CHAPITRE VIII.

Du complot dans le sens légal.

Le code pénal porte (art. 89): «Il y a _complot_ dès que la _résolution

d’agir_ est _concertée et arrêtée_ entre deux conspirateurs ou un plus

grand nombre, quoiqu’il n’y ait pas eu d’attentat.»

Je ne discuterai point d’abord les termes de cette définition pour en

fixer d’avance le sens rigoureux qui est le seul légal. Essayé isolément

et en lui-même, ce travail serait vague et peu concluant. J’aime mieux y

arriver par l’examen des faits.

J’espère découvrir, d’une façon pour ainsi dire historique, la limite à

laquelle l’acte ou la série d’actes dont la politique redoute une

conspiration, devient effectivement le complot que la loi définit.

J’ai déjà indiqué dans quelle progression se succèdent les dispositions

publiques et dangereuses d’où le complot peut sortir, et où la politique

est souvent disposée à le voir avant qu’il en soit sorti. J’ai désigné

les indifférens, les mécontens, les interprètes habituels des mécontens,

les ennemis.

Comment procèdent ces dispositions? quels sont leurs effets et leurs

caractères extérieurs dans les divers degrés de leur développement?

La politique s’inquiète trop peu de l’indifférence. Je ne connais pas de

disposition plus significative et plus alarmante. Le mécontentement,

l’hostilité sont de tous les pays et de tous les temps. Quelle époque

n’en a offert aucune trace? quel gouvernement n’a eu à les redouter

quelque part? Leur présence n’atteste point, d’une manière générale, la

mauvaise conduite du pouvoir, le mauvais état de la société. Mais

l’indifférence est un symptôme beaucoup plus grave; quand elle existe,

elle est nécessairement une disposition commune et étendue; car, n’ayant

rien d’actif, c’est seulement par un certain degré de généralité qu’elle

peut se manifester. Elle prouve alors que la société et le pouvoir ne

vivent point ensemble; que le même sang ne circule pas dans leurs

veines; que le même principe, le même intérêt ne les poussent point dans

une même route où ils se rencontrent à chaque pas, se reconnaissent et

s’unissent en chaque occasion.

Quoi de plus fatal au pouvoir que l’isolement où le laisse une telle

disposition d’une grande partie du public? La conscience du péril le

gagne bientôt à son insu; mais il ne le rapporte point à sa vraie cause.

Il se sent faible quoique armé de toutes pièces; il s’en étonne, et se

croit entouré d’ennemis, parce qu’il est seul.

De leur côté, les indifférens ne s’associent point aux inquiétudes du

pouvoir; ils assistent à sa destinée, soigneux seulement de se tenir en

dehors. S’il s’agite, ils s’écartent de lui; s’il a peur, ils ne font

rien pour le rassurer; si quelque bruit vague d’un danger plus réel se

répand, ils évitent de s’en informer, d’en approfondir la gravité, d’en

prévoir de loin les effets. Que faudrait-il faire? instruire l’autorité,

lui prêter secours, s’engager ainsi dans sa cause? C’est précisément ce

dont ils se soucient peu. Que l’autorité recherche elle-même, qu’elle

sache, qu’elle se défende; c’est son affaire; rien ne les porte à y voir

la leur, et ils ne veulent pas être compromis.

Cependant ils peuvent être atteints. Le pouvoir inquiet peut prendre des

mesures incommodes même à ceux qu’elles ne touchent point. Que de

citoyens qui n’auront jamais rien à démêler avec les lois d’exception

et, à qui néanmoins elles déplaisent! L’indifférence demande au moins le

repos; une agitation à laquelle elle ne s’intéresse pas la gêne et lui

pèse. Elle est fatiguée des anxiétés et des précautions continuelles de

ce pouvoir dont elle cherche à se séparer. Elle arrive bientôt à se

résigner sans effort aux dangers qui le menacent, aux coups qu’on pourra

lui porter. Peut-être sera-t-elle ainsi délivrée de ce trouble importun

que lui causent les débats de cette destinée étrangère.

