La Seine-Inférieure n'a pas moins de cinq bons ports sur la

Manche, et, dans ce nombre, le Havre, favorisé par une situation

exceptionnelle, compte au rang des premiers ports de commerce

français. Il y existe, également, beaucoup de petites stations

d'échouage. Parmi elles, on trouverait peut-être sans peine la

position désirée pour l'établissement d'un second port militaire

sur la Manche.

Non que nous soyons admirateur sans réserve d'aucune marine

militaire. Combien de forces vives y sont englouties sans profit

pour un pays!... Mais, puisque l'ère de la paix universelle est

encore reléguée dans le domaine de l'utopie, il faut tout faire

pour ne rester en arrière sur aucun terrain....

Comme il ne rentre point dans notre travail d'aborder ces

questions, reprenons simplement la route du touriste et parcourons

le beau littoral normand.

* * * * *

Situé à l'embouchure de la Bresle, l'_Ulterior Portus_ des Romains

était, ainsi que l'indique son nom, le vrai port de la ville d'Eu,

bâtie à quatre kilomètres du rivage.

En 1056, ROBERT, duc de Normandie, le dota d'une abbaye consacrée

à saint Michel et, peu à peu, il prit le rang d'une ville

importante. Les guerres du quinzième siècle arrêtèrent son essor.

Plusieurs descentes des ennemis y causèrent d'irréparables ravages.

Pourtant, ses marins gardaient un grand renom de courage et

d'intrépidité. Souvent, ils firent payer cher aux Anglais leur

façon de comprendre une lutte entre peuples civilisés. Quelques

chroniques citent des expéditions de corsaires du TRÉPORT sur les

côtes britanniques.

La première moitié du quinzième siècle vit ce port tout à fait

ruiné. Une surprise (1545) favorisa la flotte anglaise, qui

répara l'échec, subi vingt-deux ans auparavant, en brûlant

impitoyablement la ville. Ensuite eut lieu le retour de Calais à

la nationalité française. Autant de causes pour que le Tréport

rentrât dans l'obscurité.

Un moment, il espéra revivre par les soins de Richelieu; mais ce

ministre de génie savait calculer. Il comprit les obstacles sans

nombre de la position et refusa de dépenser, sans utilité réelle,

l'argent que l'on pouvait mieux employer ailleurs.

Le duc de Penthièvre, comte d'Eu, qui faisait un noble emploi de

son immense fortune, se préoccupa du Tréport. C'est, vraiment, des

travaux exécutés par son ordre que date la reprise d'activité de

la ville.

Une forte écluse, chassant les eaux de la Bresle au moment du

reflux, aide à désobstruer le chenal d'entrée et la petite rade

des sables et des galets.

Plus tard, une digue, très bien comprise, a été opposée aux coups

de mer, et un bassin à flot, complété par le canal de la Bresle

à la ville d'Eu, rendent le Tréport excellent comme station de

relâche. Les navires à destination de Dieppe en savent quelque

chose quand, les vents contraires soufflant sans interruption, ils

sont obligés de fuir devant eux et manquent l'entrée du chenal

dieppois.

Le Tréport n'a pas été négligé dans les projets en cours

d'exécution sur nos côtes. Avant peu, il pourra rendre des

services plus importants, et sa vaillante population de pêcheurs y

gagnera un surcroît de bien-être.

* * * * *

Les bains de mer du Tréport sont, chaque année, plus suivis. La

plage s'étend sur une longueur d'un demi-kilomètre et un joli

casino y a été construit. Mais, en dehors de cet attrait, la ville

possède un joyau véritable: son église paroissiale, dédiée à saint

Jacques.

Elle est bâtie sur une colline, au sommet de laquelle on parvient

en gravissant un long escalier à pic.

L'ascension en est rude. Toutefois, on se trouve amplement

dédommagé de la peine prise.

Un porche, couvert de sculptures de l'effet le plus pittoresque,

conduit à l'intérieur du monument où, entre autres détails, on ne

peut se rassasier d'admirer de superbes et gracieux pendentifs.

Puis, si l'on ne redoute pas un supplément de fatigue, on gravit

la rampe du clocher pour se plonger au milieu d'un horizon

immense, plein de lumière et de couleur.

Ce beau clocher sert d'_amer_[10] à la côte entière.

[Note 10: On sait que le mot, ainsi employé désigne, pour les

marins, tous les objets d'une côte facilement reconnaissables en

plein jour, tels: un clocher, un roc bizarrement découpé....]

