CHAPITRE VI.

Du ministère public.

On reproche au ministère public sa rudesse envers les accusés,

l’acharnement quelquefois peu motivé de ses poursuites, l’âpreté souvent

inconvenante de son langage. On le blâme de son penchant à porter dans

ses actes et ses paroles une apparence de partialité et de passion,

toujours déplacée dans la bouche des interprètes d’un intérêt social

qui, par sa nature même, n’a rien d’exclusif. Quiconque parle au nom de

la société ne plaide point une cause; toutes les causes lui sont

confiées, celle de l’humanité comme de la loi, de la liberté comme de

l’ordre; il est tenu de n’en oublier, de n’en sacrifier aucune, car

elles se réunissent et se confondent toutes sous le nom d’intérêt

général. Cet intérêt ne se divise point en un certain nombre d’intérêts

distincts, pourvus chacun de défenseurs spéciaux. Il est tout entier

partout où la société se montre et agit; et le ministère public n’a, pas

plus que les juges, et les jurés, une mission particulière de rigueur ou

de vengeance.

Qu’il n’allègue donc point en excuse la nature de ses devoirs. Il n’a

point de devoirs d’une nature singulière. Tous les devoirs lui sont

imposés, comme à tous les dépositaires de l’autorité publique, à tous

les ministres de cet intérêt universel qui comprend tous les intérêts,

puisqu’il est celui de tous les citoyens.

Je crois donc l’excuse vaine et le reproche souvent fondé. Mais ce n’est

pas de cela que je viens parler. Ce tort du ministère public, s’il

existe, est un tort général qui se peut rencontrer et se rencontre en

effet dans des procès fort étrangers à ceux dont je m’occupe. Je ne

recherche point tous les abus de l’administration de la justice, toutes

les erreurs de ses agens. La situation et la conduite du ministère

public dans les causes politiques, surtout dans les causes de rébellion

et de complot, là se borne mon sujet.

Je ne veux pas non plus m’armer de toutes les phrases, de toutes les

expressions plus ou moins violentes, plus ou moins déplacées, qui ont pu

échapper, en de telles matières, à des avocats généraux, et en dresser

contre eux le catalogue. Le mal dont je me plains est un mal plus étendu

et plus profond. J’ai dessein de montrer la fausseté et le péril du

point de vue sous lequel le ministère public et les ministres qui le

dirigent paraissent considérer sa situation et sa mission.

Je dis que les ministres le dirigent. Il le faut bien, car là où existe

une autorité arbitraire, la responsabilité en est inséparable. Or les

agens du ministère public étant nommés et révoqués sur la proposition

des ministres, ceux-ci répondent du caractère général et de la direction

habituelle de leur conduite. Si donc ils n’y interviennent pas, ils ont

tort; ils laissent dépérir l’autorité pour s’affranchir de la

responsabilité qu’elle entraîne. Y intervenir est leur devoir; mais

alors l’impulsion que reçoit d’eux cette partie de l’administration

publique est leur fait, et c’est à eux qu’on en doit demander raison.

Incontestable en lui-même, ce principe s’applique surtout aux procès

politiques. Le gouvernement y a un intérêt trop direct pour qu’il

puisse, sans la plus grave erreur, ou négliger la surveillance, ou

éluder la responsabilité des agens révocables qu’il emploie à les

poursuivre.

Quels sont en cette matière la situation et le devoir de ces magistrats

et de leurs chefs?

Le devoir de l’autorité s’adapte nécessairement à sa situation, et sa

situation varie selon la mission qu’elle remplit. Un ministre du roi

soutenant à la tribune des chambres une mesure de gouvernement, et un

avocat du roi réclamant d’un tribunal la punition du crime s’acquittent

de tâches très-différentes. D’un côté, tout est général, la mesure

proposée, ses motifs, ses conséquences. De l’autre tout est individuel,

le crime, le prévenu, le jugement. Le ministre parle au nom d’un intérêt

public encore non réglé et qui exige toujours le sacrifice de quelques

intérêts particuliers. Le magistrat parle au nom de lois positives qui

n’ont aucune concession à faire ni à demander. Le premier, appuyé d’un

parti qui approuve son dessein, l’expose et le défend, contre une

opposition qui le repousse. Le second n’a derrière lui, devant lui,

autour de lui, que la loi et l’accusé. Dans un cas tout est lutte et

transaction entre des masses. Dans l’autre il n’y a point de lutte entre

des masses; il ne peut y avoir de transaction, car ni l’accusé ni la loi

n’ont rien à s’offrir et à s’abandonner pour se mettre d’accord.

Ainsi, dans l’arène des chambres, se produit la société toute entière,

avec tous ses intérêts, toutes ses idées, toutes ses passions. Les

élémens les plus opposés y sont mis en présence; la timidité et la

témérité, l’amour de la liberté et celui du pouvoir, l’ambition avide

d’acquérir et l’ambition jalouse de conserver, les amours-propres, les

rivalités de talent, les espérances les plus hardies et les craintes les

plus soupçonneuses. C’est du débat de toutes ces forces que doit naître

le bien public. Dans ce théâtre vient se concentrer toute la

fermentation sociale, pour s’y manifester sans péril, et s’épurer en se

manifestant.

