CHAPITRE IX.

Que si la mauvaise politique corrompt la justice, la justice est une

bonne politique.

«J’ai considéré, dit l’Ecclésiaste, les divers genres de travail, et les

différens genres d’industrie, et j’ai vu que tout cela est vanité et

tourment d’esprit... J’ai vu que la sagesse a autant d’avantages sur la

folie que la lumière sur les ténèbres... et j’ai reconnu que tout ce

discours devait finir par ceci: Crains Dieu et observe sa loi.»

Que la politique s’épargne le dédain et retienne son sourire; je ne

viens point lui interdire la science du bien et du mal, ni lui en

reprocher l’usage. Il faut accepter, pour les gouvernemens comme pour

les peuples, l’imperfection de la condition humaine et les nécessités

qu’elle fait peser sur eux. Il y a de l’erreur comme de l’injustice à

leur demander de répondre à tout par la raison, de suffire à tout par la

vertu. Leur tâche est difficile; que leur influence habituelle soit

salutaire, que leur conduite générale tende au bien; nous n’avons pas

droit d’espérer ni de prétendre davantage.

Mais serait-il donc défendu de reconnaître qu’il est des temps où la

justice est une habileté savante et la morale une force utile? Je

n’exige point qu’on fasse violence aux faits, ni que l’intérêt du

pouvoir soit compromis. Je désire seulement que l’inhabileté, la

légèreté, la passion ne se croient pas dispensées de ce qui est juste,

quand ce qui est juste est à la fois profitable.

Depuis trente ans l’injustice et la force ne se sont pas épargnées sur

notre terre. Elles l’ont possédée à leur aise et exploitée à leur gré.

Je ne sache pas que cela leur ait réussi, et nous savons ce qu’il nous

en a coûté.

La situation du gouvernement du roi est singulière. Son rétablissement

n’a été l’ouvrage d’aucun parti. La révolution s’en est alarmée. La

contre-révolution n’en a pas été satisfaite. La restauration s’unissant

à la charte, a entrepris de gouverner à la fois, selon la raison et

l’équité, deux puissances qui n’avaient cessé de se faire la guerre.

Ce fait a des conséquences infinies et qui embrassent toute la

politique. Je ne les exposerai point. Mais il en est une qui se présente

d’abord et les domine toutes. Le gouvernement du roi, par la position où

il s’est trouvé placé, et qu’il a acceptée en donnant la charte, s’est

imposé la justice en toutes choses, et envers tous les citoyens.

Quand le pouvoir est l’enfant de la force, quand il s’élève et se

soutient par la main d’un parti, il est l’instrument du parti qui le

prend pour chef. Il épouse ses intérêts, ses passions, ses préjugés. Il

se donne à une portion de la société et se charge de la servir.

Tels n’ont pas été les engagemens de la restauration. Personne ne l’a

faite; elle ne s’est donnée à personne; elle a promis d’appartenir aux

besoins généraux de la société, à ces intérêts naturels et légitimes qui

sont le droit et la cause de tous.

Ainsi, ce que d’autres gouvernemens n’étaient pas à leur origine, ce

qu’ils n’ont pu devenir que par le laps du temps et après de longues

douleurs, la restauration a dû l’être, s’est engagée à l’être dès ses

premiers jours.

Ceci n’est point de la morale. La force des choses a voué, à cette

situation, le gouvernement du roi: le fait s’est passé ainsi.

En oubliant ce fait, en épousant un parti, en se considérant comme le

chef exclusif de certains intérêts, de certaines passions, notre

gouvernement fait donc toute autre chose que ce qu’ont fait ailleurs des

gouvernemens placés, dès l’abord, dans une position différente. Ceux-ci

ont marché selon leur impulsion primitive. En les imitant chez nous, le

pouvoir quitte son premier terrain, abandonne la route où sa destinée

l’avait fait entrer, et se livre à une impulsion non seulement nouvelle,

mais contraire.

Je sais de quoi on va s’armer. On cherchera, dans ce que j’ai pu dire

ailleurs, des idées, des paroles qu’on essaiera de mettre en

contradiction avec ce que je dis aujourd’hui. On me reprochera d’avoir

aussi parlé de partis irréconciliables, d’intérêts distincts et ennemis.

On me demandera de quel droit je réclame la justice, après avoir

proclamé la guerre.

Misérable subterfuge qui accuse l’intelligence ou la bonne foi de ceux

qui tenteraient de s’en servir!

Oui, il y a eu, il y a encore en France, une véritable lutte d’intérêts

distincts et opposés. Oui, la charte est intervenue dans cette lutte

pour proclamer et consommer une victoire. Je n’ai rien à rétracter, je

ne rétracte rien des conséquences que ce grand fait m’a paru contenir.

Mais que contient la charte elle-même? En consacrant le passé, a-t-elle

proscrit quelqu’un dans l’avenir? En assurant la liberté du culte aux

protestans, l’a-t-elle retirée aux catholiques? A-t-elle, comme cela

s’est vu en Angleterre, interdit certains droits à certaines classes de

citoyens, au moment où elle les confirmait pour d’autres? En

garantissant les ventes de biens nationaux, a-t-elle prononcé des

confiscations nouvelles? Elle a aboli toute confiscation. C’est le

caractère et l’honneur de la charte qu’en accomplissant, d’une part, la

victoire, elle fonde, de l’autre, l’égalité, c’est-à-dire, la justice,

pour les vaincus comme pour les vainqueurs. Séparez-vous du passé;

prenez la charte comme le point de départ d’une société nouvelle, qui

aura à s’en plaindre? Qui viendra se dire maltraité, opprimé, exclu? De

même que que la restauration n’a été l’œuvre de personne, de même la

charte s’est offerte et s’offre sans cesse à tous. Elle, n’est point la

fille de la force, mais celle de la sagesse qui, démêlant tout ce que la

révolution a eu de légitime et d’irrévocable, l’a reconnu et adopté

comme le véritable intérêt de tous, comme le besoin général de la

société.

