CHAPITRE XI.

_Des Fonctions non absolument nécessaires dans l'Église._

Pour entretenir l'union de l'Église, il est indispensable de distinguer

les Points définis de droit divin, & ceux qui ne le sont pas, quoique la

discipline ou l'usage soient différens; elle n'est point censée divisée,

tant, qu'aucun des deux côtés n'a pas en sa faveur l'autorité du

précepte divin; c'est pourquoi je me suis appliqué à démontrer, que le

droit divin ne condamne point la forme d'élire, que plusieurs Princes &

Rois vertueux ont introduite; non que je les propose pour modèles, les

autres manières d'élire peuvent être plus utiles, plus conformes

aux moeurs des Nations, à la situation de quelques Églises, & plus

respectables par leur antiquité; mais en la proscrivant trop légèrement,

je serois en butte à ces Souverains, & à ces Églises chez qui elle se

pratique.

Je suivrai pour les fonctions ecclésiastiques la même méthode que j'ai

suivie dans les Élections. Quelques Églises Réformées de ce siècle les

ont gardées, d'autres les ont rejettées; preuve nouvelle que le droit

divin n'a rien statué de positif sur cette matière, & que quelqu'opposé

que semble la discipline, elle ne doit point altérer l'union des

fidèles. Cette dissertation développera les droits du Magistrat

politique. C'est lui que regarde la nécessité d'exécuter les préceptes

divins. On est assez maître de choisir dans les autres choses. La

Discipline ecclésiastique suit presque la Police de la Ville, suivant la

réflexion d'un des plus grands Rois d'Angleterre. La principale question

que les Protestans ont coutume de traiter, est la Suprématie des

Évêques, & la fonction de ces Clercs, qui n'étant point Pasteurs, parce

qu'ils ne prêchent, ni n'administrent les Sacremens, sont néanmoins

assis au rang des Pasteurs, & reçoivent de quelques-uns le nom de

_Prêtres_. Je n'en parlerai qu'autant que le but de ce Traité le

permettra.

Les Auteurs ont si souvent & si longuement manié ces questions, qu'il

seroit difficile d'y suppléer; entre autres, le fameux Beze, qui avoit à

défendre le Gouvernement de Genève, n'a rien épargné de favorable à ces

sortes de Desservans; il a rassemblé avec toute la sagacité possible

tous les monumens qui pouvoient faire contre les Évêques; tandis que

l'Évêque de Winchester, & Saravia, Sectateurs outrés de l'Église

Anglicane, ont soutenu avec vigueur le parti des Évêques contre ces

Prêtres. Je renvoye à leurs Ouvrages ceux qui voudroient approfondir

cette matière. Pour moi, qui n'ai en vue que de me resserrer, au lieu de

m'étendre, je me contenterai d'un petit nombre de définitions, qui

sont ou avouées des deux côtés, ou si évidentes, que les plus obstinés

n'oseroient les révoquer en doute.

D'abord je parlerai des Évêques, & je prêterai à ce terme la

signification que les Conciles, soit universels, soit nationaux, & tous

les Pères lui ont consacrés; les titres n'étoient point différens sous

les Apôtres, quoique les fonctions fussent distinctes. «Les fonctions

des Apôtres & le Presbitère s'appellent ministère, inspection, parce que

c'est un usage assez ordinaire d'attacher à une espèce le nom du genre,

comme dans l'adoption, la connoissance & les autres termes du droit.

Ainsi le mot Évêque de sa nature signifie tout Inspecteur, tout Préposé.

S. Jerome l'appelle un Surveillant, les Septante un Gouverneur, ils

qualifioient ainsi leurs Magistrats: chez les Athéniens, le Préteur de

dehors; chez les Romains, Édiles Municipaux, & Ciceron se dit Évêque de

la Campanie.»

Les Apôtres & les Hommes Apostoliques, selon l'usage des Hellénistes,

prodiguèrent le nom d'_Évêques_ à tous les Pasteurs de l'Église;

cependant il n'étoit pas moins propre à tous les Pasteurs du troupeau,

qu'à ceux qui, choisis d'entr'eux, sembloient veiller sur tous les

autres; on consume donc inutilement le tems, en voulant démontrer que le

mot _Évêque_ étoit commun à tous les Pasteurs, puisque sa signification

est encore plus étendue; c'est même battre l'air, que de s'efforcer

de prouver qu'il y a des fonctions communes a tous les Pasteurs, par

exemple, le ministère de la parole, l'administration des Sacremens, &

quelques autres: on ne considère point ici en quoi elles se rapprochent,

mais le rang qui les distingue. D'autres enfin poussent le fanatisme

jusqu'à implorer le témoignage des Pères pour avancer que les Évêques

n'ont rien au-dessus des simples Prêtres; tous les Évêques sont d'un

mérite égal; comme si on disoit, tous les Sénateurs Romains étoient

égaux aux Consuls, parce que les deux Consuls avoient la même dignité;

réfuter de telles absurdités, ce seroit indigner un Lecteur.

I° L'Épiscopat, c'est-à-dire, la Prééminence d'un Pasteur, n'est

point contraire au droit divin. Celui qui ne souscrira point à cette

proposition, ou plutôt qui osera taxer de folie & d'impiété l'ancienne

Église, doit sans doute établir son sentiment, le passage qui

favoriseroit son opinion, est celui-ci de Saint Mathieu: «Quiconque

voudra être grand parmi vous, soit votre Serviteur»; ou cet autre de S.

Marc: «Quiconque voudra être le premier, soit votre Serviteur.» Il ne

bannit point les rangs, ni la prééminence d'entre les Pasteurs; il leur

annonce seulement, «qu'ils exercent un ministère, non un pouvoir»;

témoin ce qui précède: «les Princes, des Nations dominent, & les Grands

ont la puissance; vous n'êtes pas de même vous.» Il seroit plus naturel

d'interpréter, par ces mots l'éminence & la suprématie: ce que S.

Mathieu & S. Marc viennent de dire, est rendu dans Saint Luc par

«celui qui est le plus grand entre vous, & qui vous conduit, est votre

conducteur»: ajoutez à cela que J. C. dit que le Fils de l'Homme n'est

pas venu pour être servi, mais pour servir; ce précepte du ministère

n'empêche pourtant point, que celui-là soit plus grand que ceux qu'il

sert.

«Vous m'appellez,» poursuit-il, «Maître & Seigneur, & vous avez raison,

car je le suis: Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre

Seigneur & Maître, vous devez vous les laver les uns aux autres.»

Comment J. C. auroit-il improuvé la distinction des fonctions

ecclésiastiques, lui qui établit septante Évangélistes du second ordre,

& «d'un degré inférieur», comme parle S. Jerome; ou «au-dessous de la

dignité des Apôtres», comme l'annonce Calvin. J. C. montant au Ciel,

laissa aux hommes des Apôtres, des Évangélistes, des Prophètes, des

Pasteurs, des Docteurs, dont les fonctions & les rangs étoient définis.

Les Apôtres eurent la première place dans l'Église, les Prophètes eurent

la seconde, & les Docteurs ensuite. L'ordre des Diacres, institué par

les Apôtres, confirme que J. C. n'avoit point ordonné l'égalité des

fonctions ecclésiastiques.

Voilà ma première proposition d'une vérité reconnue, & reçue de

Zanchius, de Thémistius, d'Hammingius, de Calvin, de Melancton, de

Bucer, de Béze même qui est obligé d'avouer qu'on ne peut, ni qu'on ne

doit blâmer le choix de tout un Clergé pour placer un Prêtre à sa tête.

2°. Ma seconde maxime est que l'Épiscopat est répandu dans toute

l'Église; témoins les Conciles universels dont les gens vertueux

respectent l'autorité; témoins les Conciles nationaux & provinciaux, qui

portent les signes certains de la préséance Épiscopale; témoins tous les

Pères sans exception, & dont celui qui donne le moins à l'Épiscopat, est

Saint Jérôme qui ne fut point Évêque, mais Prêtre; son suffrage est

d'un grand poids. On a décerné par tout l'univers, qu'un Prêtre pris

de «chaque Clergé auroit la première place, & veilleroit sur chaque

Église»; les hérétiques attestent cette coutume générale; ceux même qui

en ont attaqué les Dogmes, ont conservé cet usage. Voici le langage que

tient l'Auteur, des Homélies sur S. Mathieu: «Pourquoi ces choses? parce

qu'elles viennent de J. C.» Les hérésies, malgré leur séparation, ont

des Églises, des Écritures, des Évêques, des Ordres, des Ministres, des

Clercs, le Baptême, l'Eucharistie & les autres Dogmes. Toute l'Église

a condamné l'hérésie d'Aërius, qui prêchoit qu'il n'y avoit aucune

différence entre l'Évêque & le Prêtre. Quelqu'un ayant écrit à Saint

Jérôme que l'Évêque & le Prêtre étoient égaux, il lui répondit «qu'il

n'étoit pas instruit, & que c'étoit faire naufrage au port.» Zanchius

reconnoît aussi sur ce point le consentement de toute l'Église.

3°. L'Épiscopat a commencé aux Apôtres; il suffit de feuilleter les

catalogues des Évêques dans Saint Irènée, Eusèbe, Socrate, Théodoret &

les autres qui remontent au siècle des Apôtres. Ce seroit être opiniâtre

& imprudent que de ne pas croire tant d'Auteurs si unis dans un fait

historique, comme si on doutoit, malgré toutes les Histoires Romaines,

que le Consulat de Rome dût sa naissance à l'exil des Tarquins. Je

reviens à S. Jérôme, il rapporte que les Prêtres d'Alexandrie, depuis S.

Marc l'Évangéliste, ont placé sur ce Siége un d'entre eux.

Saint Marc décéda la huitième année de Néron. Son Successeur du vivant

de l'Apôtre S. Jean fut Anianus, ensuite Abilius, & après celui-ci

Cerdon. S. Jean vivoit encore lorsque Simon occupoit le Siége de

Jérusalem après l'Apôtre S. Jacques. Linus, Anaclet, Clément succédèrent

à Rome aux Apôtres Saint Pierre & Saint Paul; Evodius & Saint Ignace

remplissoient le Siége d'Antioche: cette antiquité est respectable.

Saint Ignace qui étoit contemporain des Apôtres, Justin Martyr, & Saint

Irenée qui l'ont immédiatement suivis, en rendent des témoignages

incontestables; il est inutile de les rapporter. Saint Cyprien dit, «que

depuis long-tems on a établi des Évêques dans toutes les Provinces &

dans toutes les Villes.»

4°. Le droit divin a approuvé l'Épiscopat, ou selon Bucer, il a paru au

S. Esprit qu'un d'entre les Prêtres devoit être particulièrement chargé

du soin de l'Église. L'Apocalypse le confirme: J. C. enjoint à Saint

Paul d'écrire aux sept Anges des Églises d'Asie: c'est ne pas entendre

le sens de l'Écriture que d'expliquer par le terme d'_Ange_ chacune de

ces Églises. Ces Chandeliers, dit J. C. sont les Églises, & les Étoiles

sont les Anges des sept Églises. Jusqu'où n'entraîne point le goût de la

contradiction, quand on confond ce que le Saint-Esprit a si clairement

distingué! Il est vrai que tout Pasteur peut mériter le nom d'Ange;

mais aussi il est évident qu'en cette occasion il étoit adressé à un de

chaque Église.

Conclueroit-on de-là qu'il n'y a qu'un Prêtre dans une Ville? je ne

l'imagine pas. Du tems de S. Paul, plusieurs Prêtres administroient

l'Église d'Éphèse; pourquoi donc adresser les Lettres à un de chaque

Église, si aucun n'avoit une fonction singulière & éminente? On loue

sous le nom d'Ange, le Préposé de l'Église, selon Saint Augustin. Les

Anges président aux Églises, suivant Saint Jérôme. Veut-on des modernes?

voici Bullinger: «L'Épître céleste est adressée à l'Ange de l'Église de

Smyrne, c'est-à-dire à son Pasteur. L'Histoire nous apprend que l'Ange

ou l'Évêque de Smyrne étoit alors S. Polycarpe, placé sur ce Siége de

la main des Apôtres, sacré Évêque par Saint Jean, & mort après

quatre-vingt-six ans de travaux.» La réflexion de Bullinger sur S.

