Le soir même de la conversation décisive avec sa filleule, Mme Hardibert
adressait à Raoul une requête. Certes, la signification en pouvait
paraître d’une clarté audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, et
d’un caractère à interpréter plutôt brutalement les subtilités
féminines. Mais l’âme découragée, meurtrie, qui courait ainsi la chance
d’être à la fois trop bien et trop mal comprise, était dans un de ces
moments où une douleur immense anesthésie contre toutes les autres. Que
lui importait?... Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans réelle
méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, par la bizarrerie même de
sa nature, plus apte qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait
d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du moins,--car elle ne s’en
faisait pas accroire,--il se rendrait compte des impérieuses nécessités
morales devant lesquelles il fallait bien se courber, sous peine de
scandale et de désastre.
--«Mon ami,» lui dit Nicole, «j’ai absolument besoin d’isolement
physique et moral pendant quelques semaines. Me permettrais-tu un séjour
au dehors, dans un asile dont l’austérité serait hors de soupçon? Et le
secours fraternel que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer dans mes
vues, au point de cacher à tout le monde...--tu entends bien, à tout le
monde,--l’adresse de ma retraite?... Tu dirais, par exemple, qu’on m’a
ordonné une cure dans le Midi...
--Et tu irais dans le Nord?» demanda-t-il, avec, aux lèvres, le pli de
son habituelle ironie.
--«Oui, j’irais dans le Nord.»
Le son de voix de sa femme le fit la regarder mieux. Il distingua, sur
ce doux visage, beaucoup de noblesse et beaucoup de résignation. Comment
s’y tromper?... Ce qui se passait derrière cette pâleur pouvait
attrister un sentimental, mais non donner de l’ombrage à un époux
orgueilleux. Il prononça, doucement, avec une nuance d’égards:
--«Et où séjournerais-tu?
--Mais, par exemple, si tu n’y vois pas d’inconvénient, dans le
Béguinage de Bruges. Ces bonnes recluses acceptent des pensionnaires.
J’y ai été, comme tu sais... Je suis restée en correspondance avec
quelques-unes d’entre elles.
--Ce sera gai, par le froid qui vient,» remarqua Raoul.
--«Je n’ai pas besoin de gaîté.
--Sentirais-tu poindre la vocation religieuse?» railla-t-il.
--«Non, Raoul. Ton esprit philosophique ne m’a que trop détachée de
toute croyance. Je ne te le reproche pas. Nous sommes ce que nous
pouvons être. Si nous devons rencontrer un juge, il ne pèsera sûrement à
sa balance que notre sincérité.
--Hé, Niclou... Prépares-tu un traité de morale?
--La morale?... Sais-tu, Raoul, que j’ai cherché sa force en moi, bien
souvent, sans la rencontrer, et qu’il m’est arrivé de la suivre quand je
ne comptais plus sur son secours, et parce qu’une puissance imprévue de
mon être s’est trouvée d’accord avec ses lois.
--Parbleu!... Elle n’a d’efficacité que dans ce cas-là,» s’écria le
maître de la Martaude.
--«Berthe aurait donc raison de dire que nous sommes des fleurs, qui
donnons nos parfums et notre beauté suivant la qualité de la sève,
indépendamment de la culture immédiate.»
Raoul sourit, amusé de ce pédantisme.
--«Et quel serait donc ton parfum, petit Niclou?... Car, pour ta beauté,
on la voit de reste.»
Elle sourit aussi, mais des larmes lui montèrent aux yeux, et sa voix
trembla tandis qu’elle répondait:
--«Le parfum n’est pas seulement dans la fleur, mais dans la sensibilité
sympathique de qui la respire. Je n’embaume pas si l’on ne m’aime pas.»
Hardibert eut un ricanement léger:
--«Femme incomprise!...
--Tout est là,» dit Nicole. «Le mot est ridicule peut-être. Mais comme
la chose est amère!...»
Une douceur attendrissante émanait d’elle, dont s’impressionna même le
scepticisme blasé de son mari. Le parfum montait, avec une suavité sans
précédent, de la fleur meurtrie, ouverte jusqu’au fond par des souffles
d’orage. Parfum de pitié surtout, comme elle l’avait écrit à Sérénis.
L’épreuve était faite. Ce que Nicole devait sentir le plus tragiquement
dans la vie, c’était la douleur des autres. Elle n’y pouvait résister.
