Jean ANGO, né vers la fin du quinzième siècle, était fils d'un

riche armateur. Devenu armateur lui-même, après la mort de son

père, son génie commercial se développa rapidement.

Bientôt, une colossale fortune récompensa son labeur incessant.

Ses navires formaient une flotte nombreuse, trafiquant avec le

monde entier.

Il se sentit de force à rivaliser avec les rois et en donna une

preuve irréfutable. Les Portugais étaient alors (1530) en paix

avec la France; cependant, la jalousie porta quelques armateurs

de cette nation à s'emparer d'un des navires de Jean Ango, leur

concurrent redoutable dans le commerce avec l'Afrique et les Indes.

Le fier Dieppois résolut de venger cet outrage et de le venger

_seul_. Ne prenant conseil que de lui-même, il arma toute une

flotte nouvelle, en envoya une partie bloquer le port de Lisbonne

et l'autre partie ravager, jusque dans les Indes, tous les

établissements portugais.

* * * * *

En vain, le roi de Portugal voulut combattre; il ne possédait pas,

comme Ango, d'incalculables richesses. Après quelques mois de

lutte impuissante, il fut bien obligé d'envoyer un ambassadeur à

Dieppe! Encore, François Ier dut-il employer ses bons offices

pour obtenir que le _roi Ango_ consentît à la paix!...

* * * * *

C'était là un glorieux succès pour l'armateur qui, du reste, se

montrait bon Français, et tint à honneur de recevoir splendidement

le roi François Ier, quand ce souverain, en 1532, visita

Dieppe. Charmé de l'accueil d'Ango, le monarque lui conféra des

titres de noblesse et la dignité de gouverneur de la ville.

Cette prospérité merveilleuse devait avoir un terme. Après la mort

de François Ier, Ango éprouva d'énormes pertes qui parurent le

conduire à une ruine complète. Il n'en fut pas ainsi, néanmoins;

mais ces revers frappèrent l'armateur d'un coup terrible. Il

ne put supporter l'idée de voir sa puissance décroître avec sa

fortune: il mourut de chagrin en 1551.

Dieppe lui devrait bien une statue; car, certainement, il

contribua dans une large mesure à rendre fameuse sa ville natale.

* * * * *

Un autre enfant de Dieppe a obtenu cet honneur. Sur la place du

Marché, s'élève la statue d'Abraham DUQUESNE, le vaillant chef

d'escadre, l'illustre marin dont la carrière ne compte que des

succès.

Né en 1610, Duquesne, fils d'un très habile capitaine, prouva de

bonne heure ses talents. Il avait à peine vingt-sept ans, quand il

chassa les Espagnols des îles de Lérins (Provence). Chacune de ses

campagnes fut marquée par une victoire.

Plus tard on le voit, impatient de l'inaction où Mazarin laissait

la flotte française, demander la permission de s'engager au

service de la Suède, alors en guerre avec le Danemark. Grâce à

lui, les Danois furent vaincus.

Mais des succès plus éclatants allaient le signaler à l'Europe

entière et lui mériter la glorieuse épithète de _Grand_, que l'on

ne saurait oublier lorsque l'on prononce le nom de Duquesne.

[Illustration: FAC-SIMILE

_du vaisseau que montait l'amiral de Brancas, et qui porta

successivement les pavillons de Mgneurs d'Harcourt, de Bordeaux

et de Brézé_]

Trois fois opposé au fameux amiral hollandais Ruyter, réputé le

plus habile et le plus heureux des hommes de mer du temps,

trois fois il le vainquit. Le dernier de ces combats eut lieu

devant Catane (Sicile), en 1676. Peu de jours après, Ruyter

mourait des suites de ses blessures.

Les guerres de la France avec l'Espagne rendirent Duquesne

redoutable aux flottes espagnoles. En deux ans, par ses efforts

principalement, notre pays était en possession d'une marine

admirable.

[Illustration: Duquesne (d'après un portrait du temps.)]

Enfin, pour couronner une si belle carrière, deux éclatants succès

étaient réservés à Duquesne.

* * * * *

Alger était alors, comme il le redevint plus tard, un véritable

repaire de pirates dont les vaisseaux semaient la terreur sur

toute l'étendue de la Méditerranée.

Un moment, Colbert avait songé à faire exécuter une sérieuse

expédition dans les États barbaresques. Mais la France était

absorbée par trop de complications politiques, et le projet,

depuis réalisé en 1830, se borna à une rude leçon donnée par

Duquesne.

