Cette rivale future, Mme Bernard des Vignes l'introduisit elle-même
dans sa maison, au moment où son fils, qui venait d'atteindre sa
vingtième année, commençait ses études de droit.
Elle s'appelait Henriette Perrin et était une simple ouvrière en
journées. Une amie de Mme Bernard, personne extrêmement charitable,
lui avait chaudement recommandé cette jeune fille. A peine âgée de
dix-neuf ans, orpheline de père et de mère, elle n'avait pour vivre
que son gain,--trois francs par jour et nourrie,--et trouvait encore
moyen, avec d'aussi faibles ressources, d'aider une tante très âgée
chez qui elle demeurait. Mme Bernard fut séduite au premier abord par
cette jolie enfant, si gracieuse, si décente, et s'habillant avec le
goût instinctif des fillettes de Paris, qui vous ont tout de suite
l'air d'une dame dans une robe à vingt sous le mètre, chiffonnée de
leurs mains industrieuses. L'ouvrière fut aussi prise en amitié
par Léontine, la vieille femme de charge, qui fit sur elle, à sa
maîtresse, les rapports les plus favorables.
--Cette pauvre petite! disait-elle à Mme Bernard. Ça vous arrive
à pied, du fond de Vaugirard, dès huit heures du matin, et à jeun
encore. Je lui donne son café au lait, et bien vite elle s'installe
au petit salon, dans l'embrasure de la fenêtre, tranquille comme
Baptiste, sans faire plus de bruit qu'une souris. Ah! c'est mam'zelle
Silencieuse! Toute la journée, elle tire son aiguille. Et je te couds,
et je te couds... Jolie avec ça. Madame a remarqué ses beaux cheveux
blonds... Et une taille à tenir dans les deux mains... Comme Madame
me l'a permis, je lui apporte ses repas sur un guéridon. Car Madame
a bien raison: pour une jeunesse, ça ne vaut rien, l'office et la
société des domestiques. Elle mange très proprement, sans laisser
tomber une miette de pain. Alors, des fois, nous faisons un bout de
causette. Elle a bien du mal, allez! madame. Figurez-vous que,
sans elle, sa tante serait, à l'heure qu'il est, avec les vieilles
priseuses qu'on voit se chauffer au soleil, sur les bancs, devant la
Salpêtrière. Si jeune, si courageuse, et des charges de famille! Si ça
ne fait pas pitié!
Mme Bernard reconnut bientôt par elle-même que la jeune ouvrière
méritait réellement tout ces éloges, trouva toujours en elle un petit
être doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son
intérêt, lui assura trois journées de travail par semaine. Elle prit
l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, près de la
fenêtre, cette gentille tête blonde penchée sur son ouvrage, et
elle s'arrêtait souvent pour adresser à Henriette quelques paroles
encourageantes. Il y avait même apparemment un charme qui émanait
de cette enfant, car lorsque Mme Bernard ne la voyait pas à sa place
accoutumée, elle songeait, avec une nuance de regret:
--Tiens! ce n'est pas son jour.
C'était ainsi depuis quelques mois, quand Mme Bernard reçut une
lettre d'une orthographe incertaine et d'une écriture maladroite, par
laquelle Henriette prenait congé d'elle, la remerciait de ses bontés
et lui annonçait qu'elle avait trouvé un emploi régulier chez une
couturière en vogue.
--Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-même, se dit
Mme Bernard, un peu choquée. Il me semble que j'ai été assez bonne
pour elle... Après tout, le temps de ces gens-là est précieux. C'est
leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouvé une bonne place.
Et elle n'y pensa plus.
Mais, quelques jours plus tard, étant entrée dans la chambre de son
fils pour renouveler les fleurs des jardinières, elle vit une lettre
tombée sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta
machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard
et reconnut avec stupéfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrière.
Un soupçon soudain lui glaça le cœur. Avait-elle ou non le droit de
lire cette lettre? Elle ne s'arrêta pas même trois secondes devant
ce scrupule. Il s'agissait de son fils, pour qui elle eût commis un
parjure, un meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le
papier de son enveloppe, le déplia, et ces mots lui éclaboussèrent et
lui brûlèrent les yeux, comme un jet de vitriol.
«Mon Armand bien aimé, viens _m'attendre_ ce soir à la sortie du
magasin. Nous passerons la _soirée_ ensemble.
Je t'adore,