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LE
LITTORAL DE LA FRANCE
COTES NORMANDES
LE LITTORAL DE LA FRANCE
COTES NORMANDES
DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL
COTES BRETONNES
DU MONT SAINT-MICHEL A LORIENT
COTES VENDÉENNES
DE LORIENT A LA ROCHELLE
COTES GASCONNES
DE LA ROCHELLE A HENDAYE
COTES LANGUEDOCIENNES
DU CAP CERBÈRE A MARSEILLE
COTES PROVENÇALES
DE MARSEILLE A LA FRONTIÈRE D'ITALIE
[Illustration]
LE
LITTORAL DE LA FRANCE
COTES NORMANDES
DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL
CINQUIÈME ÉDITION
PAR
V. VATTIER D'AMBROYSE
OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
(Prix _Montyon_ et _Marcelin Guérin_)
HONORÉ D'UNE MÉDAILLE D'HONNEUR DE PREMIÈRE CLASSE
(Société libre d'Instruction et d'Éducation.)
ET D'UNE MÉDAILLE D'ARGENT Yacht-Club de France.
[Illustration]
PARIS
SANARD ET DERANGEON, ÉDITEURS
174, RUE SAINT-JACQUES, 174
Tous droits réservés.
[Illustration]
A
NOS JEUNES MARINS
ET
AUX AMIS DE LA FRANCE
[Illustration]
A LA FRANCE....
A MON PÈRE....
INTRODUCTION
Nul pays, en Europe, n'est, au même degré que la France, favorisé
par sa situation maritime.
De la frontière belge à la frontière espagnole; des
Pyrénées-Orientales à la frontière italienne, deux merveilleuses
lignes côtières se développent, offrant à nos navires de faciles
communications avec le monde entier.
Cinq grands ports militaires, des ports marchands de premier
ordre, enfin, nombre de petites stations donnant lieu à un sérieux
mouvement commercial, prouvent bien qu'il suffirait à la France de
VOULOIR, pour tenir _promptement, sûrement_ le premier rang dans
la marine européenne.
Nous n'avons pas à rechercher les causes qui ont empêché notre
pays de conquérir ce rang: l'étude en serait profondément
douloureuse. Laissons à l'étranger le puéril plaisir de dénigrer
nos richesses convoitées: nous avons mieux à faire. Nous devons
les mettre au jour, ces richesses, notre devoir strict étant de
n'en pas négliger une seule.
Voilà pourquoi l'idée d'un travail exclusivement borné à la
description pittoresque, historique, utilitaire de nos rivages et
de nos villes maritimes ne nous a pas fait reculer... Car, si
modeste qu'il puisse être, nous espérons qu'on y retrouvera le
souvenir de plus d'une noble action oubliée, qu'on y reconnaîtra,
tout au moins, le désir de contribuer à faire davantage aimer
notre patrie.
Il nous a paru nécessaire d'ordonner rigoureusement notre étude:
la route géographique naturelle nous en fournissait le moyen.
Nous sommes donc parti de la limite nord, pour nous arrêter,
successivement, aux lieux remarquables, soit par leur importance
commerciale, soit par la beauté de leur position. Nous ne
terminerons, en réalité, notre travail qu'après avoir visité en
entier le LITTORAL DE LA FRANCE.
Ainsi s'expliquera le titre choisi.
Ce premier volume prend fin au Mont Saint-Michel, le superbe joyau
légué par le moyen-âge.
La grande presqu'île bretonne et la Vendée nous fourniront un
second volume.
Puis les autres rivages de l'Atlantique et ceux de la Méditerranée
deviendront le complément de notre tâche.
Mais nous avons tort d'employer le mot «tâche». Il comporte
presque toujours une idée de labeur accepté à regret, tandis que
notre joie de nous mettre à l'œuvre a été grande.
Parler de la France! nul sujet n'est mieux fait pour intéresser,
pour fortifier une âme française. Ce que nos annales nous
apprennent avoir été accompli, nous pouvons l'accomplir encore
et donner à nos travaux futurs une grandeur, un caractère de
stabilité que les incessants progrès de la science permettront
certainement d'atteindre.
De notre célérité dépend le succès.
Il est juste, toutefois, de constater ce que l'on a fait depuis
quelques années, ce que l'on se propose de continuer dans l'avenir.
En première ligne vient l'amélioration des ports qui, au point
de vue de la situation stratégique, du développement des
transactions ou de la facilité d'y créer des refuges, appelaient
une sollicitude immédiate. Le réseau des chemins de fer côtiers
reliera, entre elles, les stations jusqu'à présent trop éloignées
d'un centre pouvant stimuler leur activité.
Toutefois, plus d'une critique s'est élevée. La principale, celle
qui, en apparence, procède de la raison, de la vérité, fait un
tableau assez sombre de nos ressources et, au nom d'une sage
prévoyance, demande l'ajournement des travaux commencés.
Il suffit pourtant, ce nous semble, d'avoir pris soin de suivre
la marche toujours ascendante du commerce de nos voisins et
concurrents pour souhaiter, non l'arrêt, mais l'extension de
travaux dont la nécessité se démontre d'elle-même.
Et n'est-ce pas le cas de se rappeler qu'un bon vieux proverbe
fait cette remarque, naïve à force de sens commun:
«Qui ne hasarde rien, n'a rien!»
Seulement, ici, le hasard se réduit à peu de chose. Oui, à peu de
chose. Une nation qui sut trouver avec tant de facilité la pesante
rançon de la guerre, ne reculera pas devant la _rançon de la paix_.
L'argent demandé n'est point destiné à se stériliser entre nos
mains. Tout au contraire, il doit créer une émulation féconde,
mettre en œuvre des forces vives qui ne réclament rien que la
possibilité de concourir à la prospérité du pays.
La philosophie du présent ne se dégage-t-elle point, lumineuse, de
la philosophie du passé?
Longtemps notre génie maritime s'est brillamment affirmé. Que
faisait la mère patrie pour les hardis navigateurs portant dans
le monde entier la renommée de la France? Pour les colons dévoués
dont le travail obstiné cherchait à maintenir le prestige du nom
français?
L'histoire répond en ouvrant des pages cruelles.
Mais, si les erreurs d'autrefois furent la conséquence forcée
d'une situation territoriale enviée, le temps est passé où de
pareilles fautes puissent être renouvelées.
