastateurs, les vigilants gardiens de la contrée, Richard Ier
(en 998) substitua au monastère ruiné une abbaye de Bénédictins,
placée sous le vocable de _la Trinité_.
[Illustration: FÉCAMP.--LES JETEES]
Promptement, la renommée de cette abbaye s'établit. Elle finit par
ne dépendre que du Saint-Siège et acquit des biens considérables;
un de ses abbés fut élu pape.
La possession d'une relique insigne avait produit toute sa
gloire. On connaît l'histoire du _Précieux Sang de Notre-Seigneur
Jésus-Christ_, apporté dans un tronc de figuier, qui aurait échoué
à l'embouchure de la rivière de Fécamp.
Ce fut pour honorer cette relique que le duc de Normandie releva
les ruines de l'abbaye primitive.
* * * * *
La belle église actuelle, dite de _Notre-Dame_, a été construite
au quatorzième et au quinzième siècles par les religieux, pour
remplacer leur chapelle délabrée.
Le terrain environnant ayant dû s'exhausser, il faut descendre
douze marches avant de pouvoir pénétrer dans l'édifice, où les
yeux charmés s'arrêtent sur une succession de chefs-d'œuvre.
Comment ne pas admirer le pilier du centre, soutien des voûtes
de plusieurs chapelles? Comment ne donner qu'un regard distrait
au _groupe_, travail du quinzième siècle, destiné à rappeler la
consécration de l'église?...
Serait-il possible de rester indifférent devant la _Dormition de
la Vierge_, ces belles statues polychromes groupées avec tant de
charme?...
Devant les vitraux et les lambris de la chapelle Saint-Thomas?
Mais, surtout, devant le _Christ voilé_, œuvre unique, merveille
de sentiment, on peut ajouter de génie, due à un humble
menuisier?...
Si longue que soit la visite, elle paraît toujours trop courte,
et, quoique bien dépouillée de ses richesses passées, Notre-Dame
est un de ces nobles monuments dont la conservation importe à la
gloire artistique d'un pays.
* * * * *
Bâti à l'embouchure des rivières de Ganzeville et de Valmont qui,
réunies, prennent le nom de la ville, Fécamp étend ses rues,
dont plusieurs ont une pente très raide, jusque sur la plage,
malheureusement trop envahie par les galets. Cet inconvénient n'a
pas empêché d'élever un fort bel établissement de bains de mer,
chaque année très fréquenté.
Le port est d'un abri sûr. Déjà très amélioré, il le sera plus
encore dans un avenir prochain, et son importance croîtra dans
de notables proportions. Toujours animé, il rompt agréablement
l'aspect triste de la côte, formée de roches crayeuses, abruptes,
d'un blanc grisâtre.
Vues de la mer, ces falaises produisent une impression morne,
augmentée par le froissement continuel des galets. Plusieurs
d'entre elles, nous le savons, dépassent la hauteur de 100 mètres
et se dressent comme des murailles à pic.
La baie formant le port a 1200 mètres d'ouverture. Deux jetées,
dites du nord et du sud, la protègent. La première, emportée, en
1791, par une violente tempête, a été reconstruite en maçonnerie
et poutres formant digue d'un côté et estacade brise-lames de
l'autre.
La profondeur d'eau, rendue plus importante par de récents
travaux, permet aux bâtiments de toute grandeur de pénétrer,
malgré les vents contraires, dans le port, qui garde le premier
rang, sur la Manche, pour la pêche de la morue (en Islande et à
Terre-Neuve), du hareng, du maquereau. Il va sans dire que la
pêche côtière n'est pas non plus dédaignée, et qu'elle donne lieu
à une activité constante.
* * * * *
Fécamp ne veut pas rester en dehors du mouvement salutaire
dont notre littoral va si largement profiter. Il y prendra, au
contraire, une place appréciée, et l'avenir ne saurait manquer
d'utiliser les ressources commerciales et industrielles qu'il a su
se créer.
En effet, les forges, les chantiers de construction, les scieries,
les filatures, les moulins à l'huile, les minoteries, les
tanneries... occupent toute une population de travailleurs.
Fécamp prouve ce que peut une ville industrieuse, même placée dans
un voisinage redoutable. La prospérité du Havre ne la décourage
pas, tout au contraire. Elle lui est un stimulant qui l'empêche
d'oublier la condition maîtresse du succès: le travail.
