On sait, encore, quels précieux résultats donnent les voyage

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LE

LITTORAL DE LA FRANCE

COTES NORMANDES

LE LITTORAL DE LA FRANCE

COTES NORMANDES

DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL

COTES BRETONNES

DU MONT SAINT-MICHEL A LORIENT

COTES VENDÉENNES

DE LORIENT A LA ROCHELLE

COTES GASCONNES

DE LA ROCHELLE A HENDAYE

COTES LANGUEDOCIENNES

DU CAP CERBÈRE A MARSEILLE

COTES PROVENÇALES

DE MARSEILLE A LA FRONTIÈRE D'ITALIE

[Illustration]

LE

LITTORAL DE LA FRANCE

COTES NORMANDES

DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL

CINQUIÈME ÉDITION

PAR

V. VATTIER D'AMBROYSE

OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

(Prix _Montyon_ et _Marcelin Guérin_)

HONORÉ D'UNE MÉDAILLE D'HONNEUR DE PREMIÈRE CLASSE

(Société libre d'Instruction et d'Éducation.)

ET D'UNE MÉDAILLE D'ARGENT Yacht-Club de France.

[Illustration]

PARIS

SANARD ET DERANGEON, ÉDITEURS

174, RUE SAINT-JACQUES, 174

Tous droits réservés.

[Illustration]

A

NOS JEUNES MARINS

ET

AUX AMIS DE LA FRANCE

[Illustration]

A LA FRANCE....

A MON PÈRE....

INTRODUCTION

Nul pays, en Europe, n'est, au même degré que la France, favorisé

par sa situation maritime.

De la frontière belge à la frontière espagnole; des

Pyrénées-Orientales à la frontière italienne, deux merveilleuses

lignes côtières se développent, offrant à nos navires de faciles

communications avec le monde entier.

Cinq grands ports militaires, des ports marchands de premier

ordre, enfin, nombre de petites stations donnant lieu à un sérieux

mouvement commercial, prouvent bien qu'il suffirait à la France de

VOULOIR, pour tenir _promptement, sûrement_ le premier rang dans

la marine européenne.

Nous n'avons pas à rechercher les causes qui ont empêché notre

pays de conquérir ce rang: l'étude en serait profondément

douloureuse. Laissons à l'étranger le puéril plaisir de dénigrer

nos richesses convoitées: nous avons mieux à faire. Nous devons

les mettre au jour, ces richesses, notre devoir strict étant de

n'en pas négliger une seule.

Voilà pourquoi l'idée d'un travail exclusivement borné à la

description pittoresque, historique, utilitaire de nos rivages et

de nos villes maritimes ne nous a pas fait reculer... Car, si

modeste qu'il puisse être, nous espérons qu'on y retrouvera le

souvenir de plus d'une noble action oubliée, qu'on y reconnaîtra,

tout au moins, le désir de contribuer à faire davantage aimer

notre patrie.

Il nous a paru nécessaire d'ordonner rigoureusement notre étude:

la route géographique naturelle nous en fournissait le moyen.

Nous sommes donc parti de la limite nord, pour nous arrêter,

successivement, aux lieux remarquables, soit par leur importance

commerciale, soit par la beauté de leur position. Nous ne

terminerons, en réalité, notre travail qu'après avoir visité en

entier le LITTORAL DE LA FRANCE.

Ainsi s'expliquera le titre choisi.

Ce premier volume prend fin au Mont Saint-Michel, le superbe joyau

légué par le moyen-âge.

La grande presqu'île bretonne et la Vendée nous fourniront un

second volume.

Puis les autres rivages de l'Atlantique et ceux de la Méditerranée

deviendront le complément de notre tâche.

Mais nous avons tort d'employer le mot «tâche». Il comporte

presque toujours une idée de labeur accepté à regret, tandis que

notre joie de nous mettre à l'œuvre a été grande.

Parler de la France! nul sujet n'est mieux fait pour intéresser,

pour fortifier une âme française. Ce que nos annales nous

apprennent avoir été accompli, nous pouvons l'accomplir encore

et donner à nos travaux futurs une grandeur, un caractère de

stabilité que les incessants progrès de la science permettront

certainement d'atteindre.

De notre célérité dépend le succès.

Il est juste, toutefois, de constater ce que l'on a fait depuis

quelques années, ce que l'on se propose de continuer dans l'avenir.

En première ligne vient l'amélioration des ports qui, au point

de vue de la situation stratégique, du développement des

transactions ou de la facilité d'y créer des refuges, appelaient

une sollicitude immédiate. Le réseau des chemins de fer côtiers

reliera, entre elles, les stations jusqu'à présent trop éloignées

d'un centre pouvant stimuler leur activité.

Toutefois, plus d'une critique s'est élevée. La principale, celle

qui, en apparence, procède de la raison, de la vérité, fait un

tableau assez sombre de nos ressources et, au nom d'une sage

prévoyance, demande l'ajournement des travaux commencés.

Il suffit pourtant, ce nous semble, d'avoir pris soin de suivre

la marche toujours ascendante du commerce de nos voisins et

concurrents pour souhaiter, non l'arrêt, mais l'extension de

travaux dont la nécessité se démontre d'elle-même.

Et n'est-ce pas le cas de se rappeler qu'un bon vieux proverbe

fait cette remarque, naïve à force de sens commun:

«Qui ne hasarde rien, n'a rien!»

Seulement, ici, le hasard se réduit à peu de chose. Oui, à peu de

chose. Une nation qui sut trouver avec tant de facilité la pesante

rançon de la guerre, ne reculera pas devant la _rançon de la paix_.

L'argent demandé n'est point destiné à se stériliser entre nos

mains. Tout au contraire, il doit créer une émulation féconde,

mettre en œuvre des forces vives qui ne réclament rien que la

possibilité de concourir à la prospérité du pays.

La philosophie du présent ne se dégage-t-elle point, lumineuse, de

la philosophie du passé?

Longtemps notre génie maritime s'est brillamment affirmé. Que

faisait la mère patrie pour les hardis navigateurs portant dans

le monde entier la renommée de la France? Pour les colons dévoués

dont le travail obstiné cherchait à maintenir le prestige du nom

français?

L'histoire répond en ouvrant des pages cruelles.

Mais, si les erreurs d'autrefois furent la conséquence forcée

d'une situation territoriale enviée, le temps est passé où de

pareilles fautes puissent être renouvelées.

