Ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit.
Il revint du fond de Vaugirard, enivré de son premier triomphe
d'amour, et, par la claire nuit de mai, ses pas victorieux éveillaient
les échos des rues silencieuses.
L'inoubliable soirée! Il était encore, par le souvenir, confondu de
son audace. Était-ce bien lui qui avait osé demander à Henriette de
monter chez elle? Était-ce bien lui qu'elle avait guidé, en le tenant
par la main, à travers l'escalier ténébreux?
Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles étaient pourtant bien
pauvres, les deux chambres au quatrième étage. Bien laide, cette salle
à manger exiguë, qu'encombraient un poêle à tuyau coudé, une table
ronde, une machine à coudre et le lit-canapé, replié dans un coin,
de la vieille tante absente. Bien misérable aussi, le réduit de la
grisette, où deux images coloriées,--Gambetta et Garibaldi,--souvenir
des opinions politiques du défunt père, faisaient bon ménage avec le
crucifix de cuivre et le rameau de buis flétri, suspendus au-dessus de
l'étroite couchette.
Mais, dans ce taudis de misère, Armand avait vu s'ouvrir pour lui un
paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystère révélé,
et il emportait dans ses vêtements, sur ses mains, dans sa barbe
naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui,
tout à l'heure, dans un charmant désordre, les yeux brillants de
bonheur et de larmes, l'enlaçait sur le seuil pour le retenir un
dernier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du départ.
Les amants s'étaient promis de se revoir le plus tôt possible. Mais
Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle à l'avenir. En
y consentant, elle avait même commis une grave imprudence. S'il ne
s'était agi que d'elle, ah! mon Dieu, elle se serait pas mal moquée
des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientôt
revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis; et c'était
une excellente femme, qu'elle respectait et à qui elle ne voulait pas
faire de peine.
Armand devait donc, sans retard, se mettre en quête d'un abri pour
ses amours. Par bonheur, sa bourse d'étudiant studieux et rangé était
assez bien garnie; mais il n'en était pas moins embarrassé, dans son
ignorance des ressources de Paris en pareille matière. Il prit le
parti de s'adresser à l'un de ses camarades de l'École de Droit, nommé
Théodore Verdier.
Cet aimable garçon, un peu plus âgé qu'Armand, avait l'habitude de le
plaisanter sur ses mœurs austères, et parfois l'appelait en riant:
«Mademoiselle Bernard». Il demeurait, lui aussi, chez ses parents.
Mais c'était un fils trop chéri, à qui l'indulgence maternelle
laissait toute liberté, et qui, naturellement, en abusait. Déjà
répandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes,
faisait des vers selon la dernière formule décadente, paraissait à
Bullier le «jour chic», était même fameux dans plusieurs tavernes
style Louis XIII où des femmes trop bruyantes servaient d'exécrable
bière; et, quoiqu'il fût bien élevé et sût garder, quand il le
fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord éveillé
chez Mme Bernard des Vignes une méfiance instinctive, et souvent elle
avait dit à son fils:
--Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais
sujet.
Dès le lendemain de son aventure, Armand courut chez Théodore Verdier,
et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrième
rime en «erbe» pour un sonnet inflammatoire, destiné à rendre rêveuse
une forte brune du nom de Flo,--abréviation de Florestine,--laquelle
embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue
Monsieur-le-Prince, décorée dans le goût japonais et fréquentée par un
groupe de jeunes poètes symbolistes.
Théodore accueillit par un joyeux éclat de rire la demi-confidence que
lui fit, en rougissant, son camarade.
--Bravo! «mademoiselle»! s'écria-t-il. Tous mes compliments!...
Tu tombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernière maîtresse
était précisément en puissance de jaloux, et si notre asile
d'autrefois--quartier lointain, maison discrète--est encore
disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir ça.
C'était une chambre assez vaste, propre, suffisamment meublée, où
l'air et la lumière pénétraient par deux fenêtres donnant sur une des
larges avenues qui environnent les Invalides, «une chambre d'officier
supérieur», suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent
affaire à des militaires. Sur le conseil de Théodore, Armand fit
enlever de la muraille un affligeant «chromo» représentant M. Thiers
désigné, par trois cents bras de députés, comme le libérateur du
territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre
plus intime et plus confortable, deux lampes, un tapis, quelques
plantes vertes; puis, ayant payé le premier mois d'avance et après
avoir remercié son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de
s'être assuré de ce gîte.
La concierge lui remit la première lettre d'Henriette.
Bonne nouvelle! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle désirait chez
Paméla, la grande couturière; elle y entrerait dès le lendemain,
mardi.--Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle était bien contente
aussi de n'avoir plus à reparaître chez Mme Bernard, car elle n'aurait
pu revoir la mère d'Armand sans mourir de honte.--Si, à huit heures et
demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand était libre,
elle le rejoindrait sous les arcades de la rue de Rivoli, devant
l'Hôtel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et
de caresse qu'Armand lut avec un délicieux battement de cœur et
sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indépendante et de
l'écriture de nourrice.
Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mère ne s'étonnât point
de le voir changer d'habitudes, il mentit, hélas! pour la première
fois de sa vie, inventa le prétexte d'une conférence, d'une réunion
d'étudiants; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous.
Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre
atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les élégantes.
Mais, dès que le repas fut terminé,--les ouvrières étaient
nourries,--elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié
sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et,
filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand
l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince
silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant
leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme
en rêve, vers leur nid d'amour.
Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les
soirs et ils vécurent des heures enchantées.
Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la
joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de
colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas
seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les
rêves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise.
Elle était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque,
quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le
souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans
le sang et vous enveloppe le cœur. Tout émouvait l'étudiant, tout
le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de
jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si
frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait
un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de
généreuse pitié, pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul
et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on
donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se
jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie.
Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse
faculté de ne vivre que pour l'heure présente, avec cette insouciance
pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour,
l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y
aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant,
elle en jouissait éperdument, de ce bonheur. Et il était tel que,
parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un
grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût
ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un
mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile.
Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission
craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu
se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté,
et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais
d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment
d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire,
quand elle avait lâché un «mon chéri», ou même un «mon trésor», qui
sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle
était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune
homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle
avait si peur de n'être pas assez «comme il faut» pour lui! Malgré
la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien
souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main
d'aristocrate; elle la considérait longuement, avec la sensation
de toucher quelque chose de très rare, d'extraordinaire, et elle
finissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un
délicat, un respectueux baiser.
Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie,
l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une
fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait
de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la
protéger.
Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur
enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eût pour milieu et
pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses
profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les
planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient
leurs légions étincelantes.
Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et
Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards
de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files
d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme
des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les
écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur
de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille,
quel silence! Enlacés, marchant à pas très lents, délicieusement las,
les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur
bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait
s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur
semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les
hauts édifices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant
ses fleurs de lumière, poussaient en même temps qu'eux un immense
soupir de joie et de volupté.