La première neige est tombée. Bruges étincelle sous un léger soleil
rose. Son Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, le clocher aigu de
Notre-Dame, s’érigent, effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours
éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est blanc, sauf les profils
abrupts des tours millénaires et l’obscur miroir des canaux. L’eau
semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur luisante et noire,
entre ses bords frangés d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine
que le point fameux des filles de Bruges, brode les pignons effilés des
maisons, les arcatures gothiques des églises, les clochetons en
poivrière du Franc. Le silence de la cité rêveuse devient presque
tangible sous ce linceul qui l’assourdit encore. Et il se divinise sans
se troubler quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets
argentins, floraison de filigrane et de cristal, qui descend en
blancheurs sonores sur une blancheur sans écho.
Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, embéguinées elles-mêmes
aujourd’hui sous les plis accumulés d’incomparables mousselines. Leurs
façades semblent plus grises, mais, aux étroites portes, d’un vernis net
et foncé, que jamais ne ternit la poussière, les poignées de cuivre
lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse du soleil. L’herbe de
la pelouse disparaît sous la couche immaculée, et se confondrait avec le
chemin tournant, si les soigneuses béguines n’avaient balayé, jusqu’au
pont du Minnewater et jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le
gravier jaune serpente comme entre un double remous d’écume.
Sur cette blancheur incomparable, cette blancheur lumineuse et pure de
la neige, à côté de laquelle rien ne paraît blanc, pas même le voile
virginal d’une épousée, se détachent, d’un noir intense, les silhouettes
en cloche des béguines. Leurs lourdes mantes, qui s’élargissent vers
leurs pieds, effacent définitivement ce qu’elles pouvaient conserver de
souplesse et de sveltesse féminines. Pourtant, rien n’est laid ni
grotesque dans le glissement de ces êtres désexués et sombres sur le
suave tapis du jardin glacé. Le hasard, ou quelque instinct secret, leur
a fait prendre, précisément, la forme symbolique des cloches, et comme
la même livrée de bronze, ténébreusement oxydée par le temps. Tandis que
leurs sœurs d’airain égrènent là-haut, dans l’azur diaphane de ce jour
d’hiver, leur chapelet de perles mélodieuses, elles vont, les béguines,
d’une cadence plus humble, à ras du sol, égrenant, non moins mystiques
et ferventes, les perles silencieuses de leur rosaire.
Mais, hors de leur essaim taciturne, une figure se détache, bien
différente. Elle marche d’un pas leste et ferme, se dirige vers
l’entrée, passe sous le fronton triangulaire où se dresse l’image de la
Vierge. La voilà dehors... Elle suit le quai, s’en allant vers les
remparts. Et, dans la grande paix sereine de ce jour, où le blanc, le
rose et l’azur font une atmosphère d’opale, le seul bruit en ce moment
perceptible, c’est le craquement léger de la neige sous les fins talons
de la promeneuse.
Dans les beaux yeux de Nicole, d’une nuance indécise comme ce tendre
ciel, il n’y a pas de tristesse, mais un infini de réflexion et de
songe. Ici, dans cette ville, dans le recueillement de son refuge, elle
a trouvé ce qu’elle cherchait pour son cœur: la résignation et le
détachement, avec le charme d’un ineffable souvenir. Mais sa raison
n’est pas satisfaite. Son âme sans héroïsme, qui, en une heure décisive,
a découvert en elle-même le ressort d’une force inconnue, s’interroge
avec stupeur. Son devoir... Elle a fait son devoir... Mais non... Faire
son devoir, c’est mettre en balance le mal et le bien, la vertu et le
péché, et fuir l’un en choisissant l’autre. Nicole n’a pas le sentiment
d’avoir agi ainsi. Elle a beau s’épier au plus profond de l’être, elle
n’y peut surprendre la satisfaction légitime et orgueilleuse d’avoir
choisi le droit sentier. Elle garde plutôt une impression d’épouvante et
de faiblesse. Après tout, ce qui l’a retenue, c’est la peur... Peur du
désastre qu’elle allait causer, des désespoirs qu’elle ferait naître, et
peur plus terrible, plus secrète, plus décourageante, de n’être pas
assez aimée. Elle ne goûte donc pas la fierté d’un mérite qu’elle ne
s’attribue pas. Elle incline sa tête charmante dans une modestie
pensive, et, considérant les femmes simples et pieuses, ses compagnes
d’aujourd’hui, elle envie leur foi naïve, qui, du moins, donne une
cause, et promet une récompense, à l’abnégation.