Aussi, rien ne nous surprend-il plus que d'entendre des Français

dénier à leur pays les qualités et les ressources qui sont sa

véritable force, qui lui ont permis de subir, sans tomber pour

jamais écrasé, tant d'effroyables vicissitudes.

Rendons-nous un compte sérieux de la situation de nos ports

marchands, grands et petits, nous verrons ce qu'ils sont appelés à

devenir, si nous le voulons.

Les obstacles se sont vainement multipliés, une robuste vitalité

les tient en échec. Qu'elle soit encouragée, aussitôt un splendide

épanouissement suivra.

Nous ne pensons pas être aveuglé par l'optimisme, en croyant que

nous ne manquons d'aucun élément de succès.

Nos marins sont braves, expérimentés; nos explorateurs font preuve

d'une énergie d'autant plus remarquable que leurs ressources sont

loin d'être à la hauteur de leurs entreprises.

Nous n'ajouterons pas que la protection dont ils sont couverts

gagnerait à se montrer moins timide.

Cependant, notre influence est réelle, et, là où nous n'avons à

combattre que l'ignorance, nous triomphons constamment.

Jamais, quoique l'allégation contraire soit devenue monnaie

courante, même en France, jamais peuple a-t-il laissé trace aussi

profonde que celle, bien distincte encore, de notre occupation

dans des colonies perdues?

Partout nous sommes bien accueillis. Notre caractère national se

plie avec une facilité remarquable à toutes les situations. Et ce

que nous faisons, quand des raisons politiques ne viennent pas se

jeter à la traverse, prend un caractère de simplicité forte, de

bonhomie, de loyauté bien propre à nous concilier les populations

qu'il s'agit de disposer en notre faveur.

Les pionniers français ne s'avancent point suivis d'un train

grandiose. Ils arrivent, néanmoins, à leur but. Si un catalogue

absolument véridique des découvertes et des colonisations était

dressé, la surprise serait immense de voir, presque à chaque

ligne, briller un nom français....

Malheureusement, nous nous sommes toujours laissés éblouir par

le prestige militaire. Combien se souviennent avec admiration de

la riche pléiade de nos généraux, qui ignorent la gloire dont

nous sommes redevables aux Prégent, aux d'Harcourt, aux Paul, aux

d'Estrées, aux La Bourdonnais, aux Suffren, aux d'Estaing, aux

Château-Renault, aux Valbelle.... A peine bégayent-ils les noms du

grand Duquesne, de Tourville, de Jean Bart, de Duguay-Trouin.

A peine soupçonnent-ils cette autre gloire, faite toute de

dévouement à la Patrie, à la science, qui entoure les noms de

Jacques Cartier, le grand Malouin; de Bougainville, le spirituel

gentilhomme, le marin énergique; de La Pérouse, assassiné sur

un écueil océanien, après des succès chèrement achetés; de

D'Entrecasteaux, qui porta si fièrement le pavillon français sur

tant de rivages nouveaux ou mal connus; de Dumont-d'Urville, un

de nos navigateurs les plus illustres, mais dont les merveilleux

travaux doivent, surtout, à la cruelle catastrophe du 8 mai 1842

leur popularité!

Cependant pourquoi continuer une telle énumération, quand il est

une autre classe d'hommes dévoués, plus oubliés encore.

Rarement nos voyageurs peuvent espérer voir leurs efforts

récompensés, nous ne disons pas même par de l'argent ou des

distinctions, mais seulement par une attention légitime, un

désir vrai de profiter de jalons souvent placés au prix des plus

héroïques sacrifices.

Nous ne citerons pas de noms: ces souvenirs sont trop tristes.

Il nous suffira de copier des lignes éloquentes empruntées à un

écrivain illustre[1].

[Note 1: _La France dans ses Colonies_, discours lu à la

séance trimestrielle de l'Institut, le 8 janvier 1873, par M.

Xavier MARMIER, de l'Académie Française.]

«Nous ne pouvons trop honorer ceux qui ont porté si loin et

défendu si vaillamment notre drapeau. Ce n'est pourtant point par

ses ardentes batailles et ses nombreuses victoires que la France a

acquis une place si distincte dans l'histoire des colonisations,

c'est par son esprit de justice et de mansuétude, par ses facultés

d'attraction et d'assimilation.

«Elle n'a point fait de cruelles ordonnances pour obtenir la plus

abondante récolte de la terre conquise; elle n'a point, pour

apaiser sa soif d'or, torturé d'innocentes peuplades vaincues.

Elle n'a point écrasé, ou refoulé dans de sombres régions, des

millions d'honnêtes familles pour n'avoir plus à leur disputer une

parcelle de leurs domaines héréditaires.

«Ah! si en pensant à tout ce que nous avons possédé et à tout ce

que nous avons perdu, il ne nous est pas possible de lire sans

regrets la chronique de nos colonies, nous pouvons, du moins, la

lire sans remords.

«Nulle de nos souverainetés n'a fait gémir l'âme d'un Las Casas:

nulle de nos coutumes n'a suscité un désir insatiable de vengeance

dans le cœur d'un Montbars, et nul de nos gouverneurs n'a, par ses

rapacités, enflammé la foudroyante éloquence d'un Burke et d'un

Sheridan.»

* * * * *

Nous ne persévérerons pas dans notre déplorable indifférence. Le

moment est venu où la moindre des forces vives du pays doit être

mise en œuvre.

La prépondérance que nos derniers revers nous ont arrachée, il

nous est facile de la reconquérir avec nos seules ressources.

La France, avons-nous déjà dit ailleurs, n'est-elle pas une

contrée exceptionnellement favorisée?

Le génie de ses enfants l'a portée bien haut dans toutes les

branches de l'intelligence humaine, et le travail, appliqué à son

sol, a toujours promptement réparé ses désastres.

Quel autre pays peut se vanter d'une situation maritime plus

favorable, d'un air plus salubre, d'un climat plus tempéré,

d'un territoire plus facile à toutes les cultures? Au nord, à

l'ouest, au midi, elle a des ports commodes. Elle a des fleuves

fournissant, à l'intérieur, des routes naturelles qui conduisent

dans toutes les directions. Si imparfaitement cultivée qu'elle

soit encore, la terre y produit, selon les régions, du vin, du

cidre, de la bière, du blé excellent, dont on pourrait augmenter

le rendement en aménageant de vastes espaces délaissés; elle donne

de la viande savoureuse, des fruits délicieux, des légumes en

quantités innombrables.