Deux fois, l'illustre marin vint ranger ses navires devant la

capitale du dey. Au premier de ces blocus (1682), on fit usage

d'un nouvel engin de guerre: les galiotes à bombes, invention de

BERNARD RENAU D'ÉLISAÇARAY (ou ELIÇAGARAY), savant officier de

marine béarnais. Cette terrible découverte assura le succès, et,

après le second blocus, Mezzo-Morto, qui venait de succéder au dey

Baba-Hassan, tué par ses sujets révoltés, se vit forcé d'implorer

la clémence de Louis XIV.

Pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée de ses écumeurs.

* * * * *

La dernière campagne de Duquesne se termina encore par un triomphe.

La République de Gênes, si puissante sur mer, eut l'imprudence de

croire qu'elle pourrait lutter contre le Roi-Soleil. Duquesne la

tira de son erreur.

Le doge, coupable d'avoir prêté secours, non seulement aux

Espagnols, mais aux Algériens, dut venir humilier sa fierté à la

cour de Versailles.

Événement inouï, sans précédent, qui arracha à l'orgueilleux

potentat la réponse célèbre, alors qu'on lui demandait

l'impression produite sur son imagination par les splendeurs de la

cour.

«Je suis surtout étonné de m'y voir!»

* * * * *

L'expédition contre Gênes termina la carrière maritime de

Duquesne, carrière marquée, surtout, par des succès, et de

laquelle on a pu faire ce digne éloge:

«De nos jours encore, il est plus d'un habile marin qui regarde

Duquesne comme le plus grand homme de mer que la France ait eu.

Eh! qui, d'ailleurs, serait assez sûr de son jugement pour oser

affirmer que le vainqueur de Ruyter, de Ruyter, qui avait vaincu

l'élite des amiraux anglais, n'est pas le plus grand homme de

mer, non seulement de la France, mais de toutes les nations

modernes! Mais ce qu'on peut dire, sans crainte de contradiction,

c'est qu'en tenant compte des changements et des progrès qui sont

survenus, si le grand Duquesne a son égal dans l'histoire, il n'a

point son supérieur[14].»

[Note 14: M. Léon Guérin, _les Marins illustres_.]

* * * * *

Un nom plus modeste est celui de BOUZARD.

Simple pilote, il ne figure point parmi ceux qui remportèrent de

sanglantes batailles; mais, infatigable dans son dévouement, il

se consacra au sauvetage des navires en danger. Le nombre est

grand des naufragés qui lui durent le salut!

[Illustration: DIEPPE.--STATUE DE DUQUESNE.]

Dieppe a honoré la mémoire de Bouzard en lui élevant une statue,

récompense bien méritée d'une existence faite tout entière de

sacrifices sublimes.

* * * * *

Beaucoup d'autres Dieppois se sont illustrés dans les arts et dans

les sciences. JEAN PECQUET, mort en 1674, fit de très importantes

découvertes anatomiques. BRUGEN DE LA MARTINIÈRE (dix-septième et

dix-huitième siècle) fut un savant géographe. DESCELIERS (seizième

siècle) devint le premier hydrographe de son temps. Dieppe lui

doit d'avoir eu, entre toutes les villes maritimes de France,

l'honneur d'établir une école d'hydrographie.

Plusieurs biographes font naître à Dieppe le fameux JEAN DE

BÉTHENCOURT; c'est une erreur. Harfleur le revendique justement

comme sien.

De même, la petite ville bretonne de La Roche-Bernard dispute à la

cité normande l'honneur d'avoir été, en quelque sorte, le berceau

de la marine militaire française.

* * * * *

Voici, en effet, ce que dit, à ce sujet, l'amiral Thévenard:

«....Le vaisseau _la Couronne_, de soixante-quatorze canons, fut

construit, en 1637, à la Roche-Bernard.... CHARLES MORIEU (de

Dieppe) apporta dans sa construction tout l'art que l'on possédait

dans ces temps, où ce vaisseau fut la merveille de l'architecture

navale.

«L'ignorance où l'on était alors fit trouver surprenant aux

marins de voir ce vaisseau se mouvoir, en tous sens, avec la

même facilité et avoir même plus de vitesse qu'un petit bâtiment

brûlot, avec lequel il rejoignit l'armée devant Fontarabie (3

juillet 1638), où il fit l'admiration des marins français d'alors

et de ceux des nations voisines....»