Les campagnes voisines offrent d'intéressants buts d'excursion et

la ville d'Eu, distante à peine de quatre kilomètres, mérite bien

que l'on se dérange pour la parcourir.

* * * * *

EU, affirment les antiquaires, doit sa fondation aux Romains; la

meilleure preuve de la valeur de cette opinion se trouve dans la

voie militaire, facilement reconnaissable, et dans quelques débris

de construction.

La ville ne remonte pas au delà du dixième siècle, répondent

plusieurs historiens. Elle se groupa autour de la forteresse

bâtie par ROLLON, conquérant de la Normandie, qui voulait mettre

garnison sur ce point pour défendre la frontière de sa principauté

nouvelle.

Rapidement, Eu prit de l'importance; car, dès 996, on l'érigeait

en comté pour un fils du duc Richard Ier. Au treizième siècle,

la maison de Brienne devenait maîtresse du comté. Elle le posséda

peu de temps.

Jean II, roi de France, accusa de trahison le connétable de

Brienne, à qui la peine capitale fut infligée, et Jean d'Artois

reçut le comté en apanage.

Après notre cruelle défaite à Azincourt (octobre 1415), Henri V,

roi d'Angleterre, s'empara d'Eu. Plus tard, redevenue française,

la seigneurie échéait au comte de Nevers, mais sa prospérité

déclinait. Elle succomba tout à fait lorsque Louis XI, craignant

de voir les Anglais s'emparer de la ville, ordonna de la brûler.

Eu tomba alors au rang de simple demeure princière. Henri de

Guise, _le Balafré_, ayant épousé Catherine de Clèves (veuve

d'Antoine de Croï, de la maison de Nevers), résolut de faire bâtir

un château dans sa nouvelle cité. La construction fut digne du

propriétaire.

Classé au rang des monuments historiques, le château forme un

vaste édifice en briques rouges et pilastres de pierre de la plus

noble apparence, se développant sur une étendue de près de cent

mètres.

Les bâtiments ne datent pas tous de l'époque du duc de Guise.

Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, _Mademoiselle_,

ainsi que la dénommait l'étiquette de la cour, avait acheté le

château et s'y plut beaucoup, en dépit de son humeur fantasque.

Non seulement elle le fit achever, mais elle s'appliqua à

l'embellir, trompant, par une activité incessante, le chagrin dont

l'abreuvait Louis XIV, qui refusait de reconnaître son mariage

avec Lauzun.

Le moment vint cependant, où le Roi-Soleil, comprenant à miracle

ses intérêts, écouta les sollicitations de sa cousine et rendit à

la liberté Lauzun, que le caprice de Mme de Montespan avait envoyé

dans la forteresse de Pignerol. Mais _la Grande Mademoiselle_

se vit forcée de payer cette faveur par l'abandon de son comté

normand au duc du Maine.

Le duc de Penthièvre, qui mérita le surnom de _vertueux_, en

devint le maître et le donna en dot, avec d'autres biens formant

un total immense, à sa fille ADÉLAÏDE, la femme infortunée du duc

d'Orléans, le futur PHILIPPE-ÉGALITÉ.

Les événements politiques en France, depuis bientôt un siècle, ont

fait changer souvent le nom des seigneurs d'Eu. Aujourd'hui, le

château est redevenu propriété du comte de Paris.

Après avoir parcouru la royale résidence et ses jardins

splendides, il reste à visiter l'église paroissiale, ainsi que la

chapelle du collège. Toutes deux mériteraient d'être détaillées à

loisir. La première fut bâtie en remplacement de la vieille église

collégiale qui vit célébrer le mariage de Guillaume le Conquérant

avec sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.

Cette union était une infraction aux lois canoniques. Nous

pourrons, plus tard, à Caen, admirer ce qui reste des deux abbayes

fondées par les époux royaux pour obtenir, du pape Nicolas II, la

régularisation de leur situation.

Des anciennes constructions il reste deux tours, de style roman,

et quatre piliers.

[Illustration: LE TRÉPORT]

Ce fut dans la chapelle du collège, autrefois propriété de la

Compagnie de Jésus, que BOURDALOUE donna les prémices de son

talent pour la prédication.

