CHAPITRE II.

De la politique et de la justice.

Toutes les actions que réprouve la religion ou la morale ne prennent pas

place au nombre des délits dans le code pénal. Toutes les lois qui

doivent régler la conduite des hommes pour que la société puisse

subsister ne sont pas écrites dans les lois criminelles.

Que tout ce qui n’est pas légalement défendu se trouve tout à coup

moralement permis, que les citoyens ne se croient plus aucun devoir, ne

reconnaissent plus aucun frein partout où ils ne verront pas l’échafaud,

l’amende ou la prison, la société sera aussitôt dissoute. Il lui faut

d’autres liens que ceux de la crainte, d’autres craintes que celle du

sang.

Qu’en revanche le législateur entreprenne d’énumérer tous les actes

immoraux, qu’il les qualifie de crimes ou de délits, et leur inflige des

peines, la société sera impossible; car l’homme, être moral, ne

consentira point à porter, partout et à toute heure, une chaîne

matérielle. Pour que les hommes vivent ensemble, il faut de la liberté;

et il y en a partout où on rencontre des hommes, même dans les prisons.

Aussi n’a-t-on jamais vu la société subsister sans autres freins, sans

autres lois, que ce qui est écrit dans ses codes; ni aucune société

écrire dans ses codes et sanctionner par des châtimens tous les freins

et toutes les lois.

Ce qui est vrai dans l’ordre moral l’est également dans l’ordre

politique.

Tous les dangers que peuvent faire courir à la société les dispositions

et la conduite des citoyens ne sont pas prévus et punis par les lois

pénales. Toutes les armes dont la société a besoin pour sa conservation

ou sa défense ne sont pas remises aux mains des tribunaux.

De même qu’il y a beaucoup d’actes coupables que la législation ne

saurait atteindre, et qu’à son défaut la morale et la religion se

chargent de prévenir ou de punir, de même il y a beaucoup d’actes

nuisibles, beaucoup de périls sociaux qui sont hors de la portée des

lois criminelles, et contre lesquels d’autres pouvoirs que celui des

tribunaux sont appelés à fournir d’autres remèdes que les condamnations

et les châtimens.

C’est ce qui sépare le domaine de la politique de celui de la justice.

Pourquoi la société a-t-elle un gouvernement? N’est-ce que pour lever et

commander ses armées, percevoir et dépenser ses revenus? Si d’ailleurs

des lois pouvaient être faites pour toutes choses, et des tribunaux

institués pour l’application de toutes les lois, la politique serait

grandement réduite; on supprimerait une bonne partie des pouvoirs

publics et de leurs fonctions.

Mais le maintien de la société n’est pas une œuvre si simple. Il y faut

plus de sagesse que les hommes n’en peuvent écrire d’avance et en règles

générales. Les meilleures lois criminelles et les meilleurs tribunaux ne

lui suffisent point. Elle veut que des pouvoirs supérieurs, plus actifs

et plus libres, soient là pour étudier ses besoins, y satisfaire,

démêler de loin les périls qui l’attendent, porter des remèdes à la

source même des maux, propager les dispositions qui préviennent les

crimes, changer celles qui y conduisent, empêcher enfin que la

conservation de l’ordre social n’exige sans cesse l’intervention de la

force matérielle, bientôt funeste et impuissante quand on lui donne trop

à faire.

Tel est le but de la politique; telle est la mission du gouvernement

proprement dit.

Si les Hollandais, après avoir conquis leur patrie sur l’Océan,

s’étaient contentés d’élever des digues et d’infliger des peines à

quiconque eût osé les dégrader, depuis long-temps l’Océan aurait

reconquis la Hollande. Ils ont exercé sur les digues une surveillance

plus continue et plus habile; ils ont maintes fois changé leur

direction, leur place, le système de leur construction et de leur

entretien. Ils ont fait plus; ils ont inspiré aux citoyens un esprit

public qui a soigné et défendu les digues avec une vigilance religieuse,

non moins puissante que le travail de l’administration[2]. L’Océan s’est

soumis à tant d’efforts et respecte leur pays.

[2] Un enfant Hollandais, se promenant seul le long d’une digue,

aperçut une fissure par où l’eau commençait à couler. Il essaya de

la boucher avec du sable, de la terre, tout ce qu’il trouva sous sa

main. N’y pouvant réussir et ne voyant venir personne, il s’assit,

le dos appuyé contre la fente, empêchant, à tout risque, le progrès

de l’eau et attendant du secours. Là où existe un sentiment public

si général et si impérieux, on peut être assuré que le but vers

lequel il se dirige sera atteint. Que la politique sache inspirer en

faveur de l’ordre établi un sentiment de ce genre, les tribunaux

auront peu de conspirateurs à punir.

