Près de la gare Montparnasse, ils entrèrent au restaurant Lavenue,
qu'Armand connaissait un peu pour y avoir déjeuné avec des amis de
l'École de Droit, et ils s'installèrent dans le prétendu jardin, qui
n'est guère planté que de candélabres à gaz et de patères à chapeaux,
mais où, ce jour-là, un acacia fleuri du voisinage répandait son
parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un
billet d'excuse dans la maison où il était invité, puis il commanda,
ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut imposé par un maître
d'hôtel plein d'autorité. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole
Joinville ou le filet Rossini? Ils étaient assis l'un en face de
l'autre, se dévorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent,
et, dans les phrases les plus banales qu'ils échangeaient: «De l'eau,
tout plein, je vous prie», ou «Encore un peu de poisson», il y avait
du désir et de la tendresse.
Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble
histoire. Non, bien sûr, elle n'avait pas été élevée dans du coton.
Pourtant, quand elle était toute petite, la vie n'avait pas été trop
dure. Son père,--un veuf,--bon ouvrier mécanicien, gagnait un assez
gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et
d'une vieille sœur à lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un
jour, le pauvre homme était pris, déchiré dans un engrenage, mourait
misérablement. Et la voilà toute seule avec sa tante, une femme de la
campagne, qui n'avait pas d'état. L'ancien patron du père servait
bien une petite pension à l'orpheline; la vieille femme faisait des
ménages. Mais, tout de même, on avait été bien malheureux. L'enfant,
qui venait de faire sa première communion, avait dû tout de suite
entrer en apprentissage, quitter l'école, où, du reste, elle n'avait
pas appris grand'chose.
--Oh! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines
fautes que je fais... J'en ai honte!
Et elle disait les longues années de vache enragée, le pauvre petit
luxe du ménage s'en allant pièce à pièce, la pendule si souvent mise
au Mont-de-Piété pour acheter un pot-au-feu, les anxiétés périodiques
à l'approche du terme. Par bonheur, elle était devenue assez vite très
habile dans son métier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh!
tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement
s'améliorer encore. On avait parlé d'elle à Mme Paméla, la grande
couturière, chez qui il y avait une place libre; et, dans peu de
jours, demain peut-être, elle avait l'espoir d'entrer dans cette
fameuse maison, où elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents
francs par mois.
Armand l'écoutait, ému de pitié pour cette enfant qui avait déjà tant
travaillé, tant souffert. A cette existence de privations, dont
la jeune fille racontait les pires heures presque avec gaîté, il
comparait son enfance si choyée et si facile. Il songeait que le louis
dont il allait payer le dîner eût suffi jadis à Henriette et à sa
tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent cœur,
et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrière, en son
langage pittoresque et plein de détails douloureux et vrais, lui
révélait les vertus d'habitude et les résignations quotidiennes du bon
peuple, si vaillant, si ingénieux dans sa misère.
Le jour tombait, quand on leur servit le café. Ils sortirent du
restaurant. Les flammes blêmes du gaz s'allumaient sur le couchant
rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement,
avec un geste confiant et conjugal, il éprouva une sensation très
douce.
Mais un cocher de Victoria, arrêtant son cheval au bord du trottoir,
leur fit signe.
--La soirée est bien belle, dit l'étudiant. Si nous allions faire un
tour au Bois?
--Oh! oui, s'écria joyeusement la grisette. C'est si bon de voir de
vrais arbres!
Elle lui avoua qu'elle ne s'était pas promenée quatre fois dans sa
vie, peut-être, en voiture découverte. Aussi elle s'en amusa d'abord
beaucoup et bavarda comme une gamine.
La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En été,
le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un
panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles
allaient dîner, en respirant le «bon air», sur les fortifications.
--Mais, n'est-ce pas, disait-elle, tant qu'il y a des cloches à melons
et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne?
Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages très laids, au
Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussière,
et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway!
Mais, le soir, cela devait être charmant.
Ils arrivèrent, à la nuit close, au rond-point de l'Arc de Triomphe,
et lorsque Henriette aperçut devant elle, sous le vaste ciel étoilé,
la large et ténébreuse avenue de l'Impératrice, où d'innombrables
lanternes de voitures glissaient comme d'énormes feux follets, elle
poussa un long soupir d'admiration et se tut, émerveillée.
Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle
la retirait, il craignit d'abord une résistance. Mais Henriette se
déganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et, à ce premier
contact, ils eurent un frisson de volupté. L'air fraîchissait, un
souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le
roulement de toutes les voitures en marche, où le trot rythmique des
chevaux mettait une cadence confuse, les berçait mollement, et ils se
sentaient emportés comme par un flot. Alors le jeune homme se pencha
vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur: «Je vous aime!»
Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le
sien, tendre et pensif.
Henriette songeait. Cette heure était la plus exquise, mais aussi la
plus grave de sa vie. Tout à l'heure, Armand la reconduirait jusqu'à
sa maison, dans Vaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille
tante n'était pas là; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque
dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force
de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir même, ou demain, ou plus
tard,--qu'importe!--elle allait être à lui.
Hélas! elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce
jeune homme, qu'elle jugeait à présent bien plus innocent qu'elle
n'avait cru naguère, était épris d'elle, sans doute. Mais combien de
temps l'aimerait-il? Elle n'avait à lui donner que sa jeunesse et
son pauvre cœur. Certainement, il aurait bientôt honte d'une amie si
simple, si «ordinaire». C'est seulement dans les contes de grand'mères
que les princes Charmants épousent les Peau-d'Âne et les Cendrillons.
Dût-elle même lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher à
elle par un sentiment durable, malgré tout, il faudrait, tôt ou tard,
se séparer.
C'était l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois
belles années de folie avec un amant aux mains blanches, et puis,
adieu pour toujours! Non! ce n'était pas sage, ce qu'elle faisait
là. Un jour, elle serait quittée comme les autres, ses camarades
d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes,
les coquettes, étaient devenues de «vilaines femmes». Quelques-unes,
plus raisonnables, avaient fini par se marier avec un homme de leur
condition, un ouvrier vulgaire et mal embouché, qui faisait le lundi
et, quelquefois, les battait.
Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destinée n'était-elle
pas, après tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La
jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie à trimer!
Heureuses celles qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal,
quelques brèves joies dans leur avril, un gentil roman! Henriette
devait même s'estimer une des plus favorisées; car, au moins, elle
était jolie, assez jolie pour plaire à ce beau jeune homme qui lui
serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou
des paroles brûlantes. Comme tout la séduisait, comme tout flattait
ses délicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant
de riche, au teint mat et pur, à la voix caressante, aux élégantes
attitudes!
Il ne se doutait pas qu'il fût à ce point désiré, le maladroit
débutant, l'écolier d'amour, trop content déjà de toucher cette chair,
de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui
montait son désir était encore plus enivrée que lui. Elle aurait
voulu l'embrasser, l'étreindre, le respirer comme un bouquet. Elle
se contraignit longtemps; mais enfin, n'y tenant plus, après s'être
assurée, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le
défilé des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement
ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, et les deux amants,
inaperçus dans la foule nocturne, échangèrent leur premier baiser sous
la solennelle rêverie des étoiles.