Dans l’enceinte des tribunaux, au contraire, rien ne doit entrer que la

loi et des faits prévus par la loi. C’est le lieu de l’impassibilité et

de la règle. La porte en est interdite à toutes ces passions, à toutes

ces forces contraires que je viens de rappeler. Ailleurs leur présence

est inévitable; ici elle serait criminelle. Toutes les formes, toutes

les prescriptions légales se proposent de les en bannir. L’inamovibilité

des juges, l’intervention des jurés, la rigueur du texte des lois, les

impérieux règlemens de la procédure, tout atteste qu’on veut placer

l’opération qui se consomme ici au-dessus de toutes les influences, et

s’élever, autant qu’il appartient à l’homme, dans cette région calme et

pure où n’atteignent point les orages de la terre, où aucun nuage ne

voile la clarté du jour.

Il le faut bien, il le faut absolument, car remarquez de quoi il s’agit.

Dans les chambres le pouvoir ne manquera ni de contradicteurs ni

d’obstacles; si la machine est bien construite et fidèle, assez de

forces seront intéressées à l’épier, à le combattre, à lui demander

compte de ses actes, à l’amener sur le terrain des accommodemens et des

transactions. Ces forces d’ailleurs sont entre elles sur un pied

d’égalité; nul pair, nul député n’a de droit sur un autre; tous ont

celui, de tout dire; tous sont admis à dresser contre leurs adversaires

toute la puissance que peuvent fournir le crédit, l’influence, le

talent; chacun s’appuie sur les masses dont il soutient l’intérêt ou la

pensée; chacun peut s’élever ou descendre un jour à la situation

qu’occupent maintenant ses rivaux.

Quel spectacle nous offrent en revanche les tribunaux? Un homme seul en

présence du pouvoir qui l’accuse et de la justice qui l’attend; un homme

qui devant lui, autour de lui, ne voit que des étrangers, des

adversaires, des supérieurs; un homme dont la condition est si faible

que, si la moindre brèche est faite à son droit, tout moyen de défense

lui échappe, toute force lui est ravie. Et ce n’est point d’un intérêt

général, plus ou moins éloigné, où il n’ait qu’une part plus ou moins

bornée et douteuse, c’est de lui-même qu’il s’agit; c’est sa liberté,

c’est sa vie qu’on discute. On va décider, non pas s’il a tort ou

raison, mais s’il rentrera ou non chez lui.

Que faites-vous donc si, en accusant cet homme, vous vous servez contre

lui de toutes les armes que vous employez ailleurs contre d’autres

adversaires? Que faites-vous si vous donnez au pouvoir qui poursuit des

individus devant les tribunaux la même allure, le même langage, la même

latitude dont jouit le pouvoir qui soutient ses actes dans les chambres?

Que, dans un débat législatif, vous traitiez l’opposition de turbulente,

de violente, de factieuse même, eussiez-vous tort, cela se conçoit;

l’opposition n’en marchera pas moins, et en marchant, elle vous renverra

des épithètes qui vaudront les vôtres; si vous dites qu’elle détruit le

pouvoir, elle vous dira que vous détruisez la liberté; si vous lui

imputez une attaque au trône, elle vous taxera d’attaque à la charte.

Mais que le ministère public, à propos d’un homme et d’un fait,

établisse l’existence d’une faction et l’y enveloppe; qu’il déclame

contre les malveillans, leurs désirs, leurs projets; qu’il déroule, à

l’appui d’une accusation spéciale, toutes les considérations générales

qu’on peut apporter en faveur d’une mesure de gouvernement; qu’il

invoque enfin la politique toute entière, en demandant une application

individuelle de la justice légale... c’est le renversement de la justice

même; c’est l’introduction des orages de la tribune dans le sanctuaire

de la loi.

Que fera l’accusé? Lui sera-t-il permis, comme à l’opposition

parlementaire, de renvoyer à ses adversaires leurs imputations? Si on le

présente comme enrôlé dans une faction, sera-t-il admis à dire que c’est

une faction qui le poursuit? Souffrira-t-on qu’il plaide aussi sa

politique et accuse à son tour ses accusateurs? Cela ne se peut; on aura

droit de le lui interdire; et cependant on se sera arrogé le droit qu’on

lui refuse; aux désavantages naturels de sa situation, on aura ajouté le

désavantage immense d’une inégalité nouvelle; et, pour avoir tout

déplacé, tout confondu, on sera conduit à tout pervertir.

