Mais la catastrophe était inévitable.
Par un beau dimanche,--on était à la fin du mois de mai,--par un
dimanche de ciel bleu, de soleil et de robes claires, Armand, qui
devait dîner chez un de ses camarades, avait pris congé de sa mère
vers quatre heures et était allé se promener au hasard.
Une fois dehors, malgré l'air tiède et l'éclatante lumière, il se
sentit affreusement triste. Il enviait tout le petit monde qui passait
par couples, avec un air de fête. Quel Parisien, dans les heures
troublées de la prime jeunesse, n'a pas connu ces flâneries
épuisantes, cette sensation si douloureuse de solitude et d'angoisse
au milieu de la foule?
Il remonta, en traînant ses pas, toute la rue des Saints-Pères
jusqu'au bout, tourna à droite par la rue de Sèvres, dépassa le square
planté de platanes, les devantures fermées du Bon Marché, et continua
son chemin sur le spacieux trottoir qui longe le vieux mur de
l'hôpital Laënnec. A cette heure-là, le dimanche, en été, cette
large rue du faubourg clérical est à peu près déserte. Les boutiques
d'objets de piété sont closes. Les dévotes et les bandes d'orphelines
sont déjà revenues des vêpres. Quelques rares passants, ouvriers
et petits bourgeois endimanchés. Ça et là, deux pioupious gantés de
blanc, la soutane noire d'un prêtre qui se hâte. C'est tout. Et de dix
minutes en dix minutes, au milieu de la chaussée, l'omnibus passe avec
de lourds cahots, comme endormi.
Mais, autour de la porte de l'hôpital, les mesquins étalages de
fleurs, de biscuits et d'oranges, l'entrée et la sortie des visiteurs,
entretiennent un peu d'animation. Ce fut au milieu de ce rassemblement
que, tout à coup, Armand aperçut Henriette à quelques pas devant lui.
Elle était vêtue d'une robe de rien du tout, bleue à pois blancs, mais
qui moulait sa souple et svelte taille. Sur son méchant chapeau de
paille brune frissonnait un gentil bouquet de bleuets, et, de sa main
bien gantée, elle tenait sur son épaule son ombrelle ouverte. Elle
était charmante ainsi, la Parisienne, et c'était la jeunesse même. En
reconnaissant Armand, elle devint toute rose, et sa bouche épanouie,
ses dents étincelantes, ses yeux de myosotis mouillés de rosée, sa
chevelure blonde où pétillaient des points d'or, jusqu'à son humble et
fraîche toilette, tout en elle sembla sourire.
Armand avait soulevé son chapeau, et, bien que son cœur battît
à coups profonds, il allait passer outre, le niais! Mais elle lui
adressa un si gracieux: «Bonjour, monsieur», qu'il s'arrêta, et,
voulant engager la conversation, ne sachant trop que dire, il lui
demanda, d'une voix un peu frémissante, d'où elle venait ainsi.
Elle lui répondit avec un égal embarras, parlant pour parler, très
vite.
Elle sortait de cet hôpital, où elle était allée porter quelques
douceurs à sa tante, malade depuis quinze jours. Mais ce ne serait
rien. La bonne femme allait déjà mieux et devait être envoyée bientôt
à l'asile des convalescents. Henriette s'en réjouissait, car c'était
bien triste pour elle de trouver tous les soirs, comme elle disait,
«la maison seule».
Ils ne pensaient, ni l'un ni l'autre, à leurs paroles. Ils se
regardaient au fond des yeux, émus à en trembler. Cette rencontre, cet
entretien, leur paraissaient à tous deux un événement extraordinaire.
Parler ainsi, en pleine rue, à cette jeune fille, qu'après tout il
connaissait à peine, était pour Armand l'action la plus téméraire de
sa vie; et quant à la grisette amoureuse, elle était éperdue comme
une bergère de conte féerique à qui le fils du roi vient, en grand
équipage, demander sa main.
Sans s'en apercevoir, les deux jeunes gens s'étaient mis à marcher
côte à côte. Armand, la bouche sèche, un battement de sang aux deux
tempes, cherchait vainement quelque chose à dire.
