La censure interdit la publication de cette lettre, comme de tout autre
récit.
J’entends déjà ce qu’on me reproche. On me blâme de rappeler encore un
fait déplorable. On dit que j’excite les passions, que je réveille de
tristes souvenirs, qu’il faut laisser les morts à la tombe, et couvrir
d’un voile le passé.
Je proteste de toutes mes forces contre ce système d’oubli, lâche et
impuissant compagnon du système de silence. Ne dirait-on pas, en vérité,
que la nature humaine est si peu faible, si peu légère, qu’elle a besoin
d’être exhortée à oublier? Quoi! nous cheminons tous, d’un pas
tranquille, sur ces places où le sang a si long-temps ruisselé sous nos
yeux; les crimes et les maux dont tant de destinées, tant de cœurs sont
encore brisés, sont déjà pour nous de l’histoire, et vous vous plaignez
qu’on n’oublie point assez! Vous demandez aux sentimens, de disparaître
encore plus vite, à l’expérience d’effacer plus tôt ses leçons, à
l’esprit de l’homme d’être encore moins sérieux, moins ferme, moins
capable d’énergie et de constance! Et pourquoi? vous nous parlez de
haines à étouffer, de dissensions à éteindre, de paix publique à
rétablir. Vous vous abusez; ce n’est point là votre vrai motif. Vous
vivez vous-même de souvenirs; il en est qui font votre force et que vous
n’avez garde de repousser. Mais il en est aussi qui vous gênent, et
peut-être vous accusent. C’est à ceux-là, et à ceux-là seuls que vous en
voulez. Votre prétention est de mutiler le passé, de tronquer notre
mémoire, d’en enlever ce qui vous importune, d’y maintenir ce qui vous
sert.
Nous n’accepterons point de tels conseils. Point de privilége en fait de
souvenirs; qu’ils vivent tous pour l’instruction des gouvernemens et des
peuples; que le passé nous raconte toutes ses fautes et tous ses
malheurs. Le temps n’est que trop prompt à en affaiblir la puissance; le
cœur humain n’est que trop porté à se décharger de ce qui lui pèse. Ne
venez pas énerver encore son peu de sagesse et de vertu; laissez-le se
souvenir quand il se souvient; il s’en lassera assez vite; il oubliera
assez facilement et les erreurs, et les injustices, et les maux qui
devraient l’instruire. Quel est aujourd’hui notre plus pressant besoin?
C’est de savoir que l’iniquité est partout l’iniquité, la douleur
partout la douleur, que les crimes d’un parti appellent les crimes d’un
autre parti, et que, dans tous les partis, les crimes sont des crimes.
Permettez-nous de maudire ceux qui ont été commis, au nom d’une cause;
nous maudissons en même temps ceux qu’a fait commettre l’autre. Ne
contestez pas à la mémoire tout son domaine et à l’expérience son
impartialité. Vos efforts sont vains; les hommes n’oublient point ce qui
les a fait souffrir; qu’en le condamnant, ils condamnent aussi ce qu’ont
souffert d’autres hommes. En dépit de l’esprit de parti, un tel
jugement, souvent répété, produit tôt ou tard son effet; tôt ou tard il
apprend à tous que la justice est l’intérêt comme le droit de tous; et
quel que soit le dernier vainqueur, s’il a eu souvent à réclamer
l’équité, il est moins inique dans sa victoire.
