d'importance. Un très joli casino y a été bâti. Son aspect délasse
un peu de la vue des cheminées d'usines diverses, rencontrées
si fréquemment, car tout un monde industriel occupe la banlieue
dunkerquoise. Sécheries de morue, filatures, raffineries de
sucre, distilleries, corroieries, fonderies, forges, poteries,
brasseries, fabriques de tulle.... On voit bien que l'on se trouve
dans le département du Nord, le plus peuplé et le plus riche de la
France, après le département de la Seine.
* * * * *
Il est impossible de quitter Dunkerque sans visiter BERGUES, sa
voisine, qui, comme elle, doit sa fondation aux comtes de Flandre.
* * * * *
Baudoin _le Chauve_ la fortifia; mais, en 1083, elle fut
entièrement détruite par un incendie. Relevée de ses ruines, elle
était de nouveau, en 1125, la proie des flammes et, moins d'un
siècle plus tard, en 1215, la même cause la rejetait dans une
profonde misère.
[Illustration]
Il semble, en vérité, que la pauvre ville dût, périodiquement,
subir cette affreuse épreuve: on note, encore, un incendie en
1494, et un autre en 1558. Ce dernier avait été allumé par le
maréchal de Thermes, qui luttait pour la France contre les
Espagnols.
Le roi d'Espagne Philippe II s'intéressa beaucoup à Bergues.
Turenne la prit en 1658, mais pour peu de temps, et la France
dut attendre que la paix d'Aix-la-Chapelle (1668) confirmât la
capitulation définitive obtenue de la cité, par Louis XIV, l'année
précédente.
* * * * *
Bergues possède un des plus beaux beffrois de la Flandre,
justement classé parmi les édifices historiques.
* * * * *
Jadis, la ville était très malsaine à cause des marécages dont
elle se trouvait entourée. On a remédié à cet état de choses par
de grands travaux de dessèchement. Plusieurs canaux viennent
y aboutir. L'un d'eux, long de huit mille mètres, la réunit à
Dunkerque.
* * * * *
Tout est prévu pour permettre, en cas d'invasion, de submerger
et de rendre, par conséquent, impraticables, les campagnes
situées entre le port de Dunkerque et la place forte de Bergues,
c'est-à-dire sur une étendue de plus de _dix_ kilomètres.
La nappe d'eau n'atteindrait pas moins de _un mètre cinquante
centimètres de profondeur_....
Le moyen de défense serait extrême et coûterait, le danger passé,
de longues années de travail pour rétablir les canaux actuels.
Mais, quand il s'agit de défendre sa patrie, aucun sacrifice
peut-il être refusé!
[Illustration: La côte aux environs de Boulogne.]
[Illustration: BERGUES.--LE BEFFROI.]
CHAPITRE II
LA PÊCHE DE LA MORUE EN ISLANDE
Nous n'avons dit que quelques mots de la pêche de la morue sur les
côtes islandaises, mais cette industrie mérite bien un chapitre
spécial. A tous les points de vue, elle est intéressante.
Les pêcheurs qui s'y adonnent sont d'admirables marins, des
travailleurs infatigables.
Chaque année, au mois de mars, les engagements sont contractés,
car il faut être prêt pour quitter le port à l'époque ordinaire:
1er avril.
Autrefois, les navires employés étaient d'une forme particulière,
assez disgracieuse, se conduisant bien à la mer, mais très lourds
et d'une marche lente.
Depuis une quarantaine d'années, on emploie des goélettes,
bâtiments à deux mâts, légers et fins voiliers, que l'on aménage
spécialement en vue du travail accompli à bord. L'achat de chacun
de ces navires, leur armement, c'est-à-dire tous les frais
nécessités par l'assurance, par l'embarquement des vivres, par
le bon entretien de chaque objet utile à la pêche future, ainsi
que par les avances de solde à faire à l'équipage; enfin, le
désarmement, consistant dans le payement de ce qui reste dû aux
pêcheurs, le déchargement des tonnes de poisson, les réparations à
la goélette,...toutes ces dépenses réunies varient de 80 à 90 000
francs. Or, il y a de cent à cent cinquante navires dunkerquois
occupés, par année, dans les mers d'Islande, et chacun d'eux
embarque de douze à quinze hommes.