Polycarpe est vraie; S. Irenée la confirme. «S. Polycarpe tient

non-seulement des Apôtres sa Doctrine, mais il a conversé avec des

fidèles qui avoient vu J. C. mais il a été choisi par les Apôtres Évêque

de Smyrne en Asie, où je l'ai vu dans ma jeunesse: Tertullien marque, la

tradition de Smyrne est que Saint Jean lui a donné Saint Polycarpe

pour Évêque; & ailleurs nous avons des Églises Filles de Saint Jean, &

quoique Marcion ait rejetté son Apocalypse, on commencera toujours à

lui la liste des Évêques. Marlorat croit que Saint Jean fonda l'Église

d'Éphèse, à cause de sa célébrité; il ne parle point au Peuple, mais

au Chef du Clergé, c'est-à-dire à l'Évêque.» L'autorité de Beze ou de

Rainold sera peut-être mieux reçue; la vérité leur a arraché cet aveu.

Beze remarque, à l'Ange, ou au Président, «qu'il étoit nécessaire

d'avertir sur-tout de ces choses, pour qu'il en fît part à ses Collègues

& à toute l'Église; & Rainold, quoique le Clergé d'Éphèse ait beaucoup

de Prêtres & de Pasteurs, cependant ils étoient présidés par un seul,

que le Sauveur nomme l'Ange de l'Église, & auquel il écrit ce que les

autres dévoient apprendre par sa bouche.»

En effet, si Dion Prusaeus a eu raison de traiter les Princes de _Génies

de Leurs États_, si l'Écriture les honore du nom d'_Anges_: ce nom ne

convient-il pas, par un droit éminent, au Prince des Prêtres? J. C.

écrivant aux Évêques, comme les premiers du Clergé, a certainement

approuvé leur prééminence; les anciens manuscrits Grecs du Nouveau

Testament portent ces mots à la fin: «On écrit de Rome à Timothée, le

premier Évêque d'Éphèse, lorsque Saint Paul parut pour la seconde fois

devant l'Empereur Néron.» On ne sçauroit ici entendre un simple Prêtre

par le mot d'Évêque, non-seulement parce que les Églises ne comptoient

pas leurs successions par les Prêtres, mais encore parce qu'avant

Timothée l'Église d'Éphèse avoit des Prêtres. Ces mêmes manuscrits, dans

la Lettre à Titus, laissent lire, de la Ville de Nicopolis on écrit à

Titus, premier Évêque de Crète. L'Auteur, vulgairement appellé Ambroise,

ne donne pas d'autre titre à Timothée; voici ses paroles: «L'Apôtre

dit qu'il a consacré Évêque le Prêtre Timothée; parce que les premiers

Prêtres se nommoient Évêques; en sorte qu'à la mort de l'Évêque le Doyen

succédoit; mais, étant arrivé que les plus anciens Prêtres se trouvoient

indignes de cette place le Concile changea l'usage, & ordonna qu'on

feroit attention au mérite & non à l'ancienneté, de peur que les Prêtres

indignes n'occupassent le Siège Episcopal, & ne devinssent le scandale

de l'Église.»

Cet Auteur reconnoït que l'Apôtre fixoit un rang entre les Prêtres. Les

anciens monumens militent contre les Sçavans qui infèrent de ce passage

une Présidence circulaire: le discours de S. Ambroise ne la favorise

pas. Les Évêques s'éloignant, c'est-à-dire, mourant ou abdiquant les

Prêtres, qui tournoient étoient toute autre chose, & n'avoient aucun

rapport avec la prééminence inséparable du Grand Prêtre & des autres

Évêques de son rang. Ambroise insinue que dans l'institution d'un Évêque

on examinoit l'ordre du Tableau, ou plutôt l'ancienneté des fonctions;

quoiqu'aucun ancien n'ait embrassé cette opinion, elle n'est pas hors de

vraisemblance, en l'adoptant à quelques Églises particulières.

Les Constitutions de Justinien portent que les Archimandrites des Moines

furent au commencement élus selon l'ordre. S. Jerome, sur la pratique

de l'Église d'Alexandrie, empêche qu'on ne pense ainsi de toutes les

Églises; il dit sur Timothée: «Il instruisit Timothée, déjà Évêque,

comment il devoit gouverner son Église. Sur Tite: l'Apôtre consacra

Tite Apôtre, & l'avertit de veiller à son Église. Epiphane, Eusèbe,

S. Chrysostome, Oecumenius, Théodoret, Théophylaste, Primasius y sont

conformes. Le Concile Oecuménique de Calcédoine, s'énonce de la sorte

dans l'Action onzième. On a ordonné à Éphèse vingt-sept Évêques depuis

Saint Timothée jusqu'à présent».

L'antiquité n'auroit point prévu le système de quelques-uns qui avancent

avec hardiesse, que les Évangélistes n'ont pu être Évêques; tandis

qu'ils parcouraient les Provinces ils étoient Évangélistes; mais dès

qu'ils se fixoient dans des Villes, où ils trouvoient une moisson

abondante, y étant sans doute à la tête du Clergé, ils y remplissoient

les fonctions d'Évêques: aussi l'antiquité a-t'elle judicieusement pensé

que les Apôtres ont été Évêques des Villes, dans lesquelles ils ont fait

un plus long séjour, ou pour parler plus correctement dans lesquelles

ils ont siégé. S. Luc se sert de cette expression significative, pour

marquer le tems que S. Paul demeura chez les Corinthiens.

On lit encore que les Apôtres ont fait Évêques d'autres fidèles que

Tite & Timothée. S. Ignace écrivant à la Ville d'Antioche, dit, parlant

d'Evodius: «Il est le premier que les Apôtres ayent élevé aux fonctions,

que nous remplissons.» Il est inutile d'expliquer ces fonctions de S.

Ignace, puisque partout il distingue l'Évêque des Prêtres, & qu'il le

leur prépose: «Il les avertit ailleurs de ne rien agiter sans l'Évêque,

& d'obéir à l'ordre des Prêtres»; il dit encore, «pour que l'ordre des

Prêtres soit digne de Dieu, il faut qu'il soit aussi intimement lié à

son Évêque que les cordes le sont à la Guitarre:» il demande dans

un autre endroit, «Qu'est-ce qu'un Évêque? si ce n'est celui qui a

l'autorité & le pouvoir absolu; il est le maître de tout, autant que le

peut être un homme qui se modèle sur les Vertus de J. C. Quel est l'ordre

des Prêtres? c'est un Conseil sacré, qui consulte & qui siége avec

l'Évêque»; & il écrit à ceux d'Antioche: «Prêtres, paissez le troupeau

qui vous est confié, afin que Dieu fasse voir que vous devez gouverner.»

Ce S. Ignace étoit le même qui vit J. C. en chair, qui vécut avec les

Apôtres, & fut Évêque d'Antioche après Evodius.

Mais avant que les Évêques eussent singulièrement obtenu ce nom, quel

autre donnoit-on à cette Prééminence si ancienne & approuvée de Jesus

Christ, & que Saint Jerome se persuade s'être introduite dans la

huitième année de Néron? Les anciens Pères font entendre qu'on les

appelloit _Apôtres_. On voit des traces obscures de cette opinion chez

Saint Cyprien & chez les Auteurs de son siècle. Quand Saint Paul avance,

qu'il n'est pas au-dessous des _Grands Apôtres_, on présume qu'il y

avoit des Apôtres d'un degré inférieur. Théodoret interprète ainsi

le Passage où Saint Paul nomme Epaphroditus _Apôtre_ de la Ville

de Philippe. Mais plus vraisemblablement, ce titre vient des Juifs

Hellénistes, car les Dixmeurs & les Collecteurs avoient le nom

d'_Apôtres_ chez les Hébreux Hellénistes.

La Constitution d'Arcadius & d'Honorius le prend dans cette

signification, lorsqu'elle rappelle, que leur devoir étoit de remettre

au Grand Prêtre les sommes levées dans chaque Synagogue. Saint Paul,

en ajoutant au nom d'_Apôtre_, le terme de _Ministre de mes affaires_,

déclare, que les Habitans de Philippe lui avoient envoyé Epaphroditus

avec de l'argent; & dans un autre endroit, il nomme Apôtres des Églises,

les fidèles qui accompagnoient Tite. Suivant l'Apocalypse, on disoit

plus anciennement Ange, & ensuite on a dit _Évêque_. Il y a apparence,

que l'usage a eu beaucoup de part à ces dénominations. Ces Lettres

étoient écrites en stile vulgaire, elles expliquoient l'emblème des

étoiles par le nom d'_Anges_; cependant il paroit que le terme de

Président étoit plus simple. Justin Martyr, dans sa seconde Apologie,

donne ce titre à l'Évêque.

Quel seroit le modèle, sur lequel l'Église a fondé l'éminence de son

Épiscopat? On sçait que les Prêtres des Gentils avoient des rangs.

C'étoit l'usage des Grecs; & l'ancienne discipline des Druides, copiée

sur celle des Grecs, en est un témoignage non suspect: «Les Druides ont

un Chef,» dit César, «qui a la souveraine autorité.» Thucydide nous

apprend quelle préséance avoient dans les choses sacrées les Villes

Métropoles. Il dit en parlant des habitans de Corcyre, Colonie des

Corinthiens: «Ils ne leur rendoient point des honneurs ordinaires dans

les Assemblées générales; & ils ne permettoient point qu'un Corinthien

présidât aux Sacrifices, comme le souffroient les autres Colonies.» Un

ancien Scoliaste sur ce Passage remarque: «Que la coutume étoit de tirer

le Grand Prêtre de la Ville Métropole.» Strabon décore du titre de Grand

un Prêtre des Cattes; & Marcellinus, un Prêtre des Bourguignons.

Dieu, Auteur de la République des Juifs, approuva cet usage, en mettant

à la tête des Prêtres un d'entr'eux avec la souveraine autorité,

quoiqu'il fût en plusieurs occasions la figure de Jesus-Christ. Ce point

ne fut pas cependant l'unique objet du Pontificat; car la dignité du

Sacerdoce ne contribua pas moins au bon ordre, que la Puissance Royale,

qui a en quelque sorte résidé en Jesus Christ. Je croirois le modèle

suffisant, si je n'étois convaincu, que le Gouvernement de l'Église,

n'est pas tant formé sur celui du Temple de Jérusalem, que sur celui des

Synagogues.

Elles étoient dispersées sans aucun pouvoir, de même l'Église de Jesus

Christ n'en a point. Par tout où les Apôtres abordoient, ils voyoient

des Synagogues bien réglées, depuis la transmigration de Babylone, &

lorsque les Juifs, qui les composoient, recevoient l'Evangile qui leur

étoit prêché par préférence, on ne touchoit point à une discipline,

que plusieurs siècles avoient respectée, & à laquelle les Gentils se

soumetoient volontiers. Or il est évident qu'il y avoit un Chef qui

présidoit à chaque Synagogue. Le mot Grec le rend par la Prince de la

Synagogue, ou le Prince tout court; il est souvent dans l'Evangile &

dans les Actes des Apôtres, en sorte que par tout il désigne un Prince

de la Synagogue. L'article XIII. des Actes étend sa signification, il

comprend & celui qui, chez les Hébreux étoit _Prince de la Synagogue_,

& ceux qui s'appelloient _Pasteurs_, mot venu du Syriaque. Aussi les

Maîtres Hébreux établissent un Prince dans chaque Synagogue, lequel

répond à l'Évêque, & ensuite des _Pasteurs_, dont l'Église Chrétienne a

perpétué le nom & les fonctions. C'étoit la même chose que les Aumoniers

qui ont du rapport avec les Diacres. Les Pasteurs, confondus dans ce

passage avec le Chef de la Synagogue, s'y nomment _Princes des Prêtres_.