* * * * *
En outre des feux éclairant les approches du port, Fécamp possède
un sémaphore et, dans son voisinage immédiat, un beau phare de
première classe, bâti au sommet de la falaise, près de l'antique
chapelle du Bourg-Beaudoin.
Henri Ier roi d'Angleterre, fils du Conquérant, fonda ce
charmant petit édifice gothique.
Tout à côté de l'église, se voyait le château, ou citadelle,
fortifiée par Guillaume _Longue-Épée_.
Ruinée, puis reconstruite, elle fut, un moment, au pouvoir de la
Ligue.
Sans doute, il semble oiseux de raconter, après tant d'autres
chroniqueurs, l'exploit du fameux BOIS-ROSÉ. Cependant, il paraît
presque aussi impossible de le passer sous silence, car une
semblable légende s'impose à l'attention du touriste.
[Illustration: FÉCAMP.--PONT D'UN BATEAU POUR LA PÊCHE DU HARENG]
A dessein, nous nous servons du mot légende: des critiques sérieux
ayant contesté le mode de surprise employé par Bois-Rosé.
Mais,--ne l'a-t-on pas fait mille fois remarquer?--il y a des
fables trop séduisantes pour qu'elles ne soient pas mieux
accueillies que l'histoire.
Sans le vouloir, et en dépit d'un scepticisme de bon aloi, on
frissonne quand, arrivé en haut de la falaise, les chroniqueurs du
pays vous racontent l'aventure chevaleresque.
* * * * *
Ne pouvant enlever la ville par terre, Bois-Rosé résolut de la
surprendre du côté de la mer. Il gagna quelques soldats de la
garnison, puis, tout étant bien convenu, choisissant une nuit
sombre, il vint en barques, avec un groupe d'hommes déterminés,
attendre, au pied des roches, le cordage promis.
Les soldats tinrent parole, une forte échelle de corde se déroula
et pendit, touchant le flot..... Mais il fallait, chargés des
lourdes armes de l'époque, se hisser par la seule force du poignet
jusqu'au sommet de la falaise.....
[Illustration: Notre-Dame-de-Salut.]
Impossible de reculer. La mer montante avait emporté les barques:
on n'échapperait pas à son étreinte.
Les aventuriers regrettèrent peut-être l'engagement pris, mais
il n'était plus temps. Bois-Rosé les pressait, mieux valait
encore tenter la seule chance qui restât. Accrochés au câble, ils
commencèrent l'ascension vertigineuse; le chef venait le dernier,
afin de prévenir les défaillances.
En bas, la mer grondait sourdement; en haut, ce pouvait être
la mort. Et puis si la corde, qui tournoyait et s'effilait en
frottant les arêtes du roc, allait rompre!
Un des aventuriers sentit son cœur faiblir..... il entraînerait
avec lui ses compagnons dans l'abîme.....
Bois-Rosé, prévenu du péril, s'en fie à son audace, à sa force.
Escaladant les épaules des hommes qui le précèdent, il arrive au
défaillant, et, le menaçant d'un poignard, le force à continuer la
terrible ascension..... Mille chances contre une se réunissaient
pour empêcher la réussite. Cette chance unique prévalut; Bois-Rosé
emporta le château, ce qui amena la capitulation de la ville.
Peu de gymnastes voudraient renouveler pareil exploit. Ils
auraient grandement raison, d'ailleurs: les falaises sont
perfides. Des pans énormes glissent, parfois, tout à coup dans
les flots, car il ne faut pas oublier que les courants minent la
côte, et que les influences atmosphériques complètent leur œuvre
dévastatrice.
[Illustration: FÉCAMP.--Petit bateau de pêche.]
[Illustration: ÉTRETAT]
CHAPITRE XVI
DE FÉCAMP AU HAVRE PAR ÉTRETAT
Si l'aspect général de la côte est triste, les campagnes sont
riantes et, c'est par une route bien ombragée, aux horizons
accidentés, que l'on arrive dans la vallée profonde où YPORT
présente ses premières habitations, avant de se déployer jusque
sur la grève. Ici, rien de remarquable, quant à la mer, mais
les délicieuses promenades des alentours attirent beaucoup de
baigneurs qui, sortis de l'eau, peuvent prendre un exercice à la
fois salutaire et agréable.
