Paris, ce 29 octobre 1820.»

La censure interdit la publication de cette lettre, comme de tout autre

récit.

J’entends déjà ce qu’on me reproche. On me blâme de rappeler encore un

fait déplorable. On dit que j’excite les passions, que je réveille de

tristes souvenirs, qu’il faut laisser les morts à la tombe, et couvrir

d’un voile le passé.

Je proteste de toutes mes forces contre ce système d’oubli, lâche et

impuissant compagnon du système de silence. Ne dirait-on pas, en vérité,

que la nature humaine est si peu faible, si peu légère, qu’elle a besoin

d’être exhortée à oublier? Quoi! nous cheminons tous, d’un pas

tranquille, sur ces places où le sang a si long-temps ruisselé sous nos

yeux; les crimes et les maux dont tant de destinées, tant de cœurs sont

encore brisés, sont déjà pour nous de l’histoire, et vous vous plaignez

qu’on n’oublie point assez! Vous demandez aux sentimens, de disparaître

encore plus vite, à l’expérience d’effacer plus tôt ses leçons, à

l’esprit de l’homme d’être encore moins sérieux, moins ferme, moins

capable d’énergie et de constance! Et pourquoi? vous nous parlez de

haines à étouffer, de dissensions à éteindre, de paix publique à

rétablir. Vous vous abusez; ce n’est point là votre vrai motif. Vous

vivez vous-même de souvenirs; il en est qui font votre force et que vous

n’avez garde de repousser. Mais il en est aussi qui vous gênent, et

peut-être vous accusent. C’est à ceux-là, et à ceux-là seuls que vous en

voulez. Votre prétention est de mutiler le passé, de tronquer notre

mémoire, d’en enlever ce qui vous importune, d’y maintenir ce qui vous

sert.

Nous n’accepterons point de tels conseils. Point de privilége en fait de

souvenirs; qu’ils vivent tous pour l’instruction des gouvernemens et des

peuples; que le passé nous raconte toutes ses fautes et tous ses

malheurs. Le temps n’est que trop prompt à en affaiblir la puissance; le

cœur humain n’est que trop porté à se décharger de ce qui lui pèse. Ne

venez pas énerver encore son peu de sagesse et de vertu; laissez-le se

souvenir quand il se souvient; il s’en lassera assez vite; il oubliera

assez facilement et les erreurs, et les injustices, et les maux qui

devraient l’instruire. Quel est aujourd’hui notre plus pressant besoin?

C’est de savoir que l’iniquité est partout l’iniquité, la douleur

partout la douleur, que les crimes d’un parti appellent les crimes d’un

autre parti, et que, dans tous les partis, les crimes sont des crimes.

Permettez-nous de maudire ceux qui ont été commis, au nom d’une cause;

nous maudissons en même temps ceux qu’a fait commettre l’autre. Ne

contestez pas à la mémoire tout son domaine et à l’expérience son

impartialité. Vos efforts sont vains; les hommes n’oublient point ce qui

les a fait souffrir; qu’en le condamnant, ils condamnent aussi ce qu’ont

souffert d’autres hommes. En dépit de l’esprit de parti, un tel

jugement, souvent répété, produit tôt ou tard son effet; tôt ou tard il

apprend à tous que la justice est l’intérêt comme le droit de tous; et

quel que soit le dernier vainqueur, s’il a eu souvent à réclamer

l’équité, il est moins inique dans sa victoire.