Voilà donc toute une petite armée et une somme d'au moins _dix
millions_ engagées dans la plus rude des campagnes. Quand la pêche
a été abondante, c'est un peu d'aisance qui entre chez le matelot,
car, en général, les _Islandais_ sont payés à la _prime_;
autrement dit, ils reçoivent un prix déterminé par chaque tonne de
morue rapportée.
Mais si le poisson n'a pas donné, si les mauvais temps ont causé
des avaries graves au bâtiment ou contrarié constamment le
travail, une misère véritable devient le partage de la famille du
pêcheur.
Aucun métier ne réclame plus d'abnégation, n'expose à de plus
grands efforts, à des privations plus pénibles.
* * * * *
La morue est rangée par les naturalistes dans le genre _Gade_,
dont font partie la _merluche_, le _merlan_, le _lieu_, la
_lotte_. On reconnaît l'espèce à ses nageoires ventrales
jugulaires, qui sont étroites et pointues. Les nageoires sont
appelées _jugulaires_, lorsque, comme dans les poissons que nous
venons de citer, elles sont placées sous la gorge, en avant des
pectorales. Ces dernières, situées aux deux côtés de l'animal,
jouent fort bien le rôle de bras.
[Illustration: Pêcheur de morue.]
La morue se multiplie beaucoup. Un savant hollandais, Leuwenhoeck,
a été assez patient pour en compter les œufs. Il a trouvé un total
étourdissant: plus de _neuf millions_!
On comprend, dès lors, l'existence de ces _bancs_ exploités depuis
si longtemps et non encore épuisés.
* * * * *
Tout est utile dans la morue: Aucun de ses débris n'est perdu.
Les œufs, mis à part, sont entassés avec un peu de sel. Ils
fournissent le meilleur des appâts pour la pêche de la sardine.
Cette préparation est connue sous le nom de _rogue_. Nous verrons
les _sardiniers_ de Douarnenez et autres ports de pêche bretons en
faire un incessant usage.
* * * * *
Le poisson étant capturé, on tranche sa tête et on la divise en
plusieurs morceaux; l'un d'eux, plus délicat, est appelé _langue_,
mais n'est autre chose que le _palais_. Les intestins serviront
à amorcer les lignes mêmes auxquelles se laisseront prendre des
centaines d'autres morues. La vessie natatoire donne une très
bonne colle; le _foie_, convenablement préparé, abandonne une
huile dont les propriétés médicinales sont bien connues. La chair,
enfin, fournira un aliment sain et qui, grâce au salage, peut se
conserver très longtemps.
[Illustration: Morutier.]
Le matelot chargé de disséquer le poisson s'appelle, à bord des
navires dunkerquois, _paqueur_; après lui, vient le _saleur_, qui
dispose les morues dans des tonnes et les recouvre, au fur et à
mesure, du sel nécessaire pour les protéger de la corruption.
Ensuite, le tonnelier ferme, aussi hermétiquement que possible,
chaque baril, et le marque du chiffre spécial à l'armateur.
* * * * *
Au retour des bâtiments, le contenu des tonnes est, de nouveau,
visité, les morceaux sont triés et séchés.
Ce n'est donc pas une affaire de mince importance que la pêche
dite _islandaise_, et elle ne réussit qu'à une condition, nous
le répétons: celle d'y employer les plus grands efforts, de se
résoudre aux plus pénibles privations, à des dangers de tous les
instants. Et non point pendant une ou deux semaines, mais durant
cinq longs mois, sous un climat glacial! Aussi la vieillesse et
les infirmités arrivent-elles vite pour le pêcheur de morue....
Saluons le courageux marin, admirons son énergie, sa vaillance, et
ne méprisons plus le produit d'une pêche conquis au prix d'un tel
labeur.
* * * * *
Il peut se faire que, sous forme de conserve salée, la morue
plaise moins à notre goût blasé que le _cabillaud_, c'est-à-dire
la morue fraîche; toutefois, ne songeons point seulement à nos
préférences.
[Illustration: Morue.]
Rappelons-nous que ce poisson donne lieu à un très important
mouvement commercial, que sa pêche fait vivre une population
considérable d'hommes, de femmes, d'enfants.
Rappelons-nous surtout, que si notre privilège d'habitants d'un
pays à climat tempéré nous dispense d'avoir recours, dans une
large mesure, aux aliments salés et fumés, il existe d'autres
peuples pour qui ces mêmes aliments deviennent la plus précieuse
des ressources. L'égoïsme est toujours mauvais conseiller; il
montre la face d'un tableau, mais souvent le revers a une portée
bien autrement grande.
