CHAPITRE III.

Des conspirations.

Le nombre et la fréquence des conspirations attestent le mauvais état de

la société ou la mauvaise conduite du gouvernement, ou l’un et l’autre

ensemble.

Je pourrais dire que le gouvernement étant institué pour être bon,

c’est-à-dire pour satisfaire aux besoins généraux de la société, si

l’état de la société est mauvais, cela prouve que le gouvernement n’est

pas bon. Je ne serai pas si sévère. Je crois qu’il peut exister au sein

de la société, des forces aveugles ou perverses, ardentes à renverser

des pouvoirs que la société a intérêt de maintenir.

Que ces forces conspirent, si elles peuvent, rien de plus naturel; que

le gouvernement les combatte, rien de plus légitime. Je ne révoque en

doute ni la possibilité des conspirations, ni la justice du châtiment

des conspirateurs.

Je ne crois pas que sous les règnes de Guillaume III et de George Ier,

l’Angleterre ait été bien gouvernée. Les iniquités et les fautes du

parti dominant contribuèrent beaucoup à faire naître les complots qui se

succédèrent contre lui durant soixante ans. Cependant ces complots

menaçaient, au fond, les intérêts légitimes du pays; il était juste et

nécessaire qu’ils fussent énergiquement réprimés.

Ce qui n’est ni juste ni nécessaire, c’est de fournir aliment ou

prétexte aux intérêts et aux passions qui peuvent être enclins à

conspirer, et de chercher ou seulement de voir des conspirations où il

n’y en a pas.

J’ai entendu dire plus d’une fois que les gouvernemens avaient le droit

de tout faire pour se conserver. Maxime atroce et impie, qui donne aux

ennemis des gouvernemens le droit de tout faire pour les attaquer, et

qui détruit l’état de société pour mettre à sa place l’état de guerre.

Je ne sache pas de tyrannie à qui cette maxime ne suffise pleinement.

Qu’il me soit permis de le dire en passant. Il est des hommes qui, en

maniant le pouvoir, se croient habiles parce qu’ils se résignent sans

peine à la nécessité du mal. Peut-être sont-ils entrés dans les affaires

avec l’intention, je dirai plus, avec le goût de la justice. Des

difficultés se sont rencontrées; contre ces difficultés ils ont fait des

fautes, ces fautes ont amené des difficultés nouvelles. Ils ont eu

recours à la force matérielle dont ils disposent pour échapper aux

écueils où leur raison avait échoué. Dès lors, le goût de la force les

gagne, et ils disent qu’ils ont gagné de l’expérience; ils appellent

cela _entrer dans la pratique, comprendre les choses et les

hommes_.--Auparavant ils étaient jeunes, ils rêvaient des chimères;

maintenant ils savent le monde et possèdent l’art de le gouverner.

Éternelle insolence de la nature humaine! La seule expérience qu’ils

aient acquise est celle de leur faiblesse, et ils s’en prévalent comme

d’un progrès dans la science du pouvoir!

Cette science est difficile, je le sais, et je suis loin de prétendre

que nul n’ait droit au pouvoir s’il n’est égal à sa tâche. Qui le

serait? Je ne dirai donc point qu’un gouvernement qui ne se conduit pas

de manière à prévenir les conspirations, est, par ce seul fait,

condamné. Je dirai cependant que c’est là le premier devoir des

dépositaires de l’autorité, et que, si les conspirations se multiplient,

il y a présomption contre eux.

Cette présomption en entraîne une autre. Inhabile, le pouvoir est

poltron. Poltron, il est violent. Poussé de l’inhabileté à la peur, et

de la peur à la violence, il n’a de ressource que dans l’iniquité. Les

complots lui sont nécessaires, et pour légitimer ses craintes, et pour

lui procurer, par les châtimens, la force que lui ont fait perdre ses

fautes.

Voici comment il les trouve, ces complots dont il ne peut plus se

passer. J’ai besoin de parler avec une entière franchise. Il n’est pas

en mon pouvoir d’éviter la vérité.

La première et la plus générale des dispositions que fait naître chez

les peuples la mauvaise conduite du gouvernement, c’est l’indifférence.

Quand l’administration de la chose publique est incertaine, obscure,

contraire aux intérêts généraux du pays, les citoyens s’en détachent et

se renferment dans l’intérêt privé. La cause du gouvernement n’étant

point la leur, ils regardent le gouvernement lui-même comme un étranger

avec qui ils n’ont rien de commun, et qu’ils laisseront s’agiter pour

son propre compte, sans autre soin que de séparer leur fortune de la

sienne, autant que le permettent les rapports matériels qu’ils ont avec

lui.