Elle possède de superbes races de chevaux, d'excellentes et belles

races de bétail. Il lui reste d'assez vastes forêts; les mines de

toute sorte ne lui manquent pas. Le lin et le chanvre y peuvent,

toujours, prospérer. Ses nombreux troupeaux de moutons lui

fournissent une laine soyeuse....

Supposons un instant que, par suite d'une cause soudaine,

la France ne puisse communiquer avec aucun autre pays...

Périrait-elle pour cela? Non, elle peut se suffire à elle-même.

En parlant ainsi, nous ne nous laissons pas emporter par un

enthousiasme aveugle. Les relations commerciales entre peuples

sont le grand moyen de civilisation et de progrès. Un pays qui

s'isolerait complètement ne saurait longtemps, sans dommage, vivre

ainsi.

Nous avons simplement voulu exprimer, par la plus nette des

images, les richesses enfouies dans le sol de notre patrie

ou disséminées à sa surface. C'est un trésor caché aux yeux

indifférents, une source inépuisable de biens pour qui veut les

mettre en œuvre.

Dire: mettre en œuvre, suppose, nécessairement, la création d'un

grand courant d'échanges. Qu'importerait l'augmentation du chiffre

des produits reçus de l'étranger, si le total des marchandises

expédiées par nos ports s'accroissait dans la même proportion?

Phénomène étonnant, nous sommes victimes, nous que l'on accuse si

volontiers d'outrecuidance, du défaut de confiance en nous.

Il est temps, cependant, de rejeter bien loin cette timidité. Les

esprits clairvoyants jugent et comparent.

Plusieurs des sources de nos revenus sont en train de se tarir, si

nous n'y avisons.

Surexcités par la nécessité et, aussi, par le désir bien naturel

de se soustraire à un lourd tribut, quelques pays ont fait faire à

leur commerce, à leur industrie des progrès considérables. Sur le

terrain de l'art, enfin, nous les retrouvons assez forts pour que

nous devions, désormais, compter avec eux.

Tout cela serait alarmant, si nous poussions l'aveuglement jusqu'à

nous croire à l'abri d'une dépossession complète. Il n'en est pas

ainsi. Quoique faible encore, un courant s'établit dans l'opinion

publique, des essais d'intelligente initiative se produisent.

Nous avons l'espoir que les résultats obtenus seront de nature à

encourager beaucoup d'essais semblables.

Nous n'en voulons citer que deux exemples, mais ils se rattachent

d'une manière étroite à notre sujet, et prouvent que nos grandes

administrations commencent à moins se préoccuper, heureusement!

des bornes où elles se confinaient.

* * * * *

On sait quelles proportions, chaque jour croissantes, prennent les

relations entre l'Europe centrale et les villes de l'Amérique du

Nord, New-York principalement.

Pour attirer à notre profit fret et voyageurs, nous avons un

port excellent, tant par sa situation que par les faciles

communications à l'aide desquelles il rayonne sur l'Europe

entière: c'est le Havre.

Néanmoins, Hambourg et Anvers lui font une concurrence acharnée,

et il a besoin de plusieurs années avant que les travaux décidés

en sa faveur puissent être achevés. Fallait-il donc laisser,

chaque jour, s'amoindrir un important trafic! Une route négligée

ne tarde guère à devenir une route abandonnée.

La Compagnie Transatlantique et la Compagnie des chemins de fer

de l'Ouest ont vu le danger. Résolument, elles y ont paré. Une

entente commune a amené la création d'un train spécial rapide

qui conduit, sans transbordement, les voyageurs de la gare

Saint-Lazare au Havre, sous la tente d'accès des paquebots, deux

heures avant le départ du navire en charge.

L'innovation est appréciée par tous ceux (le nombre en est grand)

qu'une traversée prolongée et houleuse effraye. Sous ce dernier

rapport, la réputation de la mer du Nord est faite. Les passagers

qui l'ont franchie en peuvent témoigner.

Après l'intérêt des voyageurs, vient celui des marchandises, dont

les risques à courir se trouvent amoindris. L'initiative sera donc

certainement féconde.

* * * * *

Le second exemple nous est fourni par l'installation d'un service

direct entre Marseille, l'Australie et la Nouvelle-Calédonie: la

Compagnie de Lyon-Méditerranée y a beaucoup contribué.

Nous ne serons plus tributaires de la Grande-Bretagne pour

l'importation des produits australiens, et l'itinéraire choisi

amènera une favorable reprise de nos relations commerciales, non

seulement avec la grande île océanienne, mais avec nos colonies de

la mer des Indes.

C'est, peut-être, le signal du réveil sérieux de la sollicitude du

pays pour ses laborieux marins qui, avec joie, mettront dans la

balance l'enjeu de leur courage, de leur active volonté.

On ne demande, parmi nos populations côtières, qu'à se souvenir

des travaux des ancêtres et, avec peu, on obtiendra beaucoup

d'elles.

Les vieilles traditions sont loin d'être éteintes. Chaque fois que

l'on entend le récit d'un voyage audacieux ou d'un empiètement sur

nos droits, à propos de possessions incontestablement françaises,

une légitime fierté évoque les fastes du passé.

* * * * *

Nous ne sommes plus au temps où Ango, simple armateur dieppois,

traitait d'égal à égal avec un puissant souverain; mais le moment

est venu où nous ne devons plus souffrir les dénis de justice,

où nous devons soutenir nos droits, où nous devons, en un mot,

assurer à notre marine marchande une large place dans le commerce

du monde entier.

N'est-ce pas une chose attristante, quand les tables de

statistique maritime mettent en regard la nomenclature des

navires des différentes nations? On aurait peine à croire, si les

chiffres ne parlaient trop haut, que la France occupe un rang

à ce point modeste, et, si l'on jugeait uniquement par eux, il

faudrait oublier notre situation continentale, de même que le

nombre de nos ports. Il faudrait, surtout, oublier que nos marins

comptent parmi les meilleurs et que les avantages pécuniaires,

faible compensation d'un rude service, sont, en beaucoup de cas,

inférieurs à ceux de l'armée de terre.