Je n’examine pas ce qu’il y a d’erreur ou de tort dans une telle

disposition, ni jusqu’à quel point les citoyens, toujours inévitablement

enveloppés dans le sort de leur pays, se trompent et se nuisent à

eux-mêmes en s’isolant de la sphère où il se décide. Je ne veux que

décrire les symptômes de l’indifférence, et ses effets dans les

relations de la société avec le pouvoir.

Il n’y a là certainement ni rébellion ni complot. Cependant on aperçoit

déjà comment, dans des temps orageux, le gouvernement pourra s’y tromper

et voir, dans l’indifférence seule, sinon de la complicité, du moins une

malveillance coupable. Le pouvoir qui ne se sent pas sûr est dans un

état d’érétisme presque continuel; la moindre atteinte, le moindre péril

excitent toutes ses passions avec toutes ses craintes, et il s’indigne

aisément contre ceux qui ne se montrent ni craintifs, ni passionnés

comme lui. C’est là le principe le plus fécond de l’injustice et de la

tyrannie: notre révolution en est la preuve. Des hommes pour qui tout

était en question, même la vie, ne pouvaient souffrir que tout ne fût

pas en question pour le public comme pour eux. Ils étaient possédés du

besoin d’attirer les autres dans cette atmosphère brûlante, toujours

près de les consumer eux-mêmes. De là ces absurdes mots

d’_indifférentisme_, de _modérantisme_ dont ils ne tardèrent pas à faire

des crimes. Quand le pouvoir en est là, l’indifférence devient à ses

yeux de la trahison.

Que pensera-t-il du mécontentement? que verra-t-il dans les symptômes

qui le révèlent? ils ont quelque chose de plus actif et de plus direct.

Des mécontens ne se bornent pas à regarder froidement passer le pouvoir;

ils épient dans ses actes et dans les événemens, tout ce qui peut

nourrir leur humeur ou leurs craintes. Il y a pour eux une intention

dans chaque parole, un piége dans chaque mouvement. Ils ne forment point

de desseins, ils n’ont pas même des désirs complets et arrêtés. Si

l’avenir s’ouvrait devant leur vue, et leur dévoilait toutes les

chances, tous les maux qui peuvent accompagner la chute de ce pouvoir

qu’ils redoutent, la plupart d’entre eux reculeraient avec effroi; mais

dans l’imprévoyance de notre nature, loin d’y travailler, ils n’y

songent même pas, ils ne portent pas si loin leur pensée; ils

accueillent chaque jour les insinuations, les bruits qui répondent à

leur penchant; ils les propagent ensuite, ne fût-ce que pour justifier

aux yeux des autres le mécontentement qui est en eux. Ils arrivent

bientôt à former dans l’état comme une classe distincte dont les

membres, même sans se communiquer, reçoivent les mêmes impressions,

parlent le même langage, agissent dans le même sens, et offrent ainsi

les apparences de l’intelligence et du concert.

L’indifférence isole les citoyens du pouvoir; le mécontentement vient

après, et groupe entre eux, qu’ils le sachent ou non, ceux qui en sont

saisis.

Tout groupe d’hommes a besoin de chefs; tout intérêt plus ou moins

général veut des interprètes. Le mécontentement en trouve. J’ai déjà dit

quelles étaient, par la seule force des choses, la conduite, l’attitude,

la langue habituelle des hommes en qui s’opère cette personnification de

certaines idées, de certains sentimens. Ce sont des avocats qui plaident

toujours la même cause, et une cause qui se reproduit toujours. En

conclura-t-on qu’ils conspirent contre le pouvoir auprès duquel ils font

toujours valoir les mêmes intérêts et portent toujours les mêmes

plaintes? Mais devant les tribunaux, le ministère public plaide toujours

contre les accusés; s’ensuit-il qu’il conspire contre la justice? Il y a

des juges pour démêler et décider qui a droit: de même il y a un

gouvernement pour reconnaître si le mécontentement a des causes

légitimes ou seulement naturelles, et pour y porter remède. Le pouvoir a

autre chose à faire qu’à se défendre de l’opposition; il est institué à

charge de se juger lui-même, et de se réformer, si l’opposition a raison

contre lui. C’est à lui à savoir ce qui fait des mécontens, ce qui les

échauffe et les accrédite; c’est à lui à empêcher que l’indifférence ne

se propage, que le mécontentement ne succède à l’indifférence, et

l’inimitié au mécontentement.