Deux tombeaux, chefs-d'œuvre attribués à Germain PILON, et que

le génie de l'illustre sculpteur ne répudierait certainement

pas, recouvrent les sépultures du _Balafré_, victime de Henri

III, à Blois, et de sa femme, Catherine de Clèves. La chapelle,

elle-même, fut érigée par Catherine, qui passa à Eu les longues

années de son veuvage, et signala sa présence par beaucoup

d'œuvres de bienfaisance éclairée.

* * * * *

Eu possède une belle forêt renfermant un monument gallo-romain,

dit d'_Augusta_. C'est peut-être à lui que la ville dut son nom.

On éprouve un véritable plaisir à parcourir les sentiers ombreux

des jardins du château et de la forêt. L'esprit se reporte aux

époques où tout était animation dans ce pays, maintenant si calme.

* * * * *

Après les expéditions des Northmen, les chevauchées des hommes

d'armes des ducs; après les surprises guerrières, la retraite

mélancolique de Catherine de Clèves, la cour bruyante de Mlle

de Montpensier et les allures plus discrètes de celle du duc de

Penthièvre. Que de grands personnages ont passé là.... malgré

l'état des routes dont on ne se tirait pas toujours aisément.

Témoin le duc de Penthièvre, prisonnier pendant _plusieurs heures_

au fond de son carrosse renversé! Mais, alors, on prenait très

philosophiquement son parti de tels inconvénients; ce qui ne nous

empêche pas, au contraire, de préférer les routes modernes....

lorsqu'il nous est donné de les parcourir au hasard de notre

fantaisie.

* * * * *

La principale, on pourrait dire la seule industrie des habitants

de la côte, c'est la pêche. Ils s'y adonnent avec une intrépidité

absolue. Bien rarement, les soudains caprices de la Manche les

empêchent de draguer avec ardeur le moindre point de l'espace

marin qui s'ouvre devant eux. On les accuserait, plutôt, de ne

point apporter à leur travail assez de discernement, car beaucoup

du fretin pris eût gagné à vivre quelque temps encore et aurait,

ainsi, fourni mieux que des arêtes.

Mais, bon ou mauvais, le produit de la pêche est attendu par des

familles nombreuses et, dans ce combat pour l'existence, il faut

bien sacrifier.... le poisson.

* * * * *

Nous n'ajouterons pas (plein de respect pour le courage et

les services rendus par ces vrais hommes de mer) l'intérêt du

consommateur.

Seulement, songeant à la délicatesse de chair, à la finesse

de goût des poissons, des mollusques, des crustacés pris sur

les fonds sablonneux du littoral normand, souhaitons qu'ils se

multiplient beaucoup, en dépit de la guerre à outrance qui leur

est faite.

* * * * *

Voisin d'Eu, se trouve un village, FLOQUES, dont le nom est

inscrit au livre d'or de la marine française.

JACQUES SORE, fameux armateur, devenu, par la confiance de Jeanne

d'Albret, _amiral de Navarre_, y naquit.

Nul marin de l'époque (dernière moitié du seizième siècle)

n'éclipsa sa renommée. Il fut surtout redoutable aux Espagnols,

et sa valeur, sa science nautique, contribuèrent beaucoup à

fortifier, en France, le parti protestant.

C'était le rival en courage, en audace, en succès, du fameux

capitaine POLAIN, le même dont Brantôme a dit: «Longtemps après sa

mort, il sembla que les flots bruissaient du nom et des exploits

du capitaine Polain.»

Rassasié de gloire, Jacques Sore voulut mourir dans son hameau

natal. M. Léon Guérin a tiré son nom de l'oubli.

[Illustration: EU.--Vue générale de l'église et du château.]

[Illustration: _Dieppe Ville et Port de Mer de Normandie sur la

coste Septentrionale_

_Fait par Aveline avec Priviléges du Roy_

1. _la Citadelle._

2. _le Chateau._

3. _le Canal où la Manche qui fait partie de l'Ocean_

4. _Porte d'Ouest ou Occidentale_

5. _Saint Remy._

6. _les Prisons_

7. _Porte de la Barre_

8. _les Iesuites_

9. _Rempart des Marais_

10. _les Minimes_

11. _Porte de la Poissoniere_

12. _Religieuses de l'Hôpitale_

13. _Saint Iaques._

14. _Hotel de Ville._

15. _Religieuses Vrsulines_

16. _Fort de Polet ou Spolet_

17. _La Tiserie_

18. _Le Polet_

19. _Cimetiere des Protestans autrefois des Pestiferez_

20. _Mont Acas._

21. _Hopital des Pestiferez._

22. _Riviere d'Arques_

]

CHAPITRE XII

LA COTE JUSQU'A DIEPPE--PUYS--LA CITE DE LIMES

Depuis le Tréport, la ligne des falaises tend de plus en plus

à s'élever. Leur flanc, d'un blanc grisâtre, devient presque

vertical et se troue, à grand'peine, pour livrer passage aux

nombreuses petites rivières qui, humbles ou murmurantes, veulent

s'épancher directement dans la Manche.