Je rappelle la mort du jeune Lallemand, parce que le silence imposé sur

la procédure est une des plus tristes preuves de cet asservissement de

la justice à la politique qui offense tous les droits et détruit toutes

les garanties. La publicité des débats judiciaires a bien moins pour

objet de faire siéger les juges en présence de quelques hommes, que de

mettre la conduite des procès et les jugemens eux-mêmes sous les yeux de

tous les citoyens. C’est par-là qu’on apprend si les formes ont été

respectées ou violées, si le vœu des lois a été rempli, quel esprit a

présidé aux débats, sur quelles preuves a eu lieu la condamnation ou

l’acquittement. Par-là, la société s’inquiète ou se rassure; par-là, le

goût et la science de la justice se répandent, et le public s’instruit

dans ce qui touche de plus près à ses intérêts les plus chers. Il n’est

pas un homme éclairé qui ne sache que là peut-être est le lien le plus

intime qui puisse unir le peuple à son gouvernement, car de là seulement

peuvent naître ce respect de la loi, cette confiance dans les

magistrats, cette habitude de comprendre la justice et d’y croire, et

tous ces sentimens dont l’absence laisse le pouvoir sans racine, sans

appui, isolé et flottant au-dessus de la société qu’il contient par la

force, mais qu’il ne possède point. L’Angleterre aussi était très-agitée

en 1794; des fermens destructeurs y pénétraient; on la disait couverte

de conspirations; des lois d’exception avaient été jugées nécessaires;

qu’elles le fussent ou non, elles avaient aliéné beaucoup de bons

citoyens. Horne-Tooke et Hardy furent poursuivis comme les principaux

auteurs des troubles et coupables de haute trahison; leur procès eut

lieu avec toute la solennité, toute l’indépendance, toute la modération

qui caractérisent les institutions judiciaires de ce pays. M. Pitt

lui-même fut entendu comme témoin; les accusés furent acquittés; et

maintenant il est reconnu que ce jugement, alors considéré comme un

grand échec pour le ministère, détruisit beaucoup de préventions

publiques, ramena de la confiance, fit sentir aux hommes influens tout

le prix d’un ordre de choses qui donnait de telles garanties, les porta

à se tenir en garde contre les périls qui pouvaient le menacer, et

raffermit ainsi le pouvoir ébranlé. N’est-ce donc rien que de tels

effets, et M. Pitt eût-il agi sagement en attaquant la publicité des

débats qui pouvaient les produire?

Et qu’ai-je besoin d’aller chercher des exemples hors de mon pays?

Rendez grâces vous-mêmes à l’imparfaite publicité du procès des troubles

de juin, et du jugement qui l’a terminé. Que fût-il advenu si un

jugement de condamnation, seul publié, eût suivi des débats tenus

secrets? Beaucoup de gens auraient eu peur, grand’peur; mais ceux que

n’eût pas saisis la peur, qu’auraient-ils pensé? qu’auraient-ils dit? Je

l’ignore: ce que je sais bien, c’est que le pouvoir n’eût rien gagné aux

sentimens qui auraient pu s’amasser. Au lieu de ce redoutable résultat,

la publicité de la procédure et le jugement ont affaibli plus d’une

crainte et donné lieu d’espérer que toutes les garanties n’étaient pas

perdues.

Espoir fondé en effet si les interprètes de la justice, de quelque ordre

qu’ils soient, reconnaissent le danger de la situation où on veut les

placer, et repoussent les envahissemens de la politique qui les presse.

De là dépend en grande partie notre destinée. J’ai exposé les symptômes

du mal. J’ai établi leur constante relation avec les vices d’une

politique égarée, inhabile à remplir sa tâche comme à user de sa force,

et qui cherche du secours dans la justice, au risque certain de la

corrompre en la touchant. Je n’ai garde de prétendre indiquer au pouvoir

judiciaire ses devoirs, qui sont ses moyens de résistance. A lui seul il

appartient de les apprécier en chaque occasion, et de s’en armer comme

d’un bouclier. Mais puisque j’ai essayé de faire voir comment de

prétendus complots étaient amenés à tort devant les tribunaux, et s’y

trahissaient par le système de l’accusation ou la marche de la

procédure, qu’il me soit permis de rechercher quels sont les caractères

légaux du complot véritable, quels élémens doivent constituer le fait

pour qu’il tombe sous l’empire de la loi, à quelle limite enfin ce que

la politique appelle une conspiration devient ce que la justice a droit

de qualifier de complot.

Des conspirations et de la justice politique · 第 17 / 20 题