Qu’est-ce que l’entretien des digues de la Hollande auprès des

difficultés que présente et des soins qu’exige le maintien de l’ordre

social si mobile et si compliqué?

Voici donc le départ qu’a prescrit la nature des choses entre la

politique et la justice, le gouvernement et les tribunaux.

Elle a dit aux tribunaux:--On vous remettra des lois que vous n’aurez

point faites, que vous ne pourrez changer, et qui seront la règle de vos

décisions. Dans ces lois seront énumérés et définis les actes

punissables; elles vous diront quelles peines y sont attachées. Quand un

homme sera amené devant vous, prévenu de l’un de ces actes, vous

recueillerez toutes les circonstances qui prouvent qu’il a commis ce

dont on l’accuse. Quand le fait sera certain et reconnu, vous ouvrirez

la loi; vous comparerez l’acte réel et individuel qui a été commis à

l’acte légal qui a été défini; si les deux termes coïncident de telle

façon que la définition de la loi soit celle du fait, et que, dans le

fait se trouve accomplie la définition de la loi, vous déclarerez le

crime et appliquerez la peine.--

Dans ce cercle est enfermé le pouvoir judiciaire. S’il en sort, il viole

la loi qui a été connue du coupable; il en fait une autre qui ne l’était

point; il punit comme crime ce que la loi n’avait pas incriminé.

Cela fait, le pouvoir judiciaire ainsi établi dans ses attributions, qui

fera tout le reste? Qui donnera aux juges de bonnes lois, aux

justiciables de bons juges? Qui interviendra dans toutes les affaires

que les lois ne peuvent régler? Qui répondra aux nécessités infinies et

infiniment variables de la société? Qui maintiendra tous les intérêts

qu’elle renferme dans un tel état de satisfaction et d’harmonie que les

individus ne soient pas sans cesse tentés de se porter à des actes

dangereux ou déclarés criminels? C’est ici la tâche de la politique; le

gouvernement existe pour la remplir, sous la garantie de la

responsabilité.

On ne me demandera point d’énumérer ses fonctions, ses devoirs, les

moyens dont il dispose pour y satisfaire. Je n’ai voulu que tracer la

ligne de démarcation qui sépare absolument la politique de la justice,

le pouvoir judiciaire de tous les autres pouvoirs.

La conséquence fondamentale de cette distinction est claire. Le pouvoir

judiciaire est lié par des lois qui définissent des actes. Il constate

ces actes et leur applique ces lois. Il ne statue que sur des faits

isolés et prévus. Il ne doit ni créer de nouveaux faits légaux,

c’est-à-dire des lois nouvelles, ni assimiler aux faits légalement

définis des faits individuels qui n’y rentrent point.

Il faut bien que cette constitution du pouvoir judiciaire soit fondée en

raison, car toutes les sociétés humaines ont constamment tendu à le

régler en vertu de ce principe; et selon qu’elles y ont réussi, elles se

sont trouvées plus ou moins voisines de l’ordre ou du désordre, de la

liberté ou de l’oppression.

Mais, comme je me suis hâté de le dire, tout n’est pas là. La tâche du

gouvernement demeure bien autrement étendue et compliquée. Or il peut

arriver que le gouvernement ne sache ou ne veuille pas la remplir. Il

peut arriver que l’habileté ou la volonté lui manque pour donner à la

société de bonnes lois, de bons juges, pour administrer tous ses

intérêts avec prévoyance et sagesse, pour procurer aux existences

individuelles cette sécurité, aux esprits cette confiance, vrai principe

de l’ordre et du repos. Il se peut faire enfin que le gouvernement,

devenu incapable et mauvais, porte le trouble dans la société, et

ressente lui-même le trouble que la société troublée porte à son tour

dans le gouvernement. Qu’arrivera-t-il alors? Ce qu’il est aisé de

prévoir. La politique ayant cessé d’être bonne et vraie, c’est-à-dire

juste, la justice sortira aussi de ses voies et deviendra politique.