Il faut désirer qu'un noble pays comme la France ne néglige aucun
moyen de contribuer à la prospérité des industries qui font sa
richesse. Toutes les améliorations, tous les encouragements
donnés soit à nos grandes pêches, soit à nos pêches côtières, se
traduiront par une augmentation des revenus nationaux.
D'ailleurs, n'est-ce pas à cette rude et périlleuse école que se
forment nos excellents matelots?
N'oublions jamais une semblable considération, elle compte au
nombre des plus importantes qui doivent nous intéresser.
[Illustration: Abri des canots de sauvetage.]
[Illustration: DUNKERQUE.--UNE PÊCHEUSE.]
CHAPITRE III
MARDYCK.--GRAVELINES
A douze kilomètres de Dunkerque, on trouve, gisant sous les
dunes, un pauvre village comptant moins de cinq cents habitants.
La ceinture sablonneuse l'étreint à l'étouffer; chaque jour, la
marée nouvelle joint son œuvre à l'œuvre de la précédente marée.
Peut-être le village finira-t-il par périr et son nom, autrefois
célèbre, tombera-t-il dans l'oubli...
Nous sommes à MARDYCK, la vieille cité où Jean-Jacques Chifflet,
le savant antiquaire, médecin du roi d'Espagne Philippe IV, place
_l'Itius Portus_ des Romains.
Nous n'avons point à décider si cette opinion est certaine ou mal
fondée, mais, incontestablement, Mardyck fut, pendant longtemps,
un port fréquenté, large, profond, attirant un grand commerce; de
plus, on le regardait comme très important au point de vue de la
situation.
Pas plus que ses sœurs, les autres villes de Flandre, Mardyck
n'échappa aux conséquences des guerres incessantes dont la
province fut le théâtre. Depuis l'année 943, où les Normands la
brûlèrent après l'avoir pillée, elle subit plusieurs sièges, passa
et repassa, alternativement, des mains d'un prince à celles d'un
autre souverain; fut conquise, en 1558, par les Français; livrée,
par un traître, aux Espagnols, et reprise après avoir subi les
horreurs d'un long siège. Perdue de nouveau pour nous, Turenne
l'enlevait en 1657, et le traité des Pyrénées nous confirmait sa
possession.
* * * * *
Vinrent les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, puis la
paix d'Utrecht, qui terminait la guerre causée par l'avènement du
petit-fils du roi au trône d'Espagne.
Quoique cette paix, fruit des victoires de l'illustre Villars,
fût, en elle-même, le salut pour la France, plusieurs de ses
clauses étaient bien lourdes. Ainsi, nous le savons, les Anglais
avaient obtenu la destruction du port et des fortifications de
Dunkerque.
L'acte de vandalisme resta à mi-chemin d'exécution, mais c'était
trop, encore, pour Dunkerque, dont ce coup terrible provoquait
l'anéantissement.
Désespéré, Louis XIV essaya de créer un autre port sur cette côte
si importante à la défense et au commerce du pays.
Il choisit Mardyck.
Parmi les immenses travaux entrepris, figurait un canal intérieur
devant relier la ville à Dunkerque. Mais nos ennemis ne se
méprirent pas sur les conséquences d'un tel projet, et s'y
opposèrent avec tant d'acharnement que le duc d'Orléans, Régent de
France, se vit, en 1717, obligé de détruire l'œuvre de son oncle.
Mardyck ne se releva pas de l'épreuve.
Les dunes aidant, la cité décrut rapidement. L'histoire affirme
qu'en l'année 1766 sa population ne dépassait pas _cent vingt_
habitants!...
La ruine était complète et la prospérité ancienne devenait un
incertain souvenir.
* * * * *
De nos jours, on visite Mardyck pour sa vieille église, dont la
flèche, surmontant une tour carrée, s'aperçoit de fort loin, et
les voyageurs, soucieux des grands faits d'autrefois, ne manquent
pas d'aller reconnaître les ruines du canal creusé par Louis XIV.
Son abandon l'a rendu impraticable, sinon dans la partie enclose à
Dunkerque, où elle sert aux besoins du port.
* * * * *
Suivant notre route à travers les dunes, nous arrivons à
GRAVELINES, jolie petite ville dont le nom est formé de deux mots
flamands: _Graven linghe_, signifiant _canal du comte_, parce
qu'elle fut fondée, en 1160, à l'extrémité d'un canal creusé par
THIERRY, comte souverain de la Flandre, pour y amener les eaux de
l'Aa.
