C'est à ce beau rêve qu'Armand venait d'être brusquement arraché.
Sa mère savait tout, sa mère admirable, qu'il aimait de tout son
cœur, mais dont il connaissait bien le caractère jaloux, les
sentiments despotiques et passionnés. Il eut la prévision que ce
serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir.
En effet, la lutte s'engagea tout de suite.
Un peu avant l'heure du dîner, Armand, selon son habitude, alla
rejoindre sa mère dans son boudoir. Il y entra, pour la première
fois, ce jour-là, les yeux baissés, le front lourd, le cœur plein
d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit Mme Bernard assise à
sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revécut, dans
un éclair d'imagination et de mémoire, toute son heureuse enfance;
et, ne pouvant supporter l'idée qu'il y avait un obstacle, un rempart
entre sa mère et lui, et qu'il n'était plus le fils unique et bien
aimé d'autrefois, il s'élança vers elle, les bras tendus, les mains
tremblantes, avec un regard qui demandait pardon.
Mais elle l'arrêta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta
un «non, je t'en prie», qui rappela le jeune homme à la douloureuse
réalité et lui glaça le sang dans les veines.
Le domestique ayant annoncé que le dîner était servi, ils passèrent
dans la salle à manger et se mirent silencieusement à table.
Ce repas du soir avait toujours été pour eux un bon moment. Ils y
parlaient des menus faits du jour, faisaient des projets pour le
lendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce
jour-là, deux convives invisibles, la colère et la honte, avaient pris
place à la table de famille. Le fils et la mère touchèrent à peine aux
plats qu'on leur servit, et ne s'adressèrent pas une parole.
Ils revinrent au boudoir, où deux lampes, allumées trop tôt,
brillaient faiblement dans le crépuscule triste des longs jours; et
quand le domestique, après avoir servi le café, les eut laissés seuls,
Mme Bernard rompit brusquement le silence et dit à son fils, d'une
voix amère:
--Tu vas, ce soir, à ta conférence, n'est-ce pas?
Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans
l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble:
--Ma mère!...
Alors, Mme Bernard éclata.
--Va, s'écria-t-elle en tremblant d'indignation, va retrouver ta
maîtresse! Désormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car
tu m'as menti, tu m'as indignement trompée! Ah! cela commence bien,
tes amours! Cette fille t'a déjà fait commettre une bassesse. Je
frémis en me demandant ce que cette malheureuse fera de toi, et
jusqu'où elle pourra te mener. Va la retrouver, mon garçon. Je ne te
retiens pas.
Mais elle s'interrompit en entendant son fils qui sanglotait.
--Tu pleures! dit-elle d'une voix plus douce.
Il se jeta à ses pieds, lui couvrit les mains de baisers et de larmes.
--Pardonne-moi, ma mère chérie, murmura-t-il. Pardonne-moi, maman, de
te faire de la peine... Mais, si tu savais!... Je l'aime!...
Ce mot arrêta net, chez Mme Bernard, l'attendrissement qui commençait
à la gagner.
--Tu l'aimes! dit-elle,--et son accent vibrait d'une farouche
ironie,--tu aimes ma couturière! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas
sérieux. Tu es fou!... J'avais espéré, oui, j'avais eu la niaiserie
de croire que tu passerais purement et fièrement ta première jeunesse,
jusqu'au jour où je t'aurais marié à quelque belle jeune fille. Cela,
c'était mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement.
Pourtant, je n'étais pas déraisonnable. J'étais prête à comprendre, à
excuser un entraînement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans,
je le sais bien... Mais toi! toi! suivre le premier jupon venu! Faire
attention à cette ouvrière, si commune, à peine jolie! Vraiment, je
t'aurais cru plus dégoûté!... En voilà assez! Je compromettrais ma
dignité de mère et d'honnête femme à parler plus longtemps d'une telle
turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur
ce sujet. J'ai même eu tort de m'emporter, de te faire des reproches.
Laisse-moi espérer que tu ne tarderas pas à t'en adresser toi-même, et
de plus sévères que les miens... Une drôlesse pour qui j'ai eu de la
bonté! Une misérable petite intrigante que j'avais protégée, attirée
chez moi, et qui débauche mon fils!... Non! Armand, ce n'est pas
sérieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientôt, demain peut-être, quand
tu auras un peu réfléchi, quand ton détestable caprice aura passé, tu
rougiras d'avoir osé me dire que tu aimais cette fille!
Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme! Comme elle avait tort
d'offenser son fils dans son amour! Déjà, il n'était plus à ses
genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de
petit enfant. Tout frémissant, il s'était relevé, et, respectueux,
mais les yeux secs, la voix enrouée:
--Je t'en supplie, ma mère, lui disait-il, ne parle plus ainsi! Tu ne
connais pas la pauvre fille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque
je ne puis la défendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je
suis le premier...
Mais il ne put achever sa phrase. Mme Bernard venait d'éclater d'un
rire insultant, épouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille,
hautaine, impérieuse, le regard noir et méchant:
--Plus un mot là-dessus, ordonna-t-elle, entendez-vous, mon fils?--Et
ce «vous», qu'elle lui disait pour la première fois, frappa le jeune
homme comme un coup de couteau.--Plus un mot là-dessus! Je vois que
vous êtes encore plus dupé, plus aveuglé que je ne supposais. Gardez
pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous
attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais être en retard.
Et laissant Armand prostré de douleur, Mme Bernard s'enfuit dans sa
chambre à coucher.
Elle y resta assez longtemps, dans les ténèbres. Elle sentait monter,
gronder, dans son cœur et dans son cerveau, un soulèvement de colère,
une tempête de haine contre cette Henriette, contre cette femme de
rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de
son fils. A présent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de
l'ouvrière, son air de réserve, sa grâce naturelle. Non! cette petite
n'était ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, être aimée.
Cette pensée remplissait de rage la mère au cœur exigeant, la veuve
autrefois dédaignée par son mari. Elle détestait Henriette comme une
ennemie, comme une rivale.
Alors, pendant quelques instants, Mme Bernard des Vignes, la femme
pieuse et bien élevée, qui avait vécu dans le monde et brillé jadis à
la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartène, la fille
du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le
sang brûlé de rancune et prompt à la _vendetta_. Si, par impossible,
elle avait vu paraître à ses yeux, en ce moment, la maîtresse de son
fils, elle se serait jetée sur elle comme une bête furieuse; et lui
aurait balafré le visage d'une croix au stylet.
Ce désir affreux la réveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le
chassa avec horreur, eut dégoût et pitié d'elle-même. Puis elle pensa
tout à coup à son fils avec une soudaine indulgence, une faiblesse
toute maternelle. Elle avait été trop sévère. Il faut que jeunesse
se passe. Son Armand était bon, l'aimait, malgré tout. Quand même il
aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer.
D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand eût été le premier
amant de cette fille. Une ouvrière en journées, allant où elle veut,
sortant quand elle veut! A Paris! Allons donc! Son fils se lasserait
vite d'une pareille liaison. Les goûts, les habitudes de cette
faubourienne le choqueraient tôt ou tard.
Qui sait? C'est peut-être déjà fait. Et puis, n'est-il pas capable
de sacrifier ce caprice au repos de sa mère? Mais oui, cent fois oui!
Peut-être y songe-t-il déjà? Peut-être, tandis qu'elle se désole,
est-il encore là, à deux pas d'elle, dévoré de regrets, le pauvre
enfant! et prêt à promettre, à jurer que c'est bien fini?
Grisée de cette subite espérance, elle retourne, elle court à son
boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant
les journaux du soir:
--Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, espérant qu'on lui
dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa
chambre.
--Oui, madame, lui répond la voix froide du laquais. Monsieur Armand
est sorti, il y a un quart d'heure.
Profondément découragée, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa
chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble--et
c'est une sensation presque physiquement douloureuse--que quelque
chose s'est écroulé et brisé dans son cœur. Sur le panneau, devant
elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande
toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait
peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle
voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi
donc lui passe-t-il par la tête, le prélude de cette valse de
Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des
Tuileries?...
Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser à autre
chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur
la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait
tressaillir.
Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, où il commande
une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé
général, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les
Pavillons-Noirs.