Souvent le Grand Prêtre, & les plus anciens Prêtres ont dans le Nouveau

Testament le titre de _Princes des Prêtres_. Jérémie les appelle _les

Anciens des Prêtres_. Le nom d'_Archisynagogue_ est répété dans le Code

de Théodose pour les distinguer des _Pères de la Synagogue_, que les

autres Loix nomment _Majeurs_ ou _Anciens_. Justinien dans une Novelle

qualifie ces _Archisynagogues_ d'_Archipherekites_, & les distingue des

_Prêtres_ des Juifs. _Archipherekites_ est un mot Syro-Grec. Le Texte

Hébreu s'en sert d'un autre. Saint Luc Act. VIII. 32. l'entend

des Pasteurs, parce que ce mot Grec a le son du mot Hébreu. Un

Archipherekites est celui que Constantius dit être _Président de la

Loi_: comme Philon parle de l'Évêque des Esséniens. Ces Archipherekites

avoient au-dessus d'eux des _Primats_, qui gouvernoient dans l'une &

l'autre Palestines, & c'en étoit d'autres dans les autres Provinces,

comme on le voit dans les Constitutions des Empereurs. Cette courte

Dissertation suffit pour éclaircir l'origine des Évêques.

L'Histoire de tous les siècles annonce les avantages que l'Église a tiré

de l'Épiscopat; témoin Saint Jerome, l'homme de l'antiquité le moins

aveugle sur le chapitre des Évêques: «On a décerné dans tout l'Univers,

que pour prévenir les désordres & les Schismes, on placeroit un d'entre

les Prêtres à la tête des Clergés; il dit ailleurs: Le bien de l'Église

réside dans la dignité du Souverain Prêtre, c'est-à-dire, de l'Évêque;

si les fidèles d'un avis unanime ne lui assurent point un pouvoir

particulier, l'Église essuyera autant de Schismes qu'elle aura de

Prêtres.» Saint Cyprien ne se lasse point de le répéter.

«Quelle a été, & quelle est la source des divisions & des hérésies?

Nulle autre que le mépris, que quelques brouillions font de l'Évêque,

qui est un, & à la tête de l'Église. Pourquoi, continue-t-il dans un

autre endroit, chercher ailleurs l'origine des hérésies, & des troubles,

qui ont déchiré l'Église? Elle naît de l'obéissance qu'on refuse au

Prêtre du Seigneur, du défaut d'Évêques dans l'Église, & de Juges à la

place de Jesus Christ.» L'élévation d'un ne préservoit pas seulement

chaque Clergé de Schisme, mais, selon Saint Cyprien, toute l'Église

étoit liée étroitement par l'union de ces Prêtres; car le commerce

qu'entretenoient entr'eux ces Évêques, maintenoit partout la concorde, &

cela par leur prééminence.

S'il est des maximes qui assurent la supériorité des Évêques, il en est

d'autres, qui, sans combattre les premières, établissent l'égalité des

Pasteurs. 1°. La dignité épiscopale n'est pas de précepte divin; cette

proposition est d'autant plus certaine, que le contraire n'est pas

démontré. Jesus Christ ne l'a ordonnée nulle part, il y souscrit à la

vérité dans l'Apocalypse; mais ce consentement n'est point un précepte.

L'Épiscopat est d'Institution Apostolique, parce que les Apôtres ont

ordonné, ou approuvé plusieurs Évêques; mais on ne lit point qu'ils

ayent enjoint, qu'il y eût de tels Évêques dans chaque Église: cette

distinction résout la question née entre Saint Jerome & Aerius. Saint

Jerome soutient, «que les Évêques sont au-dessus des Prêtres, plutôt

par coutume, que par l'ordre du Seigneur». Aussi Saint Augustin

prétend-t-il: «Que l'Évêque a, par honneur, une place distinguée, que

l'usage ancien de l'Église lui a assignée». Les Pères en convenant de

cette coutume, ne rejettent point l'Institution Apostolique. Saint

Augustin au contraire assure, que ce qui se pratique dans l'Église, sans

avoir été établi par les Conciles, & qui cependant a toujours été suivi,

est censé avec raison venir de l'autorité des Apôtres.

Au reste, l'Institution Apostolique n'est pas un précepte divin. On

règle plusieurs points avec la liberté d'innover. L'Église sous les

Apôtres avoit décerné, que le Peuple répondroit _Amen_ à haute voix, &

que celui qui enseigne auroit la tête découverte, ces pratiques sont

éteintes en plusieurs endroits. De plus, les Apôtres instituèrent un si

petit nombre d'Évêques, que plusieurs Villes n'en eurent point. Epiphane

l'avoue: «Il falloit des Prêtres & des Diacres, leurs fonctions

suffisoient au gouvernement des ames; & à la discipline ecclésiastiques

s'il ne se trouvoit point de Clerc digne de l'Épiscopat, la Ville en

étoit privée; si elle en demandoit, & qu'elle en fournit de capable,

on l'établissoit. Les autres Églises, suivant Saint Jerome, étoient

administrées par le Clergé.»

On n'avoit point universellement résolu, qu'il y auroit un Évêque dans

chaque Ville; on l'a déjà fait voir dans le siècle des Apôtres. Depuis

cela on a placé plusieurs Évêques dans une seule Ville, à l'imitation

des Juifs qui avoient autant de Chefs que de Synagogues. Or il y avoit

souvent plusieurs Synagogues dans la même Ville, ou comme parle Philon,

plusieurs lieux destinés à la prière; ce qui a fait dire au Satirique:

«Dans quelle Synagogue vous chercher?» Par exemple, à Jérusalem, on

voyoit la Synagogue des Libertins, celle des Cyrenéens, celle des

Alexandrins. Les Corinthiens vers ce même tems avoient deux Chefs de

Synagogue, Crispus & Sosthenes. Epiphane dit: «Que la Ville d'Alexandrie

fut la première, qui se détermina à n'obéir qu'à un seul Évêque.»

Autrefois Alexandrie n'eut point deux Évêques comme les autres Villes.

Le Canon VIII. de Nicée définit, qu'il n'y ait point deux Évêques dans

une Ville. Les circonstances ont quelquefois fait éluder l'exécution

de ce Canon. Il conservoit la Dignité Épiscopale aux Évêques, qui

abandonnoient la Secte des Cathares, & qui rentroient dans le sein de

l'Église.

Le Concile d'Éphèse, après l'Élection de Théodore, accorde à Eustache

l'honneur de l'Épiscopat; du moins cela paroît par une Lettre écrite

au Concile de Pamphilie. Dans le Colloque, tenu devant Marcellinus, les

Catholiques offrirent cette prérogative aux Donatistes, s'ils rentroient

dans la Communion: «chacun de nous peut céder la place éminente, que

nous donnons ordinairement à l'Évêque étranger.» Valerius Évêque

d'Hippone, s'associa Saint Augustin, & quoique ce dernier ait rejetté

cette action, sur ce qu'il ignoroit la défense des Canons, on peut

présumer, qu'elle n'étoit point insolite, encore moins opposée aux

préceptes divins.

De plus, les Chaires Episcopales, vaquoient des mois & des années

entieres. Le Clergé, dit Saint Jerome, en avoit alors le Gouvernement.

Les Prêtres, ajoute Saint Ignace, paissoient le Troupeau; combien de

Lettres Saint Cyprien n'adressa-t-il pas au Clergé de Rome? Combien

de Réponses n'en reçut-il pas sur les Affaires de l'Église les plus

importantes? Tous les anciens Pères protestent, que hors l'Ordination,

il n'est aucune fonction propre à l'Évêque, qu'un Prêtre ne puisse

remplir. S. Chrysostome raisonne de la sorte sur ces deux grades; ils

différent peu. «Les Prêtres ont le pouvoir d'enseigner, & les premières

places. Les Évêques n'ont de particulier que l'Ordination, ou

l'Imposition des mains. Par cette fonction seule, ils paroissent être

au-dessus des Prêtres.» Saint Jérôme pense de même. «Que fait l'Évêque,

excepté l'Ordination, que le Prêtre ne puisse faire?» Quoique le

sentiment des Pères interdise aux Prêtres l'Ordination, & que nombre de

Conciles universels ou particuliers l'ayent ainsi statué, rien n'empêche

de croire que les Prêtres peuvent ordonner sans appeller l'Évêque. En

effet, le IV. Concile de Carthage insinue, que les Prêtres concouroient

quelquefois à l'Ordination: «Au moment que l'Évêque benit le Prêtre, &

qu'il lui impose les mains sur sa tête, que tous les Prêtres assistans

ayent aussi leurs mains sur la tête auprès de celles de l'Évêque.» Je

n'oserois m'autoriser d'un passage de Paulin sur cette imposition des

mains des Prêtres, je sçais que Saint Jerome, Saint Ambroise & les

autres Pères, ainsi que Calvin, le Chef de la Réforme, n'entendent pas

là le Presbitérat, mais la fonction à laquelle Timothee fut élevé. Aussi

un homme qui aura étudié les Conciles & les Pères, n'ignorera pas, que

le Presbitérat est un nom d'Office comme l'Épiscopat & le Diaconat; &

S. Paul ayant imposé les mains à Timothée, il n'étoit ni nécessaire ni

décent, que les Prêtres s'unissent pour l'associer à l'Apostolat, &

le combler de toutes les vertus. Mais comment refuser aux Prêtres

l'Ordination dans les endroits où il n'y a point d'Évêque? puisqu'entre

les Scholastiques, l'Auxerrois en convient, car les reglemens, qui

ont pour but le bon ordre, ont leur exception. «Un ancien Concile de

Carthage permettoit aux Prêtres de réconcilier les Pénitens en cas de

nécessité, & ailleurs d'imposer les mains aux Baptisés.» De plus comme

nous l'avons déjà remarqué, placera-t-on avec les Évêques ou avec les

simples Prêtres, ceux qui n'ont point de Prêtres au-dessous d'eux, ni

d'Évêques au-dessus? Saint Ambroise dit de Timothée, il étoit

Évêque, parce qu'il n'avoit personne au-dessus de lui. La forme d'un

Gouvernement a beaucoup de rapport à cette question. Le Sénat sans Roi

a une autorité qu'il n'exerce pas sous un Roi, attendu qu'un Sénat sans

Roi est presque Roi.

Ce siècle vit plusieurs Villes se passer d'Évêques pour quelques années,

& ce sur des motifs indispensables. Beze paroit regarder ces motifs

comme passagers, & déclare, qu'il n'est pas de ceux qui croyent, qu'il

ne faudroit pas rappeller l'ancienne discipline si les abus en étoient

écartés. On peut regarder comme le premier de ces motifs la disette de

sujets dignes de cet auguste ministère; car si l'Église dès son berceau

jugea à propos de ne point pourvoir d'Évêques nombre de Villes, comme

le dit Saint Epiphane, pourquoi, ayant à peine dissipé les ténèbres

épaisses, que l'ignorance avoit répandues, n'auroit-elle pas suivi la

même route, surtout dans les endroits où l'on ne voyoit plus de ces

anciens Évêques qui maintenoient la vérité révélée?

2°. Le relâchement de l'Ordre Episcopal devint un second motif.

L'Historien Socrate se plaignoit autrefois, que quelques Évêques ses

contemporains avilissoient le Sacerdoce & avoient perdu toute leur

autorité. Hierax se plaignoit dans Isidore de Peluse, que la douceur &

la modestie s'étoient tournées en tyrannie. Saint Grégoire de Nazianze

condamne ouvertement l'ambition des Évêques, & il veut qu'on interrompe

dans des Villes la succession des Évêques, si on n'y abolit pas

l'Épiscopat: «Plût à Dieu que la vertu seule donnât la préséance, les

honneurs & l'autorité»; le Concile d'Éphèse craint, «que la fumée de la

dignité mondaine ne serve à la décoration du Sacrifice.» Les Conciles

d'Afrique y sont conformes.

Cependant l'ambition du Clergé n'avoit pas jetté d'aussi profondes

racines depuis les Apôtres jusqu'à ces siècles, que depuis ces siècles

jusqu'au tems de nos Pères; en sorte qu'on pût desespérer de guérir cette

maladie, si l'on ne coupoit les membres cangrénés. Je n'abrogerois pas

de bons usages, parce qu'on en abuse; mais il ne seroit pas nouveau d'en

suspendre l'exécution quand l'abus est insensiblement devenu l'usage.

Le serpent d'airain auroit pu subsister, sans devenir l'objet de la

superstition; néanmoins Ezéchias qui vit le penchant du Peuple, le

fit mettre en poudre pour soustraire aux yeux des Juifs un sujet de

superstition.

