«Georget, mon cher Georget,
«Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom... Aujourd’hui encore...
Et puis... jamais plus!... Oui, vous lisez bien... C’est un adieu que
je vous envoie.
«J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le
sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt
même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos
vouloirs.
«Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en
vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures,
de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions
insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de
telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez
que ce n’est pas moi, hélas! qui pourrais vous en préserver. J’en
aurais trop grand’peur... Je vous le suggérerais rien qu’à trembler
toujours de le lire dans vos yeux.
«Ah! Georget... L’amour m’est apparu... Et il n’est pas entre nous. Il
est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui
sera votre femme.
«Moi, je me suis trompée... Je ne vous aime pas comme cette enfant,
puisque je ne sais pas dire, comme elle: «Je suis sûre de le rendre
heureux!» Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus
irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est
pas le devoir...--Hélas! je l’oubliais.--Ce n’est pas la crainte de
l’au delà... Mon salut--(ce blasphème me soit pardonné!)--me semblait
moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment
contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir.
Appelons-le la pitié... à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible
pitié pour Elle... qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que
moi--oui, mieux que moi!--et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au
gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je
priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi... Je
l’ai bien vu... J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres,
et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert.
«Georget, je suis créée pour les défaites, et non pour les victoires,
de l’amour. La Destinée m’en avertit de nouveau. Je m’incline. Ne me
demandez pas si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez
pas... Mais seulement, je vous en supplie, soyez heureux! Vous me le
devez. Ce ne serait vraiment pas juste que j’aie tout manqué dans ma
vie.
«NICOLE.»