* * * * *

Chez plusieurs de nos voisins, nous trouverions une manière

d'agir différente. Par tous les moyens possibles, on y encourage

le développement de la marine militaire et marchande. Le pays

entier suit d'un œil empressé les progrès réalisés, s'inquiète de

trouver de nouveaux débouchés, organise des campagnes en faveur de

possessions coloniales, acquises ou à acquérir.

Aussi la prospérité de ces peuples suit-elle une marche

ascendante. La vive impulsion reçue par toutes les branches de

leur industrie fait découvrir des richesses nouvelles, en ce sens

qu'elle force le génie national à user de ressources jusqu'alors

négligées.

Nous lisions, il y a peu de temps, une étude sur la marine

allemande. Elle se terminait par une parole patriotique de

l'auteur, suppliant la France de prendre garde aux surprises de

l'avenir.

L'avertissement n'est pas, croyons-nous, prématuré, car,

aujourd'hui, la marine allemande, protégée par le commun accord

des provinces formant l'empire germanique, s'est affranchie des

liens qui la constituaient vassale du travail franco-anglais.

Désormais, un navire allemand ne doit rien de son existence qu'à

l'Allemagne. Le plus mince cordage, tout comme la machine la plus

compliquée, la plus délicate, sortent des ateliers tudesques.

Reste à utiliser ce déploiement d'incessante activité. On y

arrivera, sans nul doute, et ce n'est pas nous qui regretterons

cette prospérité nouvelle, si notre patrie a eu la prudence de ne

point se laisser devancer.

Le monde offre encore assez de vastes espaces où les pavillons des

nations civilisées peuvent flotter côte à côte, non-seulement sans

se nuire, mais avec un profit mutuel....

En attendant ce jour, ne perdons pas un instant. La question,

pour nous, ne se réduit point à une perte ou à un gain plus ou

moins sensible: c'est, vraiment, notre existence industrielle et

commerciale qui se trouve en jeu.

* * * * *

Beaucoup d'esprits pessimistes signalent avec persistance

les obstacles naturels défendant l'approche ou entravant

l'amélioration de nos ports; mais la France n'est pas, que nous

sachions, dans un état inférieur à la situation qui favorisa,

autrefois, Dieppe et Saint-Malo, par exemple.

Les conditions économiques ont changé, voilà tout. Il s'agit de

tenir compte exact des nécessités du présent, puis de reporter une

sollicitude attentive sur ceux des points que l'expérience montre

comme étant appelés à un avenir assuré.

En dehors des catastrophes soudaines, impossibles à prévoir, il

n'est plus guère d'obstacles dont la science n'arrive à triompher,

et ceux que l'on ne saurait vaincre, on les tourne.

Prudence, quant à l'emploi des ressources.

Ténacité, quant à la conduite des travaux.

Hardiesse, quant à la campagne soutenue contre la routine.

Avec ces trois éléments, la victoire nous est assurée.

Notre conviction a puisé une force extrême dans chaque halte que

nous venons de faire sur les rivages du nord-ouest.

Depuis les Dunes, cachant l'industrieux pays flamand; depuis les

bancs de sable, cherchant à gagner les plaines du Boulonnais et de

l'Artois; depuis les falaises crayeuses, dissimulant les belles

campagnes cauchoises; depuis les plages, continuation maintenant

féconde des admirables champs du Calvados; partout, de même qu'aux

rochers granitiques défendant l'accès du Cotentin, l'élan reçu

pourrait prendre d'incalculables proportions.... Seulement...,

seulement, il ne nous est pas permis d'entrer plus avant au cœur

de la question.

* * * * *

Nous n'avons eu d'autre prétention que d'offrir un tableau

succinct de nos rivages. La matière du travail ne nous a pas

manqué. En parcourant les chroniques de chaque cité visitée,

nous sommes resté sous l'impression d'une pensée consolante: la

facilité de relèvement dont est douée notre nation.

Sans remonter à plus de deux siècles dans le passé, on pourrait

presque se demander comment, du milieu de tant de ruines

accumulées, un seul de nos ports marchands subsiste encore;

comment, du moins, son commerce a pu prendre un essor rapide.

Certes, l'oubli complet des maux subis n'est pas venu, mais, au

découragement d'un instant, a vite succédé la foi en l'avenir.

Que cette foi rencontre un généreux appui et la France, dont

les malheurs ont étonné le monde, l'étonnera de nouveau par sa

vitalité.

* * * * *

Nous répétons ici, sous une autre forme, les paroles entendues au

cours de notre voyage.

A Dunkerque, à Calais, à Boulogne, à Saint-Valery, à Dieppe,

au Havre, à Caen, à Cherbourg, à Granville, ainsi que dans les

nombreux petits ports, plus d'une plainte très vive se fait

entendre. Les pêcheurs, particulièrement, réclament, à bon droit,

une aide sérieuse, mais l'intérêt du pays prime, en général,

toutes les préoccupations.

Si jamais l'amour de la patrie pouvait s'éteindre dans la majorité

des cœurs français, on le retrouverait chez nos marins.

Moins favorisés que nos soldats, ils ont fait preuve, au même

degré, d'un dévouement admirable.

Soumis à une existence beaucoup plus pénible, tous les sacrifices

les trouvent prêts et ils se rattachent avec ardeur à l'espoir

qu'un rôle important leur est réservé.

Nous, aussi, nous l'espérons. Merveilleux instrument de progrès,

la marine est loin d'avoir dit son dernier mot. Pour une large,

très large part, elle s'associera à notre grandeur future. Déjà,

plus qu'on ne le croit, elle entre dans les spéculations de la

science.

Plusieurs des missions astronomiques ont été ou seront confiées à

des officiers de notre marine militaire. L'Observatoire de Paris

est dirigé par M. l'amiral Mouchez. Il semble, d'ailleurs, que ces

fonctions conviennent particulièrement à des hommes familiarisés

avec l'étude des phénomènes célestes.

On sait, encore, quels précieux résultats donnent les voyages

de circumnavigation, et nous venons d'admirer la prodigieuse

moisson de faits surprenants dus aux expéditions des avisos _le

Travailleur_ et le _Talisman_.

Les savants qui montaient ces navires portaient des noms

illustres, mais le concours empressé des officiers a aidé dans une

large mesure au succès.