Les Évêques avoient terni l'éclat & affoibli la vénération, que les

fidèles portoient à la Dignité Épiscopale; le nom seul leur étoit

odieux; n'est-il pas des occasions, où il faut se prêter aux préjugés?

Témoins les Romains, qui dégoûtés des Tarquins, jugèrent de ne souffrir

à Rome aucun Roi.

En troisième lieu dans les tems de trouble, sous le nom de Juges de

la Loi, ils devoient non seulement étouffer les secrets mouvemens

de l'ambition, mais encore en dissiper jusqu'aux moindres soupçons.

Quoiqu'on y ait remédié, en éteignant l'Épiscopat, on n'a pu échapper à

la calomnie. Que n'auroit-on point inventé, si l'espoir d'un rang plus

élevé, eût concouru au changement de Doctrine?

Une raison particulière a fait que la Réforme s'est abstenu de

l'Épiscopat. Dieu suscita de Grands Hommes, d'un génie vaste, d'une

érudition profonde, également accrédités chez eux & chez les Nations

voisines. Ils étoient en petit nombre, mais capables de faire face à

tout: leur réputation suppléa aisément à ce qui leur manquoit du côté de

l'Épiscopat. Il faut reconnoitre avec Zanchius, que ceux-là furent

plus Évêques, quoiqu'ils n'en eussent pas le nom, que ceux dont ils

foudroyoient l'Épiscopat.

Je rappelle ce que j'ai avancé quelque part, que la discipline

ecclésiastique s'est modelée sur la Police civile. Dans l'Empire Romain

les Évêques étoient à l'instar des Commandans, les Métropolitains

ressembloient aux Gouverneurs des Provinces, & les Exarques Patriarches

ou Primats étoient à l'imitation des Princes Vicaires des Empereurs. Je

ne suis donc pas surpris, qu'un Peuple accoutumé plutôt au Gouvernement

des Grands qu'à celui d'un seul, confiât plus volontiers le Gouvernement

de l'Église au Clergé qu'à l'Évêque. Ce préjugé excuse les Églises qui

n'ont point d'Évêques, pourvu qu'elles s'abstiennent de combattre les

autres saines pratiques & qu'elles ne perdent pas de vue ces maximes que

Beze recommande fort: «Tout précepte divin est essentiel au salut; il

fut nécessaire, il l'est, il le sera, qu'un du Clergé ait la première

place & les honneurs, qu'il veille au Gouvernement, & qu'il ait en main

l'autorité que la Loi divine y a attachée.»

Je passe à ces Adjoints, qui tirés d'entre le Peuple sécondoient les

Pasteurs. Leur ministère duroit un an ou deux. Ils avoient le titre de

Prêtre, sans avoir la Prédication ni l'administration des Sacremens.

I°. Je crois que les Apôtres & la primitive Église ne s'en sont point

servis: aucun Auteur, que je sache, n'a avancé que ces Prêtres à tems

existoient déjà, encore moins l'a-t-on prouvé. Tertullien écrivant

contre les Hérétiques, «pour marquer combien leurs Ordinations

téméraires, inconstantes, & légères suivoient peu la méthode de

l'ancienne Église, ajoutoit, aujourd'hui Prêtre & demain Laïc.»

Ce passage découvre que les Prêtres à tems étoient alors inconnus à

l'Église Catholique; quelques-uns prétendent qu'il est indifférent à

l'essence de la fonction qn'elle soit ou perpétuelle ou momentanée; si

cela est vrai, il faut s'étonner de ne trouver chez aucune Nation de ces

Pasteurs annuels chargés des fonctions sacrées. Si ce raisonnement est

absurde, quelle en est la raison? Sinon que, comme les dons de Dieu ne

se reçoivent point à regret, c'est-à-dire, avec envie de s'en défaire,

de même les fonctions établies de Dieu doivent être durables,

puisqu'elles sont pour les besoins continuels de l'Église, «Celui qui

tenant le soc de la charrue regarde derrière lui, n'est pas propre au

Royaume de Dieu,» c'est-à-dire, au ministère de l'Église, ces différens

changemens des Anciens sont plutôt l'usage de la prudence humaine, que

la suite de la Loi divine.

2°. L'ancienne Église n'a compris sous le nom de Prêtres que les

Pasteurs chargés de la parole & de l'administration des Sacremens. Je ne

m'arrête point au terme Latin de _Senieurs_ ou Anciens, qui quelquefois

s'adopte à l'âge, & assez souvent à la Magistrature; je parle du mot

Grec, qui traduit en Latin, signifie toujours la fonction & la dignité

pastorale; car les Auteurs Grecs, qui usent du terme de Prêtre marquent

par tout l'âge ou la Magistrature. Je ne parle pas encore du passage

de Saint Paul, qui regarde plus la question du droit divin; je dirai

cependant par la suite quelque chose des Senieurs de l'Ancien Testament.

De tous les Pères, de tous les Livres qui ont traité du Gouvernement de

l'Église, aucun ne donne la dignité du Sacerdoce qu'aux Pasteurs: s'il

y eût eu de deux sortes de Prêtres, on auroit du faire mention, non pas

une fois, mais cent, mais mille, surtout dans ces Canons qui ont tracé

le plan de la Hiérarchie ecclésiastique, & on auroit déterré dans

quelqu'endroit la maniere d'élire ces Prêtres qui ne sont pas Pasteurs.

Combien de passages au contraire répètent que tous les Prêtres ont le

droit de paître le troupeau, de baptiser, d'administrer les Sacremens;

ils rapprochent les Prêtres des Évêques, & les appellent Successeurs des

Apôtres. Combien s'étendent-ils sur les Pénitences des Prêtres: c'étoit

pour eux un châtiment d'être chassés du Clergé, d'être pour un tems

réduits à la Communion des Laïcs, & d'être assujetis à une discipline

plus rigoureuse.

Les Loix qui affranchissent les Prêtres du Barreau & des Charges

publiques, & les Constitutions qui défendent de reconnoître d'autres

Prêtres que les Pasteurs, existent encore. Saint Ignace, qui le premier

des Pères parle du Presbitérat, range partout les Prêtres au-dessus des

Diacres, & les distingue des Laïcs; il nomme même le Presbitérat l'union

des Apôtres de J. C. il étoit sans doute persuadé que les Prêtres

avoient succédé aux Apôtres dans le ministère de la parole, la

dispensation des Misteres, & l'usage des Clefs, & il leur prodigua

les noms de Conseillers, de Sénateurs des Évêques, en sorte qu'il est

singulier que quelques-uns ayent si mal interprété ce passage. Au reste,

rien n'égale la confiance d'un Auteur qui a cru depuis peu trouver dans

le Concile de Nicée des Prêtres non Pasteurs; il cite le Canon XVII. «Le

S. Concile Général a été informé, que les Diacres de quelques Villes

donnoient l'Eucharistie aux Prêtres, quoique la pratique de l'Église

interdise la distribution de J. C. à ceux à qui elle a refusé le pouvoir

de la consacrer.»

La lecture de ce Canon présente-t'elle l'idée des Prêtres non-Pasteurs,

tandis qu'il recommande expressément aux Diacres de ne point siéger

parmi les Prêtres? S. Jerome, reprenant l'abus condamné par ce Canon,

s'écrie: «C'est pousser l'impudence bien loin que de préférer les

Diacres aux Prêtres, je veux dire aux Évêques. Comment? le Ministre

des Veuves & des aumônes auroit le front de précéder le Ministre

qui consacre le Corps & le Sang de J. C.» D'autres se rejettent sur

l'Histoire du Prêtre Pénitencier, dont ils désapprouvent l'abrogation,

qu'ils canonisent cependant, lorsqu'ils attaquent la Confession

auriculaire; d'où on a inféré que le Prêtre Pénitencier n'étoit pas

Pasteur. Et où les Pères ont-ils pensé que l'usage des Clefs pût être

détaché du ministère de la parole, & de l'administration des Sacremens?

Certainement J. C. a confié les Clefs à ceux qu'il a revêtus du pouvoir

de prêcher & de baptiser: «Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.»

Saint Ambroise dit parlant du droit de lier & de délier, cette fonction

appartient aux Prêtres seuls. «Nous autres Prêtres, poursuit-il, nous

avons tous reçu les Clefs du Royaume des Cieux, par l'Apôtre Saint

Pierre. Saint Jerome assure de ceux qui ont succédé aux Apôtres, que

munis des Clefs, ils jugent avant le jour du Jugement: il n'est pas

aisé, continue-t'il, d'être à la place de Saint Paul & d'occuper celle

de Saint Pierre». Saint Chrysostome ajoute: «ce lien enchaîne l'âme des

Prêtres.» Les Pères regardoient comme Pasteurs les Prêtres qui avoient

la parole & les Sacremens; terme inusité dans le Nouveau Testament, mais

autorisé par la Loi divine. Dieu, chez Isaïe, prédisant la vocation des

Payens par l'Evangile, annonçoit, «que de ces Nations, il choisiroit des

Prêtres & des Lévites.»

L'exercice des Clefs, & le pouvoir d'absoudre les Pénitens, appartient,

de l'aveu de tous les Pères, aux seuls Pasteurs dépositaires de la

parole & des Sacremens; par conséquent les Prêtres, chargés d'absoudre

les Pénitens, ne sont point autres que ceux que le Nouveau Testament

nomme Pasteurs. Or de même que le mot de Prêtre désignant la fonction

ecclésiastique, est chez les Pères uniquement consacré aux Pasteurs; de

même le terme latin Senieur ne s'applique qu'à eux. Tertullien, traitant

de l'usage des Clefs, dit: «On juge, comme étant certains de la présence

de Dieu, & comme avançant le Jugement dernier; si un Pécheur a tellement

péché, qu'il mérite de ne point assister aux Prieres, aux Assemblées des

fidèles, & de rompre tout commerce avec lui, des Senieurs approuvés,

président à ces délibérations, leurs vertus, non l'argent, leur méritent

cet honneur, car la chose de Dieu ne s'achète point.»

Calvin lui-même avoue que les seuls Pasteurs formoient le Clergé de ces

siècles. Tertullien, traduisant le Texte Grec, appelle Senieurs ceux qui

avoient l'exercice des Clefs: en Grec, on les nommoit Prêtres, terme

qui, ayant d'abord caractérisé l'âge, exprima ensuite les Dignités

séculières, & resta enfin aux fonctions ecclésiastiques. Le mot Sénat

a la même origine en Latin & en Grec. Firmilien, Évêque de Césaréé,

décrivant à Saint Cyprien les Conciles provinciaux, composés d'Évêques &

de Pasteurs: «Cette raison, dit-il, nous oblige d'assembler tous les ans

des Senieurs & des Prêtres pour régler l'Église commise à nos soins.

Saint Ambroise remarque deux degrés de Senieurs, l'Évêque & les Prêtres,

& il les oppose aux Laïcs: il ne faut pas, observe-t'il, que nos Juges

Clercs fréquentent les maisons des Veuves & des Vierges, si ce n'est

pour les visiter; ils y accompagneront les Senieurs, c'est-à-dire,

l'Évêque ou les Prêtres, si le sujet est de conséquence.»

Il est donc inutile de donner sujet à la critique des Laïcs: feuilletez

les Actes de tous les Conciles, vous n'y lirez aucun nom de Senieurs,

qui n'auront point été Pasteurs: on commença même à appeller les

Pasteurs les _Ainés_, terme uniquement propre à l'âge, à l'imitation

d'un mot Grec. Firmilien dénote clairement les Pasteurs, quand il dit:

«les premières places de l'Église sont occupées par les aînés qui ont le

pouvoir de baptiser, d'imposer les mains, & d'ordonner»: ainsi ces mots

Majeurs, Senieurs embrassent également l'âge, la Magistrature, & le

Sacerdoce. Grégoire de Tours qualifie de Majeurs les Gouverneurs pour

le Roi Childebert. La Novelle de Léon & de Majorien traite les premiers

d'une Ville de Senieurs. L'Ordonnance de Marcellinus adresse aux

Senieurs des lieux l'ordre de réprimer les Assemblées secrettes.