Mais quand il s’est trompé sur les causes de ces dispositions, il se

trompe aussi sur leurs caractères; il leur attribue une portée qu’elles

n’ont point. Dans l’indifférence il a vu une malveillance positive; il

verra dans le mécontentement une inimitié déclarée. Cette similitude

d’impressions qui existe chez les mécontens, cette rapidité avec

laquelle ils s’unissent spontanément dans les mêmes alarmes, les mêmes

démarches, les mêmes discours, et l’espèce d’unité que prennent leurs

intérêts dans la bouche de quelques hommes toujours chargés de les

défendre, tout induit le pouvoir à supposer dans cet ensemble quelque

dessein plus déterminé et plus profond. Ce qui est le résultat d’une

disposition générale, devient à ses yeux l’intention de volontés

individuelles. Dans un effet il voit une cause; dans une habitude

commune il croit reconnaître un complot.

Cependant le complot est fort loin encore. Le mécontentement n’est pas

la disposition qui y touche de plus près. Il faut que le pouvoir se

résigne à rencontrer au delà l’inimitié. Elle est inévitable après de

longues révolutions et les chutes successives de gouvernemens divers.

Mais tandis que les dispositions précédentes ont toujours un certain

caractère de généralité, celle-ci est communément individuelle. Elle

dérive d’intérêts personnels rudement froissés et à qui la chute du

pouvoir offre seule de grandes espérances. De là ces existences

douloureuses qui ne peuvent trouver place dans l’ordre établi, ces

désirs inquiets qui ont besoin du renversement, cette attente agitée qui

se répand en propos hostiles, accueille tout ce qui la flatte, et semble

croire que tout sera fini, arrangé, satisfait, dès que, par une voie

quelconque, le but auquel elle aspire pourra être atteint. On ne

m’accusera pas de rien affaiblir; je ne veux point taire les dangers du

pouvoir, ni en dissimuler les sources ou les symptômes. Cependant, qui

oserait dire que l’inimitié conduit nécessairement au complot, et qu’à

tout ennemi il ne faut que l’occasion pour devenir un conspirateur? Les

hommes, surtout de nos jours, ne hasardent pas si aisément leur sûreté

et leur vie. Des temps ont été où la rudesse des mœurs, l’âpreté des

sentimens, la monotonie de l’existence, les cruautés de la politique ne

laissaient en quelque sorte qu’un pas à faire de l’inimitié au complot,

et poussaient les individus à le franchir. Maintenant la vie est facile,

les mœurs sont douces; l’état de la société offre aux hommes qui ont

beaucoup perdu mille moyens de dédommagement et d’oubli. Le pouvoir,

même le plus soupçonneux, ne les poursuit point avec l’acharnement qu’il

déployait jadis. Je sais tel siècle où il était en effet très-difficile

d’être ennemi et de ne pas conspirer; maintenant cela se peut, cela se

voit, et il n’est personne qui, en y regardant de près, ne puisse

acquérir bientôt la conviction que tel individu dont les désirs ne sont

pas douteux, dont l’inimitié est évidente, ne deviendra jamais un

conspirateur.

Il faut donc, pour qu’il y ait complot, d’autres actes, d’autres indices

que ceux qui résultent naturellement des dispositions que je viens de

parcourir. Je les ai suivies dans leur progression; je n’ai atténué ni

les périls qu’elles contiennent, ni les symptômes qui les révèlent. On a

vu les périls s’étendre et les symptômes s’aggraver successivement.

Cependant le complot n’est point encore là. En vain s’efforcerait-on de

l’y saisir. On voit seulement comment l’autorité peut s’y méprendre et

d’où provient son erreur.

«Il y a complot, dit la loi, dès que la résolution d’agir est concertée

et arrêtée entre deux conspirateurs ou un plus grand nombre, quoiqu’il

n’y ait pas eu d’attentat.»

Certes la loi est sévère, car elle trouve le complot avant qu’aucun acte

extérieur ou matériel, aucun commencement d’exécution, aucun _attentat_

vienne le lui révéler. Elle le saisit dans la pensée, dans la volonté

des conspirateurs. C’est un fait qu’elle découvre et incrimine avant

qu’il ait revêtu un corps, quand il n’a encore, pour ainsi dire, qu’une

réalité intellectuelle.

