Saint-Valery n'était point au bout de ses malheurs. Le seizième

siècle vit successivement les ligueurs, les soldats de Henri IV,

les Espagnols s'en emparer.... Chaque page de son histoire semble

être écrite avec le sang de ses enfants.

* * * * *

On visite au bord de la mer une tour fameuse, dite _Tour de

Harold_, parce que le comte de Kent, portant ce nom, y fut

enfermé, un peu avant 1066.

Ce Harold était beau-frère du roi d'Angleterre, Edouard _le

Confesseur_, à qui il espérait bien succéder. Mais le riche

héritage avait un autre compétiteur: Guillaume, duc de Normandie,

parent et ami du roi.

Jeté par un naufrage sur la côte du Ponthieu, le comte de Kent

fut livré à Guillaume, qui le retint prisonnier et exigea, pour

rançon, la reconnaissance de ses prétentions au trône anglais.

Harold promit tout. Il est vrai que, plus tard, ces promesses,

arrachées par la force, ne furent pas tenues. Edouard mourut en

1066 et son beau-frère se fit proclamer roi.

Guillaume jura de se venger. Une flotte le reçut avec ses

principaux vassaux. Peu après, la bataille d'Hastings était

livrée. Harold y perdait la vie, et une nouvelle dynastie occupait

le trône d'Angleterre.

* * * * *

Augustin Thierry a soutenu que ce fut du port de

Saint-Valery-sur-Somme que Guillaume le Conquérant partit pour son

aventureuse expédition. Un autre port, de renommée et d'importance

moins grandes, mais très intéressant aussi, DIVES, sur la côte

normande, revendique cet honneur.... dont, peut-être, il n'y a pas

sujet de se montrer si fier.

En admettant (chose non prouvée) que Guillaume eût des droits à

l'héritage d'Édouard _le Confesseur_, sa manière de les faire

valoir et, surtout, les conséquences qui résultèrent pour notre

pays de sa victoire ne forment guère un ensemble méritant une bien

grande admiration.

Quoi qu'il en soit, la Société française d'archéologie a donné

raison à Dives, mais Augustin Thierry n'en alléguait pas moins un

fait vrai.

Guillaume prépara son expédition dans le port normand et le quitta

plein d'espérance. Toutefois la mer, très dangereuse, en ce

moment, pour ses lourds vaisseaux, l'obligea à chercher un port de

relâche.

Il se réfugia à Saint-Valery-sur-Somme, d'où il appareilla, de

nouveau, le 29 septembre.

Les habitants ont donc eu raison, puisqu'ils considéraient ce fait

comme glorieux pour eux, d'en rappeler la mémoire par une table de

marbre placée sur l'entrepôt de la marine.

Saint-Valery compte plusieurs hommes connus. Le P. LALLEMANT, qui

a fait preuve d'une science si profonde, y est né.

De même, le contre-amiral PERRÉE. Ce brave marin eut le

commandement de la flottille qui, pendant la fameuse expédition

d'Égypte, organisée par Napoléon Ier, devait opérer sur le Nil.

* * * * *

Quittons la falaise et la ville haute, traversons, de nouveau,

le quartier des pêcheurs, la ville basse, où chaque maison,

pour ainsi dire, se rattache par une industrie quelconque aux

approvisionnements maritimes. Cordages, engins de pêche, toiles

goudronnées, mâts, ancres côtoient les tonnes de viandes salées,

de biscuit, de gourganes (fèves sèches), de sel....

On finit par se croire un peu marin en circulant au milieu

d'objets qui, tous, se rapportent à la marine, et l'on respire

avec une joie nouvelle l'air fortifiant envoyé par le flot.

[Illustration: Intérieur d'une boutique d'approvisionnement

maritime.]

CHAPITRE IX

ABBEVILLE

Nous devrions, à présent, mettre le cap sur CAYEUX, c'est-à-dire

prendre la route de ce village; mais il semble impossible de ne

point aller passer quelques heures à ABBEVILLE.

Une objection peut être faite. Abbeville est, de vingt kilomètres,

plus avancée dans les terres que Saint-Valery. Toutefois, comment

oublier le second port du département? La Somme, canalisée,

permettant à des navires de plus de trois cents tonneaux de

s'amarrer devant ses quais.

Grâce à l'heureuse situation de la ville, l'industrie et le

commerce y sont également florissants.