On suit la côte, se livrant au plaisir de contempler l'aspect

toujours nouveau de la mer. Par une de ces belles matinées de

septembre tout inondées de soleil, quoique légèrement embrumées,

le moindre objet prend un relief saisissant.

Le flot, verdâtre ou bleui, mord ou baise les contours dorés de la

plage, paresseusement étendue entre les écueils sertissant le pied

des falaises et les falaises elles-mêmes. Les barques passent,

comme endiamantées par la frange écumante de la vague, et les

goélands, les mauves font étinceler en rapides tourbillons leur

plumage d'argent.

Vers le bord extrême de la côte, le terrain, aride, se couvre

à peine d'une herbe courte, sèche; mais, plus en arrière, les

champs, les arbres, se pressent nombreux. La fumée des métairies

s'envole grisâtre sur le ciel d'un bleu laiteux....

Des bœufs, lourds de graisse; des chevaux à la croupe brillante;

des moutons, déjà revêtus de leur parure d'hiver, croisent les

sentiers....

On écoute les voix multiples formant la voix des solitudes et....

tout à coup, un abîme s'ouvre, au fond duquel s'élargit le

ruisseau à peine regardé trois ou quatre lieues au delà, tellement

son cours était insignifiant.

Sur ses berges nouvelles, des villas se groupent, des jardins

improvisés exhalent leurs parfums.

Le hameau inconnu, tapi au creux de la grève, devient une élégante

station de bains de mer, et, sans trop regretter le passé, on

dévale ou on escalade les pentes abruptes, sous l'œil bienveillant

des colons aux joues rougies par la santé recouvrée.

[Illustration: Puys.]

Ainsi, presque sans interruption, d'un point à l'autre de la

mer de Normandie! Ces rivages fortunés ont, maintenant, moisson

double et triple, tout comme ces champs qui, après avoir fourni le

pain, engraissent des bestiaux succulents, donnent un cidre très

apprécié....

* * * * *

S'arrêter à chacune de ces stations serait impossible.

Contentons-nous de citer BIVILLE, BERNEVAL, BELLEVILLE, mais

donnons une matinée à PUYS; d'abord parce qu'un grand écrivain,

Alexandre Dumas fils, a _découvert_ ce charmant petit village;

ensuite, parce que, d'ici, nous pouvons, sans fatigue, faire une

excursion à la curieuse enceinte gauloise (?) romaine (?) connue

sous le nom de _Cité de Limes_ ou _Cité d'Olyme_.

* * * * *

Elle s'allonge, en forme de triangle, sur un espace occupant près

de _soixante_ hectares et on ne peut mieux choisi, au point de vue

de la défense des soldats qui s'y renfermèrent. Borné d'un côté

par la mer, d'un autre par l'échancrure où Puys est bâti, le camp

gaulois ne pouvait être attaqué que du côté de Bracquemont, et

cette partie faible avait été creusée de larges fossés, renforcés

d'une muraille atteignant au moins quinze mètres d'élévation.

Trois portes fermaient le refuge. Il n'en reste plus que les

baies. Aussitôt franchies, le pied heurte des tombes et soulève la

poussière crayeuse des ruines de pauvres chaumières achevant de

s'éparpiller au souffle du large.

L'impression ressentie est douloureuse. De quels combats fut

témoin ce camp retranché? Au prix de quels sacrifices essaya-t-on

de le défendre? Combien fallut-il d'assauts, ou quelles ruses

durent être mises en œuvre pour le ravir à ses possesseurs?

Pas un pouce de terrain au monde qui n'ait été abreuvé de sang!

L'homme a-t-il donc été uniquement créé pour ces luttes sauvages?

Cessons de philosopher, le temps et le soleil sont propices. Ils

rendent faciles le petit trajet de cinq kilomètres qui nous sépare

de Dieppe.

[Illustration: Anciens costumes des environs de Dieppe.]