Aussi, rien ne nous surprend-il plus que d'entendre des Français
dénier à leur pays les qualités et les ressources qui sont sa
véritable force, qui lui ont permis de subir, sans tomber pour
jamais écrasé, tant d'effroyables vicissitudes.
Rendons-nous un compte sérieux de la situation de nos ports
marchands, grands et petits, nous verrons ce qu'ils sont appelés à
devenir, si nous le voulons.
Les obstacles se sont vainement multipliés, une robuste vitalité
les tient en échec. Qu'elle soit encouragée, aussitôt un splendide
épanouissement suivra.
Nous ne pensons pas être aveuglé par l'optimisme, en croyant que
nous ne manquons d'aucun élément de succès.
Nos marins sont braves, expérimentés; nos explorateurs font preuve
d'une énergie d'autant plus remarquable que leurs ressources sont
loin d'être à la hauteur de leurs entreprises.
Nous n'ajouterons pas que la protection dont ils sont couverts
gagnerait à se montrer moins timide.
Cependant, notre influence est réelle, et, là où nous n'avons à
combattre que l'ignorance, nous triomphons constamment.
Jamais, quoique l'allégation contraire soit devenue monnaie
courante, même en France, jamais peuple a-t-il laissé trace aussi
profonde que celle, bien distincte encore, de notre occupation
dans des colonies perdues?
Partout nous sommes bien accueillis. Notre caractère national se
plie avec une facilité remarquable à toutes les situations. Et ce
que nous faisons, quand des raisons politiques ne viennent pas se
jeter à la traverse, prend un caractère de simplicité forte, de
bonhomie, de loyauté bien propre à nous concilier les populations
qu'il s'agit de disposer en notre faveur.
Les pionniers français ne s'avancent point suivis d'un train
grandiose. Ils arrivent, néanmoins, à leur but. Si un catalogue
absolument véridique des découvertes et des colonisations était
dressé, la surprise serait immense de voir, presque à chaque
ligne, briller un nom français....
Malheureusement, nous nous sommes toujours laissés éblouir par
le prestige militaire. Combien se souviennent avec admiration de
la riche pléiade de nos généraux, qui ignorent la gloire dont
nous sommes redevables aux Prégent, aux d'Harcourt, aux Paul, aux
d'Estrées, aux La Bourdonnais, aux Suffren, aux d'Estaing, aux
Château-Renault, aux Valbelle.... A peine bégayent-ils les noms du
grand Duquesne, de Tourville, de Jean Bart, de Duguay-Trouin.
A peine soupçonnent-ils cette autre gloire, faite toute de
dévouement à la Patrie, à la science, qui entoure les noms de
Jacques Cartier, le grand Malouin; de Bougainville, le spirituel
gentilhomme, le marin énergique; de La Pérouse, assassiné sur
un écueil océanien, après des succès chèrement achetés; de
D'Entrecasteaux, qui porta si fièrement le pavillon français sur
tant de rivages nouveaux ou mal connus; de Dumont-d'Urville, un
de nos navigateurs les plus illustres, mais dont les merveilleux
travaux doivent, surtout, à la cruelle catastrophe du 8 mai 1842
leur popularité!
Cependant pourquoi continuer une telle énumération, quand il est
une autre classe d'hommes dévoués, plus oubliés encore.
Rarement nos voyageurs peuvent espérer voir leurs efforts
récompensés, nous ne disons pas même par de l'argent ou des
distinctions, mais seulement par une attention légitime, un
désir vrai de profiter de jalons souvent placés au prix des plus
héroïques sacrifices.
Nous ne citerons pas de noms: ces souvenirs sont trop tristes.
Il nous suffira de copier des lignes éloquentes empruntées à un
écrivain illustre[1].
[Note 1: _La France dans ses Colonies_, discours lu à la
séance trimestrielle de l'Institut, le 8 janvier 1873, par M.
Xavier MARMIER, de l'Académie Française.]
«Nous ne pouvons trop honorer ceux qui ont porté si loin et
défendu si vaillamment notre drapeau. Ce n'est pourtant point par
ses ardentes batailles et ses nombreuses victoires que la France a
acquis une place si distincte dans l'histoire des colonisations,
c'est par son esprit de justice et de mansuétude, par ses facultés
d'attraction et d'assimilation.
«Elle n'a point fait de cruelles ordonnances pour obtenir la plus
abondante récolte de la terre conquise; elle n'a point, pour
apaiser sa soif d'or, torturé d'innocentes peuplades vaincues.
Elle n'a point écrasé, ou refoulé dans de sombres régions, des
millions d'honnêtes familles pour n'avoir plus à leur disputer une
parcelle de leurs domaines héréditaires.
«Ah! si en pensant à tout ce que nous avons possédé et à tout ce
que nous avons perdu, il ne nous est pas possible de lire sans
regrets la chronique de nos colonies, nous pouvons, du moins, la
lire sans remords.
«Nulle de nos souverainetés n'a fait gémir l'âme d'un Las Casas:
nulle de nos coutumes n'a suscité un désir insatiable de vengeance
dans le cœur d'un Montbars, et nul de nos gouverneurs n'a, par ses
rapacités, enflammé la foudroyante éloquence d'un Burke et d'un
Sheridan.»
* * * * *
Nous ne persévérerons pas dans notre déplorable indifférence. Le
moment est venu où la moindre des forces vives du pays doit être
mise en œuvre.
La prépondérance que nos derniers revers nous ont arrachée, il
nous est facile de la reconquérir avec nos seules ressources.
La France, avons-nous déjà dit ailleurs, n'est-elle pas une
contrée exceptionnellement favorisée?
Le génie de ses enfants l'a portée bien haut dans toutes les
branches de l'intelligence humaine, et le travail, appliqué à son
sol, a toujours promptement réparé ses désastres.
Quel autre pays peut se vanter d'une situation maritime plus
favorable, d'un air plus salubre, d'un climat plus tempéré,
d'un territoire plus facile à toutes les cultures? Au nord, à
l'ouest, au midi, elle a des ports commodes. Elle a des fleuves
fournissant, à l'intérieur, des routes naturelles qui conduisent
dans toutes les directions. Si imparfaitement cultivée qu'elle
soit encore, la terre y produit, selon les régions, du vin, du
cidre, de la bière, du blé excellent, dont on pourrait augmenter
le rendement en aménageant de vastes espaces délaissés; elle donne
de la viande savoureuse, des fruits délicieux, des légumes en
quantités innombrables.
