riche armateur. Devenu armateur lui-même, après la mort de son
père, son génie commercial se développa rapidement.
Bientôt, une colossale fortune récompensa son labeur incessant.
Ses navires formaient une flotte nombreuse, trafiquant avec le
monde entier.
Il se sentit de force à rivaliser avec les rois et en donna une
preuve irréfutable. Les Portugais étaient alors (1530) en paix
avec la France; cependant, la jalousie porta quelques armateurs
de cette nation à s'emparer d'un des navires de Jean Ango, leur
concurrent redoutable dans le commerce avec l'Afrique et les Indes.
Le fier Dieppois résolut de venger cet outrage et de le venger
_seul_. Ne prenant conseil que de lui-même, il arma toute une
flotte nouvelle, en envoya une partie bloquer le port de Lisbonne
et l'autre partie ravager, jusque dans les Indes, tous les
établissements portugais.
* * * * *
En vain, le roi de Portugal voulut combattre; il ne possédait pas,
comme Ango, d'incalculables richesses. Après quelques mois de
lutte impuissante, il fut bien obligé d'envoyer un ambassadeur à
Dieppe! Encore, François Ier dut-il employer ses bons offices
pour obtenir que le _roi Ango_ consentît à la paix!...
* * * * *
C'était là un glorieux succès pour l'armateur qui, du reste, se
montrait bon Français, et tint à honneur de recevoir splendidement
le roi François Ier, quand ce souverain, en 1532, visita
Dieppe. Charmé de l'accueil d'Ango, le monarque lui conféra des
titres de noblesse et la dignité de gouverneur de la ville.
Cette prospérité merveilleuse devait avoir un terme. Après la mort
de François Ier, Ango éprouva d'énormes pertes qui parurent le
conduire à une ruine complète. Il n'en fut pas ainsi, néanmoins;
mais ces revers frappèrent l'armateur d'un coup terrible. Il
ne put supporter l'idée de voir sa puissance décroître avec sa
fortune: il mourut de chagrin en 1551.
Dieppe lui devrait bien une statue; car, certainement, il
contribua dans une large mesure à rendre fameuse sa ville natale.
* * * * *
Un autre enfant de Dieppe a obtenu cet honneur. Sur la place du
Marché, s'élève la statue d'Abraham DUQUESNE, le vaillant chef
d'escadre, l'illustre marin dont la carrière ne compte que des
succès.
Né en 1610, Duquesne, fils d'un très habile capitaine, prouva de
bonne heure ses talents. Il avait à peine vingt-sept ans, quand il
chassa les Espagnols des îles de Lérins (Provence). Chacune de ses
campagnes fut marquée par une victoire.
Plus tard on le voit, impatient de l'inaction où Mazarin laissait
la flotte française, demander la permission de s'engager au
service de la Suède, alors en guerre avec le Danemark. Grâce à
lui, les Danois furent vaincus.
Mais des succès plus éclatants allaient le signaler à l'Europe
entière et lui mériter la glorieuse épithète de _Grand_, que l'on
ne saurait oublier lorsque l'on prononce le nom de Duquesne.
[Illustration: FAC-SIMILE
_du vaisseau que montait l'amiral de Brancas, et qui porta
successivement les pavillons de Mgneurs d'Harcourt, de Bordeaux
et de Brézé_]
Trois fois opposé au fameux amiral hollandais Ruyter, réputé le
plus habile et le plus heureux des hommes de mer du temps,
trois fois il le vainquit. Le dernier de ces combats eut lieu
devant Catane (Sicile), en 1676. Peu de jours après, Ruyter
mourait des suites de ses blessures.
Les guerres de la France avec l'Espagne rendirent Duquesne
redoutable aux flottes espagnoles. En deux ans, par ses efforts
principalement, notre pays était en possession d'une marine
admirable.
[Illustration: Duquesne (d'après un portrait du temps.)]
Enfin, pour couronner une si belle carrière, deux éclatants succès
étaient réservés à Duquesne.
* * * * *
Alger était alors, comme il le redevint plus tard, un véritable
repaire de pirates dont les vaisseaux semaient la terreur sur
toute l'étendue de la Méditerranée.
Un moment, Colbert avait songé à faire exécuter une sérieuse
expédition dans les États barbaresques. Mais la France était
absorbée par trop de complications politiques, et le projet,
depuis réalisé en 1830, se borna à une rude leçon donnée par
Duquesne.