* * * * *

Nous entendions un jour formuler, par un capitaine de marine

marchande, ce regret mélancolique:

--Pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux! Ah! je passe de

mauvaises heures lorsque, dans des ports dont le trafic viendrait

si volontiers à nous, je me trouve seul ou avec un, deux autres

capitaines français au plus, contre dix fois ce même nombre de

concurrents anglais. Mes regrets augmentent encore lorsque je

vois, en la possession de compagnies étrangères, des lignes de

transit productives aboutissant à des ports français. Et ils ne

diminuent pas, lorsque mon trois-mâts croise la route de tant de

superbes paquebots naviguant sous pavillon anglais.... Nous ne

sommes pas dégénérés, cependant. Nous valons bien nos rivaux.

Trouvez des marins plus solides que les nôtres, de meilleurs

navires...

Le capitaine terminait par des considérations qui, clairement,

selon lui, prouvaient la possibilité, pour notre pays, de regagner

le temps perdu.

Nous partageons sa conviction: l'avenir dira qu'elle est fondée.

* * * * *

En terminant ce livre, en nous souvenant des joies intimes qu'il

nous a données, nous ressentons une crainte: celle de n'avoir

peut-être pas entièrement réussi à prouver notre amour pour la

France.

Pays de générosité souvent exaltée, où l'esprit s'allie au cœur,

où le dévouement prend sans peine une forme héroïque, où l'art se

fait aimable et la science accessible, où le travail n'est jamais

oublié, notre patrie ne peut déchoir du rang que les siècles lui

ont assigné, même aux jours terribles de son existence.

Grande et noble entre toutes, elle nous apparaît d'autant plus

sacrée que son cœur a été plus violemment frappé.

Cependant les tourmentes s'apaisent, les chutes peuvent être

l'occasion d'un relèvement éclatant, et les victoires perdues

devenir la leçon salutaire qui prépare l'avenir heureux.

C'était le vœu de celui dont le nom placé en tête de ces pages

ravive nos meilleurs souvenirs.

Il nous apprit à aimer la France. Il eût encouragé notre

travail....

Puissent ses leçons nous avoir bien guidé....

* * * * *

Mais il est temps de laisser la parole aux faits eux-mêmes. Leur

éloquence sera puissante, si nous avons su conserver la simplicité

qui les distingue.

La vérité ne réclame aucun ornement, encore faut-il, néanmoins, la

présenter vive, claire, frappante....

* * * * *

Notre désir d'y parvenir a été grand!

[Illustration: Salut au drapeau.]

[Illustration: DUNKERQUE]

LE

LITTORAL DE LA FRANCE

PREMIÈRE PARTIE

DE DUNKERQUE AU MONT SAINT-MICHEL

CHAPITRE I

LA MER DU NORD.--SES RIVAGES.--DUNKERQUE

C'est, seulement, sur une étendue d'environ quatre-vingt-dix

kilomètres que la mer du Nord baigne les rivages français; mais

bien grande est l'importance d'une semblable route vers les

contrées septentrionales de l'Europe.

Aussi, pendant plusieurs siècles, nous a-t-elle été disputée avec

acharnement, et, même après qu'un contrat nous eut livré son

principal port, les entraves de tout genre furent multipliées pour

anéantir les avantages que nous en devions recueillir.

Aujourd'hui, ces vicissitudes sont oubliées: nous pouvons

travailler à améliorer nos stations navales.

Ici, néanmoins, nous avons affaire à un ennemi redoutable, car

l'extrémité nord de l'ancienne Flandre et de l'Ardrésis participe,

pour la nature de son sol, de la constitution géologique de la

Hollande et de la Belgique. Sa côte, de même que les côtes de ces

deux royaumes, a été, en partie, conquise sur les eaux marines.

Depuis plus de douze cents ans, l'industrie et la ténacité des

Flamands luttent contre cette force irrésistible appelée la mer,

et, d'un golfe aux émanations malfaisantes, de vases, de sables

mouvants ont réussi à créer des campagnes renommées pour leur

fertilité.

L'aspect du rivage ne le laisserait pas soupçonner. Soumis à

l'action incessante des flots, il se recouvre de tertres, de

monticules sablonneux, appelés _Dunes_, variant de deux mètres

jusqu'à cinquante mètres de hauteur. La chaîne se continue ainsi,

à peu près sans interruption, depuis Dunkerque jusqu'à l'ouest de

Calais.

La lutte est continuelle entre le travail de l'homme et l'action

destructive du fléau qui a comblé plusieurs ports jadis

florissants.

En effet, les _Dunes_ sont voyageuses. Formées de sable très fin,

très léger, elles subissent sans peine la double influence du vent

et de la mer. Si l'on ne s'opposait par tous les moyens à leurs

envahissements, le pays riverain ne tarderait guère à reprendre sa

constitution d'estuaire saumâtre.

Ce phénomène explique l'anéantissement successif des ports

secondaires. Il y avait nécessité absolue à concentrer sur les

points les plus avantageux les efforts et les énormes dépenses

réclamés par la configuration de la côte.

[Illustration: Les Dunes.]

[Illustration: L'ENTRÉE DU PORT DE DUNKERQUE

Vue de la Rade

_Réduite de la Collection des Ports de France dessinés pour le Roi

en 1776._

_Par le Sr Ozanne Ingénieur de la Marine Pensionnaire de Sa

Majesté._ ]

DUNKERQUE fut, avec raison, choisie. C'est la sentinelle établie

vers l'extrême nord non seulement de notre pays, mais de l'Europe,

puisque la mer sur laquelle ouvre son port conduit aux côtes

occidentales de la Norvège, aux côtes orientales de l'Angleterre,

de l'Écosse, à l'océan Glacial....

Enfin, qu'elle est le chemin permettant aux navires de pénétrer

dans la Baltique.

Une telle position était trop précieuse pour qu'on la négligeât,

et Dunkerque figure au premier rang sur les projets de travaux

destinés à rendre nos ports véritablement dignes d'un grand pays.

* * * * *

Ainsi que beaucoup d'autres villes, la vieille cité flamande prit

naissance autour d'une église.

Baudouin _le Jeune_, comte de Flandre, trouva avantageuse, pour

la défense de sa principauté, la situation d'une modeste petite

chapelle, bâtie par saint Éloi, au milieu des tertres sablonneux

du rivage, d'où, selon l'opinion commune, le nom de la ville:

_Duin-Kerken_, église des Dunes.

Attirés par le comte, des travailleurs affluèrent et, bientôt, un

centre d'agglomération fut fondé. On était alors vers la fin du

dixième siècle (960).