Elle possède de superbes races de chevaux, d'excellentes et belles
races de bétail. Il lui reste d'assez vastes forêts; les mines de
toute sorte ne lui manquent pas. Le lin et le chanvre y peuvent,
toujours, prospérer. Ses nombreux troupeaux de moutons lui
fournissent une laine soyeuse....
Supposons un instant que, par suite d'une cause soudaine,
la France ne puisse communiquer avec aucun autre pays...
Périrait-elle pour cela? Non, elle peut se suffire à elle-même.
En parlant ainsi, nous ne nous laissons pas emporter par un
enthousiasme aveugle. Les relations commerciales entre peuples
sont le grand moyen de civilisation et de progrès. Un pays qui
s'isolerait complètement ne saurait longtemps, sans dommage, vivre
ainsi.
Nous avons simplement voulu exprimer, par la plus nette des
images, les richesses enfouies dans le sol de notre patrie
ou disséminées à sa surface. C'est un trésor caché aux yeux
indifférents, une source inépuisable de biens pour qui veut les
mettre en œuvre.
Dire: mettre en œuvre, suppose, nécessairement, la création d'un
grand courant d'échanges. Qu'importerait l'augmentation du chiffre
des produits reçus de l'étranger, si le total des marchandises
expédiées par nos ports s'accroissait dans la même proportion?
Phénomène étonnant, nous sommes victimes, nous que l'on accuse si
volontiers d'outrecuidance, du défaut de confiance en nous.
Il est temps, cependant, de rejeter bien loin cette timidité. Les
esprits clairvoyants jugent et comparent.
Plusieurs des sources de nos revenus sont en train de se tarir, si
nous n'y avisons.
Surexcités par la nécessité et, aussi, par le désir bien naturel
de se soustraire à un lourd tribut, quelques pays ont fait faire à
leur commerce, à leur industrie des progrès considérables. Sur le
terrain de l'art, enfin, nous les retrouvons assez forts pour que
nous devions, désormais, compter avec eux.
Tout cela serait alarmant, si nous poussions l'aveuglement jusqu'à
nous croire à l'abri d'une dépossession complète. Il n'en est pas
ainsi. Quoique faible encore, un courant s'établit dans l'opinion
publique, des essais d'intelligente initiative se produisent.
Nous avons l'espoir que les résultats obtenus seront de nature à
encourager beaucoup d'essais semblables.
Nous n'en voulons citer que deux exemples, mais ils se rattachent
d'une manière étroite à notre sujet, et prouvent que nos grandes
administrations commencent à moins se préoccuper, heureusement!
des bornes où elles se confinaient.
* * * * *
On sait quelles proportions, chaque jour croissantes, prennent les
relations entre l'Europe centrale et les villes de l'Amérique du
Nord, New-York principalement.
Pour attirer à notre profit fret et voyageurs, nous avons un
port excellent, tant par sa situation que par les faciles
communications à l'aide desquelles il rayonne sur l'Europe
entière: c'est le Havre.
Néanmoins, Hambourg et Anvers lui font une concurrence acharnée,
et il a besoin de plusieurs années avant que les travaux décidés
en sa faveur puissent être achevés. Fallait-il donc laisser,
chaque jour, s'amoindrir un important trafic! Une route négligée
ne tarde guère à devenir une route abandonnée.
La Compagnie Transatlantique et la Compagnie des chemins de fer
de l'Ouest ont vu le danger. Résolument, elles y ont paré. Une
entente commune a amené la création d'un train spécial rapide
qui conduit, sans transbordement, les voyageurs de la gare
Saint-Lazare au Havre, sous la tente d'accès des paquebots, deux
heures avant le départ du navire en charge.
L'innovation est appréciée par tous ceux (le nombre en est grand)
qu'une traversée prolongée et houleuse effraye. Sous ce dernier
rapport, la réputation de la mer du Nord est faite. Les passagers
qui l'ont franchie en peuvent témoigner.
Après l'intérêt des voyageurs, vient celui des marchandises, dont
les risques à courir se trouvent amoindris. L'initiative sera donc
certainement féconde.
* * * * *
Le second exemple nous est fourni par l'installation d'un service
direct entre Marseille, l'Australie et la Nouvelle-Calédonie: la
Compagnie de Lyon-Méditerranée y a beaucoup contribué.
Nous ne serons plus tributaires de la Grande-Bretagne pour
l'importation des produits australiens, et l'itinéraire choisi
amènera une favorable reprise de nos relations commerciales, non
seulement avec la grande île océanienne, mais avec nos colonies de
la mer des Indes.
C'est, peut-être, le signal du réveil sérieux de la sollicitude du
pays pour ses laborieux marins qui, avec joie, mettront dans la
balance l'enjeu de leur courage, de leur active volonté.
On ne demande, parmi nos populations côtières, qu'à se souvenir
des travaux des ancêtres et, avec peu, on obtiendra beaucoup
d'elles.
Les vieilles traditions sont loin d'être éteintes. Chaque fois que
l'on entend le récit d'un voyage audacieux ou d'un empiètement sur
nos droits, à propos de possessions incontestablement françaises,
une légitime fierté évoque les fastes du passé.
* * * * *
Nous ne sommes plus au temps où Ango, simple armateur dieppois,
traitait d'égal à égal avec un puissant souverain; mais le moment
est venu où nous ne devons plus souffrir les dénis de justice,
où nous devons soutenir nos droits, où nous devons, en un mot,
assurer à notre marine marchande une large place dans le commerce
du monde entier.
N'est-ce pas une chose attristante, quand les tables de
statistique maritime mettent en regard la nomenclature des
navires des différentes nations? On aurait peine à croire, si les
chiffres ne parlaient trop haut, que la France occupe un rang
à ce point modeste, et, si l'on jugeait uniquement par eux, il
faudrait oublier notre situation continentale, de même que le
nombre de nos ports. Il faudrait, surtout, oublier que nos marins
comptent parmi les meilleurs et que les avantages pécuniaires,
faible compensation d'un rude service, sont, en beaucoup de cas,
inférieurs à ceux de l'armée de terre.