Deux fois, l'illustre marin vint ranger ses navires devant la
capitale du dey. Au premier de ces blocus (1682), on fit usage
d'un nouvel engin de guerre: les galiotes à bombes, invention de
BERNARD RENAU D'ÉLISAÇARAY (ou ELIÇAGARAY), savant officier de
marine béarnais. Cette terrible découverte assura le succès, et,
après le second blocus, Mezzo-Morto, qui venait de succéder au dey
Baba-Hassan, tué par ses sujets révoltés, se vit forcé d'implorer
la clémence de Louis XIV.
Pendant quelque temps, la Méditerranée fut purgée de ses écumeurs.
* * * * *
La dernière campagne de Duquesne se termina encore par un triomphe.
La République de Gênes, si puissante sur mer, eut l'imprudence de
croire qu'elle pourrait lutter contre le Roi-Soleil. Duquesne la
tira de son erreur.
Le doge, coupable d'avoir prêté secours, non seulement aux
Espagnols, mais aux Algériens, dut venir humilier sa fierté à la
cour de Versailles.
Événement inouï, sans précédent, qui arracha à l'orgueilleux
potentat la réponse célèbre, alors qu'on lui demandait
l'impression produite sur son imagination par les splendeurs de la
cour.
«Je suis surtout étonné de m'y voir!»
* * * * *
L'expédition contre Gênes termina la carrière maritime de
Duquesne, carrière marquée, surtout, par des succès, et de
laquelle on a pu faire ce digne éloge:
«De nos jours encore, il est plus d'un habile marin qui regarde
Duquesne comme le plus grand homme de mer que la France ait eu.
Eh! qui, d'ailleurs, serait assez sûr de son jugement pour oser
affirmer que le vainqueur de Ruyter, de Ruyter, qui avait vaincu
l'élite des amiraux anglais, n'est pas le plus grand homme de
mer, non seulement de la France, mais de toutes les nations
modernes! Mais ce qu'on peut dire, sans crainte de contradiction,
c'est qu'en tenant compte des changements et des progrès qui sont
survenus, si le grand Duquesne a son égal dans l'histoire, il n'a
point son supérieur[14].»
[Note 14: M. Léon Guérin, _les Marins illustres_.]
* * * * *
Un nom plus modeste est celui de BOUZARD.
Simple pilote, il ne figure point parmi ceux qui remportèrent de
sanglantes batailles; mais, infatigable dans son dévouement, il
se consacra au sauvetage des navires en danger. Le nombre est
grand des naufragés qui lui durent le salut!
[Illustration: DIEPPE.--STATUE DE DUQUESNE.]
Dieppe a honoré la mémoire de Bouzard en lui élevant une statue,
récompense bien méritée d'une existence faite tout entière de
sacrifices sublimes.
* * * * *
Beaucoup d'autres Dieppois se sont illustrés dans les arts et dans
les sciences. JEAN PECQUET, mort en 1674, fit de très importantes
découvertes anatomiques. BRUGEN DE LA MARTINIÈRE (dix-septième et
dix-huitième siècle) fut un savant géographe. DESCELIERS (seizième
siècle) devint le premier hydrographe de son temps. Dieppe lui
doit d'avoir eu, entre toutes les villes maritimes de France,
l'honneur d'établir une école d'hydrographie.
Plusieurs biographes font naître à Dieppe le fameux JEAN DE
BÉTHENCOURT; c'est une erreur. Harfleur le revendique justement
comme sien.
De même, la petite ville bretonne de La Roche-Bernard dispute à la
cité normande l'honneur d'avoir été, en quelque sorte, le berceau
de la marine militaire française.
* * * * *
Voici, en effet, ce que dit, à ce sujet, l'amiral Thévenard:
«....Le vaisseau _la Couronne_, de soixante-quatorze canons, fut
construit, en 1637, à la Roche-Bernard.... CHARLES MORIEU (de
Dieppe) apporta dans sa construction tout l'art que l'on possédait
dans ces temps, où ce vaisseau fut la merveille de l'architecture
navale.
«L'ignorance où l'on était alors fit trouver surprenant aux
marins de voir ce vaisseau se mouvoir, en tous sens, avec la
même facilité et avoir même plus de vitesse qu'un petit bâtiment
brûlot, avec lequel il rejoignit l'armée devant Fontarabie (3
juillet 1638), où il fit l'admiration des marins français d'alors
et de ceux des nations voisines....»