Remarquons, en passant, que le mot Aa appartient à la langue
celtique et veut dire: _eau courante_. Plusieurs rivières et
fleuves européens portent ce nom.
Malheureusement pour Gravelines, le courant de son petit fleuve
n'a pu lutter contre les dunes, il reste, comme le port, très
encombré et une distance de deux kilomètres s'est établie entre la
ville et la mer.
Le nom de Gravelines apparaît souvent, dans l'histoire, accolé à
toutes les vicissitudes subies par le pays flamand, qui resta si
longtemps le théâtre de guerres meurtrières.
[Illustration: Armes de Gravelines.]
Elle passa de la maison des comtes de Flandre aux Anglais, aux
Bourguignons, enfin aux Espagnols. Charles-Quint la fortifia. Elle
devait, en 1558, voir le désastre infligé par le fameux comte
d'Egmont, général du roi d'Espagne Philippe II, au maréchal de
Thermes, commandant l'armée française. Ce dernier expiait ainsi
les horribles excès qu'il venait de commettre dans la Flandre
entière, à Bergues principalement.
[Illustration: Gravelines.]
La France devait, longtemps encore, attendre une complète
revanche, car ce fut seulement un siècle plus tard que le traité
des Pyrénées lui assura la possession de Gravelines.
* * * * *
Aujourd'hui, la petite ville est place de guerre de seconde
classe, mais elle se préoccupe moins de cet honneur que des moyens
d'étendre son commerce.
Malgré la petitesse et le manque de profondeur de son port,
elle est devenue une sorte de centre pour le trafic des œufs
et des pommes expédiés, à Londres, en quantités prodigieuses.
Elle possède, aussi, un entrepôt de sel et un chantier de
construction maritime. Toutefois, quoique plusieurs de ses navires
prennent part à la pêche de la morue, du hareng, et même de la
baleine, les difficultés, à peu près insurmontables, qu'oppose
l'ensablement aux manœuvres de bâtiments d'un fort tonnage[2],
empêchent les armements d'augmenter.
[Note 2: On appelle _tonnage_, la capacité ou la charge qu'un
navire peut supporter. En terme de marine, un _tonneau_ est
l'équivalent du poids de _mille kilogrammes_. Ainsi, lorsque l'on
dit: bâtiment de 500 tonneaux, par exemple, l'expression équivaut
à: charge de 500 000 kilogrammes.]
[Illustration: Pavillon bleu et blanc de Dunkerque à Honfleur
inclusivement.
(Arrondissement de Cherbourg.)]
[Illustration: CALAIS]
CHAPITRE IV
LES COTES DU PAS-DE-CALAIS.--LA VILLE DE
CALAIS.--SANGATTE.--WISSANT
Depuis sa ligne frontière au nord, le rivage français continue
en pente douce jusqu'au cap Gris-Nez où, subitement, il devient
perpendiculaire, prolongeant, ainsi, ses grèves un peu au delà de
l'embouchure de la Somme.
Sur plusieurs points du département, les sables l'envahissent
encore, en particulier sur les quarante-cinq kilomètres de côtes
appartenant à la mer du Nord. Mais, dès le cap Blanc-Nez, le sol
se relève, et les soixante-cinq kilomètres dépendant du bassin de
la Manche offrent quelques monticules, ramifications de la chaîne
ondulée traversant l'ancien Artois.
Du Pas-de-Calais tout entier, les deux caps que nous venons de
citer sont, peut-être, les collines les plus remarquables. Leurs
noms, francisés, rappellent la prononciation anglaise de leurs
noms véritables:
_Black-Ness_ ou _Cap Noir_ (par allusion aux rocs dont il est
formé), et _Craigh-Ness_, ou _Cap des Rochers_.
D'ailleurs, les mots de Blanc-Nez et de Gris-Nez ont prévalu chez
nous.
Le premier de ces promontoires élance, à la hauteur de 134 mètres,
le sommet des belles roches dont il est composé, et qui deviennent
d'autant plus imposantes sur l'ensemble d'une plage basse, sans
autre relief.
Le second atteint seulement cinquante mètres. Il marque la ligne
idéale séparant la mer de la Manche de la mer du Nord, et s'avance
fort près des côtes anglaises: c'est de là que l'on s'en trouve
à la plus courte distance. De là, encore, pour aboutir à Calais,
s'étend le célèbre détroit auquel on a donné le nom de la ville.