Je rappelle la mort du jeune Lallemand, parce que le silence imposé sur
la procédure est une des plus tristes preuves de cet asservissement de
la justice à la politique qui offense tous les droits et détruit toutes
les garanties. La publicité des débats judiciaires a bien moins pour
objet de faire siéger les juges en présence de quelques hommes, que de
mettre la conduite des procès et les jugemens eux-mêmes sous les yeux de
tous les citoyens. C’est par-là qu’on apprend si les formes ont été
respectées ou violées, si le vœu des lois a été rempli, quel esprit a
présidé aux débats, sur quelles preuves a eu lieu la condamnation ou
l’acquittement. Par-là, la société s’inquiète ou se rassure; par-là, le
goût et la science de la justice se répandent, et le public s’instruit
dans ce qui touche de plus près à ses intérêts les plus chers. Il n’est
pas un homme éclairé qui ne sache que là peut-être est le lien le plus
intime qui puisse unir le peuple à son gouvernement, car de là seulement
peuvent naître ce respect de la loi, cette confiance dans les
magistrats, cette habitude de comprendre la justice et d’y croire, et
tous ces sentimens dont l’absence laisse le pouvoir sans racine, sans
appui, isolé et flottant au-dessus de la société qu’il contient par la
force, mais qu’il ne possède point. L’Angleterre aussi était très-agitée
en 1794; des fermens destructeurs y pénétraient; on la disait couverte
de conspirations; des lois d’exception avaient été jugées nécessaires;
qu’elles le fussent ou non, elles avaient aliéné beaucoup de bons
citoyens. Horne-Tooke et Hardy furent poursuivis comme les principaux
auteurs des troubles et coupables de haute trahison; leur procès eut
lieu avec toute la solennité, toute l’indépendance, toute la modération
qui caractérisent les institutions judiciaires de ce pays. M. Pitt
lui-même fut entendu comme témoin; les accusés furent acquittés; et
maintenant il est reconnu que ce jugement, alors considéré comme un
grand échec pour le ministère, détruisit beaucoup de préventions
publiques, ramena de la confiance, fit sentir aux hommes influens tout
le prix d’un ordre de choses qui donnait de telles garanties, les porta
à se tenir en garde contre les périls qui pouvaient le menacer, et
raffermit ainsi le pouvoir ébranlé. N’est-ce donc rien que de tels
effets, et M. Pitt eût-il agi sagement en attaquant la publicité des
débats qui pouvaient les produire?
Et qu’ai-je besoin d’aller chercher des exemples hors de mon pays?
Rendez grâces vous-mêmes à l’imparfaite publicité du procès des troubles
de juin, et du jugement qui l’a terminé. Que fût-il advenu si un
jugement de condamnation, seul publié, eût suivi des débats tenus
secrets? Beaucoup de gens auraient eu peur, grand’peur; mais ceux que
n’eût pas saisis la peur, qu’auraient-ils pensé? qu’auraient-ils dit? Je
l’ignore: ce que je sais bien, c’est que le pouvoir n’eût rien gagné aux
sentimens qui auraient pu s’amasser. Au lieu de ce redoutable résultat,
la publicité de la procédure et le jugement ont affaibli plus d’une
crainte et donné lieu d’espérer que toutes les garanties n’étaient pas
perdues.
Espoir fondé en effet si les interprètes de la justice, de quelque ordre
qu’ils soient, reconnaissent le danger de la situation où on veut les
placer, et repoussent les envahissemens de la politique qui les presse.
De là dépend en grande partie notre destinée. J’ai exposé les symptômes
du mal. J’ai établi leur constante relation avec les vices d’une
politique égarée, inhabile à remplir sa tâche comme à user de sa force,
et qui cherche du secours dans la justice, au risque certain de la
corrompre en la touchant. Je n’ai garde de prétendre indiquer au pouvoir
judiciaire ses devoirs, qui sont ses moyens de résistance. A lui seul il
appartient de les apprécier en chaque occasion, et de s’en armer comme
d’un bouclier. Mais puisque j’ai essayé de faire voir comment de
prétendus complots étaient amenés à tort devant les tribunaux, et s’y
trahissaient par le système de l’accusation ou la marche de la
procédure, qu’il me soit permis de rechercher quels sont les caractères
légaux du complot véritable, quels élémens doivent constituer le fait
pour qu’il tombe sous l’empire de la loi, à quelle limite enfin ce que
la politique appelle une conspiration devient ce que la justice a droit
de qualifier de complot.