Entre autres détails curieux, l'amiral ajoute:

«Le grand pavillon de France, que l'on arborait au grand mât dans

les solennités, coûtait _onze mille écus_, chose incroyable, à

moins que cette dénomination ne fût d'une valeur beaucoup moins

grande que celle d'aujourd'hui.»

Il faut plutôt croire à une erreur du copiste chargé de répéter

les chiffres du compte de dépenses. Mais d'un autre côté, M.

l'amiral Paris fait remarquer que ces étendards, énormes, tout en

soie et brodés avec luxe, devaient, à cause précisément de leur

perfection, coûter fort cher.

Quoi qu'il en soit, on vit pendant longtemps, à la Roche-Bernard,

les ruines du chantier d'où partit _la Couronne_, et, comme

l'ingénieur était Dieppois, une confusion s'établit au profit de

sa ville natale, qui passa pour avoir vu construire le fameux

navire.

* * * * *

Dieppe est divisée en deux parties distinctes, la ville proprement

dite, et le _Pollet_, ou port de l'Est, ainsi nommé parce que ce

faubourg se trouve à l'est du port.

Un peu partout les vieilles mœurs s'effacent, mais le pêcheur

polletais garde encore une physionomie originale. Intrépide,

habitué dès la première enfance aux pénibles travaux de la mer,

il devient un marin admirable dont le courage ne saurait être

surpassé.

Une visite au vieux Pollet est tout particulièrement pittoresque.

Ce sont les moindres détails de l'existence, prise sur le vif, de

ces familles qui ne connaissent et ne veulent connaître d'autre

horizon que la mer.

Déjà, le costume des pêcheurs est une révélation, il ne ressemble

à aucun autre.

Les chemises de toile et de laine, les amples gilets bien chauds;

une, deux ou, parfois, trois vestes énormes; plusieurs paires de

bas, deux pantalons, au moins; d'immenses bottes où se perdent les

jambes et les cuisses, et, brochant sur le tout, un grand caban

goudronné!...

C'est à se demander comment le pêcheur polletais peut faire un pas.

Mais, aussi, quand il se trouve exposé à l'orage, au brouillard,

aux vagues démontées, son armature laineuse le préserve de plus

d'une maladie grave. La phthisie, par exemple, l'atteint rarement.

Longtemps (et nous n'affirmerions pas que toute trace en ait

disparu) un véritable antagonisme régna entre Dieppois et

Polletais. Ces derniers, se livrant surtout à la pêche côtière,

restaient un sujet de risée pour les premiers, plus entreprenants,

mais qui se gardaient, d'ailleurs, de chercher à frayer avec leurs

robustes adversaires.

M. Vitet a donné pour origine de cette rivalité, l'établissement

violent, au faubourg du Pollet, d'une colonie vénitienne dont

serait descendue la population actuelle. Le savant académicien

tirait les plus ingénieuses conjectures de mille traits de mœurs,

de costume, de prononciation.

Quoi qu'il en puisse être, ces hardis pêcheurs seraient de dignes

fils de la Reine déchue de l'Adriatique.

Les Polletais se montrent d'une hardiesse extrême dès qu'il

s'agit de prendre la mer. Leurs _bateaux_ (les Dieppois appellent

_barques_ les embarcations similaires) sont, comme eux, lourds

d'aspect, mais se comportent admirablement, surtout pour s'élever

dans l'aire du vent. Le gréement est celui du _lougre_, avec

quelques modifications spéciales au Pollet. Le jaugeage varie de

dix à quatre-vingts tonneaux, et l'équipage, selon l'importance

du bateau, présente un ensemble de cinq à trente hommes, presque

tous parents: les Polletais se mariant rarement à l'_étranger_,

c'est-à-dire en dehors du faubourg qu'ils habitent.

Une promenade en mer, à bord d'un bateau du Pollet, laisse la plus

vive impression d'estime pour ces braves travailleurs si calmes,

si froids en apparence, mais toujours prêts à se sacrifier si le

pays ou leurs semblables font appel à leur dévouement.

L'époque tourmentée de la fin du dix-huitième siècle et du

commencement du dix-neuvième a montré le patriotisme des

Polletais. De nombreux sauvetages accomplis prouvent leur humanité.