Mais il ne suffisait pas de désirer prendre possession du sol,

on devait, avant tout, le rendre habitable. Or, jusqu'au dixième

siècle, les empiétements des flots donnaient, disent les plus sûrs

géographes, facilité aux navires marchands de pénétrer dans la

ville de Saint-Omer, par la voie du petit fleuve l'Aa.

De distance en distance se dressaient, sur l'immense étendue

marécageuse, des îlots et des promontoires reliés, çà et là, par

des cordons sablonneux.

Ce que les forces naturelles avaient commencé, l'énergie des

Flamands le continua. Peu à peu, les endiguements augmentèrent et

des campagnes, situées en contre-bas des marées, furent conquises

à l'agriculture. On perfectionna l'œuvre gigantesque en ménageant

des canaux destinés à drainer ces terrains spongieux. Tout un

admirable système hydrographique se trouva ainsi créé. Selon

l'état des lieux, des rigoles d'assèchement portent le trop-plein

des eaux à des fossés plus profonds qui, eux-mêmes, le déversent

dans des canaux aboutissant à la mer. Ces canaux sont préservés

de l'irruption des flots par des écluses s'ouvrant à l'heure du

reflux, et se fermant aussitôt que la marée commence à monter.

L'arrondissement de Dunkerque, en entier, a cette origine. Il

occupe le lit de l'ancien golfe maritime et de deux lacs: la

_Grande_ et la _Petite Moëre_. Ces derniers terrains sont les plus

bas de la contrée.

On nomme _Watteringhes_ l'ensemble des canaux du golfe.

Désormais, les Dunkerquois pouvaient tirer parti de leur position:

ils n'y manquèrent pas.

Rapidement la ville, tout en gardant une réelle importance

militaire, devint un entrepôt commercial, un centre naturel de

ralliement pour l'industrie de la pêche.

Mais sa prospérité lui créait un danger permanent. Toutes les

guerres dont la Flandre fut le théâtre eurent une action forcée

sur Dunkerque.

Espagnols, Hollandais, Anglais, Français se la disputèrent avec

acharnement. Maintes fois prise, perdue, puis reprise, elle vit

passer dans ses murs les plus grands capitaines et subit trop

souvent la loi implacable des vainqueurs.

Philippe _le Bel_ s'en empara en 1299; il la garda jusqu'en 1305.

Moins d'un siècle plus tard, les Anglais la brûlaient. En 1558,

elle était, de nouveau, ville française. Un an après, elle était

espagnole et ne redevint nôtre qu'en 1646, époque où Condé la

reprit. Victoire éphémère, puisque nous voyons Turenne obligé, en

1658, de s'unir aux Anglais pour l'enlever à l'archiduc Léopold.

Peu s'en fallut qu'elle restât à jamais possession anglaise.

Heureusement, Louis XIV eut une inspiration de génie. Comprenant

l'importance de la place, il offrit cinq millions de livres au

roi d'Angleterre pour la racheter. L'insouciant Charles II saisit

cette occasion de remplir son trésor obéré, il accepta.

* * * * *

Nous avions, désormais, une porte ouverte sur la mer du Nord et

Dunkerque prenait rang parmi les villes fortes de France.

Cependant, elle devait encore éprouver un cruel malheur. Le traité

d'Utrecht (1715) obligeait Louis XIV, au déclin de sa gloire, à

combler le port flamand et à en raser les fortifications. Mais ces

clauses si dures ne furent point entièrement exécutées; Louis XV

put réparer, au moins en partie, le dommage causé. Le duc d'York

s'en aperçut bien, quand, en 1793, il voulut reprendre Dunkerque.

[Illustration: DUNKERQUE.--LE PORT.]

Depuis longtemps, au reste, nos ennemis savaient qu'il leur

fallait compter non seulement avec la situation de la place,

mais encore avec le patriotisme de ses habitants. Les corsaires

dunkerquois étaient, à juste titre, redoutés et se montraient

dignes des souvenirs laissés par Jean Bart. Dans la seule année

1756, ils capturèrent _six cent vingt et un_ navires.

* * * * *

De nos jours, Dunkerque est, surtout, un port de commerce,

quoique l'État ne néglige pas d'y entretenir les établissements

nécessaires à sa marine.

[Illustration: DUNKERQUE.--La tour de Leughenaer.]

La ville se présente agréablement, car le périmètre des

fortifications ayant été agrandi, on a pu transformer les vieux

quartiers, où, jusque vers 1850, les rues étroites, mal bâties,

encombrées de caves, semblaient interdire le passage même aux

piétons; la santé publique y a gagné et l'on ne se hâte plus de

courir aux quais pour chercher un peu d'air respirable.

En dehors du port et de ce qui s'y rattache, trois monuments

attirent le voyageur: ils résument, pour ainsi dire, l'histoire de

Dunkerque.

* * * * *

Le nom seul de l'église Saint-Éloi rappelle l'origine de la ville

créée autour du petit oratoire bâti par le saint populaire, qui

fut un grand ministre du royaume de France.

[Illustration: Le phare et les signaux de marée.]

[Illustration: Marée montante.]

[Illustration: Marée haute.]

[Illustration: Marée descendante.]

Mais, pour livrer passage à une rue, sans doute très utile, on a

séparé l'église de sa tour! Devenu le _Beffroi_, le vieux clocher,

haut de 90 mètres, porte, à son sommet, des signaux pour les

navires en danger; aujourd'hui, on s'en sert peu, le sémaphore,

c'est-à-dire le télégraphe maritime, est installé ailleurs. Le

Beffroi contient le carillon.

* * * * *

A ce simple mot, la physionomie des Dunkerquois s'épanouit. Elle

leur est si douce, la voix de ces cloches habituées à s'harmoniser

avec les souhaits, mêlés de larmes, faits au départ..., avec les

cris joyeux saluant le retour....

Combien de fois, loin du pays, le matelot croit-il entendre le gai

carillon! Combien de fois, impatiemment, alors que le rivage est

signalé, cherche-t-il à percevoir le doux écho de la ville natale!

Ne lui dites pas que c'est folie, que le _musicien_ inconscient ne

saurait s'associer à ses travaux.

«Folie! soit, répondrait-il; mais elle aide à supporter bien des

misères, à consoler bien des regrets. D'ailleurs, peut-il y avoir

folie à conserver vivace la pensée de la Patrie!»