C’est, on en conviendra, prendre le complot à la moindre distance

possible des mauvaises dispositions dont je viens de parler, aussi près

de l’inimitié que cela se peut concevoir.

Cependant la loi veut beaucoup plus que l’inimitié; elle exige, pour

qu’il y ait complot, d’autres indices, d’autres élémens. Ce sont ces

additions qu’il importe de constater, car elles sont la définition même

du crime; elles déterminent à quel moment le pouvoir judiciaire peut

s’emparer du fait.

1º La loi suppose qu’il y ait _résolution d’agir_. La résolution suppose

un but déterminé, et ce but doit être l’un des crimes prévus dans les

sections 2 et 3 (chap. I, tit. I, liv. 3) du code pénal. Il ne suffit

point que _l’intention_ ait été _manifestée_, il faut que la

_résolution_ ait été _prise_. Ainsi la preuve du premier de ces deux

faits ne prouve point le complot. Il n’existe que par la preuve du

second.

2º La résolution elle-même n’est point assez. La loi exige qu’elle ait

été d’abord _concertée_, ensuite _arrêtée_ entre les prévenus. Le

_concert_ entre plusieurs personnes, dans un but déterminé, suppose

évidemment quelque chose de plus que la connaissance de ce but et un

assentiment plus ou moins vague, plus ou moins léger, donné à la

proposition. Un tel assentiment peut être un délit, un crime même; à lui

seul il ne constitue pas encore le complot. S’il s’agissait d’un acte de

la vie civile, croirait-on qu’une proposition à laquelle plusieurs

personnes auraient prêté l’oreille dût passer pour une _résolution

concertée_? La loi criminelle n’est pas moins rigoureuse dans son

langage; et certes il n’est pas plus permis d’assouplir ou d’étendre les

dispositions qui décident de la vie des hommes, que celles qui statuent

sur leurs biens.

3º Enfin, la _résolution d’agir_, même _concertée_, n’est pas encore le

_complot_; il faut qu’elle ait été _arrêtée_, c’est-à-dire, que la

volonté soit fixe, complète, le crime consommé aux yeux de la morale, et

qu’il ne reste plus qu’à en entamer l’exécution.

Ainsi, _résolution d’agir_ dans chaque prévenu, _concert_ entre eux,

_détermination définitive_ de chacun dans la résolution débattue et

prise de concert, tels sont les trois caractères auxquels la loi

reconnaît le crime, les trois élémens qu’elle ajoute à la manifestation

de l’intention la plus malveillante, les trois pas qu’elle lui impose au

delà de l’inimitié. Quand ces pas ont été faits, alors seulement le

complot est formé, alors seulement le fait entre dans la définition de

la loi.

Je ne cherche point à éluder le crime; je ne souhaite point qu’il soit

méconnu, ni qu’il échappe à son juste châtiment. Je souhaite seulement

que le crime soit réel, le châtiment juste. Les lois sont faites pour

être appliquées, et appliquées seulement aux cas pour lesquels elles

sont faites.

C’est au pouvoir judiciaire qu’il appartient de maintenir cette

application de la loi dans ses limites légitimes. C’est à lui qu’est

confié le soin de prévenir l’effet de cette fatale méprise qui porte

d’autres pouvoirs à les méconnaître, et à poursuivre comme complot, des

actes où se décèlent des dispositions, des intentions, dangereuses sans

doute, mais contre lesquelles des remèdes d’une autre nature sont seuls

efficaces et légaux. En veillant ainsi à la porte des lois, le pouvoir

judiciaire ne défend pas seulement les citoyens, il se défend lui-même;

il protége son propre domaine, il repousse cette invasion de la justice

par la politique, dans laquelle la justice a tout à perdre et où la

politique n’a rien à gagner. Une vieille expérience l’a prouvé. Pourquoi

faut-il que la politique qui réclame si souvent l’autorité de

l’expérience, oublie si souvent elle-même d’en tenir compte?

Des conspirations et de la justice politique · 第 18 / 20 题