* * * * *
Chez plusieurs de nos voisins, nous trouverions une manière
d'agir différente. Par tous les moyens possibles, on y encourage
le développement de la marine militaire et marchande. Le pays
entier suit d'un œil empressé les progrès réalisés, s'inquiète de
trouver de nouveaux débouchés, organise des campagnes en faveur de
possessions coloniales, acquises ou à acquérir.
Aussi la prospérité de ces peuples suit-elle une marche
ascendante. La vive impulsion reçue par toutes les branches de
leur industrie fait découvrir des richesses nouvelles, en ce sens
qu'elle force le génie national à user de ressources jusqu'alors
négligées.
Nous lisions, il y a peu de temps, une étude sur la marine
allemande. Elle se terminait par une parole patriotique de
l'auteur, suppliant la France de prendre garde aux surprises de
l'avenir.
L'avertissement n'est pas, croyons-nous, prématuré, car,
aujourd'hui, la marine allemande, protégée par le commun accord
des provinces formant l'empire germanique, s'est affranchie des
liens qui la constituaient vassale du travail franco-anglais.
Désormais, un navire allemand ne doit rien de son existence qu'à
l'Allemagne. Le plus mince cordage, tout comme la machine la plus
compliquée, la plus délicate, sortent des ateliers tudesques.
Reste à utiliser ce déploiement d'incessante activité. On y
arrivera, sans nul doute, et ce n'est pas nous qui regretterons
cette prospérité nouvelle, si notre patrie a eu la prudence de ne
point se laisser devancer.
Le monde offre encore assez de vastes espaces où les pavillons des
nations civilisées peuvent flotter côte à côte, non-seulement sans
se nuire, mais avec un profit mutuel....
En attendant ce jour, ne perdons pas un instant. La question,
pour nous, ne se réduit point à une perte ou à un gain plus ou
moins sensible: c'est, vraiment, notre existence industrielle et
commerciale qui se trouve en jeu.
* * * * *
Beaucoup d'esprits pessimistes signalent avec persistance
les obstacles naturels défendant l'approche ou entravant
l'amélioration de nos ports; mais la France n'est pas, que nous
sachions, dans un état inférieur à la situation qui favorisa,
autrefois, Dieppe et Saint-Malo, par exemple.
Les conditions économiques ont changé, voilà tout. Il s'agit de
tenir compte exact des nécessités du présent, puis de reporter une
sollicitude attentive sur ceux des points que l'expérience montre
comme étant appelés à un avenir assuré.
En dehors des catastrophes soudaines, impossibles à prévoir, il
n'est plus guère d'obstacles dont la science n'arrive à triompher,
et ceux que l'on ne saurait vaincre, on les tourne.
Prudence, quant à l'emploi des ressources.
Ténacité, quant à la conduite des travaux.
Hardiesse, quant à la campagne soutenue contre la routine.
Avec ces trois éléments, la victoire nous est assurée.
Notre conviction a puisé une force extrême dans chaque halte que
nous venons de faire sur les rivages du nord-ouest.
Depuis les Dunes, cachant l'industrieux pays flamand; depuis les
bancs de sable, cherchant à gagner les plaines du Boulonnais et de
l'Artois; depuis les falaises crayeuses, dissimulant les belles
campagnes cauchoises; depuis les plages, continuation maintenant
féconde des admirables champs du Calvados; partout, de même qu'aux
rochers granitiques défendant l'accès du Cotentin, l'élan reçu
pourrait prendre d'incalculables proportions.... Seulement...,
seulement, il ne nous est pas permis d'entrer plus avant au cœur
de la question.
* * * * *
Nous n'avons eu d'autre prétention que d'offrir un tableau
succinct de nos rivages. La matière du travail ne nous a pas
manqué. En parcourant les chroniques de chaque cité visitée,
nous sommes resté sous l'impression d'une pensée consolante: la
facilité de relèvement dont est douée notre nation.
Sans remonter à plus de deux siècles dans le passé, on pourrait
presque se demander comment, du milieu de tant de ruines
accumulées, un seul de nos ports marchands subsiste encore;
comment, du moins, son commerce a pu prendre un essor rapide.
Certes, l'oubli complet des maux subis n'est pas venu, mais, au
découragement d'un instant, a vite succédé la foi en l'avenir.
Que cette foi rencontre un généreux appui et la France, dont
les malheurs ont étonné le monde, l'étonnera de nouveau par sa
vitalité.
* * * * *
Nous répétons ici, sous une autre forme, les paroles entendues au
cours de notre voyage.
A Dunkerque, à Calais, à Boulogne, à Saint-Valery, à Dieppe,
au Havre, à Caen, à Cherbourg, à Granville, ainsi que dans les
nombreux petits ports, plus d'une plainte très vive se fait
entendre. Les pêcheurs, particulièrement, réclament, à bon droit,
une aide sérieuse, mais l'intérêt du pays prime, en général,
toutes les préoccupations.
Si jamais l'amour de la patrie pouvait s'éteindre dans la majorité
des cœurs français, on le retrouverait chez nos marins.
Moins favorisés que nos soldats, ils ont fait preuve, au même
degré, d'un dévouement admirable.
Soumis à une existence beaucoup plus pénible, tous les sacrifices
les trouvent prêts et ils se rattachent avec ardeur à l'espoir
qu'un rôle important leur est réservé.
Nous, aussi, nous l'espérons. Merveilleux instrument de progrès,
la marine est loin d'avoir dit son dernier mot. Pour une large,
très large part, elle s'associera à notre grandeur future. Déjà,
plus qu'on ne le croit, elle entre dans les spéculations de la
science.
Plusieurs des missions astronomiques ont été ou seront confiées à
des officiers de notre marine militaire. L'Observatoire de Paris
est dirigé par M. l'amiral Mouchez. Il semble, d'ailleurs, que ces
fonctions conviennent particulièrement à des hommes familiarisés
avec l'étude des phénomènes célestes.
On sait, encore, quels précieux résultats donnent les voyages
de circumnavigation, et nous venons d'admirer la prodigieuse
moisson de faits surprenants dus aux expéditions des avisos _le
Travailleur_ et le _Talisman_.
Les savants qui montaient ces navires portaient des noms
illustres, mais le concours empressé des officiers a aidé dans une
large mesure au succès.