Dans les Fiefs, le Senieur est celui qui a des Vassaux; d'où vient le

nom de Maître, commun aux Italiens, aux Espagnols & aux François: on

ne s'est pas seulement servi du mot Senieur pour les Pasteurs & les

Magistrats; on en a encore décoré l'Assemblée des Prêtres que Saint

Ignace appelle la sainte Assemblée des Prêtres, c'est-à-dire, de ces

Prêtres qu'il a d'abord égalés aux Évêques, & par le conseil desquels

l'Église étoit gouvernée. De même Tertullien appelle le Clergé l'Ordre:

«L'autorité de l'Église a posé les bornes qui séparent l'Ordre & le

Peuple.» Il est vrai que les Auteurs ecclésiastiques ont souvent donné

le nom de Senieur à l'âge plutôt qu'à la dignité: comme il est hors de

doute que les Évêques consultoient leurs Églises dans leurs affaires

importantes, conduite utile & toujours nécessaire, lorsqu'elle étoit

agitée de persécutions, & qu'elle étoit menacée d'un schisme. Aussi pour

appaiser les murmures que le ministère de tous les jours avoit élevés,

on assembla les Disciples. Le bruit s'étant répandu à l'arrivée de Saint

Paul à Jérusalem, qu'il enseignoit qu'on ne devoit plus obéir à la Loi

de Moïse, quoique tous les Prêtres fussent présens, on résolut selon

l'usage d'assembler la multitude.

«Je n'ai pu vous écrire de mon chef, dit Saint Cyprien, m'étant imposé

la Loi dès le commencement de mon Épiscopat (ce terme dénote une chose

arbitraire,) de ne rien statuer sans le Conseil de mon Clergé, & le

consentement de mon Peuple.» Il prévenoit son Peuple sur l'ordination

des Clercs, sur la séparation ou la réception des Pécheurs: ce n'étoit

pas toujours ce Peuple composé de femmes & de jeunes gens, c'étoit les

plus anciens d'entre les Pères de famille, & ceux d'un jugement mûr; ce

que peut-être Saint Paul appelle la plupart; ils représentoient donc le

Peuple.

Dans les Actes de la Justification de Félix & de Cécilien il est parlé

des Évêques, des Prêtres, des Diacres, des Semeurs; on dit ensuite:

«Appelez ceux qui font corps avec les Clercs & les Senieurs du Peuple.»

Il y avoit donc des Senieurs non Clercs, mais Laïcs: ces deux espèces

sont toujours opposées chez les Pères. On a tort d'entendre ce terme de

travers, il n'a rien de honteux, il est plutôt indispensable, pour ne

point confondre les Senieurs du Clergé avec les Senieurs du Peuple. Les

Pères, dont l'autorité suffit pour consacrer certaines expressions,

l'ont employé & l'ont emprunté des Prophètes qui avoient coutume de

distinguer les Prêtres & le Peuple; c'est pourquoi on a raison de mettre

au rang des Laïcs tous les Ministres de l'Église, qui n'ont point

l'administration des divins mistères. S. Augustin écrit «au Clergé & aux

Senieurs de l'Église d'Hippone. Il est dit dans Grégoire de Tours, en

présence des Évêques, du Clergé et des Senieurs» Je conviens qu'en cette

occasion le mot Senieur pourroit désigner les Magistrats; car parmi les

Lettres de Saint Grégoire, une est inscrite au Clergé, à l'Ordre & au

Peuple de Ravenne, où l'Ordre est, comme le sçavent les moins habiles,

l'Assemblée des Senieurs. Saint Léon dans une Lettre distingue par la

suscription les Clercs de l'Assemblée, de l'Ordre & du Peuple. Ce Pape

met sur une autre Lettre, au Clergé, aux personnes constituées en

dignité, & au Peuple.

Or, de même qu'il n'est pas clair si plusieurs passages entendent par le

mot Senieur, les Magistrats ou les personnes d'un âge mur; de même on

hésite ailleurs, s'il désigne les Prêtres ou les personnes avancées en

âge. S. Grégoire, par exemple, veut qu'on informe devant les Senieurs

de l'Église de l'accusation intentée contre un Clerc. S. Augustin fait

mention de ceux qui pour la crapule, le vol, ou autres vices, sont

réprimandés par les Anciens; & Optat remarque que les ornemens de

l'Église étoient sous la garde des Senieurs fidèles: ces exemples

regardent également les Prêtres & les Laïcs. Un Auteur anonyme me

fournira un passage célèbre, tiré des Commentaires sur les Épîtres de

Saint Paul, attribués à S. Ambroise. «Les Nations ont toujours honoré la

vieillesse d'une profonde vénération. La Synagogue & l'Église depuis

ont eu des Vieillards, sans le conseil desquels rien ne se faisoit dans

l'Église: j'ignore pourquoi cette pratique est éteinte, peut-être que

la division des Docteurs, ou plutôt leur orgueil y a beaucoup de part,

parce qu'ils vouloient seuls être estimés quelque chose.»

Pour développer la pensée de l'Auteur, il est bon d'examiner quels

étoient les Senieurs de la Synagogue: étoient-ils des Magistrats?

formoient-ils les Juges de la Synagogue? comme Saint Mathieu le donne

à entendre, «ils vous flagelleront dans leurs Synagogues.» Je n'ose

le croire; quoique on l'ait relevé plusieurs fonctions des Magistrats

Juifs, que par similitude on a prêté aux Prêtres des Chrétiens. «Cet

Auteur rapporte que l'usage de la Synagogue avoit distribué les places,

que les Senieurs les plus distingués parleroient assis sur des chaises,

les suivans sur des bancs, & les derniers à terre sur des nattes». Je

crains que le mot distingués n'ait furtivement passé de la glose dans le

texte; puisque Philon le décrit de la sorte: «Arrivés dans le lieu sain

ils sont rangés par ordre, les jeunes après les vieux, donc les plus

âgés siégeoient les premiers». Il est à présumer que la primitive

Église ne s'en est point écartée. S. Jacques semble l'adopter, quand il

réprimande ceux, qui déférent aux riches l'honneur des premières places,

tandis que les pauvres, reculés au bas de l'Église, sont quelquefois

obligés de se tenir debout: de plus, il étoit permis à tout homme,

instruit de la loi, d'interpréter les Saintes Lettres dans les

Synagogues; les Juifs l'étudioient presque tous, excepté les Ouvriers.

Les Protestans se sont en cela modelés sur eux. Suivant cette liberté,

J. c. enseigna dans les Synagogues, & après lui les Apôtres firent de

même; on le voit surtout dans Saint Luc, Chap. IV. & dans les Actes,

Chap. XIII. Dans le premier endroit on présente un Livre à J. C. dans

l'autre on prie Saint Paul & Saint Barnabas, quoiqu'inconnus, de parler

au Peuple. Si personne, soit étranger, soit du Peuple, ne se levoit,

alors quelques-uns des anciens qu'on nommoit _Pères Majeurs_ de la

Synagogue, ou & par excellence Senieurs, interprétoient la Loi; & quand

ceux-ci n'étoient pas préparés, c'étoit au Chef de la Synagogue à faire

cette fonction.

Tels furent les premiers siècles de l'Église; l'Apôtre permet de prêcher

au Peuple, à ceux qui avoient le don de Prophétie; chaque Assemblée en

avoit deux ou trois. Les autres examinoient leur Doctrine; mais ce

don, étant devenu plus rare, à peine hors les Pasteurs, se trouvoit-il

quelqu'un capable d'instruire les Fidèles. On lit, à la vérité,

qu'Origene & d'autres Clercs, non Prêtres, ont enseigné dans l'Église;

mais outre que ces exemples sont en petit nombre, ils ne l'ont jamais

fait que par une permission particulière de l'Évêque.

L'Évêque de Césarée, repris d'avoir souffert Origene dans la Chaire de

Vérité, donna trois exemples de cette dispense, & conclut que cela se

pratiquoit ailleurs, quoiqu'il n'en fût pas assuré; il paroît par-là

qu'il y avoit déjà de la différence entre les Interprètes de la

Synagogue & les Prédicateurs de l'Evangile. La Synagogue admettoit tous

ceux qui s'offroient; l'Église vouloit des gens surs & irréprochables; &

comme dit Tertullien, autorisés par les suffrages. On élisoit les Juges

du Grand Sanhédrin, on ne nommoit point les Interprètes de la Loi: la

différence est sensible; non-seulement le ministère de la parole est

plus essentiel que n'étoit l'exposition de la Loi, mais encore l'Église

donne aux Prédicateurs l'administration des saints Misteres inconnus à

la Synagogue. Tous les sacrifices s'offroient en un seul Temple, hors la

Pâque, que chaque père à la tête de sa famille célébroit en sa maison, &

non à la Synagogue. La Loi de Moïse n'avoit point prescrit de circoncire

à la Synagogue, & d'y appeller certains Ministres. Ainsi l'on peut être

en suspens sur les Senieurs de l'Église qu'entend le faux S. Ambroise:

seroient-ce ceux qui répondent aux plus prudens de la Synagogue, qui

sont les Vieillards, comme Justinien, dans la cent trente-troisième

Novelle, nomme _Senieurs_ les principaux des Moines? seroit-ce ceux que

Philon pense être les Prêtres les plus âgés?

Si le faux S. Ambroise embrasse le premier sens, lui & S. Jérôme se

rapprochent: le premier dit, «que l'Église n'ordonnait rien dans l'avis

des Senieurs»; le second, que «l'Église étoit gouvernée par l'avis

unanime des Prêtres». Saint Jérôme parle là de ces Prêtres, qu'on

qualifia d'abord d'Évêques, & entre lesquels ensuite on prit les

Évêques. S'il préfère le dernier sens, son discours ayant plus de

rapport à l'âge qu'à la fonction, il sera du sentiment que je viens

d'exposer; je veux dire, que les Vieillards représentant le Peuple

avoient coutume d'être convoqués dans les affaires graves, comme pour

l'Ordination, pour l'Absolution des Pécheurs; car il est plus naturel

de penser qu'on ait discontinué d'inviter le Peuple, ou la plus saine

portion du Peuple, que de soutenir que les Évêques ont tout attiré à

eux; entreprise, qui cependant a peu-à-peu étouffé l'ancien usage.

Il est maintenant aisé de se convaincre que les Écrivains

Ecclésiastiques ont indifféremment appliqué le nom de Prêtres, ou de

Senieurs, soit aux _Vieillards_, autant qu'ils étoient dans l'Église,

soit aux _Magistrats_ qui en sont une portion, soit aux _Pasteurs_:

instruction pour ceux qui expliqueront témérairement, & sans des motifs

puissans, les passages de l'Écriture-Sainte qui parlent des Prêtres,

autrement que les Pères, contemporains des Apôtres, & mieux instruits de

la vraie signification de ce terme.

3°. Il est tems de développer les Oracles que les Saintes Écritures ont

dictés. Ces Assesseurs, choisis pour aider les Pasteurs, ne sont pas

d'institution divine: penser autrement, ce seroit tacitement reprocher

à l'Église d'avoir pendant plusieurs siècles éludé le précepte divin,

reproche que je me garderai bien de lui faire: aussi l'opinion contraire

n'a-t'elle aucune vraisemblance, quoique les Sçavans l'ayent déjà

renversée. L'exécution de mon projet veut que je répète ce qui a été si

habilement manié, & que j'y joigne des réflexions, qui répandront un

nouveau jour sur cette question.

Le premier passage qu'on oppose, est tiré de S. Mathieu, où J. C.

parle ainsi: Dites à l'Église. On conclut de là que J. C. a prescrit

l'établissement d'un Sanhédrin, composé de Prêtres & de Citoyens pour

veiller au Gouvernement de l'Église. C'est ainsi qu'on compose les

Sanhédrins ecclésiastiques: les anciens & les modernes ont différemment

commenté les paroles de J. C. Comme il seroit long de copier leurs

observations, je dirai ce que j'en pense, & cela les renfermera presque

toutes. Il ne faut pas aisément désespérer du salut d'un homme qui nous

aura nui, il est des degrés de correction; l'aller d'abord trouver sans

témoins, & tâcher de le ramener, s'il est possible; si cette démarche

n'a aucun succès, se faire escorter d'un, deux, ou trois amis, aux

instances desquels peut-être il fléchira.