[Illustration: Yport.]
Les buts d'excursion ne manquent pas. Le vallon sauvage de
Vaucotte et sa baie pittoresque, les sources de Grainval, le bois
des Hugues, le rivage entier occupent largement le temps.
La population se livre à la pêche. Pour protéger l'échouage
des barques, une petite jetée a été construite; elle suffit au
mouvement de la navigation; la prospérité d'Yport étant surtout
attachée à la beauté des sites qui l'environnent.
* * * * *
Le rivage change peu à peu. Les rochers crayeux vont céder la
place aux falaises de sable et d'argile; mais il semble que la
nature ait voulu commencer un travail gigantesque, arrêté en plein
essor par le choc irrésistible des flots.
La côte entière d'ÉTRETAT témoigne de ce bouleversement. L'aspect
en est aussi merveilleux qu'étrange.
Des obélisques, des blocs placés en arcades, des grottes.... les
prodiges ne manquent pas. Il y a pour plusieurs jours de surprises
nouvelles.
Presque tous ces différents rochers ont reçu des noms spéciaux
exprimant soit leur position, soit quelque particularité de leur
physionomie ou de l'exploration primitive que l'on en a faite.
[Illustration: ÉTRETAT.--Les falaises.]
La fameuse _Aiguille d'Étretat_, haute de près de 70 mètres,
s'élance d'un banc de récifs sous-marins par un jet d'une
admirable majesté. Deux portes, c'est-à-dire deux roches percées
en forme de porte ou d'arc, sont voisines de l'Aiguille et
s'appellent: la première (située au nord) _Porte d'Amont_; la
seconde (située au sud) _Porte d'Aval_[15]. Une troisième, un peu
éloignée, s'appelle la _Manneporte_.
[Note 15: Il est bon de se rappeler que l'_amont_, en style
maritime, est le côté de la source d'une rivière, par exemple;
l'_aval_, le côté de l'embouchure. On comprend dès lors les
applications possibles de ces mots.]
Celle-ci est peut-être encore plus grandiose. Par une nuit calme,
sous le reflet de la lune, l'ensemble devient féerique. On
croirait voir les débris du palais d'un enchanteur.
Parmi les grottes, la plus considérable porte le nom de _Trou à
l'homme_. De jolies roches blanches la pavent. Sur le _roc aux
Guillemots_, les chasseurs peuvent faire preuve d'adresse, en
s'essayant contre les oiseaux de mer dont ils usurpent la place
favorite.
Et, si l'on veut contempler dans toute sa beauté l'effet de la
marée montante, le _Chaudron_, pittoresque excavation, fournit
l'observatoire le plus propice.
* * * * *
Étretat offrait-il déjà ces merveilleuses bizarreries naturelles,
quand les Romains y construisirent les villas, les maisons de
bains et autres édifices dont quelques-uns ont été découverts il y
a peu d'années?
Cela reste probable, sans pourtant être certain, car ces parages
ont subi bien des changements depuis les premiers temps de l'ère
chrétienne.
* * * * *
L'église, construite sur le plan de l'église de Fécamp, et
vraisemblablement par les mêmes architectes, a été, comme
celle-ci, rangée parmi les monuments historiques.
On éprouve un plaisir toujours nouveau à détailler la riche
ornementation de son portail.
Autrefois, le jardin du presbytère contenait une chapelle dite
de Saint-Valery. C'était, avec la crypte de Saint-Gervais, à
Rouen, le plus ancien des édifices religieux du département de la
Seine-Inférieure: il datait du huitième siècle, mais, absolument
ruiné, on n'a pu le conserver plus longtemps.
* * * * *
De la falaise et de la plage, sous les galets, naissent plusieurs
sources abondantes qui, refoulées au moment de la marée montante,
s'épanchent librement à l'heure du reflux.
Les laveuses ne manquent pas de profiter de l'heure propice. Elles
accourent, creusent le lit des ruisseaux, et, tout aussitôt,
c'est un bruit de battoirs, d'éclats de rire, de voix fraîches
ou enrouées dont le mélange n'est pas sans attrait. Ces groupes,
ainsi opposés aux groupes de baigneurs et de pêcheurs amateurs,
composent des tableaux remplis d'imprévu.