M. de Voris! Comme elle a été dure pour ce noble soldat, pour
ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa
respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché
de son cœur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé
loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce climat meurtrier, dans
cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Un
de ces jours,--oh! c'est affreux!--elle apprendra que ce héros qui
l'a tant aimée est mort là-bas dans les fétides marécages, lentement
consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et
mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est
elle qui a désespéré M. de Voris, pour se dévouer toute à ce fils
ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.
Ah! cruel enfant!
Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal
sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure,
le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble
pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie.
Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel
murmure. Et Mme Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure,
quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une
maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à
coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes.
Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des
forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de
liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa
mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé!
X
Des jours, des semaines ont passé, et la douloureuse situation reste
le même entre Mme Bernard et Armand.
En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu
revenir vers elle, les bras ouverts, elle n'a pas eu le cœur de le
repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour
l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne
peut se défendre d'un frisson de répugnance au contact des lèvres
de son fils, pourtant si fraîches sous la barbe légère. Elle croit
y trouver, elle y trouve le goût des caresses de «l'autre», de cette
femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne
pas s'essuyer la figure. Quant à lui, lorsqu'il embrasse sa mère,
il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce
pâle visage, sur cette joue insensible qu'on lui présente d'un air
contraint, presque résigné.
Mme Bernard ne parle plus à son fils de sa liaison. Elle ne prononce
jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fierté
maternelle? Par politique aussi, peut-être. Elle craint d'irriter le
jeune homme, d'augmenter encore la désunion qui s'est mise entre eux;
elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui
parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense
qu'à cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de
sa mère il soupçonne un double sens, une allusion, croit découvrir une
plainte ou une ironie.
Un moment est surtout pénible. C'est le soir, après le dîner, à
cette même heure où ils ont eu leur première explication. Mme Bernard
s'assied à son éternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de
son ouvrage, elle dit à Armand d'une voix étouffée, où il y a de la
crainte et de la prière:
--Tu sors?...
Le plus souvent, il répond doucement:
--Non, maman.
Car il a espacé ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce
courage. Il a donné pour raison à son humble amie, qui consent à tout,
accepte tout, les études de droit négligées depuis quelque temps à
cause d'elle, un examen à préparer. Mais Mme Bernard semble ne
savoir aucun gré à son fils de cette concession, qu'il juge héroïque
cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au
logis.
D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire, ils échangent des paroles
quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine
même, que cet entretien d'où la confiance est bannie.
Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire:
--Adieu, maman, je vais travailler.
Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans
sa chambre.
Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne
peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable
question: «Tu sors?» il est obligé de répondre: «Oui». Sa mère pousse
alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse
solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais fils.
Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au
rendez-vous, dès qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous
les arcades et souriant de loin,--ah! il faut bien le dire,--tout
était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables
qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas
l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa
mère. Mais deux amants vraiment épris peuvent-ils garder longtemps un
secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le cœur trop gros,
il confia tout à Henriette.
Elle fut consternée. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait
trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante,
cette belle dame aux yeux sévères, qu'elle avait offensée, après tout,
et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils à l'obéissance
et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait
de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgré tous les
obstacles. Néanmoins, il ne parlait jamais de sa mère qu'avec une
grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui
beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le décider à
une rupture. A cette pensée, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir
Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on éteignait le
soleil!
Cependant elle cachait ses craintes, s'efforçait de ne jamais montrer
à son amant qu'un visage joyeux. Puis, il était si bon, si aimant. Peu
à peu, elle se rassura. Enfin, une épreuve décisive--l'absence--lui
permit de mesurer l'étendue de son pouvoir sur le cœur d'Armand.
On était au commencement du mois d'août. L'étudiant venait de subir
avec succès son deuxième examen de droit, et l'époque était venue où
Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans,
aller passer trois mois aux Trembleaux, propriété considérable qu'ils
possédaient dans la Mayenne.
Les deux femmes attendaient avec anxiété l'heure de cette séparation.
C'était pour la mère un motif d'espérance, pour la maîtresse un sujet
d'inquiétude.
--S'il l'oubliait? songeait l'une, dans une minute de sombre joie.
--S'il m'oubliait? se disait l'autre, le cœur soudain gonflé d'un
sanglot.