[Illustration: Armes d'Abbeville.]

Trois petites rivières arrosent sa charmante vallée. Elles

communiquent avec les bras de la Somme par le canal de

Saint-Quentin à l'Oise et par le canal de Saint-Valery à la mer,

offrant ainsi les facilités de transport les plus variées.

Les tribulations de la guerre ont eu beau fondre sur Abbeville,

toujours, avec une énergie inébranlable, elle a pris les travaux

qui pouvaient lui faire oublier les maux passés.

Colbert, le grand ministre, sut encourager tant d'efforts; il

dota la ville d'une manufacture de velours dits d'_Utrecht_, et

d'une manufacture de draps, installée royalement dans les belles

constructions nommées _les Rames_.

Déjà les tapis, les toiles, les cordages d'Abbeville étaient

fort appréciés par le commerce. Au commencement de ce siècle, la

découverte du sucre de betterave lui apporta un nouvel élément

d'activité. Plusieurs raffineries s'élevèrent, favorisées par

l'état avancé de culture des campagnes environnantes, riches en

grains, en légumes, en bétail, en fourrages.

Les marais voisins ont été ou assainis, ou exploités pour la

tourbe qui compose leur fond.

Les Abbevillois ne veulent pas rester en arrière de leurs

compatriotes de la Picardie proprement dite, qui sont en

possession d'une enviable renommée industrielle et agricole.

Beaucoup d'habitants de pays plus favorisés encore au double point

de vue du climat et du sol, pourraient venir chercher ici des

leçons de laborieuse initiative.

* * * * *

Les monuments religieux remarquables sont nombreux à Abbeville.

Ils justifient l'opinion des étymologistes qui trouvent dans

les deux mots: _abbatis villa_, l'origine du nom de la ville,

et font d'elle une dépendance primitive de la célèbre abbaye de

Saint-Ricquier.

Le plus ancien de ces monuments est l'église Saint-Wulfran, qui a

gardé une superbe façade et trois portails, dont l'un, vraiment

splendide, témoigne de la munificence du grand cardinal Georges

d'Amboise. Les statues de ce portail ont conservé de très curieux

détails de costumes.

Les tours, fort élevées (plus de soixante mètres), dominent le

gracieux paysage de la vallée de Somme, qui s'ouvre sur une

largeur d'environ quatre kilomètres, permettant aux regards

d'embrasser la perspective de vertes campagnes, la ligne sinueuse

des cours d'eau et la disposition de la ville bâtie en trois

quartiers distincts. Le quartier central occupe une île formée par

la division du fleuve en plusieurs bras.

Il était grand temps qu'une restauration sérieuse empêchât

l'église Saint-Wulfran de tomber absolument en ruine. Son

classement parmi les édifices historiques a prévenu une

catastrophe.

L'ancienne église de l'Abbaye Saint-Pierre a été reconstruite;

elle n'est donc plus qu'un souvenir; mais Saint-Jacques possède

encore son campanile, assez disgracieux, étrange sentinelle

isolée à dix mètres du portail. En revanche, l'élégante tour

de la chapelle, débris d'une construction du commencement du

dix-septième siècle, domine toujours le nord de la ville.

* * * * *

Le beffroi de l'Hôtel de Ville est le dernier vestige de l'antique

palais communal. Il date du treizième siècle et ne s'harmonise pas

entièrement avec les constructions plus récentes.

L'artiste et le voyageur trouvent un ample dédommagement à la

fatigue de leurs pérégrinations dans l'étude des vieilles maisons

en bois, assez nombreuses encore, et qui, faut-il l'espérer, ne

céderont pas leur place aux maisons modernes.

L'une d'entre elles, située rue de la Tannerie, et appelée

_maison de François Ier_, se distingue par de ravissantes,

sculptures. Le _logis Sélincourt_, place Saint-Pierre, est encore

très remarquable, et plus d'une partie des bâtiments de la prison

datent du château féodal des comtes de Ponthieu.

Car Abbeville était la capitale de tout le pays s'étendant entre

les bouches de la Somme et l'estuaire de la Canche. Un petit fief,

le Wimeux, y fut réuni et, dès, le dixième siècle, une famille

seigneuriale prenait le titre de comtes de Ponthieu. Les alliances

de cette maison la rapprochèrent des couronnes de France, de

Castille et d'Angleterre. Mais disons à son honneur qu'elle resta

ou, du moins, que ses vassaux restèrent surtout français.