Entre autres détails curieux, l'amiral ajoute:
«Le grand pavillon de France, que l'on arborait au grand mât dans
les solennités, coûtait _onze mille écus_, chose incroyable, à
moins que cette dénomination ne fût d'une valeur beaucoup moins
grande que celle d'aujourd'hui.»
Il faut plutôt croire à une erreur du copiste chargé de répéter
les chiffres du compte de dépenses. Mais d'un autre côté, M.
l'amiral Paris fait remarquer que ces étendards, énormes, tout en
soie et brodés avec luxe, devaient, à cause précisément de leur
perfection, coûter fort cher.
Quoi qu'il en soit, on vit pendant longtemps, à la Roche-Bernard,
les ruines du chantier d'où partit _la Couronne_, et, comme
l'ingénieur était Dieppois, une confusion s'établit au profit de
sa ville natale, qui passa pour avoir vu construire le fameux
navire.
* * * * *
Dieppe est divisée en deux parties distinctes, la ville proprement
dite, et le _Pollet_, ou port de l'Est, ainsi nommé parce que ce
faubourg se trouve à l'est du port.
Un peu partout les vieilles mœurs s'effacent, mais le pêcheur
polletais garde encore une physionomie originale. Intrépide,
habitué dès la première enfance aux pénibles travaux de la mer,
il devient un marin admirable dont le courage ne saurait être
surpassé.
Une visite au vieux Pollet est tout particulièrement pittoresque.
Ce sont les moindres détails de l'existence, prise sur le vif, de
ces familles qui ne connaissent et ne veulent connaître d'autre
horizon que la mer.
Déjà, le costume des pêcheurs est une révélation, il ne ressemble
à aucun autre.
Les chemises de toile et de laine, les amples gilets bien chauds;
une, deux ou, parfois, trois vestes énormes; plusieurs paires de
bas, deux pantalons, au moins; d'immenses bottes où se perdent les
jambes et les cuisses, et, brochant sur le tout, un grand caban
goudronné!...
C'est à se demander comment le pêcheur polletais peut faire un pas.
Mais, aussi, quand il se trouve exposé à l'orage, au brouillard,
aux vagues démontées, son armature laineuse le préserve de plus
d'une maladie grave. La phthisie, par exemple, l'atteint rarement.
Longtemps (et nous n'affirmerions pas que toute trace en ait
disparu) un véritable antagonisme régna entre Dieppois et
Polletais. Ces derniers, se livrant surtout à la pêche côtière,
restaient un sujet de risée pour les premiers, plus entreprenants,
mais qui se gardaient, d'ailleurs, de chercher à frayer avec leurs
robustes adversaires.
M. Vitet a donné pour origine de cette rivalité, l'établissement
violent, au faubourg du Pollet, d'une colonie vénitienne dont
serait descendue la population actuelle. Le savant académicien
tirait les plus ingénieuses conjectures de mille traits de mœurs,
de costume, de prononciation.
Quoi qu'il en puisse être, ces hardis pêcheurs seraient de dignes
fils de la Reine déchue de l'Adriatique.
Les Polletais se montrent d'une hardiesse extrême dès qu'il
s'agit de prendre la mer. Leurs _bateaux_ (les Dieppois appellent
_barques_ les embarcations similaires) sont, comme eux, lourds
d'aspect, mais se comportent admirablement, surtout pour s'élever
dans l'aire du vent. Le gréement est celui du _lougre_, avec
quelques modifications spéciales au Pollet. Le jaugeage varie de
dix à quatre-vingts tonneaux, et l'équipage, selon l'importance
du bateau, présente un ensemble de cinq à trente hommes, presque
tous parents: les Polletais se mariant rarement à l'_étranger_,
c'est-à-dire en dehors du faubourg qu'ils habitent.
Une promenade en mer, à bord d'un bateau du Pollet, laisse la plus
vive impression d'estime pour ces braves travailleurs si calmes,
si froids en apparence, mais toujours prêts à se sacrifier si le
pays ou leurs semblables font appel à leur dévouement.
L'époque tourmentée de la fin du dix-huitième siècle et du
commencement du dix-neuvième a montré le patriotisme des
Polletais. De nombreux sauvetages accomplis prouvent leur humanité.