Que si maintenant il est des intérêts qui ne veuillent pas accepter ce

que la charte a déclaré juste et nécessaire, qui, après la défaite, ne

se contentent pas de l’égalité, il faut bien que la charte se défende,

et qu’elle se défende avec le secours des intérêts qui ne lui demandent

que de maintenir son ouvrage, à qui l’égalité suffit, après la victoire.

Mais alors encore c’est la justice, ce sont les besoins généraux de la

société que la charte protége et défend; elle est fidèle à sa parole;

elle accomplit sa mission.

Qu’on ne se prévale donc point des formes que prend la politique obligée

de repousser les efforts de ceux qui ne veulent pas la justice; qu’on

n’y cherche point des prétextes pour dire que nous aussi, nous voulons

le triomphe exclusif et le gouvernement d’un parti. L’arrêt de la charte

sur le passé est non-seulement sage, il est juste: à tous ceux qui

l’acceptent, elle garantit le même avenir. Et quand nous disons que la

charte elle-même ne peut être garantie que par son alliance avec les

forces qui acceptent également le passé qu’elle a clos, et l’avenir

qu’elle promet, c’est la justice et toujours la justice que nous

soutenons.

Ainsi, qu’il s’agisse d’intérêts généraux ou de droits individuels, des

rapports du pouvoir avec les masses ou de ceux des individus avec le

pouvoir, de politique à suivre, ou de justice à rendre, nous professons

les mêmes principes, nous parlons le même langage, c’est partout la

justice que nous réclamons.

Le moyen le plus sûr de hâter ses progrès dans la politique générale,

c’est de la pratiquer avec rigueur à l’égard des droits individuels et

devant les tribunaux. Rien ne corrompt l’esprit des peuples comme une

administration partiale de la justice criminelle. Rien n’échauffe les

passions et les haines de parti comme le spectacle de l’iniquité dans

les procédures et les jugemens. Voulez-vous que les citoyens

s’accoutument à respecter réciproquement leurs intérêts et leurs droits?

qu’ils aient sous les yeux un exemple continuel de ce respect dans le

sanctuaire où tous les droits et tous les intérêts viennent chaque jour

aboutir? Là tout est réel, vivant, facile à saisir; là, il ne s’agit

point de prononcer sur des questions immenses, et d’après des

considérations plus ou moins vagues et compliquées. Que tous les hommes

de toutes les classes, de toutes les opinions, arrivés là, n’y

rencontrent que la loi et l’équité; le public prendra l’habitude de

penser que toutes choses doivent être réglée selon l’équité et la loi.

S’il est un lieu où les préventions politiques n’aient aucun crédit, où

l’esprit de parti ne soit rien, l’esprit de parti et les préventions

politiques se discréditeront, s’affaibliront aussi ailleurs. La société

ne demande pas mieux que d’avoir un refuge et une espérance; elle

n’affronte pas le chaos par plaisir et le naufrage de gaîté de cœur.

Donnez à la justice un point d’appui sûr, et elle marchera de là à la

conquête de toutes choses, du gouvernement comme de l’esprit public.

Il est temps, ce me semble, d’en essayer, car on a essayé de tout,

excepté de ceci. La politique est pleine de craintes et se consume en

efforts; elle tremble peut-être de se voir bientôt au bout de sa

science. Qu’elle en apprenne une autre; qu’elle tente les voies de

l’impartialité, de la vérité; qu’elle laisse là les faits généraux, les

agens provocateurs, les poursuites imprudentes, et tant de pénibles

combinaisons qui ne la tirent d’embarras aujourd’hui que pour la

compromettre demain. Ce n’est pas de la vertu que je lui demande, c’est

un peu de prévoyance. Elle essuie des fatigues qu’elle pourrait

s’épargner; elle court des hasards dont elle peut s’affranchir. Elle

rencontre des obstacles; qui en doute? Elle a des ennemis; qu’elle les

combatte. Mais en envahissant la justice, elle va chercher, sur un

terrain où rien ne l’appelle, des obstacles nouveaux; elle excite le

mécontentement et les alarmes d’une foule d’hommes qui ne sont point ses

ennemis. Grâces au ciel, il nous reste encore assez de publicité pour

que de tels abus n’échappent point à notre vue; et non-seulement ils se

font voir, mais ils révèlent d’autres abus, d’autres erreurs dont ils

font plus vivement sentir la gravité. Un tel mal ne se manifeste point

sans accuser le système qui le produit. Il n’est jamais isolé; il ne

peut jamais l’être, et il est maintenant aussi impossible d’en

méconnaître le principe que d’en mesurer toutes les conséquences. Si le

principe continue d’agir, le mal se perpétuera, et ses conséquences se

développeront. Que la Providence en préserve la France et la monarchie!

Des conspirations et de la justice politique · 第 19 / 20 题