Au sein de cette indifférence publique se forment des mécontentemens

plus positifs. Des intérêts légitimes sont inquiets ou froissés; la

sécurité qu’on leur a garantie leur manque; ils s’irritent du désaccord

qui existe entre l’état de trouble où ils se sentent et les promesses

qu’on leur a faites, qu’on leur fait encore. Ils saisissent toutes les

occasions de manifester leur mécontentement. Les élections, les

pétitions, la défaveur témoignée aux agens de l’autorité, tout leur est

bon pour faire éclater leur humeur; et à mesure qu’elle éclate, elle

devient plus profonde et plus active.

Il se rencontre des hommes qui s’en font les représentans et les

organes. Le mécontentement des intérêts froissés, des classes inquiètes,

se personnifie, pour ainsi dire, en eux. C’est à eux qu’on s’adresse;

c’est vers eux qu’affluent les abus à dénoncer, les plaintes à publier,

les torts de l’autorité, les alarmes des citoyens. Ils deviennent ainsi

le centre de ces dispositions éparses qu’ils recueillent et qu’ils

expriment. Ils prennent, envers le pouvoir, une attitude de méfiance et

d’hostilité. Ils sont toujours là, enclins au soupçon, et préparés à

l’attaque. Ce sont des adversaires permanens dont les habitudes, les

actes, les paroles, portent souvent les caractères extérieurs de

l’inimitié.

Enfin tout gouvernement nouveau, et fondé sur les ruines d’un autre, a

des ennemis véritables qui désirent sa chute et se réjouissent de ce qui

peut y contribuer.

Qu’y a-t-il dans tout cela? une rébellion? une conspiration? Non certes;

ouvrez les codes les plus tyranniques, les lois les plus artificieuses;

étudiez cette définition du _complot_ qui existe dans notre Code pénal,

et qui, proposée dans le conseil d’état de Napoléon, saisit d’étonnement

et presque d’effroi la plupart de ses membres. Si nul intérêt actuel ne

vous pousse, si vous n’êtes en présence d’aucun nom propre fameux,

d’aucune prévention particulière, je vous défie de reconnaître dans ce

que je viens de décrire, les caractères légaux du crime. Quelles que

fussent les intentions des législateurs, par cela seul qu’ils

considéraient les choses d’une façon générale et en l’absence de toute

nécessité du moment, ils n’ont pu abdiquer la raison et la justice, au

point de donner à leurs définitions une si vaste et si terrible portée.

Et bien, ce qui n’est pas dans les faits dont je viens de parler, ce que

les lois les plus redoutables n’ont pu y voir d’avance, un gouvernement

mauvais et inhabile l’y verra; il y aura pour lui des rébellions, des

complots, dans cette hostilité de quelques hommes, dans ce

mécontentement de beaucoup d’autres, et peut-être même dans cette

indifférence où sont tombés tant de citoyens. Ces dispositions plus ou

moins générales, ces tristes symptômes d’un état fâcheux et inquiétant,

deviendront à ses yeux les élémens et presque les preuves d’un crime. Il

se sent faible, il se croit menacé; il a raison; mais à qui s’en

prendra-t-il? A lui-même? Il ne le peut, car il serait contraint de se

changer; au public, à telle ou telle portion du public? Mais le public

n’est pas un être qu’on puisse accuser, juger et punir. Il faut des

êtres positifs et individuels en qui puissent être incriminés ces faits

généraux dont on a peur; il faut que ces dispositions publiques prennent

la forme d’actes particuliers et légalement coupables. A ce prix

seulement elles peuvent être qualifiées de crimes; et il faut bien qu’il

y ait crime, puisqu’il y a danger; il faut bien qu’elles soient punies à

titre de crime, puisque, à titre de danger, on ne sait comment s’en

préserver.