Il y a peu de temps encore, M. Richepin, l'écrivain bien connu,

signalait la conduite héroïque d'un maître haleur du Pollet, Louis

VAIN, dit GELÉE, qui, à lui seul, a déjà sauvé une _soixantaine_

de personnes et a préservé plusieurs navires d'une destruction

totale!

Ce serait affaiblir la profonde émotion excitée par de semblables

faits que d'essayer même de mettre en lumière leur sublimité.

[Illustration: Dieppe.]

[Illustration: DIEPPE.--LE CASINO ET LA PLAGE.]

CHAPITRE XIV

DE DIEPPE A SAINT-VALERY-EN-CAUX

Toute la côte dieppoise est, à juste titre, célèbre par les points

de vue que l'on y rencontre. Seul, l'embarras du choix peut faire

hésiter le touriste.

* * * * *

Voici d'abord, à une distance de moins de huit kilomètres, en

suivant la charmante vallée de la rivière de Dieppe, un petit

bourg dont le nom a, plus d'une fois, pris place dans nos annales

glorieuses.

ARQUES, jadis fortifié, possédait un château que, tour à tour,

se disputèrent les Anglais, les Flamands, les Français. Philippe

Auguste s'en empara, lorsqu'il arracha la Normandie à Jean sans

Terre.

Mais le sceau de la renommée fut, pour la petite ville, l'issue de

la bataille livrée par Henri IV, le 15 septembre 1589, au duc de

Mayenne, son compétiteur.

Qui ne se souvient de l'humoristique lettre du roi adressée à

Crillon:

«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y

étais pas! Adieu! Je t'aime à tort et à travers!»

Depuis cette époque, la tranquillité régna dans l'ancienne

forteresse qui vit tomber ses murailles, ruiner son château et,

peu à peu, perdit toute importance.

* * * * *

Ici, comme en une foule de petites localités normandes, les

légendes abondent et, entre elles, dominent les récits où figurent

_Guillaume le Conquérant_ et son père. Ce dernier, _Robert le

Magnifique_, plus connu sous le nom de _Robert le Diable_, a

épuisé la verve des conteurs populaires. Son existence agitée, la

splendeur de sa cour, l'impétuosité de son caractère, la manière

dont il s'empara du trône ducal, ses caprices et sa mort, en

Terre-Sainte, au retour d'un pèlerinage d'expiation, tout, en lui,

était fait pour exercer un empire sans limites sur des populations

ignorantes et superstitieuses.

[Illustration: Arques]

Satan lui-même, affirment les ballades, avait été son père, et ce

fut au château d'Arques que sa mère infortunée, succombant sous le

poids de la douleur, laissa pénétrer l'horrible secret.

(Pour plus amples détails, relire le livret de l'opéra de

Meyerbeer.)

Une promenade à Arques n'est donc pas chose indifférente,

puisqu'elle nous met en présence de personnages entourés du

prestige en tout temps attaché au surnaturel.

* * * * *

Congé pris du mystérieux Robert, dirigeons-nous vers CAUDECOTE et

POURVILLE, à l'embouchure de la SCIE. Les horizons ravissants sur

la mer et les falaises se multiplient. L'admiration n'est pas un

seul instant lassée, car chaque paysage possède sa beauté propre,

son attrait particulier.

[Illustration: VARAGÉVILLE.--MANOIR D'ANGO.]

Toujours en côtoyant la Manche, nous arrivons à VARENGEVILLE, qui

garde les ruines de la maison de plaisance du _roi de Dieppe_:

Jean Ango.

Il y reçut magnifiquement François Ier, dont le goût délicat

fut frappé des trésors d'art accumulés par l'armateur.

Boiseries sculptées, meubles sans prix, tentures idéales, rien

n'y avait été oublié. Le souverain pouvait se croire dans une des

résidences royales qu'il prenait soin d'embellir...

Le manoir est devenu une ferme! Des splendeurs qui le rendirent un

lieu enchanté, on retrouve à peine quelques débris de sculpture,

des baies architecturales et les restes d'une grande peinture à

fresque. Les trésors d'art ont été dispersés ou détruits...

* * * * *

Mais le pays lui-même n'a pas subi cette loi du destin.

La mer y est toujours aussi belle.

Avec une immuable majesté, ses flots arrivent du fond de l'immense

horizon baigner les blanches falaises, pendant que Dieppe paraît

s'endormir au murmure de son éternelle mélodie...