* * * * *
Nous entendions un jour formuler, par un capitaine de marine
marchande, ce regret mélancolique:
--Pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux! Ah! je passe de
mauvaises heures lorsque, dans des ports dont le trafic viendrait
si volontiers à nous, je me trouve seul ou avec un, deux autres
capitaines français au plus, contre dix fois ce même nombre de
concurrents anglais. Mes regrets augmentent encore lorsque je
vois, en la possession de compagnies étrangères, des lignes de
transit productives aboutissant à des ports français. Et ils ne
diminuent pas, lorsque mon trois-mâts croise la route de tant de
superbes paquebots naviguant sous pavillon anglais.... Nous ne
sommes pas dégénérés, cependant. Nous valons bien nos rivaux.
Trouvez des marins plus solides que les nôtres, de meilleurs
navires...
Le capitaine terminait par des considérations qui, clairement,
selon lui, prouvaient la possibilité, pour notre pays, de regagner
le temps perdu.
Nous partageons sa conviction: l'avenir dira qu'elle est fondée.
* * * * *
En terminant ce livre, en nous souvenant des joies intimes qu'il
nous a données, nous ressentons une crainte: celle de n'avoir
peut-être pas entièrement réussi à prouver notre amour pour la
France.
Pays de générosité souvent exaltée, où l'esprit s'allie au cœur,
où le dévouement prend sans peine une forme héroïque, où l'art se
fait aimable et la science accessible, où le travail n'est jamais
oublié, notre patrie ne peut déchoir du rang que les siècles lui
ont assigné, même aux jours terribles de son existence.
Grande et noble entre toutes, elle nous apparaît d'autant plus
sacrée que son cœur a été plus violemment frappé.
Cependant les tourmentes s'apaisent, les chutes peuvent être
l'occasion d'un relèvement éclatant, et les victoires perdues
devenir la leçon salutaire qui prépare l'avenir heureux.
C'était le vœu de celui dont le nom placé en tête de ces pages
ravive nos meilleurs souvenirs.
Il nous apprit à aimer la France. Il eût encouragé notre
travail....
Puissent ses leçons nous avoir bien guidé....
* * * * *
Mais il est temps de laisser la parole aux faits eux-mêmes. Leur
éloquence sera puissante, si nous avons su conserver la simplicité
qui les distingue.
La vérité ne réclame aucun ornement, encore faut-il, néanmoins, la
présenter vive, claire, frappante....
* * * * *
Notre désir d'y parvenir a été grand!
[Illustration: Salut au drapeau.]
[Illustration: DUNKERQUE]
LE
LITTORAL DE LA FRANCE
PREMIÈRE PARTIE
DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL
CHAPITRE I
LA MER DU NORD.--SES RIVAGES.--DUNKERQUE
C'est, seulement, sur une étendue d'environ quatre-vingt-dix
kilomètres que la mer du Nord baigne les rivages français; mais
bien grande est l'importance d'une semblable route vers les
contrées septentrionales de l'Europe.
Aussi, pendant plusieurs siècles, nous a-t-elle été disputée avec
acharnement, et, même après qu'un contrat nous eut livré son
principal port, les entraves de tout genre furent multipliées pour
anéantir les avantages que nous en devions recueillir.
Aujourd'hui, ces vicissitudes sont oubliées: nous pouvons
travailler à améliorer nos stations navales.
Ici, néanmoins, nous avons affaire à un ennemi redoutable, car
l'extrémité nord de l'ancienne Flandre et de l'Ardrésis participe,
pour la nature de son sol, de la constitution géologique de la
Hollande et de la Belgique. Sa côte, de même que les côtes de ces
deux royaumes, a été, en partie, conquise sur les eaux marines.
Depuis plus de douze cents ans, l'industrie et la ténacité des
Flamands luttent contre cette force irrésistible appelée la mer,
et, d'un golfe aux émanations malfaisantes, de vases, de sables
mouvants ont réussi à créer des campagnes renommées pour leur
fertilité.
L'aspect du rivage ne le laisserait pas soupçonner. Soumis à
l'action incessante des flots, il se recouvre de tertres, de
monticules sablonneux, appelés _Dunes_, variant de deux mètres
jusqu'à cinquante mètres de hauteur. La chaîne se continue ainsi,
à peu près sans interruption, depuis Dunkerque jusqu'à l'ouest de
Calais.
La lutte est continuelle entre le travail de l'homme et l'action
destructive du fléau qui a comblé plusieurs ports jadis
florissants.
En effet, les _Dunes_ sont voyageuses. Formées de sable très fin,
très léger, elles subissent sans peine la double influence du vent
et de la mer. Si l'on ne s'opposait par tous les moyens à leurs
envahissements, le pays riverain ne tarderait guère à reprendre sa
constitution d'estuaire saumâtre.
Ce phénomène explique l'anéantissement successif des ports
secondaires. Il y avait nécessité absolue à concentrer sur les
points les plus avantageux les efforts et les énormes dépenses
réclamés par la configuration de la côte.
[Illustration: Les Dunes.]
[Illustration: L'ENTRÉE DU PORT DE DUNKERQUE
Vue de la Rade
_Réduite de la Collection des Ports de France dessinés pour le Roi
en 1776._
_Par le Sr Ozanne Ingénieur de la Marine Pensionnaire de Sa
Majesté._ ]
DUNKERQUE fut, avec raison, choisie. C'est la sentinelle établie
vers l'extrême nord non seulement de notre pays, mais de l'Europe,
puisque la mer sur laquelle ouvre son port conduit aux côtes
occidentales de la Norvège, aux côtes orientales de l'Angleterre,
de l'Écosse, à l'océan Glacial....
Enfin, qu'elle est le chemin permettant aux navires de pénétrer
dans la Baltique.
Une telle position était trop précieuse pour qu'on la négligeât,
et Dunkerque figure au premier rang sur les projets de travaux
destinés à rendre nos ports véritablement dignes d'un grand pays.
* * * * *
Ainsi que beaucoup d'autres villes, la vieille cité flamande prit
naissance autour d'une église.
Baudouin _le Jeune_, comte de Flandre, trouva avantageuse, pour
la défense de sa principauté, la situation d'une modeste petite
chapelle, bâtie par saint Éloi, au milieu des tertres sablonneux
du rivage, d'où, selon l'opinion commune, le nom de la ville:
_Duin-Kerken_, église des Dunes.
Attirés par le comte, des travailleurs affluèrent et, bientôt, un
centre d'agglomération fut fondé. On était alors vers la fin du
dixième siècle (960).
