Congestionnée, foudroyée, une sensation de brûlure à la racine de
chacun de ses cheveux, les genoux cassés par le choc de l'émotion, Mme
Bernard tomba, s'écroula dans le fauteuil de travail de son fils.
Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait à peine prévoir,--et
seulement dans un lointain avenir,--était un fait accompli. Son fils
avait une maîtresse. Et laquelle? La couturière de la maison! Pourquoi
pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand que, la
veille encore, elle croyait pur comme une primevère, son exquis et
aristocratique enfant, pâle et mince, ayant l'air d'un petit prince de
sang royal, appartenait à cette gamine des faubourgs, à cette fille
du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-être
couvert de baisers cette horrible lettre, qui était écrite comme une
note de blanchisseuse. Et elle n'avait rien vu, elle ne s'était méfiée
de rien! Oh! l'aveugle, la stupide!
Comment! c'était elle-même qui, par imbécile bonté, avait laissé
pénétrer sous son toit, protégé cette drôlesse? Mais voilà qui était
plus fort. A présent, elle se rappelait avoir attiré l'attention
d'Armand sur l'ouvrière, avoir parlé d'elle devant lui avec sympathie.
Alors, c'était pour cela qu'elle avait consacré à Armand toutes les
minutes de son existence, pour cela qu'elle avait supporté sans une
plainte les longues années d'outrage et d'abandon de son mariage, pour
cela qu'elle avait renoncé à l'espoir, à la certitude du bonheur en
éloignant le colonel de Voris! C'était pour que cet enfant surveillé
comme un trésor d'avare, soigné comme une fleur de serre, pour que
ce chef-d'œuvre maternel, sorti et créé de ses entrailles, de son
dévouement, de son amour, devînt, en un instant, au premier appel
du sexe, à la première poussée des sens, le régal d'une grisette, le
caprice et l'amusement d'une fille! Et elle avait eu la naïveté, la
bêtise de le croire meilleur, plus délicat que les autres hommes!
Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son père, le
sang de vice et de débauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies
de désir devant la pire des maritornes. Eh bien, là, vraiment! c'était
du propre!
Brisée, navrée, un cloaque d'amertume et de dégoût dans le cœur, Mme
Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre,
dans cette jolie chambre, où tout,--les meubles élégants, la lumière
discrète, les livres bien reliés, jusqu'au fin parfum des menus objets
en cuir de Vienne placés en ordre sur le bureau,--tout lui rappelait
les habitudes raffinées, l'enfance pure et studieuse de son fils.
Et cette lettre qu'elle tenait à la main, cette lettre pareille à
un crapaud rencontré dans le sable ratissé d'un parc anglais, cette
lettre qui puait le peuple, bousillée sur du papier acheté chez
l'épicier, avec ses deux grossières fautes d'orthographe et sa
vulgaire écriture d'enfant des écoles primaires, faisait monter une
nausée aux lèvres de l'honnête femme.
Tout à coup, Armand entra, son portefeuille d'étudiant sous le bras,
insoucieux, léger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et,
surpris de trouver sa mère chez lui:
--Tiens! tu es ici! s'écria-t-il joyeusement. Bonjour, maman.
Mais Mme Bernard s'était levée, raide, toute pâle. Elle jeta la lettre
d'Henriette sur le bureau, la montra à son fils d'un doigt frémissant;
et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le
métal et chargée d'insulte et de colère:
--J'ai lu, dit-elle. Une autre fois, aie soin de ne pas laisser
traîner les lettres de ta maîtresse.
Elle ajouta encore, comme suffoquant:
--Une pareille fille!
Et, laissant le jeune homme stupéfait et pourpre de honte, la mère
irritée sortit en faisant claquer la porte.
V
Pourtant ces pauvres enfants étaient bien excusables.