C’est une loi de la providence que le mal naisse du mal, qu’un fléau

appelle un fléau. Ne nous en plaignons pas. Sans cet étroit enchaînement

des iniquités diverses qui s’invoquent, s’enfantent l’une l’autre, et en

s’accumulant deviennent enfin intolérables, le mal parviendrait à se

dissimuler et s’établir.

Que fera ce gouvernement qui voit la société mal administrée s’agiter

sous sa main? Inhabile à la gouverner, il entreprendra de la punir. Il

n’a pas su s’acquitter de ses fonctions, user de sa force; il demandera

à d’autres pouvoirs de remplir une tâche qui n’est pas la leur, de lui

prêter leur force pour un emploi auquel elle n’est pas destinée. Et

comme le pouvoir judiciaire se lie de plus près et plus intimement que

tout autre à la société, comme tout aboutit ou peut aboutir à des

jugemens, c’est le pouvoir judiciaire qui sera appelé à sortir de sa

sphère légitime, pour s’exercer dans celle où le gouvernement n’a pu

suffire.

Alors abonderont les procès où le gouvernement est intéressé. Alors on

verra les lois pénales recevoir une extension non seulement contraire à

leurs termes, mais hors de la portée qu’elles peuvent atteindre. Alors

leurs définitions seront, pour ainsi dire, contraintes de s’ouvrir et

d’admettre ce qu’elles ne contenaient point. Alors les actes seront

considérés en raison des personnes; les intentions tiendront lieu des

actes; les présomptions suppléeront aux preuves. Alors les tribunaux

entendront parler de _faits généraux_, de _malveillance évidente_, de

_sentimens factieux_. Les dispositions publiques, le penchant des

esprits, la vie entière des individus, leurs opinions antérieures, les

intérêts de l’avenir, toutes ces considérations générales par lesquelles

la conduite du gouvernement devait et n’a pas su se régler, apparaîtront

alors devant les tribunaux comme sujet d’accusation ou de preuve, et

fourniront l’occasion d’attaquer, par la main des juges, un mal que la

raison et la loi n’ont donné aux juges ni la mission, ni les moyens de

guérir.

Ceci n’est point une théorie, une conséquence présumée. Les faits

parlent et n’ont cessé de parler. Partout où la politique a été faussée,

incapable, mauvaise, la justice a été sommée d’agir à sa place, de se

régler par des motifs puisés dans la sphère du gouvernement et non dans

les lois, de quitter enfin son siége sublime pour descendre dans l’arène

des partis.

Cela s’est vu constamment dans les temps qui sont le vrai domaine de la

mauvaise politique, sous l’empire du despotisme et au milieu des

révolutions.

Que deviendrait le despotisme dès qu’il ne possède pas absolument la

société, dès qu’il essuie quelque résistance; que deviendrait-il s’il ne

faisait pénétrer sa politique dans les tribunaux et ne les prenait pour

instrumens? S’il ne règne partout, il n’est sûr nulle part. Il est si

faible de sa nature, que la moindre atteinte le met tout entier en

péril; la présence du plus léger droit le trouble et le menace; la plus

petite liberté, s’il la laisse vivre, a de quoi le frapper à mort.

Comment donc se sauvera-t-il s’il existe quelque barrière, quelque asile

où se puissent réfugier les libertés et les droits? Il faut qu’il

renverse toutes les barrières, qu’il envahisse tous les asiles, que

nulle liberté, nul droit ne puisse lever la tête ni faire un pas sans se

trouver devant sa face et sous sa main. Un temps se rencontre où la

société, sans défense, est presque partout livrée à la force; les

églises seules sont inviolables; il faut que la force viole les églises;