Il y a peu de temps encore, M. Richepin, l'écrivain bien connu,
signalait la conduite héroïque d'un maître haleur du Pollet, Louis
VAIN, dit GELÉE, qui, à lui seul, a déjà sauvé une _soixantaine_
de personnes et a préservé plusieurs navires d'une destruction
totale!
Ce serait affaiblir la profonde émotion excitée par de semblables
faits que d'essayer même de mettre en lumière leur sublimité.
[Illustration: Dieppe.]
[Illustration: DIEPPE.--LE CASINO ET LA PLAGE.]
CHAPITRE XIV
DE DIEPPE A SAINT-VALERY-EN-CAUX
Toute la côte dieppoise est, à juste titre, célèbre par les points
de vue que l'on y rencontre. Seul, l'embarras du choix peut faire
hésiter le touriste.
* * * * *
Voici d'abord, à une distance de moins de huit kilomètres, en
suivant la charmante vallée de la rivière de Dieppe, un petit
bourg dont le nom a, plus d'une fois, pris place dans nos annales
glorieuses.
ARQUES, jadis fortifié, possédait un château que, tour à tour,
se disputèrent les Anglais, les Flamands, les Français. Philippe
Auguste s'en empara, lorsqu'il arracha la Normandie à Jean sans
Terre.
Mais le sceau de la renommée fut, pour la petite ville, l'issue de
la bataille livrée par Henri IV, le 15 septembre 1589, au duc de
Mayenne, son compétiteur.
Qui ne se souvient de l'humoristique lettre du roi adressée à
Crillon:
«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y
étais pas! Adieu! Je t'aime à tort et à travers!»
Depuis cette époque, la tranquillité régna dans l'ancienne
forteresse qui vit tomber ses murailles, ruiner son château et,
peu à peu, perdit toute importance.
* * * * *
Ici, comme en une foule de petites localités normandes, les
légendes abondent et, entre elles, dominent les récits où figurent
_Guillaume le Conquérant_ et son père. Ce dernier, _Robert le
Magnifique_, plus connu sous le nom de _Robert le Diable_, a
épuisé la verve des conteurs populaires. Son existence agitée, la
splendeur de sa cour, l'impétuosité de son caractère, la manière
dont il s'empara du trône ducal, ses caprices et sa mort, en
Terre-Sainte, au retour d'un pèlerinage d'expiation, tout, en lui,
était fait pour exercer un empire sans limites sur des populations
ignorantes et superstitieuses.
[Illustration: Arques]
Satan lui-même, affirment les ballades, avait été son père, et ce
fut au château d'Arques que sa mère infortunée, succombant sous le
poids de la douleur, laissa pénétrer l'horrible secret.
(Pour plus amples détails, relire le livret de l'opéra de
Meyerbeer.)
Une promenade à Arques n'est donc pas chose indifférente,
puisqu'elle nous met en présence de personnages entourés du
prestige en tout temps attaché au surnaturel.
* * * * *
Congé pris du mystérieux Robert, dirigeons-nous vers CAUDECOTE et
POURVILLE, à l'embouchure de la SCIE. Les horizons ravissants sur
la mer et les falaises se multiplient. L'admiration n'est pas un
seul instant lassée, car chaque paysage possède sa beauté propre,
son attrait particulier.
[Illustration: VARAGÉVILLE.--MANOIR D'ANGO.]
Toujours en côtoyant la Manche, nous arrivons à VARENGEVILLE, qui
garde les ruines de la maison de plaisance du _roi de Dieppe_:
Jean Ango.
Il y reçut magnifiquement François Ier, dont le goût délicat
fut frappé des trésors d'art accumulés par l'armateur.
Boiseries sculptées, meubles sans prix, tentures idéales, rien
n'y avait été oublié. Le souverain pouvait se croire dans une des
résidences royales qu'il prenait soin d'embellir...
Le manoir est devenu une ferme! Des splendeurs qui le rendirent un
lieu enchanté, on retrouve à peine quelques débris de sculpture,
des baies architecturales et les restes d'une grande peinture à
fresque. Les trésors d'art ont été dispersés ou détruits...
* * * * *
Mais le pays lui-même n'a pas subi cette loi du destin.
La mer y est toujours aussi belle.
Avec une immuable majesté, ses flots arrivent du fond de l'immense
horizon baigner les blanches falaises, pendant que Dieppe paraît
s'endormir au murmure de son éternelle mélodie...