[Illustration: Dieppe]

CHAPITRE XIII

DIEPPE

Nous arrivons dans une ville datant à peine de huit cents ans,

mais que l'illustration d'un grand nombre de ses enfants a rendue

très célèbre.

Au commencement du onzième siècle, Dieppe n'avait encore pour

habitants que des pêcheurs établis à l'embouchure de la petite

rivière appelée _Deep_, c'est-à-dire _profonde_. Depuis, ce cours

d'eau a pris le nom d'_Arques_; toutefois, la première appellation

a eu l'honneur de s'imposer à la ville. Telle est l'opinion des

étymologistes: tout s'accorde pour leur donner raison.

A l'époque où se fonda Dieppe, on n'avait point encore apprécié

l'importance des bassins naturels du lieu qui, cinq cents ans

plus tard, devait prendre ce nom universellement connu: Le

Havre-de-Grâce.

Bénéficiant de cette ignorance, Dieppe ne tarda pas à devenir un

admirable centre commercial et maritime.

Les Dieppois, on peut le dire avec justice, furent, au moyen

âge, de véritables _rois de la mer_. Intrépides navigateurs, ils

portaient leur pavillon sur tous les océans.

Les immenses ressources offertes par le continent africain

attirèrent leur attention. Ils fondèrent, à l'embouchure de la

Gambie[11], deux villes, qu'ils appelèrent fièrement _le Petit

Dieppe_ et _le Petit Paris_; ces comptoirs devinrent pour leur

commerce un entrepôt donnant d'incalculables bénéfices.

[Note 11: Grand fleuve de la côte occidentale d'Afrique qui

a un cours d'environ 1700 kil. tombe dans l'océan par plusieurs

embouchures.]

A peu près vers la même époque, ils retrouvaient les fameuses

_îles Fortunées_, appelées de nos jours _Canaries_.

Leur activité sans bornes les poussa, des premiers, vers le

nouveau monde. C'est aux Dieppois que plusieurs colonies de

l'Amérique du Nord doivent leur origine, et la ville de Québec, au

Canada[12], a été fondée également par eux.

[Note 12: Découvert, pour la plus grande partie, par un

Malouin, Jacques Cartier.]

* * * * *

Les traditions locales vont jusqu'à affirmer que la découverte

du continent américain reviendrait à un enfant de Dieppe, Jean

COUSIN, dont le voyage remonterait à 1488. Malheureusement, la

ruine de la ville, en 1694, entraîna la destruction des archives

de sa marine et l'on en est réduit à de simples conjectures.

Quoi qu'il en soit, et même cette dernière prétention restant

à l'état hypothétique, on comprend sans peine le haut degré de

renommée atteint par les Dieppois.

Leur courage donna à la cité une auréole nouvelle; ils ne

manquèrent pas de se signaler pendant les guerres constamment

renouvelées entre l'Angleterre et la France.

Ces guerres furent trop souvent une cause de ruine pour Dieppe;

toujours, cependant, l'énergie des habitants répara les désastres

accumulés.

Les cruels événements du règne de Charles VI firent de la ville

une place anglaise. Elle resta prisonnière jusqu'en 1435, époque à

laquelle un vaillant Dieppois, le capitaine DES MARAIS, surprit la

garnison ennemie.

Talbot, le fameux général, vint assiéger Dieppe, mais ne put

réussir à s'en emparer. L'histoire a conservé le trait héroïque de

Louis XI, alors dauphin, qui, envoyé par son père au secours de

la ville, réduisit la garnison d'une forteresse construite, par

Talbot, sur la falaise dominant Dieppe.

Les soldats français, découragés par l'insuccès d'une première

attaque, allaient reculer, quand le dauphin lui-même leur donna

l'exemple d'une intrépidité sans égale.

Depuis cette époque, la ville resta française, mais subit le

contrecoup de tous les événements dont la patrie eut à souffrir.

Deux des derniers combats intéressant Dieppe furent, le premier,

une victoire complète; le second, une défaite cruelle. En

1690, Tourville battait, au large du port, les flottes réunies

d'Angleterre et de Hollande.

Par malheur, quatre années plus tard, ces mêmes flottes, revenues,

s'acharnaient à un bombardement si effroyable que, de Dieppe tout

entier, il resta seulement trois monuments: le château, l'église

Saint-Jacques et l'église Saint-Remy.