* * * * *

Les historiens ont sauvé de l'oubli le nom du grand patriote

d'Abbeville, RINGOIS, qui, sommé d'avoir à choisir entre la mort

ou une soumission au roi d'Angleterre Édouard III, n'hésita pas

à sacrifier sa vie. Loin d'être touché par un si noble héroïsme,

le vainqueur, abusant lâchement de son pouvoir, fit précipiter le

prisonnier du haut des tours dans les fossés du château de Douvres.

Abbeville n'en sut pas moins défendre avec énergie les droits de

la France contre l'envahisseur.

* * * * *

Les souvenirs historiques se présentent en foule pendant un séjour

dans cette ville.

Le plus lointain ou, du moins, celui qui sort de l'incertitude

de traditions obscures, remonte à Charlemagne. Le sage empereur,

comprenant la nécessité de fortifier tous les points qui pouvaient

ouvrir aux barbares ravageurs du Nord la route de l'intérieur du

royaume, entoura Abbeville d'épaisses murailles.

Deux siècles durent s'écouler avant que le système de défense pût

être achevé par Hugues Capet.

* * * * *

Un grand fait religieux allait transformer l'Europe.

PIERRE L'ERMITE, le vénérable et enthousiaste prédicateur

amiénois, appelait à la délivrance des Lieux-Saints. Encouragé

par le pape Urbain II, il réussit à faire proclamer la première

croisade, au concile de Clermont.

Mais son zèle s'accommodant mal des lenteurs inévitables qui

devaient accompagner le rassemblement des troupes de chaque grand

seigneur croisé, il persuada à un chevalier normand, GAUTIER,

surnommé _Sans-Avoir_, de se mettre à la tête des premières bandes

disposées au départ.

Abbeville vit plusieurs réunions de ces chefs, dont l'impatience

faillit compromettre le résultat final, puisque, sans l'arrivée en

Palestine des soldats réguliers conduits par Godefroy de Bouillon,

l'armée entière de Gautier eût été anéantie. Après avoir brillé un

instant à la cour grecque d'Alexis Comnène, le général improvisé

périt bientôt sur la terre d'Asie.

* * * * *

Vainqueur, à Saintes et à Taillebourg, de Henri III, roi

d'Angleterre, Louis IX ne jouissait pourtant pas paisiblement du

fruit de ses victoires. Il est assez rare, en France, que nous

poursuivions jusqu'au bout les conséquences possibles de notre

droit.... ou de notre force.

Le saint roi avait donc des scrupules, et pensa ne pouvoir mieux

les apaiser qu'en réglant, par un traité définitif, plusieurs

des questions les plus graves toujours pendantes entre les deux

royaumes.

Le projet préparé ayant été accueilli, Henri et saint Louis se

réunirent à Abbeville. Le premier renonçait à la Normandie, au

Maine, à l'Anjou. Le second restituait le Périgord, le Limousin et

la plus grande partie de la Saintonge.

Comme beaucoup d'autres traités, celui-ci ne devait procurer

qu'une paix éphémère et, moins d'un siècle plus tard, allait

commencer l'effroyable _guerre de Cent ans_.

* * * * *

Louis XI reste l'un des plus habiles politiques dont l'histoire

ait gardé la mémoire. Presque toujours, pourtant, les meneurs

d'intrigues multipliées se prennent dans leurs propres trames.

Cela arriva pour le roi de France. Il dut céder à Charles le

Téméraire, duc de Bourgogne, les villes dites _de la Somme_,

engagées pour sûreté d'une grosse dette: Abbeville était du

nombre. Charles se hâta d'y faire construire une imposante

forteresse. Heureusement, Louis put, en 1445, payer les quatre

cent mille écus fixés pour le rachat de ces places.

Abbeville fut choisie comme lieu de réunion pour le règlement de

cette affaire.

A peine délivrée (en 1587) de mille obligations qui l'avaient

étroitement engagée, la cité jeta bas la forteresse bourguignonne.

Impatiemment, elle avait subi ce joug humiliant pour sa liberté

municipale, datant de près de cinq cents années, puisque sa

première charte communale est de 1130.