Armand avait doucement préparé Henriette à ce départ. C'était aussi
cruel, aussi dur pour lui que pour sa maîtresse de renoncer aux haltes
délicieuses dans le réduit d'amour, aux chères promenades à deux dans
l'hospitalière bonté des nuits d'étoiles. Et comme il serait long,
cet exil! Mais le fils soumis ne pouvait se dispenser d'accompagner
sa mère, et, après une soirée d'adieux où furent échangées d'ardentes
promesses et versées de bien douces larmes, il dut partir.
Oh! comme elle s'ennuie, comme elle est triste, la pauvre Henriette,
dans ce Paris sec et brûlé de la canicule, aux rues presque vides,
aux maisons muettes et aveugles! Qu'elle est monotone, qu'elle est
fastidieuse, cette interminable journée de travail dans l'atelier
à l'atmosphère de bain russe, où les ouvrières en sueur chantonnent
ensemble, à demi-voix, une bête et traînarde romance de café-concert!
Aujourd'hui pourtant, la grisette n'a plus hâte de s'en aller, après
le repas du soir. Personne ne l'attend sous les arcades. Où donc est
son «chéri», à présent? Que fait-il? Pense-t-il à elle? Pour regagner
sa demeure, elle prend encore par le plus long, par le chemin qu'elle
suivait au bras d'Armand, par _leur_ chemin. Mais il a perdu tout son
charme. Elle les trouvait si beaux, naguère, dans le soleil couchant,
le décor triomphal de la place de la Concorde, le grand fleuve coulant
sous le pont monumental, la vaste esplanade dominée par le gigantesque
casque d'or des Invalides! Ce n'est plus qu'une fatigue pour elle,
maintenant, ce long chemin à faire.
A la nuit tombante, elle passe devant la maison où elle a vécu les
seules belles heures de son existence. Elle s'arrête un instant, lève
les yeux sur les volets fermés de _leur_ chambre. Ah! les âmes
du Purgatoire doivent avoir ce regard-là devant la porte close du
Paradis! Il lui semble qu'il y a une éternité qu'Armand est parti, et
cependant--oui, elle compte sur ses doigts--cela fait seulement
huit jours. Quand remonteront-ils encore tous deux, en s'embrassant,
l'escalier obscur? Quand s'enfermeront-ils à double tour dans
«la chambre de l'officier supérieur», comme le disait Armand par
plaisanterie, en répétant le mot de la logeuse? Quand reverra-t-elle
le meuble de velours rouge, revêtu d'ornements au crochet, et le
Galilée de la pendule qui indique une sphère terrestre de son doigt
de zinc doré? Quand reconnaîtra-t-elle, sur la muraille, dans leurs
cadres piqués des mouches, la _Veille d'Austerlitz_ et les _Adieux de
Fontainebleau_?
Puis, comme les becs de gaz s'allument, elle se remet en marche.
Parfois, un jeune lieutenant en bourgeois, qui vient du côté de
l'École militaire et descend dans Paris en quête d'amour, ralentit
le pas en croisant cette gentille Parisienne; mais, quand il voit ses
yeux si tristes, il passe outre, sans tenter l'aventure. Et Henriette
continue son chemin par les avenues désertes, où le souffle chaud
du vent d'orage fait courir et voltiger autour d'elle les premières
feuilles sèches, les feuilles mortes si mélancoliques du précoce
automne de Paris.
Elle s'étiolerait, elle finirait par tomber malade de chagrin, si,
toutes les semaines, elle ne recevait une lettre d'Armand. Il ne peut
la lui adresser chez elle, à cause de la vieille tante. Mais, chaque
dimanche, Henriette, qui est libre ce jour-là, court chercher
sa lettre, sa chère lettre, à la poste restante, devant le
Petit-Luxembourg, et va bien vite la lire dans le jardin. Ah! les
calicots endimanchés qui se promènent de ce côté-là peuvent se montrer
en riant cette jolie fille, absorbée dans sa lecture. Henriette se
soucie bien d'eux! Marchant lentement sous les marronniers à demi
dépouillés, le long des terrasses florentines, devant des reines de
marbre, elle lit, elle relit vingt fois les quatre pages où l'absent
bien aimé a répandu toutes ses tendresses. C'est son soutien, son
viatique, à la pauvre fille, cette lettre dont chaque mot lui caresse
le cœur. Elle la gardera dans son corset toute la semaine, et la
relira, chaque soir, avant de s'endormir.