J. C. jusqu'à présent ne donne pas un conseil inconnu aux Juifs. Le

Livre, nommé Musar, expose, s'il ne veut pas se réconcilier, par la

médiation de deux ou trois amis, qu'on l'abandonne à lui-même, car il

est incorrigible. Ce Livre ajoute dans un endroit un nouveau degré: «Si

l'autorité d'amis n'a aucun effet, qu'on lui en fasse l'affront devant

plusieurs, J. C. dont la clémence ne sçait point se lasser, & à laquelle

il veut que nous nous conformions, loin de désapprouver ces tentatives,

nous invite à tout tenter, avant que de regarder cet homme comme

incorrigible; mais après cela, dit-il, qu'il vous soit comme un Payen &

un Publicain, c'est-à-dire, qu'il vous soit _Étranger_». L'Évangile unit

souvent les Publicains & les Pécheurs. Les Gentils y sont appellés

les Pêcheurs. J.C. dit que «les Juifs le mettront dans les mains des

Pécheurs.» Avant de perdre toute espérance, si les amis ne peuvent rien

obtenir, J. C. demande qu'on traduise cet obstiné devant un petit nombre

de gens pieux, dont le poids & l'autorité le ramènent au Salut, ou par

les réprimandes de plusieurs, comme dit Saint Paul: ainsi dans le Musar

il est dit, plusieurs, J. C. dit l'Église, & Saint Paul met la plupart:

ce mot _Église_ chez les Septante ne désigne pas une nombreuse

Assemblée; Saint Paul même la restraint à une famille de personnes

pieuses; comment imaginer après cela que le passage de Saint Mathieu ait

trait à la question.

En effet l'Assemblée des Pasteurs & des non Pasteurs peut exister sans

ces Adjoints; l'induction que l'on tire du Sénat des Juifs est aussi

foible; les Synagogues des Juifs étoient les unes des écoles, dit

Philon, les autres des Tribunaux: on lisoit & on expliquoit dans les

premières les Lettres sacrées, «pour exciter les Juifs, continue Philon,

à l'amour de Dieu, de la vertu & du Prochain»: ces trois mots de S.

Paul, Piété, Sagesse & Justice y répondent: là on ne rendoit point la

Justice, mais dans les Tribunaux, où les Juges connoissoient également

des choses sacrées & profanes, & dont le jugement étoit fondé sur la

Loi; car chez les Peuples Hébreux la Religion & la Police n'étoient

point séparés. Ces Juges habitoient en partie dans les Villes

particulieres, & en partie dans la Capitale; celles-là avoient les

petits Sanhédrins, celle-ce renfermoit le grand, pour marquer la

prééminence. L'institution des petits Sanhédrins est dans l'Exode XVIII.

21. & Deuter. 1-13, on nommoit les Juges Senieurs, c'est-à-dire,

Sénateurs.

Ils connoissoient des assassinats, Deuter. XIV. 12. ils informoient d'un

assassinat commis en cachette, Deuter. XXI. 6. ils jugeoient un fils

rebelle, Deuter. XXI. 19. ils accordoient un azile à qui avoit tué

un homme par mégarde, Josué XX. 7. Comme ces Jugemens émanent de la

puissance souveraine, je suis étonné qu'un Sçavant les emploie, pour

prouver que l'Église a retenu ces Assemblées, tandis qu'il est constant

que l'Église & les Apôtres n'ont jamais été revêtus de la puissance

souveraine. Quand J. C. prédit à ses Disciples, qu'ils seroient

fouettés, c'étoit de ces Senieurs que devoit émaner la Sentence.

Il ne reste plus dans les Villes aucunes traces, aucuns vestiges de ce

Sanhédrin ecclésiastique; il est vrai que les Prêtres ou les Lévites

versés dans la Loi, assistoient à ces Assemblées, L'Historien Joseph le

remarque. Le Deut. X X. le dit: «Toute affaire civile & criminelle se

portoit devant ces Prêtres»; c'est-à-dire, aucun procès ne sera

jugé qu'en leur présence. Moïse dit, en parlant des Lévites: «ils

enseigneront vos Jugemens à Jacob, & votre Loi à Israël; & Josaphat,

rétablissant les Juges des Villes, ne fait mention que d'une seule

espèce.»

Par rapport au grand Sanhédrin quelques-uns en comptent deux, l'un Laïc,

l'autre, Ecclésiastique. Ils fondent leur opinion sur des témoignages

respectables mais trop récens, & sur des preuves trop foibles. I°. Quels

sont les Auteurs de l'Histoire Juive les plus dignes de foi? Sans doute

les Juifs eux-mêmes, comme les Historiens Grecs dans l'Histoire Grecque,

les Romains dans la Romaine. Joseph commente avec soin un passage du

Deut. Chap. XVII. & un des Paralip. XIX. sur lesquels se fondent ceux

qui comptent deux Tribunaux. Voici celui du Deut.: «Si les Juges n'osent

décider les affaires portées devant eux, défiance assez ordinaire chez

les hommes, qu'ils renvoyent la cause à Jérusalem, & que le Pontife, les

Prophètes & le Sénat assemblés, prononcent ce qui leur paroitra juste.»

J'ai cité plus haut un morceau de Philon, qui décrivant le Jugement de

Moïse sur un affaire importante, ajoute: «Que les Prêtres siégeoient.

Joseph dans l'Histoire des Paralipomènes, raconte que Josaphat prit des

Juges d'entre les Prêtres, les Lévites & les Grands, à qui il recommanda

de dispenser la Justice avec soin; que si quelques Juges des Tribunaux

établis dans les autres Villes (où il y avoit auparavant de ces

Jurisdictions inférieures) les consultoient, ils devoient promptement y

satisfaire, parce qu'il étoit juste de composer de Juges éclairés,

le Tribunal d'une Ville, où Dieu avoit bâti son Temple, & le Roi son

Palais; il mit à la tête le Prêtre Amazias & Sabadias, qui étoit de la

Tribu de Juda, c'est-à-dire, il les déclara Collègues.»

Ce passage désigne bien clairement une Assemblée qui jugeoit & qui

donnoit des consultations aux autres Juges, dans laquelle on voyoit le

Grand Prêtre & des Prêtres, & un Grand tiré de la Nation. L'Historien

Joseph nomme les Prêtres les Surveillans & les Juges de toutes les

affaires. Leur pouvoir n'étoit donc pas limité aux seules affaires

ecclésiastiques, les Maîtres Hébreux sçavans dans ces matières,

prétendent que le grand Sanhédrin connoissoit de tous les procès qu'on

instruisoit devant lui, surtout, & privativement à tout autre Tribunal;

il se reservoit la connoissance de la Paix, de la Guerre, des impôts,

de la superstition, du souverain Pontife, des maladies & des crimes des

Prêtres & des faux Prophètes.

J. C. semble le confirmer, lorsqu'il dit, «qu'un Prophète ne sçauroit

mourir qu'à Jérusalem». Les Hébreux ajoutent que le nombre de ces

Sénateurs étoit de soixante-dix, outre le Président, & qu'ils étoient,

établis par l'imposition des mains, tant ceux qui étoient du Grand

Sanhédrin, que ceux qui habitoient les Villes d'Israël. L'art XI des

Nombres, & l'art. XVII. du Deut. se rapportent à eux. Maimonides extrait

des anciens Thalmuldistes que ce Sanhédrin, étoit pour la plupart de

Prêtres & de Lévites, parce que cette Tribu fournissoit plus de gens

habiles dans la Loi, attendu qu'elle étoit toute leur étude & toute leur

occupation.

Le Grand Prêtre y avoit sa place, à moins qu'il ne fût encore incapable

de prendre les opinions: l'usage des siècles postérieurs parle en faveur

de ces monumens, il serviroit du moins de conjectures, si le contraire

n'étoit clairement avéré, & si les Juifs n'avoient pas été de tout

tems, comme ils le sont aujourd'hui, jaloux de maintenir les anciennes

coutumes. Esdras, à la tête du Sanhédrin, menace les contumaces de la

perte de leurs biens, & d'être bannis de l'Assemblée: ce Sanhédrin

décerne la même peine contre les Disciples de J. C. Il fit emprisonner

J. C. le fit crucifier, fit fouetter les Apôtres, il donna tout pouvoir à

S. Paul de charger de chaînes les Chrétiens, de les jetter en prison &

de les faire fouetter. Pour lever jusqu'au plus léger scrupule, ceux

enfin, qui dans l'Écriture Sainte, chez Joseph, chez les Thalmuldistes,

sont les principaux Prêtres & les Senieurs du Peuple, avec le nom de

Sénat, sont ceux qui informent sur le fait de Religion, contre J. C. &

les Apôtres: des-là il est aisé de comprendre que la Religion, & le

pouvoir souverain leur étoient également confiés. Il est vrai que l'on

croit qu'ils ont confondu un peu tard, & par un abus des anciens usages;

mais, & je l'ai prouvé plus haut il seroit dangereux de se porter à ce

système, s'il n'est pas évidemment démontré.

C'est donc le moment d'examiner si les Saintes Lettres combattent

l'opinion de tous les Juifs, & l'usage qui a prévalu. Personne n'ignore

que chez les Hébreux les Vieillards ou les Prêtres étoient regardés

comme des hommes vénérables par leur âge & par leurs moeurs. Le Peuple

d'Israël même, pendant son exil, ne manqua pas de tels personnages;

aussi Moïse & Aaron, inspirés d'en haut, convoquent en Égypte tous les

Vieillards: ce n'étoit point une Assemblée ordinaire, mais la qualité

seule y donnoit entrée, & ces Vieillards représentoient la Nation.

Le beau-père de Moïse rapporte qu'il n'avoit point établi sur tout

le Peuple les Septante, mais d'autres Magistrats, sous le nom de

_Chiliarques, d'Hecatontarques_, & qu'il s'étoit réservé la connoissance

des affaires les plus importantes. Moïse étoit prêt de monter sur la

montagne, lorsque Dieu lui ordonna de prendre Aaron, Nadab, Abiu

& septante entre les Vieillards. Dieu ne forme pas encore ici une

Assemblée; Aaron ne convoque point les septante Vieillards, pour leur

remettre le pouvoir & la puissance de faire des Loix. On choisit

septante entre les Vieillards, pour des fonctions momentanées, & pour

accompagner Moïse.

Le nombre de septante fut toujours en vénération chez les Juifs; le

Patriarche Jacob en avoit conduit autant en Égypte. L'Écriture dit si

clairement qu'ils n'étoient pas Juges, qu'il n'est pas possible d'en

douter. Moïse, sur le point de partir, tint ce discours au Peuple de

Dieu: «Demeurez jusqu'à mon retour, Aaron & Hur resteront parmi vous,

adressez-vous à eux dans vos différends»: il dit à eux, non à vous,

substituant, pour juger le Peuple, Aaron & Hur, non les septante

Vieillards. Dieu parla ainsi à Moïse, accablé du poids des affaires:

«Prenez septante Vieillards d'Israël que vous sçavez être les Senieurs

du Peuple & ses Sages.» Il obéit donc, & ces Vieillards furent appellés

_Prêtres_, aussitôt que ce Conseil eut été composé. Je ne suis point

surpris que le Grand Prêtre Aaron, quelques Prêtres & quelques Lévites

ayent eu place dans ce nouveau Tribunal: «ils portoient avec Moïse le

fardeau du Peuple»: je veux dire, ils étoient à la tête de l'État.

L'art. XVII. du Deut. les a en vue, quand il dit que les affaires

étoient ordinairement portées devant le Roi, ou le Grand Conseil. Les

Auteurs qui croyent deux Sanhédrins, n'oublient point cette particule

disjonctive du Deut. «qui ne se soumettra point aux Prêtres ou aux

Juges?» il est étonnant qu'ils ayent fait plus d'attention à ce

disjonctif qu'au conjonctif qui précède: «Vous irez trouver les Prêtres

& les Lévites & le Juge qui sera de service.» Pourquoi enfin l'Écriture

s'énonceroit-elle ainsi: «Vous jugerez du Sang, de toute affaire & de

toutes sortes de blessures; c'est-à-dire, de tous les différends les

plus graves».

