A partir de cette heure décisive, l'amour de la veuve pour son fils
s'accrut en raison du sacrifice qu'elle lui avait fait, et devint
encore plus passionné, presque jaloux. Elle ne pouvait plus se passer
de la présence d'Armand. Elle avait besoin sinon de le tenir sous
ses yeux, du moins de le savoir à la maison, tout près d'elle. Elle
souffrait de ses absences, pourtant assez courtes, puisqu'il n'allait
au lycée que pour en suivre les cours, et parfois, prise d'un
impérieux désir de le revoir une demi-heure plus tôt, elle demandait
sa voiture et se faisait conduire à la porte de Louis-le-Grand. Elle
arrivait là bien en avance, s'impatientait, jetait sur la porte du
lycée des regards d'amoureuse venue la première au rendez-vous. Enfin,
elle entendait le roulement de tambour annonçant la fin de la
classe, et si l'enfant sortait un des derniers, elle en souffrait
positivement, songeait presque à lui reprocher de ne pas avoir
pressenti qu'elle était là. Vite, elle le faisait monter dans le
coupé, l'étreignait pour le baiser au front, comme s'il fût revenu
d'un long voyage, et pendant tout le temps du retour le retenait ainsi
contre elle, avec un geste d'avare.
Quelquefois Armand sortait du lycée, riant et causant avec un
camarade, et Mme Bernard, soudain inquiétée, posait à son fils vingt
questions pressantes: «Comment s'appelle-t-il? Qui est-il? Que font
ses parents? Veux-tu vraiment en faire ton ami?». Et si Armand, avec
le facile enthousiasme de son âge, parlait chaleureusement de son
jeune condisciple, vantait son esprit ou sa bonté, Mme Bernard
éprouvait une sensation pénible, se méfiait déjà de ce nouveau venu
qui lui prenait un peu de son enfant. C'était injuste, elle le savait,
elle s'en accusait. N'aurait-elle pas dû se réjouir, au contraire,
qu'Armand fût affectueux et cordial?
--Invite ce jeune homme à venir à la maison, disait-elle en faisant un
effort. Je serai charmée de le recevoir.
Et, quand elle revoyait le camarade, elle tâchait d'être très
gracieuse, comme pour se punir de son mauvais sentiment. Mais elle y
réussissait mal; c'était plus fort qu'elle; et elle ne retrouvait
la possession d'elle-même que lorsque l'autre était parti et qu'elle
avait de nouveau son fils tout entier, à elle toute seule.
Armand se rendait parfaitement compte de ce que la tendresse de sa
mère avait d'exclusif et d'ombrageux. Car tout en lui, intelligence et
sensibilité, s'était prématurément développé, et cela même à cause de
l'éducation spéciale de son enfance, très solitaire, très caressée,
dans la tiédeur des jupes maternelles. Il ne restait déjà plus, dans
cette nature d'élite, aucun des instincts égoïstes, brutaux, ingrats,
qui sont, hélas! naturels chez les très jeunes gens. Cet enfant
extraordinaire, qui faisait des études excellentes et cueillait, en se
jouant, tous les lauriers universitaires, comprit, excusa, admira le
cœur maternel qui l'aimait d'un amour si aigu, jusqu'à la
souffrance, et il n'y toucha que d'une main pieuse et légère, avec les
délicatesses d'un homme fait.
Ce fut une immense joie pour Mme Bernard quand elle reconnut qu'elle
était tant et si bien aimée. Alors elle se reprocha d'absorber son
fils, de le trop garder près d'elle. Elle attira dans sa maison et
reçut avec bonté les camarades de son Armand, voulut lui donner
plus de liberté. Mais loin d'en abuser, comme l'eût fait tout autre
adolescent, il redoublait d'assiduité, de touchantes attentions.
Pendant plusieurs années, elle fut la plus heureuse des mères.
Un de ses très vifs plaisirs était de sortir à pied, dans Paris, au
bras de son fils. Il finissait sa dernière année de collège, était
devenu un svelte et charmant jeune homme, s'habillant bien, sans
gaucherie. Quant à Mme Bernard, elle avait franchi victorieusement la
trente-sixième année. Bien des têtes se retournaient sur leur passage;
mais la belle veuve ne remarquait même pas que tous les hommes avaient
encore pour elle un regard soudainement charmé, tout occupée qu'elle
était de chercher, dans les yeux des femmes, un instant fixés sur son
fils, ce sourire fugitif qui signifie clairement: «Le joli garçon!» Il
ne paraissait pas y prendre garde, d'ailleurs, et c'était une douceur
de plus pour cette mère, de se dire que son cher fils, si intelligent,
si précoce, était en même temps si pur et ignorait à ce point sa
beauté.
Elle y songeait bien quelquefois, à cette crise solennelle de la
puberté, à cette redoutable métamorphose qui, de l'adolescent, fait
un homme. Oui, un jour viendrait--jour maudit!--où son Armand aimerait
une autre femme autrement et plus qu'elle. Cette pensée la faisait si
douloureusement souffrir que, prise de lâcheté, elle ne voulait pas
s'y arrêter, la chassait de son esprit. A coup sûr,--mais plus tard,
oh! bien plus tard,--quand Armand aurait fait son droit, entrepris une
carrière, il se marierait. Cela, c'était tout naturel. Et alors elle
serait raisonnable, l'aiderait à choisir une compagne qui pût le
rendre heureux. Mais la maîtresse, la voleuse de jeunes cœurs, celle
qui prend un fils à sa mère et le lui renvoie les sens troublés et
les yeux meurtris, celle-là était, pour la Corse rancunière, pour
la chaste veuve du débauché, pour la mère exigeante et jalousé, une
ennemie d'avance exécrée, à laquelle elle ne pouvait penser sans
serrer les dents et sans trembler de colère.