Après le cap Gris-Nez, les falaises commencent à disparaître,
et les sables reprendraient leur œuvre fatale, si on n'avait
grand soin de les arrêter dans leur marche vagabonde par des
plantations de joncs marins appelés _oyats_.
Viennent ensuite les collines des environs de Boulogne, les grèves
très basses et les profondes échancrures formées par les estuaires
de la _Canche_ et de l'_Authie_. La rive droite de ce dernier
fleuve sépare le Pas-de-Calais du département de la Somme.
On l'a dit avec raison, cette partie du littoral français est très
dangereuse. Les vents d'ouest la balayent avec une irrésistible
violence, car elle y est directement opposée. En même temps, les
bancs de sable, rendus mobiles sous la double action des tempêtes
de l'air et de la mer, avancent ou reculent, bouleversant tout sur
leur passage.
Les moyens suggérés pour remédier à un tel état de choses sont
nombreux; mais aucun ne semble absolument infaillible. En
attendant, les ports doivent être entretenus avec soin; c'est ce
que l'on ne manque pas de faire et, en dépit des obstacles, ils
s'améliorent progressivement.
Presque toute la campagne située à l'est de Calais repose sur des
terrains marécageux que l'on a assainis par les moyens employés
dans l'arrondissement de Dunkerque.
Si l'œil n'y découvre point de panoramas pittoresques,
l'agriculture y gagne un champ dont elle sait tirer parti.
* * * * *
Un souvenir historique se lie à ces plaines: le _Camp du Drap
d'Or_, ruineuse et inutile entrevue devant réunir, pour quelques
heures, François Ier et Henri VIII, roi d'Angleterre, y fut
tenu le 7 juin 1520.
Là, de grands seigneurs, pour faire assaut de luxe, de richesse,
portèrent gaiement, «leurs châteaux et leurs terres sur leurs
épaules»; autrement dit, ils dissipèrent leur fortune sans que le
résultat, grâce à tant de légèreté, d'étourderie, eût la moindre
influence pour le bien de la patrie.
* * * * *
CALAIS, qui a donné son nom à un département, est de fondation
très ancienne, quoique son origine reste un peu obscure.
Des actes authentiques du neuvième et du dixième siècles le
mentionnent. En 1128, Louis VI, roi de France, accorde diverses
faveurs à ses bourgeois et, avant la fin du même siècle, les
Calaisiens obtenaient de leurs suzerains, les comtes de Boulogne,
une charte communale.
Ils avaient, alors, acquis une réelle importance commerciale,
puisque l'on voit de grands seigneurs ne pas dédaigner de faire
partie de leur association ou _ghilde_.
[Illustration: CALAIS.--LE PORT VUE DE LA JETÉE
(D'après une vieille gravure par Ozanne, en 1776.)]
C'était, sous un autre nom, le principe de la _hanse_ destinée,
dans plusieurs villes européennes, à protéger les intérêts des
commerçants.
Paris eut, au temps de la domination romaine, une _hanse_ célèbre
de ses bateliers; l'association se perpétua jusqu'en 1672, où
Louis XIV la supprima.
Sur l'initiative des bourgeois de Hambourg et de Lubeck,
l'Allemagne, en 1241, vit se former la fameuse ligue dite des:
_Villes Hanséatiques_, à laquelle plus de quatre-vingts cités
allemandes ou étrangères voulurent s'associer. Elle prit fin
en 1630; mais, de nos jours, un vestige de cette puissance
commerciale subsistait encore, puisqu'il a fallu une des dernières
guerres de la Prusse pour faire disparaître les privilèges des
_villes libres_, membres de la _Confédération germanique_.
Calais, dit-on, fit partie de la hanse européenne; cela prouve
l'importance acquise par son commerce.
Mais bientôt la pauvre ville allait être victime de sa
situation territoriale. Bâtie au point où le canal maritime
séparant l'Angleterre de la France est le plus étroit, Calais
ne pouvait manquer de se voir envier par les conquérants de la
Grande-Bretagne.
Deux circonstances devaient produire un premier levain de discorde.
Au milieu de ses nombreux démêlés avec les rois anglais,
Philippe-Auguste prit la résolution d'opérer une descente dans
leurs états insulaires.
L'entreprise réussit, et Henri II se vit sur le point d'être
détrôné par le monarque français. Malheureusement, un traité
intervint, qui nous enleva le fruit de nos victoires.