Il ne faut pas manquer de se faire conter l'origine des sources,
vestiges, dira le narrateur, de la rivière _bue_ (!!) par une fée,
qui voulait se venger ainsi du mauvais accueil d'un meunier, dont
le moulin était situé sur ce cours d'eau.
Le moment viendra, peut-être, où la fameuse rivière, maintenant
souterraine, joignant son effort à celui des flots, contribuera à
engloutir la petite ville bâtie au-dessous du niveau de la pleine
mer.
Il suffirait, pour provoquer cette catastrophe, que la digue
naturelle, œuvre du courant, encombrant de ses galets tant de
grèves normandes, vînt à s'effondrer.
* * * * *
Des nombreuses stations de bains de mer de cette partie du
littoral, Étretat est la plus ancienne, la plus célèbre. Tout s'y
trouve réuni: beauté de la baie, charme des vallons et des coteaux
voisins.
Mais, dans l'avenir, une autre importance pourra être réservée au
vaste bassin formé par la ligne de cailloux délaissés à chaque
marée. Un port militaire trouverait ici les meilleures conditions
d'installation.
* * * * *
Hydrographes et ingénieurs ont, depuis longtemps, signalé les
avantages de la station. L'honneur du premier projet mis en avant
doit, semble-t-il, revenir à l'amiral Bonnivet, le triste favori
de François Ier, qui du moins pour une fois, faisait preuve de
clairvoyance et justifiait le titre qu'il avait reçu, malgré son
échec dans les intrigues destinées à doter François de la couronne
impériale d'Allemagne.
Toujours préoccupé de la grandeur de la France, Colbert, un
instant aussi, songea à fonder, à Étretat, un port, complément de
la défense de nos rivages sur la Manche.
Vauban appuya ce plan avec ardeur. Mais les guerres continuelles
entreprises par Louis XIV en empêchèrent la réalisation.
Pour le même motif, Napoléon dut se borner à concentrer sur
Cherbourg sa sollicitude.
Reprendra-t-on l'idée?
Il faut le désirer, si notre marine y doit trouver un élément
nouveau de grandeur et de prospérité. Il faut encore le désirer,
quand même la laborieuse population des pêcheurs serait seule à
profiter, d'abord, des avantages créés.
Le progrès obtenu par le travail intelligemment dirigé ne reste
jamais infructueux.
* * * * *
Les circuits des falaises nous amènent au cap d'ANTIFER, élevé de
116 mètres au-dessus de la mer. Un sémaphore y a été construit.
L'horizon est toujours splendide, la campagne souriante.
Les contours de la côte se profilent, à la fois, sur les flots et
sur le ciel.
* * * * *
Mais voici que les phares du cap de la HÈVE deviennent distincts.
Arrêtons-nous un moment et, avant d'entrer au Havre, le port-roi
de la Manche, avant d'aller visiter ses quais, ses bassins ouverts
aux plus grands steamers, rendons-nous compte de ce qu'est un
_phare_, un _sémaphore_..... toute cette télégraphie maritime si
intéressante, quoique si peu connue des pauvres _terriens_.
[Illustration: YPORT.--Pêcheurs.]
CHAPITRE XVII
LES PHARES DE LA HÈVE.--LE PAIN DE SUCRE.--N.D. DES FLOTS.--LES
BOUÉES
Le cap de la Hève est situé à l'extrémité nord de l'embouchure
de la Seine; il forme la limite ouest du département de la
Seine-Inférieure.
Le terrain a, de nouveau, changé. Les grands rochers d'Étretat
font place à des rivages escarpés, il est vrai, mais composés
d'argile, de sable, de terre crayeuse sans grande consistance.
Aussi, la mer, rencontrant cette proie facile, gagne-t-elle,
chaque année, de grands espaces. Le nom même du cap explique le
péril dont il est menacé; on le dérive du mot _hew_, signifiant
_frapper, être frappé_.
Un banc de roches, dit de l'_Éclat_, situé aujourd'hui à près
de 2 kilomètres du rivage, marque la place où, en l'année 1100,
s'élevait l'église de Sainte-Adresse (commune renfermant le cap).
Lorsque la tempête s'élève, l'action combinée de la pluie, du
vent, des flots et des petites sources, filtrant à travers les
terrains, produit les effets les plus désastreux. En une seule
nuit, vers la fin de 1862, les falaises de la Hève croulèrent
sur une largeur de 15 mètres! Et le moment approche où il faudra
songer à reconstruire les phares menacés de s'effondrer dans
l'abîme!