* * * * *
On ne quitte pas cette partie des falaises sans aller se reposer
au pied du phare d'AILLY, situé sur une pointe haute de près de
cent mètres. Sa construction date de l'année 1775. A cette époque,
le gouvernement de Normandie décida de remédier aux dangers
présentés par la vaste étendue de récifs qui prolongent la pointe
d'Ailly.
Le phare, de première classe électrique, est un feu tournant de
minute en minute. Sa tour carrée, en solides pierres de taille,
supporte la lanterne qui, par les nuits claires, envoie à plus de
quarante kilomètres le brillant éclat des appareils lumineux dont
elle est composée.
Nous nous arrêterions volontiers, ici, pour étudier les deux modes
d'éclairage des phares; mais, bientôt, les feux jumeaux de la
célèbre pointe de la Hève seront sous nos yeux. Attendons.
* * * * *
Saluons le bourg de SAINTE-MARGUERITE et sa belle église, non
loin de laquelle a été découverte une villa romaine, ornée d'une
mosaïque si remarquable que l'administration des monuments
historiques a revendiqué le droit de la conserver.
Partout, sur le territoire de la commune, les sépultures antiques
sont nombreuses, et on y a reconnu un cimetière gallo-romain.
Aussi les visiteurs sont-ils nombreux à Sainte-Marguerite. Ils le
sont davantage encore à VEULES, petit port d'échouage, où tout
semble être réuni pour le plaisir des yeux.
* * * * *
Aux archéologues, les ruines de l'église de Saint-Nicolas, le
couvent des Pénitents et la vieille maladrerie du douzième siècle,
devenue la chapelle du VAL.
Aux ingénieurs et aux mécaniciens, le _Moulin de la Mer_ qui, pour
force motrice, n'a pas craint d'utiliser le mouvement éternel des
marées, devançant ainsi la réalisation d'un des problèmes favoris
de la science moderne.
Aux artistes, aux poètes, les longues stations sur la falaise.
Aux rêveurs, les délicieuses promenades le long de la petite
rivière clapotante, épandant ses vagues en miniature au milieu
des campagnes rendues si fraîches, si veloutées par l'émeraude de
nombreuses cressonnières.
On ne quitte pas Veules sans se promettre d'y revenir.
* * * * *
Le mouvement commercial de cette partie de la haute Normandie
revient en entier à SAINT-VALERY-EN-CAUX, port petit, mais très
sûr, et qui peut recevoir les navires même par les vents d'ouest
et du nord-ouest, si redoutés sur la côte entière.
La ville a été fondée, au huitième siècle, par l'apôtre qui se
bâtit un asile à l'embouchure de la Somme et évangélisa le pays de
Caux.
La légende ne pouvait manquer de se mêler à l'histoire. On voit
saint Valery, voulant anéantir un culte idolâtre rendu à la petite
rivière qui baigne le pays, en boucher les sources avec des
ballots de laine.
Le remède fut efficace, puisque l'eau ne reparut pas avant le
quinzième siècle; mais quelque chose contraria de nouveau son
cours, car, cent ans après, elle redevenait invisible et ne
manifesta plus sa présence qu'au moment où il fut question de
creuser le bassin de retenue pour abriter les barques de pêche.
* * * * *
La petite ville ne pouvait échapper aux maux dont souffrit
pendant tant de siècles le littoral de la Manche. Anglais,
Bourguignons, Français s'en rendirent alternativement maîtres.
Enfin, la victoire définitive resta à Louis XI. Mais il fallut de
longues années pour ramener la prospérité évanouie. Par bonheur,
elle est aujourd'hui presque complète. Saint-Valery, grâce à
sa situation, se voit devenu l'entrepôt de tous les produits
de l'arrondissement d'Yvetot destinés à l'exportation et,
réciproquement, il reçoit les marchandises étrangères envoyées à
cette dernière ville ainsi qu'aux environs.
[Illustration: Saint-Valery-en-Caux.]
Deux phares protègent l'entrée du port, toujours animé par le
mouvement quotidien de la pêche côtière et de la population
riveraine, car des maisons et des arbres, restes d'une promenade,
l'entourent. Il arme aussi pour la pêche de la morue. Les
corderies, la construction des navires, les fabriques de soude
marine, les filatures de coton, prouvent en faveur de l'activité
des habitants.