Toutes ces affaires s'instruisoient devant les Prêtres, les Lévites,

le Juge: aucune partie n'étoit du ressort des Prêtres & des Lévites, &

l'autre du ressort du Juge. «Les Prêtres, dit Ezechiel, assisteront pour

juger conformément à ma Loi.» C'est ne rien dire que d'avancer que les

Prêtres jugeoient le droit, & les Juges le fait. (Outre qu'on ne résout

point la difficulté, cette proposition n'établiroit qu'un Sanhédrin;)

car tout Juge doit juger du fait & du droit: aussi la formule du

Sanhédrin, dans les affaires criminelles, étoit: «Il est digne de mort,

ou il n'est pas digne de mort». Or celui-là ne pouvoit la prononcer

qu'il ne sçût la Loi, & auquel les informations n'eussent dévoilé le

crime. La Loi donne l'espèce, le témoignage, l'avis; le Juge décide;

juger autrement ce n'est pas être Juge, c'est être le ministre d'une

volonté étrangère.

Pour expliquer la particule disjonctive, il faut remarquer que les

Magistrats, qui entroient dans le Sénat, avoient des Départemens

particuliers. Le Sénat de Rome contenoit les Pontifes, les Consuls; les

Pontifes commandoient aux Flamines & regloient la Religion. Les Consuls

gouvernoient & faisoient arrêter les Citoyens: ils avoient la Police

extérieure; ils étoient tous soumis au Sénat, & le Sénat ne commandait

aux Citoyens que par la voie des Consuls & des autres Magistrats.

De même le Sanhédrin des Juifs avoit le Gouvernement & la Religion;

mais quelqu'un veilloit particulièrement à la Religion, & ce pouvoir

regardoit le Grand Prêtre, tandis que le Juge faisoit la Police: par-là

on obéissoit à l'un & à l'autre, l'un au Temple, l'autre au Camp.

On punissoit avec raison celui qui résistoit aux Décrets des deux

Puissances qui tenoient la main à l'exécution des décisions du Sénat,

sans qu'il y eût deux Sénats.

L'Histoire du Roi Josaphat observe, qu'après avoir donné des Juges aux

Villes: «Josaphat érigea à Jérusalem un Conseil de Lévites, de Prêtres,

& de Pères de famille d'Israël, pour apprendre au Peuple les préceptes

du Seigneur, & terminer les procès», (il choisit des Lévites, des

Prêtres & des Pères de famille) qui sont dans l'Evangile, les Princes

des Prêtres & les Senieurs du Peuple; «de retour à Jérusalem, il les

avertit d'avoir devant les yeux la crainte du Seigneur, la Foi, un coeur

pur, de juger toutes les affaires que leurs frères des autres Villes

porteroient devant eux, soit qu'elles touchassent l'intérieur des

familles, soit qu'elles intéressassent la Loi, le précepte, les Statuts

& les Jugemens.» Nulle espèce n'est oubliée ni divisée; il répète au

Peuple, «de ne point abandonner Dieu, de peur que sa colère ne s'étende

sur eux & leurs Frères: comportez-vous de la sorte, & vous ne pécherez

point».

Ces témoignages réunis établissent si nettement une seule Assemblée,

qu'il me seroit difficile d'exprimer mieux ma pensée; le passage suivant

la combattroit-il? «Amazias votre Prêtre pour ce qui concerne la

Religion, & Zabadias, Fils d'Ismael, Conducteur & Chef de la Maison de

Juda dans ce qui regarde le Gouvernement; & les Lévites préposés, sont

devant vous; rassurez-vous, travaillez, Dieu vous secondera»: voilà d'où

on prétend faire deux Sanhédrins.

L'argument seroit plus conséquent, si l'on disoit, qui sont ceux

qu'Amazias commande pour la Religion? qui sont ceux à qui Sabadias

commande pour le Gouvernement? à qui les Lévites doivent-ils obéir? & de

qui exécutent-ils les Décrets? L'Écriture-Sainte les met souvent dans ce

devoir; tout cela n'est qu'un Sanhédrin. Rendons la chose plus sensible;

d'abord les Paralipomènes se sont deux fois servis de cette expression

XXVI. «Asbias & sa famille veillent sur le Pays qui est au Couchant du

Jourdain, pour entretenir la Religion & le Gouvernement Royal. Gerias &

sa famille ont les Rubinites, les Gadites, & une partie des Manassites,

pour y affermir le culte divin & le Gouvernement Royal». Ces Juges

unissent le civil & le sacré: pourquoi le Sanhédrin, qui représente la

Nation, ne les embrasseroit-il pas?

Je veux bien que les choses de Dieu soient la Religion, & que les choses

du Prince soient le Gouvernement extérieur; quoiqu'il soit plus conforme

à l'Écriture-Sainte de comprendre sous les choses de Dieu, tout ce que

la Loi de Dieu a défini, & ce qu'on doit juger par la Loi: «C'est le

Jugement de Dieu, dit Moïse aux Juges; vous tenez la place de Dieu,

ajoute Josaphat aux Juges des Villes: le Peuple, continue Moïse, est

venu à moi pour consulter Dieu, c'est-à-dire, pour recevoir le Jugement

de Dieu; & ailleurs, que le témoin & le coupable se présentent tous deux

devant Dieu: Moïse l'interprète, devant les Prêtres & les Juges, non,

comme quelques-uns, devant ceux qui seroient ces jours-là.»

Telles sont les choses de Dieu; celles du Roi, sont toutes les choses

que la Loi divine n'a pas définies: de ce genre est l'examen de ce qu'il

est à propos de faire ou non; c'est pourquoi le Prêtre étant plus versé

dans la Loi, le Laïc plus au fait de la police; le Sénat pouvoit

& devoit avoir plus de confiance en Amazias, dans la Police, & en

Sabadias, dans le Gouvernement.

L'Historien Joseph les appelle _Collègues_. L'Histoire d'Esdras est

remarquable: ce Prince, chargé par le Roi de Perse de rendre aux Juifs

la liberté de vivre sous leurs Loix, reçut ordre d'établir un Conseil de

gens les plus versés dans la Loi divine, pour décider les différends des

particuliers, & punir de mort, d'exil, ou de peines arbitraires, les

coupables de lèze-majesté royale & divine: cet endroit distingue la Loi

divine & Royale, & leur donne les mêmes Juges: cependant la Loi de Dieu,

& du Roi n'est pas autre que les choses de Dieu & du Roi.

Enfin l'exemple de Jérémie, dont la cause fut instruite devant les

Grands & les Senieurs du Peuple, n'annonce point que les Prêtres

ne jugeoient point dans le Sanhédrin: ils étoient ses Accusateurs;

pouvoient-ils être ses Juges? Au reste, combien de Prêtres n'étoient

point du Sanhédrin.

Je passe au terme de _Prêtres_, dont le Nouveau Testament, au rapport de

quelques-uns, qualifie les Clercs qui soulageoient les Pasteurs. Je n'y

souscris point: je découvre trois significations différentes dans le

Nouveau Testament, les mêmes que les Pères ont expliquées; la première

qui dénote l'_âge_, lorsqu'on compare les _Vieillards_ avec les _Jeunes_,

I. Tim. 5. v. i. La seconde qui caractérise la _Puissance_ ou le

_Pouvoir_, lorsqu'on nomme les Hébreux qui siègent au grand & petit

Sanhédrin; la troisième qui est propre aux Prédicateurs de l'Evangile;

je n'en connois point de quatrième. On demanderoit volontiers, pourquoi

les Apôtres ont appellé _Prêtres_ des Pasteurs qu'ils établissoient;

seroit-ce parce qu'ils partageoient le ministère avec les Vieillards?

Seroit-ce parce que les Maîtres de la Synagogue portoient ce nom par

excellence? seroit-ce, (j'en doute,) par comparaison, aux Maîtres des

Juifs? J. C. en formant le Gouvernement de l'Église, pour montrer qu'il

étoit Roi, & pour effacer en même tems des esprits des Hommes ces

idées d'un Royaume terrestre, arrangea sur la République des Juifs, le

Gouvernement de son Église, quoiqu'elle n'eût aucun pouvoir extérieur,

& il l'éleva par-là à l'espérance d'un Royaume céleste. Un seul Roi

occupoit le Trône d'Israël; J. C. est le seul Monarque de son l'Église.

Douze Phylarques partageoient le Royaume des Hébreux; J. C. choisit

douze Apôtres, & dans la crainte qu'on ne comprît pas son dessein, il

leur promit douze Trônes, sur lesquels ils devoient juger les douze

Tribus d'Israël. Le grand Sanhédrin étoit de septante personnes; il y

eut septante Évangélistes. Les Juges des Villes avoient le troisième

rang chez les Hébreux; leur nom Hébreu revient au mot Grec Évêque; les

Prêtres suivent immédiatement les Apôtres & les Évangélistes: le nom

de leurs Chefs, interprété par le Grec, étoit Senieurs; les Chefs

des Prêtres sont les Évêques: ces Juges avoient au-dessous d'eux des

Ministres appellés Diacres; l'Église les a conservés, les a placés

au-dessous des Prêtres. Les Apôtres détaillent en plusieurs endroits les

fonctions des Prêtres. S. Paul convoque à Milet les Prêtres d'Éphèse,

& leur apprend «qu'ils sont élus pour paître le troupeau de J. C. S.

Jacques recommande aux malades de faire venir les Prêtres pour prier sur

eux, & & les oindre au nom de Dieu. S. Pierre, qui étoit Prêtre, traite

les Prêtres de Collègues en fonctions: ils étoient donc Pasteurs, & le

Symbole de leur vocation étoit l'imposition des mains»; témoin ce qu'on

a dit de Thimotée, de penser que les autres endroits qui parlent des

Prêtres, sans les décrire, entendent des Prêtres d'une autre espèce: ce

seroit hazarder des conjectures mal fondées, à moins que l'arrangement

des termes ne force à abandonner la signification ordinaire.

Un seul passage de Saint Paul servira de prétexte plausible à ceux qui

veulent créer des Prêtres non Pasteurs. Les Prêtres éminents acquièrent

un double honneur, «sur-tout ceux qui ont la parole & l'instruction.»

On infère de ce mot _sur-tout_, qu'il y avoit, du tems de l'Apôtre, des

Prêtres qui présidoient & qui n'étoient point chargés de la parole & de

l'instruction. Si cela eût été, quelqu'autre monument parleroit de cette

espèce de Prêtres; ils ne paroissent nulle part: comme l'antiquité a

précieusement transmis l'origine des Diacres, elle n'auroit point oublié

la naissance & l'auteur de ces Prêtres, & elle n'auroit point effleuré

une partie essentielle du Gouvernement ecclésiastique dans un endroit,

où il n'étoit point question des différens genres de fonctions

ecclésiastiques.

Du moins les Pères de l'Église, voisins du siècle des Apôtres, ne

l'auroient point laissé ignorer: habiles dans leur langue, ils

n'auroient point échappé l'explication d'un terme que l'on prend

de cette sorte à cause de la construction des mots. Dès qu'aucun

Interprète, jusqu'à présent, n'a conçu de cette maniere le passage

de Saint Paul; peut-être se rapporteroit-il aux passages de

l'Écriture-Sainte. L'idée de S. Paul est de rendre aux Prêtres un

double honneur, ce qui précède dévoile quel est cet honneur; ensuite

de respecter les Veuves, c'est-à-dire, de subvenir à leurs besoins. Il

enjoint d'honorer les Veuves qui sont vraiement Veuves, qui n'ont ni

enfans ni parens en état de les entretenir; si elles en ont, il ne

veut point qu'elles soient à charge à l'Église: après avoir pourvu au

soulagement des Veuves, il exhorte à fournir aux Prêtres pour vivre

honnêtement: le mot _honneur_ en prépare le motif; car il est écrit:

«Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le bled; il avoit

quelque part employé ce passage: Qui est-ce qui combat à ses frais? qui

plante la vigne & ne goûte pas de ses fruits? qui paît le troupeau & ne

se nourrit pas de son lait? Est-ce comme homme que je parle ainsi? la

Loi ne le dit-elle pas? car il est écrit, vous ne lierez point la bouche

au boeuf qui foule le bled; ensuite il ajoute: Si nous semons les choses

spirituelles, n'est-il pas juste de recueillir les corporelles?»

S. Chrysostome, S. Jérôme, S. Ambroise, Calvin, Bullinger, reconnoissent

de bonne foi que l'Apôtre exhortoit les fidèles à contribuer à la vie &

à l'entretien des Prêtres; mais on ne voit pas & on n'a jamais vu

que l'Église se soit chargée de la subsistance de ces Assesseurs.