On comprend, dès lors, le soin vigilant avec lequel il faut tenir,
ici, en bon état tous les travaux intéressant la navigation.
* * * * *
Le panorama offert du sommet du cap est un des plus beaux que
l'on puisse rêver. Derrière soi et des deux côtés, des chaînes
de collines offrent de gras pâturages, des villas, des bourgs en
pleine prospérité.
En face, la mer s'étend à perte de vue.
A l'extrême gauche, du côté de l'ouest, on distingue parfois le
cap de _Barfleur_ (département de la Manche) et Dives; plus près,
c'est l'entrée de la Seine, la montagne de Honfleur. Au-dessous de
soi, enfin, le Havre, son port, l'incessant mouvement maritime qui
le rend si attrayant.
[Illustration: Phares de la Hève.]
A l'est, la vue se prolonge au delà d'Étretat; il faut un effort
véritable pour s'arracher à cette contemplation.
* * * * *
Mais on ne saurait quitter la Hève sans visiter attentivement ses
deux beaux phares.
Et, tout de suite, nous allons ouvrir une parenthèse, afin de nous
mettre en garde contre une erreur trop répandue.
Beaucoup de voyageurs, peu accoutumés à réfléchir, à observer,
confondent ces deux expressions: _phare_ et _sémaphore_. Ils
s'imaginent que, toutes deux, se rapportent au même objet: la
faute est lourde.
* * * * *
Un sémaphore est un télégraphe maritime. Son nom se compose de
deux mots grecs voulant dire: _Je porte des signes_. En effet, _il
porte_, ou autrement il envoie des messages aux navires, par le
moyen de drapeaux ou pavillons, manœuvrés d'une façon convenue.
Lorsque nous descendrons au Havre, nous ne manquerons pas d'aller
interroger le télégraphe marin de la jetée, pour nous rendre
compte des signaux que, continuellement, il échange, soit avec les
navires entrant au port, soit avec les navires sortant.
[Illustration: Sémaphore.]
Un phare (on l'appelle parfois aussi: _fanal_, _tour à feu_, à
cause de sa forme) est destiné à éclairer l'entrée d'un port, la
place d'un écueil dangereux, les contours d'une côte périlleuse.
En un mot, il a pour mission de guider la marche des navires
pendant la nuit.
On se souvient que la première tour à feu connue fut élevée par le
roi d'Égypte Ptolémée, quatre cent soixante-dix ans avant l'ère
chrétienne, sur une montagne de ses États appelée _Pharos_[16]. La
tour prit le nom de la montagne et, depuis, le mot _phare_ a été
généralement adopté.
[Note 16: Dans une île, plus tard réunie, par une digue, à
Alexandrie.]
Dans le principe, on éclairait les tours à feu au moyen de bûchers
plus ou moins soigneusement entretenus; mais il en résultait une
lumière ou trop faible ou trop variable.
[Illustration: Lentille de phare.]
De nos jours, le service de ces utiles établissements a été
organisé d'une admirable façon, et le nom de FRESNEL[17] sera
toujours prononcé avec reconnaissance par les marins. Il inventa
tout un système de _réflecteurs_, ainsi que les _lentilles à
échelons_.
[Note 17: Auguste-Jean Fresnel naquit en 1788, dans le
département de l'Eure, à Broglie. C'était un très savant
ingénieur, qui modifia, sur plusieurs points, l'enseignement de
cette science si importante, la physique. Il perfectionna les
phares et inventa le système dit: _phares lenticulaires_. Il
mourut en 1827]
Pour se rendre compte de ces dernières, il suffit de regarder une
persienne. Les lames en bois de celle-ci ont servi de modèle aux
échelons de celles-là.
Par une telle disposition, la lumière _d'une seule_ lampe atteint
un éclat que donneraient à peine _quatre mille_ lampes ordinaires!
On voit tout de suite les immenses avantages du système Fresnel.
* * * * *
Les phares à appareils lenticulaires sont appelés _dioptriques_,
par allusion aux divers milieux que la lumière doit traverser.
* * * * *
Les phares à _appareils à réverbères_ sont appelés _catoptriques_,
par analogie à la manière dont la lumière vient se réfléchir sur
des surfaces polies.