* * * * *

L'église Saint-Éloi possède les tombeaux de Jean Bart, de sa femme

et de son fils, le vice-amiral François-Cornil Bart; après nous

être inclinés devant eux, allons saluer la statue du plus illustre

des enfants de Dunkerque.

[Illustration: Tombeau de Jean Bart et de sa femme dans l'église

Saint-Éloi.]

* * * * *

Quelle noble, vaillante et glorieuse figure!

Il n'en est pas de plus populaire, de plus universellement connue.

* * * * *

Jean Bart était, non le fils d'un simple pêcheur, mais le

descendant d'une famille d'armateurs à la course, très aimée en

Flandre.

«Dès l'âge de douze ans, dit M. Léon Guérin, le savant historien

des _Marins Illustres_, il commence la vie de bord sous Jérôme

Valbué, homme assez instruit pour qu'on l'ait élevé au grade de

pilote hauturier des vaisseaux du roi, mais d'un caractère violent

et féroce. La France étant alors en alliance avec la Hollande,

Jean Bart en profite pour quitter un homme qui le rendait chaque

jour témoin des plus tragiques actions.»

Il prend du service sur les vaisseaux de la flotte hollandaise,

alors si puissante; mais, en 1672, la guerre éclatant entre les

deux pays, le futur chef d'escadre n'hésite point. Il s'enfuit

avec son ami Charles Keyser et revient à Dunkerque. Tout aussitôt,

on le voit commander un bâtiment corsaire et se rendre tellement

redoutable à nos ennemis que l'attention de Colbert se fixe

sur lui. En 1676, Louis XIV lui envoie une chaîne d'or comme

témoignage de son estime, et bientôt, sur les instances de Vauban,

le nomme lieutenant de vaisseau dans sa marine militaire.

C'est peu après cette nomination que se place l'un des épisodes

tragiques de la vie de l'intrépide marin. Chargé, avec le

chevalier de Forbin, d'escorter un convoi marchand, il fut attaqué

par des forces très supérieures. Son audace, son courage sauvèrent

le convoi, mais il fut, ainsi que Forbin, cruellement blessé et

emmené prisonnier.

La captivité ne dura pas longtemps. Rien de plus émouvant que

le récit de l'évasion des deux indomptables marins. Ils osèrent

traverser la Manche sur une pauvre chaloupe et vinrent aborder à

Saint-Malo, où ils furent reçus avec des démonstrations d'autant

plus enthousiastes que le bruit de leur mort s'était répandu.

Quelques jours après, Jean Bart recevait le brevet de capitaine

de vaisseau du roi (20 juin 1689). Sa carrière devait être,

désormais, une suite de brillants faits d'armes et de succès.

En 1691, étant parvenu à sortir, avec _sept_ frégates seulement,

du port de Dunkerque, sa ville bien-aimée, bloquée par les

Anglais, il brûle _quatre-vingts_ des navires employés au blocus,

et pousse l'audace jusqu'à faire une descente en Angleterre!

Trois ans plus tard, il préservait encore Dunkerque de la famine

en y conduisant une flotte chargée de grains. Vainement l'ennemi

voulut-il s'opposer à sa marche puissante, Jean Bart, presque

toujours, presque partout, était vainqueur. Infatigable, il se

jouait des entreprises les plus périlleuses. De lui, on peut

vraiment dire que son courage ne connaissait aucun obstacle.

[Illustration: ÉVASION DE JEAN BART

D'après une vieille gravure du Musée de la Marine à Paris.]

La légende s'est emparée de plusieurs traits de sa vie.

Authentiques ou légèrement amplifiés ils n'en peignent pas moins,

avec la verve qui convient, le caractère plein de franchise,

l'esprit d'à-propos de l'héroïque capitaine.

On le voit, à bord d'un navire anglais, menacé, malgré la foi

jurée, d'être retenu prisonnier. Jean Bart ne se trouble pas, il

ne cherche pas, peine perdue, il le sait, à faire rougir son hôte

d'une telle trahison, mais, bondissant vers un baril plein de

poudre:

[Illustration: Jean Bart.]

--J'y mettrai le feu et sauterai avec vous! s'écrie-t-il. L'ennemi

tressaille, Jean Bart est laissé libre.

* * * * *

On le voit encore donnant, en présence de Louis XIV, une rude

leçon aux courtisans du grand roi, qui semblaient douter de sa

véracité.

* * * * *

Nous le répétons, la légende s'est mêlée à l'histoire, qu'importe:

elle reste toujours vraisemblable.

Jean Bart était trempé pour l'action. Sa vie, trop courte (né en

1650, il mourut en 1702), est marquée par tant de faits éclatants

qu'il restera dans la mémoire des Français comme le type le plus

populaire, le plus sympathique du marin au dix-septième siècle.

* * * * *

Rendons-nous, maintenant, au _Mynck_, une des curiosités de la

ville. Dans quelques ports, Dunkerque est du nombre, on ne permet

pas les ventes de gré à gré entre pêcheurs, apportant le produit

de leur travail, et marchands, qui distribuent le poisson au loin.

Ici, chaque charge de bateau doit être _mynckée_, autrement dit

passer à la criée du _Mynck_.

Usage étrange! les lots de poissons ne sont _jamais_ l'objet

d'une enchère. Tous, au contraire, sont rigoureusement mis à prix

pour une somme de beaucoup _au-dessus_ de la valeur réelle. Cela

fait, le _mynckeur_, ou crieur, abaisse successivement le taux de

la demande, jusqu'à ce qu'une voix vienne, enfin, arrêter cette

étonnante dégringolade....

* * * * *

Le tableau offert par ces transactions est plein d'imprévu.

Vieille construction du quinzième siècle, le _Mynck_ encadre

pittoresquement la foule bigarrée qui vient y supputer le produit

de son labeur.

Pêcheuses en jupons rouges, pêcheurs encore revêtus du lourd

costume de mer; crieur affairé et menant sa besogne avec une

force de poumons, une vélocité de langue prodigieuses; marchands

aux aguets, calculant le bénéfice probable; curieux essayant de

comprendre ce qui se dit, ce qui se passe...