Mais il ne suffisait pas de désirer prendre possession du sol,
on devait, avant tout, le rendre habitable. Or, jusqu'au dixième
siècle, les empiétements des flots donnaient, disent les plus sûrs
géographes, facilité aux navires marchands de pénétrer dans la
ville de Saint-Omer, par la voie du petit fleuve l'Aa.
De distance en distance se dressaient, sur l'immense étendue
marécageuse, des îlots et des promontoires reliés, çà et là, par
des cordons sablonneux.
Ce que les forces naturelles avaient commencé, l'énergie des
Flamands le continua. Peu à peu, les endiguements augmentèrent et
des campagnes, situées en contre-bas des marées, furent conquises
à l'agriculture. On perfectionna l'œuvre gigantesque en ménageant
des canaux destinés à drainer ces terrains spongieux. Tout un
admirable système hydrographique se trouva ainsi créé. Selon
l'état des lieux, des rigoles d'assèchement portent le trop-plein
des eaux à des fossés plus profonds qui, eux-mêmes, le déversent
dans des canaux aboutissant à la mer. Ces canaux sont préservés
de l'irruption des flots par des écluses s'ouvrant à l'heure du
reflux, et se fermant aussitôt que la marée commence à monter.
L'arrondissement de Dunkerque, en entier, a cette origine. Il
occupe le lit de l'ancien golfe maritime et de deux lacs: la
_Grande_ et la _Petite Moëre_. Ces derniers terrains sont les plus
bas de la contrée.
On nomme _Watteringhes_ l'ensemble des canaux du golfe.
Désormais, les Dunkerquois pouvaient tirer parti de leur position:
ils n'y manquèrent pas.
Rapidement la ville, tout en gardant une réelle importance
militaire, devint un entrepôt commercial, un centre naturel de
ralliement pour l'industrie de la pêche.
Mais sa prospérité lui créait un danger permanent. Toutes les
guerres dont la Flandre fut le théâtre eurent une action forcée
sur Dunkerque.
Espagnols, Hollandais, Anglais, Français se la disputèrent avec
acharnement. Maintes fois prise, perdue, puis reprise, elle vit
passer dans ses murs les plus grands capitaines et subit trop
souvent la loi implacable des vainqueurs.
Philippe _le Bel_ s'en empara en 1299; il la garda jusqu'en 1305.
Moins d'un siècle plus tard, les Anglais la brûlaient. En 1558,
elle était, de nouveau, ville française. Un an après, elle était
espagnole et ne redevint nôtre qu'en 1646, époque où Condé la
reprit. Victoire éphémère, puisque nous voyons Turenne obligé, en
1658, de s'unir aux Anglais pour l'enlever à l'archiduc Léopold.
Peu s'en fallut qu'elle restât à jamais possession anglaise.
Heureusement, Louis XIV eut une inspiration de génie. Comprenant
l'importance de la place, il offrit cinq millions de livres au
roi d'Angleterre pour la racheter. L'insouciant Charles II saisit
cette occasion de remplir son trésor obéré, il accepta.
* * * * *
Nous avions, désormais, une porte ouverte sur la mer du Nord et
Dunkerque prenait rang parmi les villes fortes de France.
Cependant, elle devait encore éprouver un cruel malheur. Le traité
d'Utrecht (1715) obligeait Louis XIV, au déclin de sa gloire, à
combler le port flamand et à en raser les fortifications. Mais ces
clauses si dures ne furent point entièrement exécutées; Louis XV
put réparer, au moins en partie, le dommage causé. Le duc d'York
s'en aperçut bien, quand, en 1793, il voulut reprendre Dunkerque.
[Illustration: DUNKERQUE.--LE PORT.]
Depuis longtemps, au reste, nos ennemis savaient qu'il leur
fallait compter non seulement avec la situation de la place,
mais encore avec le patriotisme de ses habitants. Les corsaires
dunkerquois étaient, à juste titre, redoutés et se montraient
dignes des souvenirs laissés par Jean Bart. Dans la seule année
1756, ils capturèrent _six cent vingt et un_ navires.
* * * * *
De nos jours, Dunkerque est, surtout, un port de commerce,
quoique l'État ne néglige pas d'y entretenir les établissements
nécessaires à sa marine.
[Illustration: DUNKERQUE.--La tour de Leughenaer.]
La ville se présente agréablement, car le périmètre des
fortifications ayant été agrandi, on a pu transformer les vieux
quartiers, où, jusque vers 1850, les rues étroites, mal bâties,
encombrées de caves, semblaient interdire le passage même aux
piétons; la santé publique y a gagné et l'on ne se hâte plus de
courir aux quais pour chercher un peu d'air respirable.
En dehors du port et de ce qui s'y rattache, trois monuments
attirent le voyageur: ils résument, pour ainsi dire, l'histoire de
Dunkerque.
* * * * *
Le nom seul de l'église Saint-Éloi rappelle l'origine de la ville
créée autour du petit oratoire bâti par le saint populaire, qui
fut un grand ministre du royaume de France.
[Illustration: Le phare et les signaux de marée.]
[Illustration: Marée montante.]
[Illustration: Marée haute.]
[Illustration: Marée descendante.]
Mais, pour livrer passage à une rue, sans doute très utile, on a
séparé l'église de sa tour! Devenu le _Beffroi_, le vieux clocher,
haut de 90 mètres, porte, à son sommet, des signaux pour les
navires en danger; aujourd'hui, on s'en sert peu, le sémaphore,
c'est-à-dire le télégraphe maritime, est installé ailleurs. Le
Beffroi contient le carillon.
* * * * *
A ce simple mot, la physionomie des Dunkerquois s'épanouit. Elle
leur est si douce, la voix de ces cloches habituées à s'harmoniser
avec les souhaits, mêlés de larmes, faits au départ..., avec les
cris joyeux saluant le retour....
Combien de fois, loin du pays, le matelot croit-il entendre le gai
carillon! Combien de fois, impatiemment, alors que le rivage est
signalé, cherche-t-il à percevoir le doux écho de la ville natale!
Ne lui dites pas que c'est folie, que le _musicien_ inconscient ne
saurait s'associer à ses travaux.
«Folie! soit, répondrait-il; mais elle aide à supporter bien des
misères, à consoler bien des regrets. D'ailleurs, peut-il y avoir
folie à conserver vivace la pensée de la Patrie!»