Les appareils de la Hève sont dioptriques.
* * * * *
Les phares sont divisés en plusieurs classes, selon la distance
où leur éclat se projette. Ceux de premier ordre sont visibles à
près de 60 kilomètres. Ceux de second ordre peuvent porter leur
bienfaisant rayon à 40 kilomètres. Ceux de troisième ordre ne
dépassent pas une distance de 24 kilomètres.
* * * * *
Comme il arrive que les difficultés d'une côte peuvent nécessiter
la construction de phares assez rapprochés, on a remédié aux
dangers qui en résulteraient, pour les navigateurs, par les plus
ingénieuses combinaisons.
Ainsi, il y a des phares à _feu fixe_; d'autres sont _à éclats_
visibles pendant un espace de temps déterminé; d'autres sont à
_feu tournant_, variant de couleur.
* * * * *
Un phare, généralement, ressemble à une grande colonne que
surmonte l'appareil éclairant connu sous le nom de lanterne.
Le rez-de-chaussée est occupé par les chambres des gardiens
et la cuisine. Un escalier en fer monte en spirale jusqu'à la
plate-forme. Les moindres détails acquièrent une importance
capitale, car de leur bon fonctionnement dépend l'utilité du
phare. Et si, par malheur, la négligence du gardien en omettait
quelques-uns, des sinistres maritimes irréparables pourraient
s'ensuivre.
* * * * *
Entrons, d'abord, dans la chambre dite de _quart_. Ce nom est
essentiellement du domaine de la marine. Il vient de cette
circonstance, qu'à bord d'un navire, l'équipage veille,
alternativement, de _quatre heures_ en quatre heures chaque nuit.
Les phares de première classe ont, ordinairement, plusieurs
gardiens qui se partagent la surveillance de la lampe. La chambre
de quart n'a pour tout meuble qu'un fauteuil, une table, une
pendule.
Trois boutons de sonnette s'incrustent dans le mur; chacun d'eux
correspond à une des chambres du rez-de-chaussée occupées par
les autres gardiens. Lorsque le veilleur a terminé son _quart_,
il presse l'un des boutons, et le remplaçant, averti, se hâte de
venir prendre son poste.
[Illustration: Chambre de quart.]
Au milieu de la lanterne, remarquons un long tube perpendiculaire
dans lequel montent et descendent les contre-poids faisant mouvoir
le mécanisme de la lampe.
Si le feu est _fixe_, nul autre soin à prendre que de veiller à ce
que les mèches fonctionnent parfaitement.
Si le feu est _à éclats_, il faut s'assurer, de temps en temps,
que l'écran, destiné à voiler la lumière, glisse avec régularité
et juste pendant les moments précisés sur les livres indicateurs.
De même, si le feu est, par exemple, blanc d'abord, vert ensuite,
il est nécessaire de surveiller le passage des disques colorés
au-devant de la lampe.
[Illustration: Le pain de sucre]
Tous ces divers changements, et leur durée respective, sont connus
des navigateurs; il peuvent, avec une entière sécurité, s'en
rapporter à leurs livres, car le service des phares, comme celui
des sémaphores, est organisé strictement, régulièrement.
* * * * *
Quelques phares ont été alimentés au gaz et le résultat obtenu fut
heureux. Maintenant, on étudie l'emploi de la lumière électrique.
Le port du Havre est, depuis peu, éclairé par ce procédé. Mais
l'attente générale a été déçue. Les plaintes se sont multipliées.
Ce n'est qu'une affaire de temps. Les savants ont trouvé un moyen
pratique pour généraliser l'emploi utile et facile de cette
merveilleuse lumière.
M. REYNAUD, ancien inspecteur des phares, a beaucoup contribué à
cet important perfectionnement.
* * * * *
Maintenant que nous avons pu apprécier à leur juste mérite, non
seulement les belles constructions des phares, mais les services
qu'elles rendent, prenons le sentier conduisant à Sainte-Adresse;
il nous mènera ensuite au Havre.
Ne nous approchons pas trop du bord de la falaise, le terrain
pourrait crouler sous nos pieds.
* * * * *
A mi-chemin des phares, nous trouverons un des _amers_[18] de
cette partie de la côte normande.
[Note 18: Nous avons déjà donné la signification de ce mot,
qui peut être traduit par: _point de repère_.]