Une heure s'écoule, on croyait être arrivé depuis cinq minutes

à peine! Si l'oreille se fatigue un peu, l'œil ébloui, suit les

variations du spectacle, et le reflet chatoyant de ces montagnes

de poissons, aux vives couleurs, n'est pas un des moindres

attraits qui le charment.

* * * * *

Très certainement, si le spectacle est attrayant, il est encore le

motif de réflexions mélancoliques.

Ces intrépides pêcheurs exercent le plus dur, le plus périlleux

des métiers. Au prix de fatigues excessives, ils varient notre

alimentation, mais ce que nous pourrions dire de leur existence

resterait au-dessous de la réalité, voyons-les, plutôt, à l'œuvre.

* * * * *

Le 1er avril de chaque année est un jour de vive émotion pour

Dunkerque. Les _Islandais_, c'est-à-dire les pêcheurs partant vers

les côtes d'Islande à la recherche de la Morue, qui y foisonne,

sont prêts à lever l'ancre.

[Illustration: COPIE D'UNE ANCIENNE GRAVURE FAISANT PARTIE DE LA

COLLECTION MUSÉE DE MARINE, A PARIS

A la fin de la campagne de 1675, Jean Bart, avec un corsaire

de dix canons, croise dans la Baltique, y attaque une flotte

hollandaise convoyée par deux frégates, l'une de dix-huit canons,

l'autre de douze; il prend la première à l'abordage détruit une

partie de la flotte et s'empare de l'autre.]

Ils quittent leur famille, leur pays, ils vont, pendant un laps

de temps de quatre à cinq mois, se livrer au plus dur, au plus

périlleux, au plus ingrat travail. Suivons un moment, par la

pensée, ces infatigables marins.

Voyons-les bravant un climat glacial, les brouillards et les

tempêtes si fréquents sous les latitudes nord, manœuvrant

intrépidement leurs navires, ne se donnant point de repos avant

que les tonnes embarquées soient bondées de poisson.

* * * * *

Les rivages d'Islande, abrupts et déchirés, sont redoutables quand

les flots se soulèvent impétueux. Parfois, pourtant, il faut aller

pêcher dans des parages plus inhospitaliers encore. Les récifs

des îles Féroë donnent asile à une morue renommée. Sa taille peut

atteindre 1m.40, et les couches accumulées de sa chair n'ont pas

moins de 10 à 12 centimètres d'épaisseur. Sa valeur commerciale

est donc plus considérable; mais la navigation au milieu de ces

archipels resserrés, hérissés d'écueils, exige une habileté, une

prudence toujours en éveil.

Beaucoup de ceux qui, avec dédain, repoussent un plat de morue

salée, se doutent-ils de la somme de courage, d'abnégation,

de souffrances, et, aussi, du prodigieux mouvement commercial

représentés par l'humble poisson?

Les Dunkerquois le savent, eux. Voilà pourquoi le départ des

_Islandais_ devient l'occasion des manifestations les plus

sympathiques envers ces indomptables travailleurs. Pour la

solennité, le carillon lance dans l'air ses notes pénétrantes....

* * * * *

Hélas! Tous ceux qui l'écoutent aujourd'hui reviendront-ils, de

nouveau, prêter avec ravissement l'oreille à son harmonie?...

Et les femmes, les mères, les enfants se groupent, anxieux, autour

de celui qui, au prix de sa vie peut-être, essaiera d'assurer leur

propre existence.

* * * * *

La situation de Dunkerque en a fait une ville très industrieuse.

Le mouvement commercial et maritime va prendre encore une

extension nouvelle, par suite des travaux récents destinés à

protéger et à améliorer le port.

Tel qu'il se présente actuellement, on y trouve des digues, des

jetées, un avant-port, un port d'échouage, trois bassins à flot,

quatre canaux, plus un bassin de chasse.

Les travaux projetés ne s'arrêteront pas, avant que le chenal soit

élargi et approfondi, avant que les bassins soient étendus, avant

qu'une longueur d'environ huit kilomètres ait été ajoutée aux

quais.

[Illustration: DUNKERQUE.--Le Musée.]

Voilà ce que l'on veut faire pour rendre à Dunkerque toute

l'importance dont elle est capable d'assumer le poids, et pour la

mettre en état de disputer à Anvers la prépondérance que cette

dernière ville a su conquérir.

[Illustration: DUNKERQUE.--Chantier de construction.]

Nous croyons possible la réalisation de ce plan, car il a été

facile d'apprécier les avantages obtenus depuis les dernières

améliorations faites au port.

De semblables dépenses sont éminemment productives. On doit

souhaiter qu'elles se continuent avec la même intelligence, la

même perspicacité des besoins du pays.

* * * * *

Une promenade sur les quais de Dunkerque peut, en quelques

instants, donner une parfaite idée des relations de la ville avec

le monde entier.

[Illustration: DUNKERQUE.--L'Arsenal.]

Ainsi qu'il est naturel de le penser, la Belgique, la Hollande,

le Danemark, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la Norvège et la

Suède y ont des consulats. Les pays du midi de l'Europe ne sont

pas, non plus, restés en arrière, et tous les centres commerciaux

d'Amérique ont suivi l'exemple.

Les établissements de la marine de guerre, ceux de la marine

marchande sont vastes, très bien aménagés. Le chantier de

construction est toujours fort animé pour le service de la pêche

côtière, de la pêche de la morue et du cabotage, qui est très

considérable.

De plus, des canaux de communication avec l'intérieur du pays

contribuent à la prospérité des transactions.

* * * * *

Vue de ses murailles, par une belle journée, Dunkerque apparaît

imposante, quoique gracieuse. Du côté de la terre, les tours du

Beffroi et de Leughenaer,--cette dernière surmontée d'un phare, se

dessinent fièrement sur l'azur du ciel.

[Illustration: Rosendaël.]

Du côté de la mer, les quais, avec leur population affairée; le

port, pavoisé de tous les drapeaux connus; la rade splendide,

sillonnée de bâtiments entrant ou sortant, les longues jetées,

puis les flots qui se confondent avec l'horizon....

* * * * *

Peut-être, cependant, le paysage gagne-t-il encore en beauté quand

vient le crépuscule, alors que les phares tournants ou fixes, et

les feux flottants, projettent au loin leur lumière sur la vague

mobile....

* * * * *

Les bains de mer des environs de Dunkerque sont très fréquentés.

[Illustration: DUNKERQUE.--STATUE DE JEAN BART.]

Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel · 第 1 / 25 段