Tout comme sa mère, Armand, quand il traversait le petit salon,
s'était intéressé à ce gentil profil, qui s'inclinait légèrement pour
le saluer. Mais il n'avait pas vu, l'innocent qu'il était, le regard
vite détourné, mais si tendre, qu'on lui jetait au passage, ni la
rougeur qui montait alors au visage de l'ouvrière. Quant à elle, la
première fois qu'elle avait aperçu Armand,--oh! du premier choc, sans
se défendre,--elle était tombée amoureuse de lui, et ce beau et fin
jeune homme, aux gestes harmonieux, aux yeux si ardents et si doux,
lui était apparu comme un être d'une essence supérieure. Henriette
était sage, non pas ignorante. Dès l'apprentissage, les conversations
entre camarades l'avaient instruite. Mais jamais son désir n'eût été
assez audacieux pour s'élever jusqu'à l'objet de son naissant amour.
A ses yeux, Armand était un «riche», un de ceux que les pauvres ne
peuvent connaître, ne voient que de loin. Elle était sûre qu'il avait
une «bonne amie», car on ne suppose pas, au faubourg, qu'un homme
puisse demeurer pur jusqu'à vingt ans;--mais celle qu'il aimait devait
être une femme de son monde, une «belle dame», et, sans la connaître,
mais ne doutant pas de son existence, Henriette la trouvait bien
heureuse et lui enviait la joie de passer ses doigts chargés de bagues
dans la noire et rebelle chevelure, toujours un peu en désordre,
du jeune patricien. Elle, la pauvre fille! devait se contenter
de l'admirer à distance, respectueusement. Quand il lui disait en
passant: «Bonjour, mademoiselle», c'était quelque chose d'exquis
qu'Henriette sentait se fondre dans son cœur. Mais s'imaginer qu'elle
pût fixer l'attention d'Armand, lui paraître jolie!... Non! elle
n'était pas si folle.
Il la trouvait délicieuse. Il était entraîné vers elle par toutes ses
curiosités, toutes ses ardeurs d'ingénu en qui venait d'éclater et
de s'épanouir avec violence la fleur intacte du désir. Sans doute, il
était resté chaste, n'ayant connu ni les turpitudes des dortoirs
de collège, ni les brutales initiations de la Cythère vénale. Mais
l'heure de la crise avait sonné. A la seule pensée que cette charmante
fille était là, sous le même toit que lui, Armand succombait sous le
poids d'une soudaine langueur, devenait incapable de tout travail.
Laissant brusquement ses livres ouverts, il trouvait hypocritement
pour lui-même un prétexte de circuler dans l'appartement, de traverser
la pièce où se tenait Henriette assise et cousant, de l'envelopper
d'un rapide regard, de recevoir l'éclair fugitif de ses yeux. Puis il
rentrait dans sa chambre d'étudiant, se jetait avec fatigue sur son
canapé et restait là, accablé, le front chaud, les mains inquiètes,
avec des bâillements et des envies de pleurer.
Mieux informée sur la vie, Henriette finit par s'apercevoir du trouble
du jeune homme en sa présence. Était-ce possible? Elle lui plaisait!
Ce «petit monsieur», si délicat, si «mignon», comme elle se le disait
en pensée dans son langage populaire, cet Armand qui lui semblait être
d'une autre race qu'elle-même, qui lui faisait l'effet d'une sorte de
demi-dieu, daignait prendre garde à elle! Dans son humilité sincère,
elle en fut d'abord toute confuse. Puis une tendresse infinie inonda
son cœur.
Ah! Armand n'avait qu'à faire un signe. Tout ce qu'il voudrait,
tout de suite! Très simple, purement instinctive, elle ignorait la
coquetterie, les manèges d'amour. Oui! sur un clin d'œil, elle était
prête à s'offrir, elle et sa jeunesse fleurie, prête à donner son
cœur surtout, au fond duquel elle sentait une force mystérieuse,
irrésistible, qui la soulevait, qui la poussait dans les bras
d'Armand. Déjà, elle se reprochait de ne pas lui faire les premières
avances. Elle le voyait si timide, elle aurait voulu l'encourager.
Mais elle ne pouvait vaincre un reste obstiné de pudeur. C'eût été si
facile pourtant de répondre au regard d'Armand par un regard, à son
sourire par un sourire. La sotte! Maintenant, quand il passait près
d'elle, elle n'avait même plus le courage de lever la tête. De sorte
que les jours et les jours s'écoulaient sans que le jeune homme adoré
se doutât qu'il le fût, et sans que ce maladroit Daphnis comprît qu'il
était attendu comme Jupiter.