* * * * *

Le 9 octobre 1514, la capitale du Ponthieu était en fête. Une

animation merveilleuse régnait dans ses rues, et les vieilles

maisons sculptées disparaissaient sous des tapisseries rares, des

branches vertes, des oriflammes, des blasons seigneuriaux.

Abbeville tout entière célébrait l'union de Louis XII avec Marie

Tudor, sœur de Henri VIII, roi d'Angleterre.

On voulait faire brillant accueil à une jeune et charmante reine

de dix-sept ans, qui allait dissiper les derniers nuages existant

entre les deux royaumes, et renouveler les plus beaux jours de la

cour polie d'Anne de Bretagne.

On sait combien fut court le règne de Marie et dans quelles

conditions, après avoir un instant espéré épouser le successeur de

Louis XII, elle dut reprendre le chemin de sa patrie.

* * * * *

Abbeville fut témoin de la proclamation du célèbre _Vœu de Louis

XIII_, encore strictement observé par l'Église.

C'était pendant le siège d'Hesdin. Louis, très pieux envers la

Vierge, songea à se la rendre favorable, ainsi qu'à témoigner la

joie qu'il venait d'éprouver en apprenant la naissance d'un enfant

désiré.

Le cardinal de Richelieu présida, à Abbeville, la première

cérémonie religieuse du Vœu.

* * * * *

Les annalistes nous apprennent de quelles luttes acharnées

Abbeville fut l'objet pendant les troubles de la Ligue et les

guerres de Louis XIV contre l'Espagne.

Vauban se chargea de relever les fortifications «trouées comme de

vieux drapeaux».

* * * * *

Un dernier fait se mêle à l'histoire d'Abbeville: le jugement, en

1766, du chevalier de la Barre.

Mais on se hâte d'échapper à une si douloureuse impression,

en parcourant la longue liste des hommes célèbres nés dans la

vaillante cité.

* * * * *

Le dix-septième siècle lui doit une brillante pléiade de

géographes dont le chef, NICOLAS SANSON (1600-1667), mérita,

dit avec raison un de ses biographes, «le surnom de père de la

géographie et de la cartographie françaises». Quoique les travaux

signés par lui soient loin d'être irréprochables, ils marquent un

heureux progrès sur les travaux similaires alors existants.

Louis XIII, reconnaissant des leçons qu'il avait reçues de

Nicolas, le nomma ingénieur de la province de Picardie et lui

donna le titre de «géographe du roi», titre porté, après lui, par

ses deux fils.

* * * * *

PIERRE DUVAL (1618-1683), neveu de Nicolas Sanson, fut, comme lui,

un savant géographe, et a donné des travaux estimés.

* * * * *

Près de ces noms, il faut placer celui du P. BRIET; l'érudit

bibliothécaire du collège parisien des Jésuites (1601-1668) se

distingua, non seulement par de grands ouvrages géographiques,

mais par de vastes recherches chronologiques.

* * * * *

Les collectionneurs de gravures tiennent en assez grande estime

les travaux de JACQUES ALIAMET (1728-1788), auquel l'art de graver

à la pointe sèche doit ses principaux progrès.

* * * * *

PHILIPPE HECQUET, le grand médecin (1661-1737), le _père_ des

malades pauvres, était Abbevillois.

Nommer seulement ses principaux ouvrages serait toucher à presque

toutes les questions intéressant la médecine, la chirurgie, la

pharmacie.

On ne peut oublier que Philippe Hecquet combattit vigoureusement,

au profit de la raison et de la morale, les prétendus miracles

accomplis par les _Convulsionnaires_ au tombeau du _diacre Pâris_.

Peut-être détermina-t-il le petit chef-d'œuvre épigrammatique

inscrit sur la porte du cimetière Saint-Médard:

«De par le roi, défense à Dieu

«De faire miracle en ce lieu!»

Abbeville a élevé une statue au musicien LESUEUR, quoique, selon

l'opinion commune, cet homme célèbre ne soit pas né dans la ville,

mais au village du PLESSIEL, comté de Ponthieu, sur la route

d'Abbeville à Crécy.

Pour se rendre compte de l'influence exercée par Lesueur sur les

artistes de son époque, il faut lire l'éloge que Choron lui a

consacré.

Plus d'un _musicien de l'avenir_ le trouvera infiniment trop

enthousiaste, et se montrera aussi injuste que Choron, peut-être,

se montre partial.