Ainsi s’égare l’autorité quand elle méconnaît la diversité de ses

situations, et transporte sur le terrain judiciaire toutes les forces,

toutes les armes dont elle est pourvue sur le terrain politique. A la

tribune, des questions neuves et générales, la présence de l’opposition,

la nature complexe et agitée des élémens qui se combattent, tout lui

permet une grande liberté. Devant les tribunaux, sa liberté est

circonscrite par la loi et dans l’enceinte de la loi. Le théâtre, le

but, les conditions de la conduite, tout diffère; la conduite ne peut

être la même ni le langage pareil. C’est toujours l’autorité publique

qui, toujours dans l’intérêt social, et sous une responsabilité

constante, propose des lois ou poursuit des crimes; mais les mêmes

moyens ne lui sont pas accordés; les mêmes actes, les mêmes discours ne

se placent point également dans des sphères si diverses. Ce qui est

possible, utile, légitime peut-être en un lieu, devient odieux et

funeste dans l’autre. Et l’autorité ne peut confondre ses situations,

ses armes, ses devoirs, sans porter le trouble en toutes choses, et le

péril le plus imminent dans le cœur de la société.

Nous sommes témoins de cette fatale et coupable erreur. Le ministère

public parle sur son siége comme les ministres dans les chambres. A

propos d’un accusé il s’adresse aux juges, comme à propos d’une mesure

de gouvernement les ministres s’adressent aux députés. Il semble se

croire appelé à traiter là les mêmes questions, à débattre les mêmes

intérêts, à offrir les mêmes considérations, à déployer la même

éloquence. Il répète, il imite, il développe; il oublie que sa tâche est

autre et qu’il la remplit sous d’autres conditions. Qu’un ministre fasse

valoir, en faveur d’une loi d’exception, l’assassinat de Mgr. le duc de

Berry, et les craintes qui s’y rattachent; il en a le droit, la

proposition qu’il soutient fût-elle une faute. Mais qu’un avocat

général, à l’appui de l’accusation de deux misérables, invoque les

douleurs du 13 février, et même les joies du 29 septembre, qui l’y

oblige, qui l’y autorise? A quel titre des motifs et des sentimens de

cet ordre interviennent-ils dans un procès isolé, et quand il s’agit de

juger un fait? Qu’ont à faire, avec les prévenus d’actes spéciaux et

définis, les factions, leurs doctrines, leurs desseins, les périls de la

monarchie? Tout cela est vrai, dites-vous; il y a un lien entre toutes

ces choses. Vous vous trompez; rien n’est vrai ici que ce que vous

pouvez qualifier et prouver selon la loi; il n’y a point de lien ici

admissible que le lien positif établi par la loi même entre ses

définitions et les faits. Vous oubliez qui vous êtes et ce que vous

venez faire; laissez la politique aux mains chargées de la conduire;

c’est la justice seule qui vous envoie; elle a réglé d’avance votre

mission, et votre mission doit régler aussi votre langage.

Le mal va plus loin. Dans la chambre des députés on a reproché à

quelques orateurs de s’adresser souvent au public du dehors, plutôt qu’à

la chambre même. Le député, a-t-on dit, parle à ses collègues et non à

la multitude. Les débats sont publics pour que le public soit éclairé

sur le compte de la chambre, mais non pour que la chambre lui soit

asservie. Les appels à l’extérieur sont le caractère du gouvernement

révolutionnaire, non du gouvernement représentatif. Quand la chambre

discute, a-t-on ajouté, le public qui l’écoute est devant elle comme

s’il n’était pas[8].

[8] Voyez un discours de M. le garde des sceaux dans le débat des lois

sur la liberté de la presse, pendant la session de 1819.

Contenu dans de certaines limites, et tant qu’on ne s’en prévaut point

pour porter atteinte à la publicité, ce principe est légitime. Mais

certes, c’est surtout devant les tribunaux, et dans les procès

criminels, qu’il s’applique impérieusement. Là, nulle relation ne lie

celui qui parle à ceux qui l’écoutent. Tout se passe entre le ministère

public, les juges et l’accusé. Nulle parole ne peut s’adresser à

d’autres. Nulle intention ne doit porter plus loin. Le public est là, et

doit y être. Pour la justice qui poursuit et qui juge, il n’y a point de

public.

Qu’on lise les discours de quelques avocats généraux; ont-ils toujours

obéi à ce rigoureux devoir? se sont-ils toujours renfermés dans

l’enceinte de leurs bancs? leur éloquence n’a-t-elle jamais été envoyée

à des adresses lointaines ou étrangères? Je pourrais réimprimer

beaucoup. Je ne citerai qu’un fait. On a vu récemment un avocat général

écrire dans les journaux, pour expliquer en quel sens il avait parlé des

partis, et se laver du reproche d’avoir enveloppé, dans son blâme, un

des chefs de celui qui maintenant domine, M. de Châteaubriand[9].

Était-ce à un certain public ou aux juges qu’il s’adressait alors?

[9] Voyez la lettre de M. de Vatimesnil dans le _Journal des Débats_.

Ainsi, non-seulement le ministère public sort de sa sphère quant aux

choses; il en sort encore quant aux personnes. Il parle de ce qui ne lui

appartient point, et il en parle à qui il ne doit jamais parler.

Quelle est la source de tous ces désordres? Je ne dois pas me lasser de

le redire. Par là aussi la politique envahit la justice, et la corrompt

en l’envahissant.

Des conspirations et de la justice politique · 第 15 / 20 题