--Et alors, mademoiselle... à présent... vous allez vous promener?
--Oh! mon Dieu, non, monsieur. Je vais rentrer tout doucement à la
maison, faire mon petit dîner... Allez! ce ne sera pas long... Et puis
on se couchera de bonne heure. Il faut que je sois levée à sept heures
du matin, vous savez bien.
Armand frémit à la pensée qu'elle allait le quitter, s'éloigner,
n'être plus là. Un projet, d'une audace énorme de sa part, lui
traversa la pensée; et, tout en balbutiant, pris de l'héroïsme des
poltrons:
--Vous me disiez tout à l'heure, mademoiselle, que c'était bien triste
pour vous de passer la soirée toute seule. Eh bien, puisque vous êtes
libre... si vous vouliez me faire un grand plaisir... oh! mais, je
vous assure, un très grand plaisir... vous viendriez... dîner avec
moi.
Henriette eut un étourdissement de surprise et de joie. Elle croyait
rêver. Le conte de fée continuait.
--Comment! vous voudriez, monsieur Armand?...--et déjà une nuance
d'intimité s'établissait entre eux par ce prénom d'Armand qu'elle
prononçait pour la première fois.--C'est sérieusement?... vous
m'invitez à dîner?
Il crut qu'elle allait refuser, et cette crainte l'enhardit encore.
--Mais oui. Dînons ensemble... Là, comme deux camarades... Je suis
attendu chez un ami. Mais qu'importe! Je m'excuserai. J'enverrai un
mot, du restaurant... Oh! acceptez. Vous me rendrez si heureux.
Puis il ajouta, perdant la tête:
--Vous êtes si charmante! Je voudrais tant vous connaître mieux,
devenir un peu votre ami!...
Et il osa lui offrir le bras.
Henriette le prit. Elle se sentait défaillir, et ravie, livrant aussi
son secret, elle murmura:
--Quel bonheur! Moi qui ne fais que penser à vous!
Pauvres enfants! Depuis un quart d'heure à peine, ils pouvaient se
parler librement, et déjà, dans leur sincérité naïve, ils avaient
échangé leurs aveux. Ébahis et muets de bonheur, ils allaient devant
eux, sans savoir où. Ils avaient atteint le boulevard Montparnasse, où
circulaient de nombreux promeneurs, et les bonnes gens se retournaient
avec un sourire pour suivre ce joli couple si bien appareillé, si
gracieux et si jeune. Mais les amoureux n'y prenaient pas garde,
absorbés qu'ils étaient dans leur joie intime. Ils se remirent à
causer. Ils se rappelèrent les jours de timidité et de contrainte.
--Ainsi, c'est vrai? demandait Armand. Vous aviez depuis longtemps un
peu de sympathie pour moi?
--C'est-à-dire, répondait Henriette, que je ne vivais plus que pour
les minutes où vous traversiez le petit salon... Quand je voyais
seulement le bouton de la porte qui tournait... allez! je devinais
bien si c'était vous... Oh! si vous saviez!...
--Est-ce possible?... Et je ne me suis aperçu de rien!
--Oh! moi, disait alors Henriette avec une toute petite malice dans le
regard, j'avais bien remarqué que vous passiez près de moi souvent.
--Et dire, reprenait Armand qui s'exaltait, que les choses auraient pu
durer toujours ainsi, et que, sans notre rencontre de ce soir... Mais
c'est fini, tout cela, heureusement! C'est bien fini! Quel bon hasard
que je vous aie rencontrée!... Pour un rien, j'allais passer sans vous
dire un mot. Je suis si peu hardi! Mais j'ai vu tout de suite dans vos
yeux qu'il fallait vous parler, que cela vous ferait plaisir...
Nous nous connaissons, à présent, n'est-ce pas? Et nous allons nous
arranger pour nous revoir... souvent, oh! le plus souvent possible!...
et vous deviendrez ma petite amie, voulez-vous?
Et la fillette, avec sa franchise populaire, qu'un sceptique eût prise
pour de l'effronterie, mais qui semblait adorable à Armand, répondait,
la voix sourde et les yeux baissés:
--Vous le voyez bien... que je veux!