A défaut de génie, Lesueur avait un talent souple et fort, quoique

gracieux. Son opéra: _Paul et Virginie_, laisse une durable

impression de douceur. Une autre de ses œuvres: _Ossian ou les

Bardes_, obtint un prodigieux succès. Malheureusement, l'opéra

intitulé: _La mort d'Adam_, tomba tout à fait, et Lesueur résolut

de se consacrer entièrement à la musique religieuse.

Plusieurs de ses messes et de ses oratorios se distinguent par

une inspiration noble, vraiment élevée. Il agrandit le domaine de

l'instrumentation et eut la gloire de compter des élèves comme

Ambroise Thomas, Gounod. Hector Berlioz lui doit le meilleur de sa

science.

[Illustration: L'amiral Courbet.]

Lesueur est une des gloires de l'_Ecole de musique française_, si

riche, quoique nous poussions la folie jusqu'au point de l'oublier

pour admirer des écoles bien au-dessous d'elle comme inspiration,

clarté et esprit.

MILLEVOYE est né à Abbeville en 1782. Son œuvre, eu égard à la

brièveté de sa vie, forme un ensemble considérable et promettait

ce qu'il n'a pu tenir; mais sa mémoire sera sauvée de l'oubli par

les vers touchants des petits poèmes de _la Chute des Feuilles_ et

de _Priez pour moi!_

Nous sommes loin d'avoir mentionné tous les noms dont la ville

s'honore, et il faut nous arrêter; cependant, ce serait commettre

un crime de lèse-science que d'oublier les travaux de M.

BOUCHER DE PERTHES. On peut discuter la valeur des découvertes

archéologiques et géologiques de ce savant, on ne mettra pas

en doute sa bonne foi, son ardeur à rechercher la vérité, son

désintéressement, ses sacrifices....

* * * * *

Abbeville, qui doit son origine à la fameuse abbaye de

Saint-Ricquier, s'est montrée digne d'un tel honneur et n'oublie

pas qu'elle donnait, DÈS 1487, DROIT DE CITÉ À L'IMPRIMERIE.

Les premières presses furent installées dans une maison du

treizième siècle dite _du Gard_, encore debout.

* * * * *

On ne quitte pas Abbeville sans aller admirer, à la bibliothèque,

l'évangéliaire, sur vélin pourpré aux lettres d'or, présent de

Charlemagne à son gendre Engilbert, qui était devenu abbé de

Saint-Ricquier.

On veut aussi faire une seconde fois le tour des remparts et des

belles promenades; puis le port attire avec ses larges quais,

desservis par un embranchement du chemin de fer.

Mieux que jamais, alors, on comprend l'esprit picard, actif

en tout et tourné, avec un égal bonheur, vers les travaux

intellectuels comme vers les labeurs du négoce et de l'industrie.

* * * * *

Abbeville ajoute, aujourd'hui, un nom illustre aux noms dont elle

est fière: celui d'ANATOLE COURBET (1827-1885). Une imposante

manifestation signala l'arrivée du cercueil du grand marin dans sa

ville natale.

Au milieu du deuil pesant sur la France par cette perte

inattendue, un sentiment de noble orgueil fit tressaillir les

âmes. Grâce à l'héroïque amiral, la Patrie, une fois encore, avait

relevé son drapeau, en attendant qu'Elle puisse le voir flotter de

nouveau triomphant...

Et c'est avec un vif sentiment de reconnaissance que, devant le

tombeau de Courbet, en pensant aux prodigieuses campagnes du

Tonkin et de la Chine, nous donnons un témoignage nouveau de

confiance à notre Marine, jadis trop oubliée, mais replacée,

enfin, au rang qu'elle a toujours si vaillamment mérité.

Abbeville a élevé un monument à son fils glorieux.

CHAPITRE X

LA POINTE DU HOURDEL.--CAYEUX.--AULT.--MERS.--LA BRESLE

L'entrée de la Somme est bornée, sur la rive droite, par la

_pointe Saint-Quentin_; sur la rive gauche, par la _pointe du

Hourdel_.

Toutes deux marquent, en quelque sorte, d'un trait

caractéristique, le changement subi par le sol du rivage.