* * * * *

On ne quitte pas cette partie des falaises sans aller se reposer

au pied du phare d'AILLY, situé sur une pointe haute de près de

cent mètres. Sa construction date de l'année 1775. A cette époque,

le gouvernement de Normandie décida de remédier aux dangers

présentés par la vaste étendue de récifs qui prolongent la pointe

d'Ailly.

Le phare, de première classe électrique, est un feu tournant de

minute en minute. Sa tour carrée, en solides pierres de taille,

supporte la lanterne qui, par les nuits claires, envoie à plus de

quarante kilomètres le brillant éclat des appareils lumineux dont

elle est composée.

Nous nous arrêterions volontiers, ici, pour étudier les deux modes

d'éclairage des phares; mais, bientôt, les feux jumeaux de la

célèbre pointe de la Hève seront sous nos yeux. Attendons.

* * * * *

Saluons le bourg de SAINTE-MARGUERITE et sa belle église, non

loin de laquelle a été découverte une villa romaine, ornée d'une

mosaïque si remarquable que l'administration des monuments

historiques a revendiqué le droit de la conserver.

Partout, sur le territoire de la commune, les sépultures antiques

sont nombreuses, et on y a reconnu un cimetière gallo-romain.

Aussi les visiteurs sont-ils nombreux à Sainte-Marguerite. Ils le

sont davantage encore à VEULES, petit port d'échouage, où tout

semble être réuni pour le plaisir des yeux.

* * * * *

Aux archéologues, les ruines de l'église de Saint-Nicolas, le

couvent des Pénitents et la vieille maladrerie du douzième siècle,

devenue la chapelle du VAL.

Aux ingénieurs et aux mécaniciens, le _Moulin de la Mer_ qui, pour

force motrice, n'a pas craint d'utiliser le mouvement éternel des

marées, devançant ainsi la réalisation d'un des problèmes favoris

de la science moderne.

Aux artistes, aux poètes, les longues stations sur la falaise.

Aux rêveurs, les délicieuses promenades le long de la petite

rivière clapotante, épandant ses vagues en miniature au milieu

des campagnes rendues si fraîches, si veloutées par l'émeraude de

nombreuses cressonnières.

On ne quitte pas Veules sans se promettre d'y revenir.

* * * * *

Le mouvement commercial de cette partie de la haute Normandie

revient en entier à SAINT-VALERY-EN-CAUX, port petit, mais très

sûr, et qui peut recevoir les navires même par les vents d'ouest

et du nord-ouest, si redoutés sur la côte entière.

La ville a été fondée, au huitième siècle, par l'apôtre qui se

bâtit un asile à l'embouchure de la Somme et évangélisa le pays de

Caux.

La légende ne pouvait manquer de se mêler à l'histoire. On voit

saint Valery, voulant anéantir un culte idolâtre rendu à la petite

rivière qui baigne le pays, en boucher les sources avec des

ballots de laine.

Le remède fut efficace, puisque l'eau ne reparut pas avant le

quinzième siècle; mais quelque chose contraria de nouveau son

cours, car, cent ans après, elle redevenait invisible et ne

manifesta plus sa présence qu'au moment où il fut question de

creuser le bassin de retenue pour abriter les barques de pêche.

* * * * *

La petite ville ne pouvait échapper aux maux dont souffrit

pendant tant de siècles le littoral de la Manche. Anglais,

Bourguignons, Français s'en rendirent alternativement maîtres.

Enfin, la victoire définitive resta à Louis XI. Mais il fallut de

longues années pour ramener la prospérité évanouie. Par bonheur,

elle est aujourd'hui presque complète. Saint-Valery, grâce à

sa situation, se voit devenu l'entrepôt de tous les produits

de l'arrondissement d'Yvetot destinés à l'exportation et,

réciproquement, il reçoit les marchandises étrangères envoyées à

cette dernière ville ainsi qu'aux environs.

[Illustration: Saint-Valery-en-Caux.]

Deux phares protègent l'entrée du port, toujours animé par le

mouvement quotidien de la pêche côtière et de la population

riveraine, car des maisons et des arbres, restes d'une promenade,

l'entourent. Il arme aussi pour la pêche de la morue. Les

corderies, la construction des navires, les fabriques de soude

marine, les filatures de coton, prouvent en faveur de l'activité

des habitants.