Avec une pareille nature, il faut renoncer à conquérir le bonheur, à le
prendre de force là où l’on croit le voir. Se contenter de le saisir
lorsqu’il s’offre de lui-même et sans lutte... faible chance! Celui qui,
dans le combat sentimental, redoute de faire couler des larmes, est
destiné à la défaite, comme le serait, sur un champ de bataille, le chef
qui redouterait de faire couler le sang.
Cependant Hardibert demandait à sa femme:
--«Et alors... Pour combien de temps, cette retraite?...
--Mais... Quelques semaines.
--Jusqu’au mariage de Sérénis avec ta filleule?...»
Nicole, confusément, souhaitait d’être devinée. Elle gardait une
défiance d’elle-même qui la faisait aspirer à l’irrévocable. C’était
encore, mais atténuée, la même loyale imprudence d’il y avait six ans.
Tant il est vrai que, sous le fleuve mouvant de notre sensibilité,
demeure toujours le fond immuable de notre caractère.
Chez Raoul, les ondes superficielles avaient quelque peu transformé leur
rythme. Jugeant de même qu’autrefois, il n’était pourtant pas ému de la
même façon. Ayant cessé d’être amoureux de Nicole,--amoureux à sa
manière,--il ne conservait que le souci de sa fierté conjugale. Donc il
approuverait une démarche qui la sauvegardait. L’intention ironique
venait de s’envelopper d’une espèce de bonhomie, extraordinaire chez cet
homme, et dans un tel propos!--lorsqu’il avait demandé:
--«Jusqu’au mariage de Sérénis?...»
Nicole le regarda, d’un long regard humble, presque reconnaissant, et ne
répondit pas.
Aucune explication ne suivit. Tout de suite, Hardibert commença
d’envisager les conditions de ce voyage. Il le voulait aussi agréable
que possible pour sa jeune femme, s’excusait de ne pouvoir
l’accompagner, en ce moment, où sa présence était indispensable à
l’usine, se préoccupait d’un séjour moins lugubre que ne serait Bruges
en novembre. Pourquoi cette ville de mélancolie?... et chez des
béguines, encore!... Mieux valait, à cette époque,--précisément celle de
la chasse,--accepter l’invitation souvent renouvelée de parents qu’ils
avaient en Touraine, dans un château qui ne pouvait manquer d’une très
joyeuse animation jusqu’à la Saint-Sylvestre.
--«Merci, Raoul,» prononça Nicole d’une voix pénétrée. «Merci... non...
je préfère mon premier projet. Mais cela me touche infiniment de te
trouver si bon.»
En elle-même, elle ajouta: «Pourquoi ne l’as-tu pas toujours été?...»
Mais elle retint cette périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu le
charme, en ouvrant la voie aux récriminations.
D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait compte. L’amour, qu’ils
ne sentaient pas de même, avait été jadis entre eux l’élément de
séparation. Oui, l’amour... ce lien le plus étroit qui puisse rapprocher
deux êtres, et en même temps cette terrible pierre de touche où apparaît
la divergence profonde des natures. Communion indicible, ou duel
atroce,--d’autant plus atroce qu’on n’y veut pas croire et qu’on le
poursuit parmi les caresses,--il n’y a pas de milieu. Être incompris,
être incomprise... «Mot ridicule, chose amère,» comme l’avait si bien
dit Nicole. Et comme elle l’avait encore dit: «Tout est là.»
Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que son mari, et lui,
probablement, aimait une autre femme. Et c’était pourtant l’heure où
l’indulgence, la tolérance, une véritable affection peut-être, allait se
glisser entre eux, l’heure où, du moins, ils cesseraient de se blesser
mutuellement.
Extrémité tragique! Énigme à jamais troublante, et qui ne comporte que
deux solutions: ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive d’une
chaîne sacrée, indestructible, l’alliance humainement si hasardeuse, et
qui sacrifie l’individu à l’institution, ou l’union libre,--car le
divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène logiquement,
fatalement, à cette union libre, qui proclame l’émancipation des cœurs.
Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, cœurs qui cheminent et
qui changent, quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon éternel,
au moins durable, pour que l’ordre social y trouve sa force?... Mais
peut-être prennent-ils leur droit de tant demander dans leur faculté de
tant souffrir!...
Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur du néant, lorsque
Nicole, dans les larmes et la solitude, se dit:
«J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus l’ivresse, ni même
l’illusion, de l’amour.»