Les chaînes de dunes du Boulonnais vont disparaître, pour faire

place aux falaises crayeuses de la Normandie qui, elles-mêmes,

violemment écartées sous l'action incessante de petits fleuves, se

creuseront en ports sûrs et profonds, faciles à améliorer.

* * * * *

Le bourg du HOURDEL offrant un point plus commode à aborder en

tout temps que Saint-Valery, on y a créé un havre de refuge pour

les navires forcés de reculer, lorsque les vents sont contraires,

devant l'embouchure sablonneuse de la Somme.

De la lanterne du phare, on découvre entièrement cette vaste

baie, dont l'importance est si grande, qu'il faut souhaiter voir

l'art de nos ingénieurs y accomplir des miracles en maîtrisant ou

détruisant les dépôts laissés par les courants.

* * * * *

CAYEUX, proche voisin du Hourdel, est une preuve trop frappante de

l'action funeste des sables. La campagne y semble irrémédiablement

stérilisée. En vain on a essayé, depuis quelques années, de

combattre, par des plantations de pins maritimes, le recul de

la dune. Cayeux n'est point encore soustrait à la possibilité

d'une catastrophe finale. Bon nombre de ses maisons, en paille et

argile, dépassent à peine la ligne élevée des tertres mouvants!

Les habitants, au reste, ne s'émouvaient pas beaucoup de cette

condition territoriale. Ils avaient soin de multiplier les portes

des constructions et si, pendant la nuit, ou pendant une tempête,

le sable venait emplir les rues, ils trouvaient toujours moyen de

sortir et de reprendre, avec calme, le travail de déblaiement.

L'église de Cayeux date du douzième siècle. Les couleurs des

pierres qui ont servi à sa construction lui donnent une certaine

ressemblance avec un vaste damier. Son beau clocher se profile

fièrement sur le ciel.

On retrouve encore les ruines d'une forteresse, qui doit avoir

été bâtie à l'époque où les invasions des Normands portaient la

terreur sur le littoral de la Manche.

* * * * *

Adonnée principalement à la pêche, la population, cependant,

s'occupe quelque peu d'industrie, surtout de serrurerie, et les

bains de mer attirent, chez elle, des touristes, moins soucieux de

briller sur les plages à la mode que de trouver le calme, l'air

pur d'une côte dédaignée par les élégances du jour.

* * * * *

AULT est, comme Cayeux, un laborieux petit pays où la fabrique de

la quincaillerie et des filatures de coton viennent en aide aux

familles de pêcheurs.

La saison des bains y attire beaucoup de voyageurs.

* * * * *

Nous nous trouvons bien près du département de la

Seine-Inférieure; le terrain devient onduleux.

Des parties basses et plates se présentent encore, mais, bientôt,

les roches se montrent pour former, jusqu'au delà de Fécamp, une

falaise abrupte, sans autre solution de continuité que les ports

naturels dus aux petites rivières tributaires de la mer de la

Manche.

Avant de quitter la Somme, nous passerons par MERS pour admirer

les jolies sculptures de son église et sa belle croix en pierre,

ornée de figures en relief; puis, la limite administrative

franchie, nous trouvons la jolie vallée de la BRESLE et nous

entrons en plein PAYS DE CAUX.

[Illustration]

[Illustration: EU.--LE CHATEAU]

CHAPITRE XI

LE TRÉPORT.--EU.--LA PÊCHE CÔTIÈRE

Nous abordons une succession de plages charmantes, voisines de

campagnes, dont la muraille élevée et grisâtre des falaises ne

laisse pas deviner les surprises merveilleuses.

A quelques instants de marche, on trouve, après le bain salutaire,

le plaisir de promenades dont il est presque impossible de se

lasser, car les aspects changeants du sol, sa verdure luxuriante,

les cours d'eau qui le fertilisent composent un tout bien fait

pour reposer l'âme et les yeux.

Chaque année, les plages reçoivent un nombre plus considérable

de baigneurs; malheureusement, toutes sont menacées par les

galets qu'apporte, en quantités énormes, un courant dirigé du

sud-ouest au nord-est. Une étude attentive de la côte a prouvé

que ce courant ronge, chaque année, les falaises sur une étendue

d'environ trente-trois centimètres.

La mer, pourvoyeuse admirable, instrument sublime de civilisation,

n'en reste pas moins une ennemie, contre les efforts de laquelle

le génie humain doit réagir sans repos.

* * * * *

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 5 / 25 段