La grosse affaire, par exemple, c'est de répondre. Du Luxembourg,
Henriette retourne chez elle, et, dans l'après-midi, pendant que
la tante est aux vêpres, elle s'installe sur un coin de la table à
manger, dispose le papier, la petite bouteille d'encre, choisit une
plume neuve, la mouille entre ses lèvres, puis tombe dans une rêverie
et ne sait que dire. Elle n'a plus tant de honte, à présent, de sa
grosse écriture et de ses fautes d'orthographe. Armand lui a dit tant
de fois qu'il les aimait, qu'il aimait tout ce qui venait d'elle!
Mais, comme lui, elle ne saura jamais inventer ces jolis mots, ces
mignonnes façons de dire: «Je t'aime!» Aussi les premières lignes de
sa réponse sont toujours maladroites, embarrassées. Mais bientôt elle
se laisse entraîner par son sentiment, elle écrit à son amoureux comme
s'il était là, comme si elle lui parlait; et alors, au hasard de la
plume, sans s'en douter, elle rencontre de saisissantes images, de
charmantes trouvailles de style. Ainsi,--un jour qu'elle veut
rassurer Armand, qui, presque jaloux dans son exil, lui a demandé avec
inquiétude: «Es-tu vraiment bien à moi?»--elle répond, éloquente de
passion: «Je suis à toi, mon bien-aimé, comme un couteau que tu aurais
dans ta poche, bon pour tuer un homme ou pour éplucher un fruit».
Comme elle serait heureuse, si elle savait à quel point, là-bas, aux
Trembleaux, Armand languit et souffre d'être privé d'elle! Car le
fidèle enfant, lui aussi, compte les journées et les heures. C'est
à cause d'Henriette qu'il s'isole, qu'il refuse autant que possible
d'aller aux fêtes des châteaux voisins, où sa mère voudrait qu'il
parût. C'est avec le souvenir de sa chère petite amie qu'il s'enferme
dans la vieille bibliothèque et marche de long en large devant les
rayons poudreux, ou qu'il erre, pendant des après-midi entières, sous
les hêtres solennels du grand parc. C'est parce que Henriette est
loin qu'il n'aime plus ce beau paysage et cet ancien logis, qui lui
rappellent pourtant les plus doux souvenirs de son enfance; c'est
parce que Henriette est absente que le gracieux château de la
Renaissance, dont l'élégante façade se mire dans un étang où nagent
deux cygnes, semble à Armand lugubre et morne comme une prison ceinte
de fossés.
Quant à Mme Bernard des Vignes, elle est toujours malheureuse et
troublée. Armand est pour elle plein d'égards, mais elle sent qu'il
pense toujours à sa maîtresse, que cette séparation n'a rien changé à
l'état de son cœur, que l'ennemie n'est pas vaincue. La mère jalouse
en est désespérée. Plusieurs fois, en causant avec son fils, elle
a essayé d'aborder de nouveau ce pénible sujet, d'y faire au moins
allusion. Mais Armand s'est alors enfermé dans un silence respectueux
et sournois, a seulement rougi et baissé les yeux.
Cependant septembre a rempli les vergers de fruits mûrs. Les raisins
se sont dorés sur les treilles. Octobre arrive avec ses brumes
matinales. Il passe, il s'écoule. Déjà les arbres ont des feuilles
jaunes. Puis, un matin, voici les pluies de la Toussaint, les pluies
d'automne, lourdes et froides.
Mme Bernard n'a plus de raisons à donner à son fils pour le retenir
davantage à la campagne. Les cours de l'École de Droit vont rouvrir.
Il faut revenir à Paris, rentrer dans l'appartement du quai Malaquais.
Et, dès le lendemain du retour, la lutte sourde recommence.
On vient de se lever de table; Mme Bernard s'assied à sa tapisserie.
--Tu sors?
--Oui, maman.
Son fils est toujours l'amant de cette Henriette!... Oh! comme elle la
hait!