* * * * *
L'église Saint-Éloi possède les tombeaux de Jean Bart, de sa femme
et de son fils, le vice-amiral François-Cornil Bart; après nous
être inclinés devant eux, allons saluer la statue du plus illustre
des enfants de Dunkerque.
[Illustration: Tombeau de Jean Bart et de sa femme dans l'église
Saint-Éloi.]
* * * * *
Quelle noble, vaillante et glorieuse figure!
Il n'en est pas de plus populaire, de plus universellement connue.
* * * * *
Jean Bart était, non le fils d'un simple pêcheur, mais le
descendant d'une famille d'armateurs à la course, très aimée en
Flandre.
«Dès l'âge de douze ans, dit M. Léon Guérin, le savant historien
des _Marins Illustres_, il commence la vie de bord sous Jérôme
Valbué, homme assez instruit pour qu'on l'ait élevé au grade de
pilote hauturier des vaisseaux du roi, mais d'un caractère violent
et féroce. La France étant alors en alliance avec la Hollande,
Jean Bart en profite pour quitter un homme qui le rendait chaque
jour témoin des plus tragiques actions.»
Il prend du service sur les vaisseaux de la flotte hollandaise,
alors si puissante; mais, en 1672, la guerre éclatant entre les
deux pays, le futur chef d'escadre n'hésite point. Il s'enfuit
avec son ami Charles Keyser et revient à Dunkerque. Tout aussitôt,
on le voit commander un bâtiment corsaire et se rendre tellement
redoutable à nos ennemis que l'attention de Colbert se fixe
sur lui. En 1676, Louis XIV lui envoie une chaîne d'or comme
témoignage de son estime, et bientôt, sur les instances de Vauban,
le nomme lieutenant de vaisseau dans sa marine militaire.
C'est peu après cette nomination que se place l'un des épisodes
tragiques de la vie de l'intrépide marin. Chargé, avec le
chevalier de Forbin, d'escorter un convoi marchand, il fut attaqué
par des forces très supérieures. Son audace, son courage sauvèrent
le convoi, mais il fut, ainsi que Forbin, cruellement blessé et
emmené prisonnier.
La captivité ne dura pas longtemps. Rien de plus émouvant que
le récit de l'évasion des deux indomptables marins. Ils osèrent
traverser la Manche sur une pauvre chaloupe et vinrent aborder à
Saint-Malo, où ils furent reçus avec des démonstrations d'autant
plus enthousiastes que le bruit de leur mort s'était répandu.
Quelques jours après, Jean Bart recevait le brevet de capitaine
de vaisseau du roi (20 juin 1689). Sa carrière devait être,
désormais, une suite de brillants faits d'armes et de succès.
En 1691, étant parvenu à sortir, avec _sept_ frégates seulement,
du port de Dunkerque, sa ville bien-aimée, bloquée par les
Anglais, il brûle _quatre-vingts_ des navires employés au blocus,
et pousse l'audace jusqu'à faire une descente en Angleterre!
Trois ans plus tard, il préservait encore Dunkerque de la famine
en y conduisant une flotte chargée de grains. Vainement l'ennemi
voulut-il s'opposer à sa marche puissante, Jean Bart, presque
toujours, presque partout, était vainqueur. Infatigable, il se
jouait des entreprises les plus périlleuses. De lui, on peut
vraiment dire que son courage ne connaissait aucun obstacle.
[Illustration: ÉVASION DE JEAN BART
D'après une vieille gravure du Musée de la Marine à Paris.]
La légende s'est emparée de plusieurs traits de sa vie.
Authentiques ou légèrement amplifiés ils n'en peignent pas moins,
avec la verve qui convient, le caractère plein de franchise,
l'esprit d'à-propos de l'héroïque capitaine.
On le voit, à bord d'un navire anglais, menacé, malgré la foi
jurée, d'être retenu prisonnier. Jean Bart ne se trouble pas, il
ne cherche pas, peine perdue, il le sait, à faire rougir son hôte
d'une telle trahison, mais, bondissant vers un baril plein de
poudre:
[Illustration: Jean Bart.]
--J'y mettrai le feu et sauterai avec vous! s'écrie-t-il. L'ennemi
tressaille, Jean Bart est laissé libre.
* * * * *
On le voit encore donnant, en présence de Louis XIV, une rude
leçon aux courtisans du grand roi, qui semblaient douter de sa
véracité.
* * * * *
Nous le répétons, la légende s'est mêlée à l'histoire, qu'importe:
elle reste toujours vraisemblable.
Jean Bart était trempé pour l'action. Sa vie, trop courte (né en
1650, il mourut en 1702), est marquée par tant de faits éclatants
qu'il restera dans la mémoire des Français comme le type le plus
populaire, le plus sympathique du marin au dix-septième siècle.
* * * * *
Rendons-nous, maintenant, au _Mynck_, une des curiosités de la
ville. Dans quelques ports, Dunkerque est du nombre, on ne permet
pas les ventes de gré à gré entre pêcheurs, apportant le produit
de leur travail, et marchands, qui distribuent le poisson au loin.
Ici, chaque charge de bateau doit être _mynckée_, autrement dit
passer à la criée du _Mynck_.
Usage étrange! les lots de poissons ne sont _jamais_ l'objet
d'une enchère. Tous, au contraire, sont rigoureusement mis à prix
pour une somme de beaucoup _au-dessus_ de la valeur réelle. Cela
fait, le _mynckeur_, ou crieur, abaisse successivement le taux de
la demande, jusqu'à ce qu'une voix vienne, enfin, arrêter cette
étonnante dégringolade....
* * * * *
Le tableau offert par ces transactions est plein d'imprévu.
Vieille construction du quinzième siècle, le _Mynck_ encadre
pittoresquement la foule bigarrée qui vient y supputer le produit
de son labeur.
Pêcheuses en jupons rouges, pêcheurs encore revêtus du lourd
costume de mer; crieur affairé et menant sa besogne avec une
force de poumons, une vélocité de langue prodigieuses; marchands
aux aguets, calculant le bénéfice probable; curieux essayant de
comprendre ce qui se dit, ce qui se passe...