Comme d’habitude, cette méditation l’occupe, tandis qu’elle s’en va, ce
matin, dans la solitude blanche du faubourg, vers un but qu’elle connaît
et qui l’attire. Nul passant ne croise son chemin. Sa délicieuse beauté,
son visage d’une jeunesse touchante, la grâce de sa démarche, l’élégance
si sûre et si simple de ses précieuses fourrures sur un costume de drap
tout uni, sont des trésors perdus pour la volupté humaine. Tout ce
charme fleurit dans le froid paysage comme une rose au désert.
Elle avance encore. Elle gagne les vieux remparts. Elle veut revoir,
sous la poésie de la neige, la place où Georget et elle s’arrêtèrent
jadis, éblouis par leur amour et par l’enchantement indéfinissable de ce
lieu.
Elle y arrive. Elle se tient debout sur le glacis poudré de givre. Ses
yeux cherchent d’abord, sous ce voile immobile, l’ondulation vivante,
qu’elle évoque si bien, de l’herbe rêche et sauvage. Hélas! aucune
palpitation ne soulève les tiges, emprisonnées aux mailles de cristal.
Son regard franchit alors la surface torpide du canal, scintillante
comme une cuirasse d’acier. Là-bas, Bruges se fond dans une vapeur qui
semble la glaciale émanation de toute cette neige, qu’on voit ou qu’on
devine, au long de ses rues, sur les pentes de ses toits, au bord de ses
croisées, aux broderies de pierre de ses édifices. Mais, de cette masse
confuse, des formes précises s’élancent, que la lumière hivernale fait
étinceler, flèches de vermeil dans la douteuse perspective... Ce sont
les clochers de ses sanctuaires.
Et le symbole pénètre, dans l’âme de bonne volonté qui s’élargit à ce
spectacle. Ame de la femme moderne, que l’Amour sollicite et que la
Religion ne défend plus assez. La libre pensée rejette à l’instinct
cette créature impulsive. Mais l’instinct, ce n’est plus seulement,
comme au temps de la primitive ignorance, la voix de la Nature.
L’instinct s’est enrichi de tous les mobiles, superstitieux ou sublimes,
que les générations successives ont adoptés comme leur raison d’être et
la règle de leurs actions. Surtout, la beauté du rêve chrétien, l’effort
démesuré hors de la brutalité des convoitises, laisse aux cœurs, même
effrénés, une hantise de pureté, de fidélité, de sacrifice. L’Humanité,
qui se veut libre, rougit des suggestions de sa liberté, parce que sa
nature, découronnée du signe divin, lui semble à présent trop au-dessous
de l’idéal dont elle essayait au moins de se rapprocher autrefois. Se
résigner à être l’animal humain,--si noble et perfectible qu’on
l’imagine,--quelle déchéance! Ceux mêmes pour qui cette déchéance est la
vérité, règlent inconsciemment leur conduite sur des formules
supérieures,--sur ces formules que nos ancêtres trouvèrent précisément
pour surgir hors de l’animalité, et par lesquelles ils s’élevèrent
toujours plus haut... jusqu’à la cime qui croule aujourd’hui sous nos
pas.
Dans cette crise inouïe d’une race, qui retourne à ce qu’on appelle: la
Vie, la Nature, l’Amour--parce qu’on ne veut pas dire: à
l’instinct...--et qui découvre dans cet instinct, modifié par des
siècles de foi, mille impulsions plus hautes dont elle rejette en vain
le principe, le pire conflit se passe au secret des consciences, dans la
solitude individuelle.
Le tragique de la lutte n’est pas entre le croyant qui reste sur la
brèche et le rationaliste militant. Le fanatisme exclut la souffrance
morale. Et si, du choc de tels antagonistes, résultent des malaises
sociaux, la pitié du penseur s’en détourne, par dégoût des violences,
des insultes échangées, de l’inepte et odieuse assurance des partis.
Mais qu’un cœur s’immole sans savoir pourquoi, et cherche avec des
larmes, par des chemins de doute, la raison d’un sacrifice dont il
n’aperçoit la consécration ni dans ce monde ni dans l’autre, et que
pourtant il ne peut point ne pas accomplir, voilà l’émouvant mystère.
Et qu’il devient délicat, ce mystère, déchirant et délicieux, quand le
cœur assez noble pour connaître une si altière angoisse est celui d’une
femme!...
En face de Bruges, noyée dans un brouillard de nacre, d’où jaillissent
les aiguilles aériennes des clochers, rêve Nicole Hardibert. Et son âme
se sent la sœur de cette ville, qui recèle tant de passé. Ame complexe
et trop chargée de souvenirs séculaires, vainement elle se cherche en de
subtiles brumes, tandis que, sans le savoir, elle ne brille là-haut, par
delà sa conscience d’elle-même, que grâce aux flèches étincelantes des
sanctuaires abandonnés.
Achevé d’imprimer
le cinq mars mil neuf cent trois
PAR
ALPHONSE LEMERRE
6, RUE DES BERGERS, 6
A PARIS
3.--3915.