Est-il trop difficile d’atteindre à ce but? Le péril qu’on redoute

n’a-t-il pas encore acquis assez de consistance, ne s’est-il pas encore

assez étroitement incorporé avec quelques individus, pour qu’on puisse,

sans trop d’efforts, le métamorphoser en délit? Il n’importe; engagé

dans une voie fatale, le pouvoir est contraint d’avancer; il aidera

lui-même à cette métamorphose; il aura des agens qui, souvent à son

insu, par le seul résultat de l’impulsion qu’ils ont reçue de lui,

d’espions deviendront provocateurs. Jetés au milieu de ces dispositions

générales où réside le mal, attachés aux pas des individus en qui elles

se sont plus clairement manifestées, ils les cultiveront pour les mener

à effet; ils se saisiront du moindre embryon de crime, du moindre germe

de complot, pour l’échauffer, le féconder, le nourrir, et le livrer à sa

destinée dès qu’il sera assez grand pour supporter un peu la lumière. Et

une fois en possession d’un petit centre auquel se puissent légalement

rattacher ses alarmes, la politique, demi aveuglée, demi-perverse,

s’élancera de là à la recherche de tous les dangers dont elle veut

s’affranchir; elle ira fouiller dans le sein de l’hostilité, du

mécontentement, de tout ce mauvais état du pays qui cause sa peur; elle

y recueillera des rapports, des inductions, des preuves; elle en

composera je ne sais quel fantôme dont elle s’épouvantera peut-être

elle-même avant d’en venir épouvanter les autres; et enfin, on la verra

demander à la justice de ratifier son ouvrage, en déclarant que ce sont

bien là les faits qualifiés crimes par la loi.

Ainsi se font les conspirations quand la politique impuissante a besoin

d’envahir la justice pour se défendre contre le mal qu’elle a fait ou

n’a pas su guérir. Sans doute, il peut se rencontrer dans les matériaux

sur lesquels elle s’exerce de la sorte, plus ou moins de consistance,

et, dans sa propre conduite, plus ou moins de bonne foi. Les illusions

du pouvoir sur ses périls ou sur ses actes sont infinies. Il y a de la

sincérité dans ses plus absurdes terreurs, et même de l’innocence dans

ses procédés les plus criminels. Mais dans la situation dont je parle

règne toujours le même caractère. C’est toujours la politique asservie

par la police, et la justice envahie par la politique. Et le principe

d’un si fatal égarement est toujours cette méprise qui, aveuglant

l’autorité sur les causes et la nature du mal, lui fait, voir des crimes

partout où existent des dangers, des conspirateurs là où elle redoute

des mécontens.

Si jamais une telle dépravation de la politique et de la justice fut à

craindre, c’est de nos jours. Depuis trente ans, les révolutions et le

despotisme possèdent notre pays. Depuis trente ans, dans tout ce qui se

lie un peu étroitement à la politique, la justice nous est inconnue. Les

gouvernemens qui se succèdent, en recueillant l’héritage de leurs

prédécesseurs, y trouvent des habitudes, des pratiques dont ils ne

s’affranchissent point. L’invasion de la justice par la politique est

devenue, pour ainsi dire, une ornière où le pouvoir retombe au moindre

choc. Il n’est pas jusqu’aux souvenirs de nos anciens tribunaux, quelque

effacés qu’ils paraissent, qui n’exercent, à cet égard, une fâcheuse

influence. Les parlemens étaient des corps politiques et judiciaires à

la fois; et le premier de ces caractères a souvent perverti l’autre. Les

tribunaux actuels, tout dénués qu’ils sont de la force et de l’auguste

gravité des parlemens, se regardent encore comme les héritiers de leur

situation, et sont disposés à rentrer dans des voies où ils n’offrent

aucune des garanties qui faisaient l’énergie et le crédit des

institutions passées. Le pouvoir judiciaire qui a cessé d’être l’allié

puissant de la politique, semble se croire destiné à en devenir le

docile agent. Et c’est à la naissance d’un gouvernement, c’est au milieu

de la lutte des partis, que cet élément fondamental de la société appelé

à être la sauvegarde des citoyens ne sait encore ni ce qu’il est, ni

comment se défendre lui-même. Aux erreurs de l’autorité il n’a point de

doctrines à opposer; dépourvu du sentiment d’une grande force qui puisse

suffire contre un grand péril, il se laisse induire à porter la main

partout où on réclame son secours. Il est enclin à partager toutes les

méfiances, toutes les alarmes de la politique, à voir des complots où

elle en voit, des ennemis où elle en redoute. Et ainsi les mêmes causes

qui égarent l’administration courent le risque d’égarer à sa suite les

tribunaux, trop peu sûrs d’eux-mêmes pour tenir une conduite qui leur

soit propre, et faire face au mal, quelles qu’en soient la nature et la

direction.

Qu’on regarde aux faits et qu’on dise s’ils ne sont pas tels que je les

décris. Certes, il importe de les constater et d’en bien observer les

caractères. Il importe de mettre dans tout son jour cet envahissement de

la justice par la politique, le plus profond peut-être, le plus fécond

sans doute des maux de notre état présent. J’ai choisi les poursuites

pour cause de complot et de rébellion parce que c’est là surtout qu’il

éclate avec évidence. Je viens de dire comment naissent les

conspirations sous la main d’une politique qui, pour s’en préserver,

s’est condamnée à les faire éclore. Les voici livrées aux tribunaux.

Voyons comment on y procède à leur égard.

Des conspirations et de la justice politique · 第 12 / 20 题