Une heure s'écoule, on croyait être arrivé depuis cinq minutes
à peine! Si l'oreille se fatigue un peu, l'œil ébloui, suit les
variations du spectacle, et le reflet chatoyant de ces montagnes
de poissons, aux vives couleurs, n'est pas un des moindres
attraits qui le charment.
* * * * *
Très certainement, si le spectacle est attrayant, il est encore le
motif de réflexions mélancoliques.
Ces intrépides pêcheurs exercent le plus dur, le plus périlleux
des métiers. Au prix de fatigues excessives, ils varient notre
alimentation, mais ce que nous pourrions dire de leur existence
resterait au-dessous de la réalité, voyons-les, plutôt, à l'œuvre.
* * * * *
Le 1er avril de chaque année est un jour de vive émotion pour
Dunkerque. Les _Islandais_, c'est-à-dire les pêcheurs partant vers
les côtes d'Islande à la recherche de la Morue, qui y foisonne,
sont prêts à lever l'ancre.
[Illustration: COPIE D'UNE ANCIENNE GRAVURE FAISANT PARTIE DE LA
COLLECTION MUSÉE DE MARINE, A PARIS
A la fin de la campagne de 1675, Jean Bart, avec un corsaire
de dix canons, croise dans la Baltique, y attaque une flotte
hollandaise convoyée par deux frégates, l'une de dix-huit canons,
l'autre de douze; il prend la première à l'abordage détruit une
partie de la flotte et s'empare de l'autre.]
Ils quittent leur famille, leur pays, ils vont, pendant un laps
de temps de quatre à cinq mois, se livrer au plus dur, au plus
périlleux, au plus ingrat travail. Suivons un moment, par la
pensée, ces infatigables marins.
Voyons-les bravant un climat glacial, les brouillards et les
tempêtes si fréquents sous les latitudes nord, manœuvrant
intrépidement leurs navires, ne se donnant point de repos avant
que les tonnes embarquées soient bondées de poisson.
* * * * *
Les rivages d'Islande, abrupts et déchirés, sont redoutables quand
les flots se soulèvent impétueux. Parfois, pourtant, il faut aller
pêcher dans des parages plus inhospitaliers encore. Les récifs
des îles Féroë donnent asile à une morue renommée. Sa taille peut
atteindre 1m.40, et les couches accumulées de sa chair n'ont pas
moins de 10 à 12 centimètres d'épaisseur. Sa valeur commerciale
est donc plus considérable; mais la navigation au milieu de ces
archipels resserrés, hérissés d'écueils, exige une habileté, une
prudence toujours en éveil.
Beaucoup de ceux qui, avec dédain, repoussent un plat de morue
salée, se doutent-ils de la somme de courage, d'abnégation,
de souffrances, et, aussi, du prodigieux mouvement commercial
représentés par l'humble poisson?
Les Dunkerquois le savent, eux. Voilà pourquoi le départ des
_Islandais_ devient l'occasion des manifestations les plus
sympathiques envers ces indomptables travailleurs. Pour la
solennité, le carillon lance dans l'air ses notes pénétrantes....
* * * * *
Hélas! Tous ceux qui l'écoutent aujourd'hui reviendront-ils, de
nouveau, prêter avec ravissement l'oreille à son harmonie?...
Et les femmes, les mères, les enfants se groupent, anxieux, autour
de celui qui, au prix de sa vie peut-être, essaiera d'assurer leur
propre existence.
* * * * *
La situation de Dunkerque en a fait une ville très industrieuse.
Le mouvement commercial et maritime va prendre encore une
extension nouvelle, par suite des travaux récents destinés à
protéger et à améliorer le port.
Tel qu'il se présente actuellement, on y trouve des digues, des
jetées, un avant-port, un port d'échouage, trois bassins à flot,
quatre canaux, plus un bassin de chasse.
Les travaux projetés ne s'arrêteront pas, avant que le chenal soit
élargi et approfondi, avant que les bassins soient étendus, avant
qu'une longueur d'environ huit kilomètres ait été ajoutée aux
quais.
[Illustration: DUNKERQUE.--Le Musée.]
Voilà ce que l'on veut faire pour rendre à Dunkerque toute
l'importance dont elle est capable d'assumer le poids, et pour la
mettre en état de disputer à Anvers la prépondérance que cette
dernière ville a su conquérir.
[Illustration: DUNKERQUE.--Chantier de construction.]
Nous croyons possible la réalisation de ce plan, car il a été
facile d'apprécier les avantages obtenus depuis les dernières
améliorations faites au port.
De semblables dépenses sont éminemment productives. On doit
souhaiter qu'elles se continuent avec la même intelligence, la
même perspicacité des besoins du pays.
* * * * *
Une promenade sur les quais de Dunkerque peut, en quelques
instants, donner une parfaite idée des relations de la ville avec
le monde entier.
[Illustration: DUNKERQUE.--L'Arsenal.]
Ainsi qu'il est naturel de le penser, la Belgique, la Hollande,
le Danemark, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la Norvège et la
Suède y ont des consulats. Les pays du midi de l'Europe ne sont
pas, non plus, restés en arrière, et tous les centres commerciaux
d'Amérique ont suivi l'exemple.
Les établissements de la marine de guerre, ceux de la marine
marchande sont vastes, très bien aménagés. Le chantier de
construction est toujours fort animé pour le service de la pêche
côtière, de la pêche de la morue et du cabotage, qui est très
considérable.
De plus, des canaux de communication avec l'intérieur du pays
contribuent à la prospérité des transactions.
* * * * *
Vue de ses murailles, par une belle journée, Dunkerque apparaît
imposante, quoique gracieuse. Du côté de la terre, les tours du
Beffroi et de Leughenaer,--cette dernière surmontée d'un phare, se
dessinent fièrement sur l'azur du ciel.
[Illustration: Rosendaël.]
Du côté de la mer, les quais, avec leur population affairée; le
port, pavoisé de tous les drapeaux connus; la rade splendide,
sillonnée de bâtiments entrant ou sortant, les longues jetées,
puis les flots qui se confondent avec l'horizon....
* * * * *
Peut-être, cependant, le paysage gagne-t-il encore en beauté quand
vient le crépuscule, alors que les phares tournants ou fixes, et
les feux flottants, projettent au loin leur lumière sur la vague
mobile....
* * * * *
Les bains de mer des environs de Dunkerque sont très fréquentés.
[Illustration: DUNKERQUE.--STATUE DE JEAN BART.]