Cette catastrophe sembla être le signal de la décadence de la

ville. Le développement toujours croissant du Havre porta une

atteinte irrémédiable à son commerce. Enfin, les amoncellements de

galets, charriés par le courant qui ronge les plages cauchoises,

firent délaisser le port; il resta, cependant, le plus profond et

le plus sûr des mouillages de la mer de la Manche.

* * * * *

Mais le courage des Dieppois ne s'est pas laissé abattre, tout le

possible a été fait, et, malgré les obstacles, ils maintiennent

leur bonne renommée de navigateurs et de commerçants. Le cabotage

est considérable, les armements sont importants pour la pêche de

la morue, du maquereau et du hareng.

[Illustration: Vieux Dieppe.]

La pêche côtière est très active, l'envoi du poisson frais à Paris

augmente tous les jours.

Les pêcheries de la ville sont célèbres par la qualité de leurs

produits. Aussi, comme à Boulogne, des trains spéciaux, dits _de

marée_, apportent-ils, en quatre heures à peine, sur le carreau

des Halles, le contenu, toujours très recherché, de nombre de

mannes et paniers.

* * * * *

Le chiffre des marchandises expédiées à l'étranger, par le port,

ou reçue de lui, tient une belle place sur nos livres de douane.

Des communications fréquentes avec l'Angleterre ont nécessité

l'établissement d'un service de paquebots entre Dieppe et

New-Haven.

A ces éléments de prospérité, se joint la fabrication de

tabletterie très estimée. Qui n'a admiré les merveilleux objets en

os et en ivoire dus aux artistes dieppois? On dirait que, pour ce

genre de travail, ils ont pris des leçons d'adresse et de patience

des Chinois et des Japonais, leurs rivaux.

L'horlogerie, les dentelles forment encore deux branches

appréciables du commerce de la ville. Quant à la corderie, à la

tonnellerie pour les salaisons, aux scieries de bois: en un mot,

quant à tout ce qui concerne la navigation, l'activité ne se

ralentit jamais.

Dieppe, on le voit, ne s'est pas abandonné à d'inutiles

lamentations au sujet de la prospérité du Havre. Il travaille et

travaille encore: c'est la meilleure manière de vaincre les coups

contraires de la fortune.

* * * * *

Deux très belles jetées protègent le port de Dieppe, qui peut

recevoir des bâtiments jaugeant[13] 1500 tonneaux. Deux _bassins

à flot_ réuniraient facilement, entre eux, six cents navires et

barques de pêche. Un _bassin de retenue_ s'étend à plus d'un

kilomètre de la ville, le long du cours de la rivière d'Arques,

dont il contient les eaux, par le moyen de portes d'écluse,

pendant la marée haute. A marée basse, les portes s'ouvrent et la

rivière s'épanche librement dans l'avant-port.

[Note 13: On appelle _jauge_ la capacité d'un navire en

chargement. De ce mot est venu le verbe _jauger_, pour dire

mesurer.]

Ces beaux travaux ont rendu de grands services à la navigation.

Les quais ont été très soigneusement construits; ils présentent

toujours un aspect animé. Toutes les nations de l'Europe

entretiennent des consuls à Dieppe.

Le chemin de fer n'a pas tardé à développer le commerce de la

ville, et la mode, depuis bien longtemps, a adopté la plage

dieppoise. L'établissement des bains de mer est un des plus

importants et des mieux entendus.

Si l'on est fatigué des bains, et que les promenades à pied

semblent préférables, on n'a vraiment que l'embarras du choix: les

jetées, le jardin anglais, créé entre la ville et la plage, sur

une longueur de plus de mille mètres, le cours, et, surtout, les

falaises, offrent des aspects toujours nouveaux.

* * * * *

[Illustration: DIEPPE.--AVANT-PORT.]

Au sommet de la colline qui s'élève près du casino,

apparaissent les tourelles du _château_, très curieux à

visiter, car il a conservé le cachet de l'époque où il fut bâti.

Aussi est-il, avec raison, rangé parmi les monuments historiques.

[Illustration: DIEPPE.--Eglise Saint-Jacques.]

Les deux églises méritent d'être vues. Saint-Jacques, la plus

ancienne, date de 1354. On y trouve une chapelle dite de Jean

Ango, parce qu'elle renfermait le tombeau du célèbre armateur dont

l'histoire est devenue presque fabuleuse, tellement elle renferme

d'événements extraordinaires et pourtant, strictement vrais.

* * * * *

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 6 / 25 段