Depuis longtemps, les baigneurs, constamment en nombre, apportent

à la ville un élément nouveau de prospérité.

* * * * *

Saint-Valery n'est pas dépourvu de monuments. La vieille chapelle

de Notre-Dame-de-Bon-Port remonte au douzième siècle.

On trouve à l'arsenal, ancien couvent de Pénitents fondé au

dix-septième siècle, un très beau cloître et une chapelle encore

ornée de riches sculptures sur bois de l'époque de Louis XIII.

Pour se rendre à l'église paroissiale, il faut franchir une

distance d'un kilomètre au moins, et gravir une jolie colline,

qui laisse entrevoir la perspective animée du port et de la ville

ainsi que les champs, fort bien cultivés, dont ils sont entourés.

Sur les murs extérieurs, on distingue des reliefs de figures

guerrières...

Écoutons le chant monotone de quelques pêcheurs occupés à réparer

leurs filets, ou de quelques paysans travaillant dans les

campagnes.

Avec un peu de bonne volonté, et en demandant la signification des

mots de patois dont la chanson est émaillée, nous aurons la clé de

la scène perpétuée sur les murs de l'église: elle représente le

duel héroïque soutenu par PIERRE DE BRÉAUTÉ, un Cauchois, au siège

de Bois-le-Duc, en Hollande.

Ainsi se gardera la mémoire du valeureux gentilhomme.

* * * * *

Tout n'est pas dit pour la prospérité de Saint-Valery. Elle ira

certainement en s'accroissant, à mesure que se poursuivent les

plans grandioses destinés à développer les ressources maritimes et

territoriales de la France.

Favorisé par sa situation, l'excellent petit port ne peut que

gagner à ce mouvement heureux de réveil patriotique.

* * * * *

Si l'on ne craint pas de franchir une distance de trente

kilomètres, vers l'intérieur des terres, on peut se donner le

plaisir d'aller parcourir la ville ayant composé jadis, à elle

toute seule, _les États et la capitale_ du:

_Bon petit roi d'_YVETOT _bien connu dans l'histoire._

[Illustration: FÉCAMP]

CHAPITRE XV

FÉCAMP

Environ au tiers du chemin conduisant à Fécamp, par la côte, on

rencontre VEULETTES, petite station maritime, près de l'embouchure

du DURDENT.

Le sol, graduellement exhaussé, resserre le village entre deux

collines élevées, d'un aspect fort triste, car elles sont

dépourvues de verdure.

Mais la grève est si charmante, si coquette sous sa parure

de sable bien fin, les falaises sont creusées en grottes si

curieuses, les sources de la mignonne rivière, baignant le vallon,

procurent une si agréable excursion, que, d'année en année,

Veulettes voit augmenter sa population flottante de baigneurs.

Pour satisfaire à la mode du jour, un casino et un établissement

de bains de mer ont été construits. Rien ne manque donc ici de ce

que les touristes aiment à rencontrer.

Il y a même un monument artistique de grande valeur: l'église

paroissiale, copie de la merveille gothique: Saint-Ouen, dont est

doté le chef-lieu du département.

* * * * *

Après les falaises, très menacées par la mer, des PETITES-DALLES,

lieu bien connu des baigneurs aristocratiques, nous atteignons le

point culminant du rivage de la haute Normandie.

[Illustration: Armes de Fécamp.]

FÉCAMP n'est pas à une altitude moindre de 128 mètres. Seules,

dans le département entier, les collines de Canteleu et de

Sainte-Catherine, dominant la Seine, la première de 138 mètres, la

seconde de 153 mètres, le dépassent en hauteur.

La ville doit, certainement, être d'origine fort antique. A

plusieurs reprises, on a découvert, sur son territoire, nombre

de sépultures gallo-romaines, avec leur habituel complément

de vases en terre et en verre. Plusieurs d'entre elles, selon

les archéologues, peuvent remonter au premier siècle de l'ère

chrétienne, et donneraient raison à l'opinion qui veut faire de

Fécamp une station romaine, en traduisant son nom des deux mots

latins _Fisci Campus_ ou _Fici Campus_.

[Illustration: FÉCAMP.--L'Autel du Précieux Sang.]

Nous ne nous chargeons pas d'élucider ces questions délicates

produites, trop souvent, par une similitude voulue; mais beaucoup

de faits justifieraient, ici, la complaisance des étymologistes.

* * * * *

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 7 / 25 段