Quelques années plus tard, l'occasion parut, de nouveau, se
présenter favorable.
Jean Sans-Terre, fils de Henri II, avait réussi à succéder à
son frère Richard Cœur-de-Lion. Méprisé, détesté à cause de ses
vices et des crimes dont il se souillait, les barons anglais
l'abandonnèrent et demandèrent à Philippe-Auguste de leur accorder
pour roi son fils Louis.
La prière fut accueillie, d'immenses préparatifs commencèrent,
neuf cents navires étaient destinés à renouveler l'exploit d'une
descente en Angleterre. Le jeune prince Louis arriva à Calais et
s'y embarqua pour son futur royaume... L'habileté diplomatique de
Jean Sans-Terre conjura le péril imminent. Philippe dut renoncer à
voir son fils lui rendre hommage pour la couronne anglaise.
Jusqu'à cette époque, Calais était assez mal défendu. Sa situation
engagea Philippe _Hurepel_ (_rude peau_, fils d'Agnès de Méranie
et de Philippe-Auguste), comte de Boulogne, son suzerain, à la
fortifier soigneusement.
Saint Louis sut faire tourner au profit de la France la force de
cette nouvelle place de guerre. On a, de lui, une convention où
il est spécifié que Calais, dans la probabilité d'une guerre avec
l'Angleterre, devra donner asile aux troupes françaises.
Après Louis IX, on voit successivement Philippe IV le Bel, puis
son fils Charles IV, s'occuper de défendre la possession de Calais.
Hélas! les malheurs du règne de Philippe VI de Valois commencèrent.
* * * * *
Édouard III, petit-fils, par sa mère Isabelle, de Philippe IV,
prétendait à la couronne de France. La guerre ne tarda pas à être
déclarée: elle devait durer plus d'un siècle!
Le 26 août 1346, Philippe et le monarque anglais se rencontraient
à Crécy-sur-Maie (Somme). Un engin guerrier, d'invention récente,
le canon, décide du sort de l'armée française... Cruellement
vaincue, il lui devient impossible de secourir Calais, et
Édouard songe à assurer ses conquêtes par une station de facile
débarquement pour ses troupes.
Sans perdre un moment, il remonte vers le nord, s'empare de
Wissant, ville encore importante alors, et, le 30 août, vient
mettre le siège devant Calais.
Le courage, l'intrépidité de la ville ne se démentirent point
pendant _une année entière_; mais, réduite à la dernière extrémité
et Philippe ne pouvant la sauver, il lui fallut se résoudre à
implorer le vainqueur.
Nul cœur français ne saurait oublier l'héroïque dévouement
d'Eustache de Saint-Pierre, de Jean d'Aire, des frères Jacques
et Pierre de Wissant non plus que de deux autres bourgeois.
Ils vinrent, pieds nus, la corde au cou, implorer pour leurs
concitoyens la clémence d'Édouard.
D'un caractère farouche, enivré d'orgueil, et exaspéré,
d'ailleurs, par la patriotique défense de Calais, le monarque
allait se déshonorer en donnant l'ordre d'exécuter Eustache et ses
amis. La reine, Philippine de Hainaut, préserva sa mémoire d'une
pareille tache.
Se jetant aux pieds d'Édouard, elle rappela tous les périls que,
déjà, elle avait bravés pour lui, et le conjura, surtout par
l'enfant dont tous deux attendaient la naissance, de pardonner
noblement.
Une pensée d'amour paternel, radieux rayon apparaissant au milieu
des tristesses de la guerre, sauva la ville et ses courageux
otages. Mais, pendant _deux cent douze ans_, elle dut se courber
sous la loi anglaise.
[Illustration: CALAIS.--LA JETÉE PAR UN MAUVAIS TEMPS]
L'année 1558 marqua sa libération.
Un grand homme de guerre, François, duc de GUISE, qui avait
victorieusement repoussé, à Metz, les attaques de Charles-Quint,
résolut de reprendre Calais. Par d'habiles marches et
contre-marches, il trompa la vigilance du gouverneur anglais,
lord Gray, et quand, à l'improviste, le siège fut mis devant la
ville, la garnison ne put résister plus de huit jours. Un habile
ingénieur picard, SÉNARPONT, se distingua dans cette attaque, et
ce fut le 6 janvier, jour de l'Épiphanie, que Guise enleva la
victoire.
[Illustration: CALAIS.--Place de l'Hôtel-de-Ville.]