CHAPITRE Ier.
But de cet écrit.
De grands périls nous assiégent; des périls plus grands nous menacent.
Il en est un dont tous les esprits sont frappés, mais dont nul peut-être
n’a encore mesuré toute l’étendue; je veux parler de la justice près de
tomber sous le joug de la politique. Je ne saisirai point cette triste
occasion pour redire ce que je puis penser du système de gouvernement
qui convient à la France. Il s’agit de droits et d’intérêts qui sont
au-dessus de toutes les opinions, que tout système est également tenu de
garantir. Je ne sache aucun parti, aucun pouvoir qui ait osé s’arroger,
en principe, le moindre droit sur le sang innocent. On l’a souvent versé
à flots, mais toujours en le traitant de coupable. Ceci est donc une
question libre, une question purement morale, où nulle autre
considération ne saurait être admise, sans le plus révoltant outrage à
tout ce qu’il y a de saint.
Je prie donc ceux qui pourront me lire d’oublier, comme je le ferai
moi-même, tout engagement de situation ou de parti. Pour que la justice
soit, il faut qu’elle soit pure; elle ne supporte aucun alliage; elle
s’évanouit toute entière au moindre souffle étranger.
Quelle est d’ailleurs l’opinion, quel est le parti qui ne trouve dans sa
propre histoire, et dans son histoire récente, d’invincibles motifs pour
souhaiter ardemment que la justice demeure, qu’elle demeure hors des
débats et des vicissitudes de la politique? L’iniquité s’est promenée au
milieu de nous, frappant à toutes les portes, prenant aujourd’hui pour
victimes ceux qu’hier elle voulait pour instrumens. Qui sait les retours
des choses humaines? Que la justice ne s’engage point à leur suite!
qu’il y ait, sur la terre, un asile inviolable à tous les vainqueurs!
Notre temps en a plus besoin que tout autre. Ce n’est pas d’aujourd’hui
que le monde se plaint d’être mal gouverné. Mais à aucune époque les
fautes des gouvernemens n’ont eu des effets si certains, si étendus et
si prompts. On dirait que la providence est devenue plus sévère. Elle
permet au mal une facilité d’accomplissement, une rapidité de
propagation, vraiment inouïes. Et non moins rapide, non moins terrible
est la violence avec laquelle le mal retombe sur la tête de ses auteurs.
Je ne viens point rechercher tous les abus dont l’administration de la
justice peut être entachée aujourd’hui. Un seul genre de crimes et de
poursuites m’occupe. Dès que les partis sont aux prises, on entend
parler de conspirations et de complots. Nous n’avions pas besoin qu’une
nouvelle expérience nous l’apprît. Elle ne devait pas nous être
épargnée. Elle est complète en ce moment. Jamais, depuis la
restauration, les actes ou les accusations de cette sorte n’avaient été
si multipliés et si graves.
D’où provient ce mal? Quels caractères doit-il porter pour tomber dans
le domaine des tribunaux? Où commencent l’action légale et l’efficacité
du pouvoir judiciaire contre les attaques ou les périls qui menacent la
sûreté de l’état? Quels sont, à cet égard, les devoirs de la politique
et les droits de la justice, et quelle limite les sépare? Cette limite
est-elle enfreinte? Ce sont les questions que j’ai dessein d’examiner.
Questions religieuses et terribles, car l’homme qui déclare l’homme
coupable, et le punit à ce titre, résout un problème et exerce un droit
où Dieu seul est assuré de ne point faillir! Tous les jugemens seront
jugés. Que les passions et les intérêts du jour s’en retirent donc;
l’homme a dans sa faiblesse native bien assez de chances d’erreur.
Dirai-je que nul intérêt individuel, nul dessein particulier ne me fait
écrire. Je n’accuse et ne défends personne. Je crains pour la justice;
je la vois en grand péril. Si quelqu’un pense que ce motif ne suffit
pas, qu’il m’en suppose d’autres; je ne m’en inquiète point.