Depuis longtemps, les baigneurs, constamment en nombre, apportent
à la ville un élément nouveau de prospérité.
* * * * *
Saint-Valery n'est pas dépourvu de monuments. La vieille chapelle
de Notre-Dame-de-Bon-Port remonte au douzième siècle.
On trouve à l'arsenal, ancien couvent de Pénitents fondé au
dix-septième siècle, un très beau cloître et une chapelle encore
ornée de riches sculptures sur bois de l'époque de Louis XIII.
Pour se rendre à l'église paroissiale, il faut franchir une
distance d'un kilomètre au moins, et gravir une jolie colline,
qui laisse entrevoir la perspective animée du port et de la ville
ainsi que les champs, fort bien cultivés, dont ils sont entourés.
Sur les murs extérieurs, on distingue des reliefs de figures
guerrières...
Écoutons le chant monotone de quelques pêcheurs occupés à réparer
leurs filets, ou de quelques paysans travaillant dans les
campagnes.
Avec un peu de bonne volonté, et en demandant la signification des
mots de patois dont la chanson est émaillée, nous aurons la clé de
la scène perpétuée sur les murs de l'église: elle représente le
duel héroïque soutenu par PIERRE DE BRÉAUTÉ, un Cauchois, au siège
de Bois-le-Duc, en Hollande.
Ainsi se gardera la mémoire du valeureux gentilhomme.
* * * * *
Tout n'est pas dit pour la prospérité de Saint-Valery. Elle ira
certainement en s'accroissant, à mesure que se poursuivent les
plans grandioses destinés à développer les ressources maritimes et
territoriales de la France.
Favorisé par sa situation, l'excellent petit port ne peut que
gagner à ce mouvement heureux de réveil patriotique.
* * * * *
Si l'on ne craint pas de franchir une distance de trente
kilomètres, vers l'intérieur des terres, on peut se donner le
plaisir d'aller parcourir la ville ayant composé jadis, à elle
toute seule, _les États et la capitale_ du:
_Bon petit roi d'_YVETOT _bien connu dans l'histoire._
[Illustration: FÉCAMP]
CHAPITRE XV
FÉCAMP
Environ au tiers du chemin conduisant à Fécamp, par la côte, on
rencontre VEULETTES, petite station maritime, près de l'embouchure
du DURDENT.
Le sol, graduellement exhaussé, resserre le village entre deux
collines élevées, d'un aspect fort triste, car elles sont
dépourvues de verdure.
Mais la grève est si charmante, si coquette sous sa parure
de sable bien fin, les falaises sont creusées en grottes si
curieuses, les sources de la mignonne rivière, baignant le vallon,
procurent une si agréable excursion, que, d'année en année,
Veulettes voit augmenter sa population flottante de baigneurs.
Pour satisfaire à la mode du jour, un casino et un établissement
de bains de mer ont été construits. Rien ne manque donc ici de ce
que les touristes aiment à rencontrer.
Il y a même un monument artistique de grande valeur: l'église
paroissiale, copie de la merveille gothique: Saint-Ouen, dont est
doté le chef-lieu du département.
* * * * *
Après les falaises, très menacées par la mer, des PETITES-DALLES,
lieu bien connu des baigneurs aristocratiques, nous atteignons le
point culminant du rivage de la haute Normandie.
[Illustration: Armes de Fécamp.]
FÉCAMP n'est pas à une altitude moindre de 128 mètres. Seules,
dans le département entier, les collines de Canteleu et de
Sainte-Catherine, dominant la Seine, la première de 138 mètres, la
seconde de 153 mètres, le dépassent en hauteur.
La ville doit, certainement, être d'origine fort antique. A
plusieurs reprises, on a découvert, sur son territoire, nombre
de sépultures gallo-romaines, avec leur habituel complément
de vases en terre et en verre. Plusieurs d'entre elles, selon
les archéologues, peuvent remonter au premier siècle de l'ère
chrétienne, et donneraient raison à l'opinion qui veut faire de
Fécamp une station romaine, en traduisant son nom des deux mots
latins _Fisci Campus_ ou _Fici Campus_.
[Illustration: FÉCAMP.--L'Autel du Précieux Sang.]
Nous ne nous chargeons pas d'élucider ces questions délicates
produites, trop souvent, par une similitude voulue; mais beaucoup
de faits justifieraient, ici, la complaisance des étymologistes.
* * * * *