si elle les respecte, elle est perdue. Charles II gouverne avec un

parlement corrompu; mais les villes ont des chartes, les corporations

des priviléges; il faut que les chartes et les priviléges soient retirés

aux villes et aux corporations. Les juges ne satisfont pas pleinement à

l’impatience de Jacques II contre la religion du pays; il faut que la

cour de commission ecclésiastique soit ressuscitée, que ses lettres

patentes lui donnent le droit de procéder sur de simples soupçons, et

l’affranchissent de toute loi contraire, de tout statut antérieur. Les

jurés de Londres ont acquitté Colledge que poursuivait la cour; il faut

qu’Oxford fournisse des jurés plus dociles qui le condamneront pour les

mêmes causes; et désormais _la cour mettra tout en usage pour empêcher

la formation_ de jurys qui n’obéissent pas[3]. Artisans de despotisme,

quels que soient le siècle et le pays où vous tenterez de le fonder, ne

prétendez pas que la justice demeure; connaissez mieux votre situation

et vous-mêmes. Votre politique sera contraire à la vérité c’est-à-dire,

à la justice; dès lors la justice, sous quelque forme, dans quelque but

qu’elle se montre, sera contraire à votre politique. Vous serez forcés

de l’usurper, de l’asservir. Si elle ne se donne à vous, elle s’armera

contre vous. Il faut qu’elle cesse d’être la justice, qu’elle devienne

de la politique, votre politique même. Sidney est mort pour vous

apprendre que, dans le fond d’un tiroir, un manuscrit contenant une

théorie est pour vous plein de péril. Vous ne pouvez souffrir ni lois ni

juges. Des volontés, des commissaires, c’est la conséquence de votre

système, la condition de votre pouvoir.

[3] _Vie de Jacques II_, d’après les mémoires écrits de sa propre

main, etc. Tome II, page 259.

Les artisans de révolutions y sont également condamnés. Dans l’état de

dissolution et de guerre où sont alors jetés les peuples, dans cette

terrible suspension de la société, la politique envahit aussi tous les

pouvoirs. Alors, tout indifférent devient un mécontent, tout mécontent

un ennemi, tout ennemi un conspirateur. J’ouvre une loi d’horrible

mémoire, la loi du 17 septembre 1793, et j’y lis: «Sont _réputés

suspects_ ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs _relations_,

soit par leurs propres écrits, se sont montrés les _partisans_ de la

tyrannie ou du fédéralisme, et _ennemis de la liberté_; ceux qui ne

peuvent justifier de l’_acquit de leurs devoirs civiques_; ceux à qui il

a été _refusé des certificats de civisme_; ceux des ci-devant nobles,

ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou

sœurs, et agens d’émigrés _qui n’ont pas constamment manifesté leur

attachement à la révolution_.» Vous croyez que cela doit suffire, que la

politique se contentera de la justice qu’elle a ainsi faite; vous vous

trompez; il reste encore des jurés et des défenseurs: on décrètera: «La

loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes;

elle n’en accorde point aux _conspirateurs_.» L’institution des

défenseurs officieux sera traitée d’_absurde_, d’_immorale_,

d’_impolitique_. Il sera solennellement déclaré _que les hommes suspects

répondront sur leur tête des malheurs de l’état_; qu’en arrêtant un

homme _suspect on n’aura pas besoin d’expliquer ses motifs_; et les

actes répondront aux lois, et les faits surpasseront les paroles. Quel

est, je le demande, le caractère dominant, le principe infernal de ces

œuvres épouvantables? N’est-ce pas l’invasion de la justice par la

politique, le pouvoir judiciaire devenu l’instrument des intérêts et des

fureurs des autres pouvoirs? Et n’imputez pas à la méchanceté de

quelques hommes cet odieux résultat. Dès que la politique pénètre dans

l’enceinte des tribunaux, peu importent la main et l’intention qui lui

en ont fait franchir le seuil; il faut que la justice s’enfuie. Entre la

politique et la justice toute intelligence est corruptrice, tout contact

est pestilentiel.

Que la société regarde donc bien aux moindres symptômes de ce

rapprochement; qu’elle s’en inquiète dès le premier jour, et ne se

laisse imposer par aucune excuse. Ni les circonstances, ni les hommes,

rien ne doit rassurer contre le fait même. Si les circonstances sont

graves, elles s’aggraveront; si les hommes sont honnêtes, ils se

pervertiront. Les pouvoirs n’ont point de privilége sur la nature

humaine; pour eux comme pour les individus, le mal enfante le mal,

l’abîme invoque l’abîme. Pour eux comme pour nous, un pas fait hors de

la bonne voie révèle et les fautes antérieures, et les fautes futures.

Et la condition de la politique et de la justice est ici la même; à

l’une et à l’autre leur rapprochement est également fatal; en le

recherchant la politique s’accuse; en s’y prêtant la justice se perd: et

il est du devoir de tout bon citoyen d’observer avec anxiété tout ce qui

l’annonce, dans l’intérêt des pouvoirs eux-mêmes, comme dans celui de la

société.

Pouvons-nous concevoir de telles craintes? Je le pense, et vais dire

quels symptômes m’apportent le pressentiment de ce danger.

Des conspirations et de la justice politique · 第 11 / 20 题