Présumera-t'on que Saint Paul, qui épargnoit les Églises pauvres alors,

ait eu intention de les accabler d'un poids inutile? aussi n'eut'il pas

été prudent de produire ces Adjoints dans un moment, où il prescrivoit

la nourriture des Prêtres: plusieurs ont assez bien expliqué ces

paroles de S. Paul. La glose la plus simple est celle-ci: non-seulement

l'entretien est du à tous les Prêtres, qui paissent le troupeau, mais il

l'est sur-tout à ceux, qui ayant tout quitté, se livrent tout entiers

à la prédication, à la propagation de la Foi, & n'épargnent aucuns

travaux: ce Commentaire n'introduit point deux genres de Prêtres;

mais il distingue différens degrés de travaux. Beze & tant d'autres

conviennent que ce terme _travailler_ ne désigne pas toute sorte

d'ouvrages, mais un travail extrêmement pénible.

Saint Paul dit qu'il n'a pas donné des soins ordinaires à l'Evangile,

mais infinis; il ajoute qu'il a souffert les fatigues, la faim, la soif,

les veilles & toutes sortes d'incommodités. J. C. écrivant à l'Évêque

d'Éphèse, je connois vos oeuvres, il ajoute, comme quelque chose de

plus fort, & votre travail. Saint Paul s'approprie souvent le mot

_travailler_; il en honore même quelques saintes femmes, qui avoient

quitté leurs biens pour l'Evangile, & qui parcouroient le pays.

La saine raison dicte que ces Prêtres, qui n'ont d'occupation que

l'Evangile, & qui affrontent en le prêchant tous les dangers, méritent

plus que les autres; S. Paul ne le dissimule point dans sa Lettre aux

Thessaloniciens: «Nous vous prions, mes Frères, de reconnoître ceux qui

travaillent parmi vous, qui sont la cause de vos progrès, par leurs

prédications fréquentes, afin que votre charité s'étende plus sur eux, à

cause de leurs travaux.» L'illusion des nouveaux Interprètes est de se

jetter dans l'emphase; car alors ils abusent, ils se trompent également

sur les paroles de S. Paul aux Corinthiens, touchant la Cène. «Que

chaque homme s'éprouve soi-même.» Ils insistent sur le mot _soi-même_,

comme «ne signifiant rien, mais bien celui de _s'éprouver_, & que le

mot soi-même n'est pas placé distinctivement, mais déclarativement»: le

premier membre du premier passage n'auroit pas souffert ces termes dans

la parole & l'instruction comme le second, parce qu'ils s'accordent

avec le travail, & non avec la préséance. Je vais donner des façons

de parler, que personne ne récusera: «Les Maîtres qui se dévouent

à l'éducation de la jeunesse, sont utiles à la République; ceux-là

sur-tout qui sont nuit & jour occupés à former le coeur & l'esprit.

Les Médecins qui ont soin de notre santé doivent nous être bien chers;

ceux-là sur-tout qui n'épargnent ni attention ni peines, pour sa

conservation & son rétablissement.»

En rapprochant la façon de parler de Saint Paul; tout quadrera; les

autres passages sont moins forts & tombent d'eux-mêmes, Rom. XII. On

proportionne la récompense aux actions & aux dons, sans inférer des

fonctions différentes: comme le même peut avoir compassion & donner,

rien n'empêche qu'il ne soit Orateur & Directeur: il paroit par ces deux

passages que les Pasteurs conduisoient & présidoient, Heb. XIII. 7. S.

Paul détaille aux Corinthiens différentes fonctions & plusieurs dons

propres à la même fonction. Or, dès que la puissance & le don de guérir

ne demandent point des fonctions diverses, la charité & la direction

n'en veulent pas plus, ils servent d'ornemens & de secours au devoir

Pastoral.

Il est aisé de comprendre quel a été mon dessein, en m'étendant sur ces

Prêtres Assesseurs, il est clair qu'ils ne sont pas de droit divin:

observation d'autant plus importante, qu'elle disculpe l'ancienne Église

& la Réforme qui ne les connoissent pas. Je ne cacherai pourtant point

les avantages de cet établissement. I° Le Magistrat politique a pu les

créer, ou bien l'Église, lorsque le Prince ne se mêloit pas de ce qui la

regardoit, ou qu'il en remettoit le soin à l'Église même. Comme il a le

pouvoir de veiller sur les actions des Pasteurs, étant hors d'état de

remplir ce devoir par lui-même, il a été le maître de nommer des Prêtres

qui feroient corps avec le Clergé, & de leur communiquer telle portion

du pouvoir qu'il jugeoit nécessaire. Le Chapitre suivant approfondira

cette matière: de son côté la Loi divine n'a point défendu à l'Église

les offices propres à la conservation, & à l'édification de l'Ordre:

elle a cette liberté tant que le Magistrat politique ne l'arrête point:

la preuve est inutile, & il seroit difficile de produire une Loi divine

contraire.

2° L'Écriture-Sainte ne témoigne point que cette institution déplût

à Dieu. 1°. Le Magistrat politique ne s'y est point opposé, témoin

l'Assemblée du Sanhédrin des Juifs, où siégeoient avec des Prêtres, des

Laïcs choisis d'entre le Peuple, & qui décidoient des affaires civiles &

sacrées, comme je l'ai expliqué plus haut: dès que le Nouveau Testament

ne l'a point proscrite, il est tout naturel d'imaginer que la

Jurisdiction sur la Religion, c'est-à-dire, le Jugement public joint

avec le pouvoir, peut être partagé entre les Pasteurs, & quelqu'un de

la Nation; sur-tout si les Pasteurs conservent la portion la plus

précieuse. Comme Amazias avoit plus d'autorité dans la Religion que

Sabadias, c'est dans cet esprit que l'Électeur Palatin a établi un

Sénat ecclésiastique, composé de Pasteurs & de sages Magistrats, qui

gouvernent l'Église & l'État. 2° L'Église ne l'a point combattu: il

étoit permis à l'Église de Corinthe, même sans pressentir l'autorité

apostolique, de nommer des Juges pour discuter les contestations

particulieres: l'Apôtre même reprend les Corinthiens de n'avoir point

déjà fait ce qu'il les conseille de faire. Si l'Église en a profité,

pour éviter les procès, pourquoi n'en profiteroit-elle pas, pour

prévenir les maux de l'Oligarchie? outre cela, n'est-il pas souvent

à propos de consulter tous les Fidèles sur les affaires de l'Église?

pourquoi n'associeroit-elle pas aux Pasteurs des Laïcs qui

délibéreroient quelles affaires devroient être communiquées à l'Église?

elle a encore choisi ceux qui leveroient, & distribueroient l'argent en

son nom. Les Pasteurs ayant l'inspection sur les Diacres, l'Église a pu

donner des Associés aux Pasteurs, de crainte que quelqu'un ne blamât le

pouvoir illimité qu'ils ont, dit l'Apôtre. Enfin l'Église d'Antioche

députa des fidèles pour assister au Synode des Apôtres, & du Clergé

de Jérusalem, & pour attester que la parole de Dieu, & non des vues

humaines, animoit & dirigeoit leurs délibérations.

3°. Il est des exemples dans l'antiquité, qui sans constater cet usage,

en approchent en quelque sorte. De la part du Magistrat politique,

il est sûr que les Empereurs nommoient des Juges & des Sénateurs qui

avoient place dans les Conciles, & qui y exerçoient la Police. De plus,

on comptoit leurs voix quand il étoit question de déposer des Évêques,

ou d'agiter d'autres matières importantes; témoin la déposition de

Photin & de Dioscore: s'ils se comportoient de la sorte au milieu des

Conciles, pourquoi n'auroient-ils pas ce droit dans les différens

Clergés? tandis que, proportion gardée, le Clergé a autant d'autorité

dans son territoire, qu'un Concile universel dans l'Empire Romain.

Les Empereurs accordoient des Défenseurs Laïcs aux Églises qui en

demandoient; leurs devoirs étoient d'étouffer toutes les dissentions qui

s'élévoient dans l'Église, & entre les Pasteurs; de réprimer tout ce

que la violence & l'avarice oseroient tenter: ils sont placés dans la

nouvelle Constitution 56. dans le Canon 201. du Concile de Calcédoine,

dans le Canon 76. du Concile de Carthage, dans la Réponse de Maxence

au Pape Hormisdas & ailleurs. Les siècles suivans les ont qualifié

d'_Avoués_ des Églises: les Métropolitains avoient coutume d'envoyer aux

Églises des Curateurs, qui examinoient avec les Évêques les comptes des

Trésoriers Ecclésiastiques.

De la part de l'Église, je répète ce que j'ai avancé plus haut, on ne

consultoit pas toujours la multitude, mais quelquefois les anciens.

Or, puisqu'il étoit libre d'enlever à la multitude la connoissance des

affaires, pour les traduire devant les anciens, le nombre en étant

beaucoup augmenté, on a pu n'en choisir qu'un petit nombre, sur-tout

quand la multitude n'a point réclamé. Combien de fois dans l'élection

des Pasteurs, ce qui appartenoit à la multitude a-t'il été remis par

compromis à la décision d'un petit nombre?

L'Histoire d'un grand Concile prouve, & le Pape Nicolas n'a osé le nier,

que les Laïcs siégeoient au Concile, & y avoient leurs voix; monumens

confirmés par Melancton, Panorme & Gerson: en effet, quel motif ôteroit

aux Laïcs le soin des Églises particulieres? n'a-t'on pas vu dans

l'ancienne Église des Matrones qui formoient les Femmes à une vie réglée

& exemplaire, & qui avoient le titre d'_Anciennes_, & la première place

à l'Église entre les Femmes? Elles subsistèrent jusqu'au Concile de

Laodicée, qui les supprima par le onzième Canon. Balsamon le

remarque. S. Paul les a en vue, quand il peint des Femmes de moeurs

irréprochables, non livrées au vin, ni à la médisance, sçavantes dans le

bien, & qui apprenoient aux jeunes Femmes à aimer leurs maris & leurs

enfans. Fulgentius Ferrandius, dans son Bréviaire des Canons, prétend

que S. Paul les a nommées les plus Anciennes d'entre les Femmes

Ministres. Le Concile de Nicée les appelle des Femmes recherchées

dans leur habillement. Si des Femmes incapables d'aucune fonction de

l'Église, ont mérité de l'Église d'être les Directrices des autres

Femmes, eut-il été défendu aux fidèles de prendre, outre les Pasteurs,

des sujets qui, hors les fonctions pastorales, se seroient acquitté avec

plus de diligence de ce qui est non-seulement permis à tout Chrétien,

mais ordonné d'observer? Si les unes avoient le nom d'Anciennes, les

autres par la même raison avoient celui d'Anciens.

Le devoir des Économes & des Assistans de l'Église Anglicane n'est pas

autre que celui de ces Assesseurs: ils empêchent qu'on n'interrompe

le Service divin, & qu'un Excommunié n'y assiste; ils exhortent les

Libertins, & quand ils persévèrent dans leurs débauches, ils donnent

leurs noms à l'Évêque. L'Église choisit ces personnes.

4°. Les Assesseurs sont d'une grande utilité. A considérer le Magistrat

politique, il lui faut dans les Assemblées, des Pasteurs, des yeux, des

oreilles, pour examiner si tout s'y passe selon la Foi & les Canons. A

considérer le bien des Églises, il est nécessaire qu'elles ayent bonne

opinion de leurs Pasteurs; chose qui arrivera si ces surveillans

éclairent toutes leurs démarches.

Suivant ces notions générales on ne sçauroit blâmer l'établissement de

ces Assesseurs, que l'on peut appeller Prêtres à tems, ou Prêtres Laïcs,

& qui sont encore en usage en plusieurs Pays, pourvu qu'on y apporte

ces modifications: 1°. de ne point soutenir qu'ils sont de droit divin,

proposition qui tourneroit à la honte de l'ancienne Église, & à la ruine

de la présente. 2°. De ne leur point prêter les Clefs de l'Evangile, que

J. C. a confiées aux seuls Pasteurs, & qu'il n'est pas permis de donner

à d'autres: ils n'ont que le conseil par rapport à l'excommunication, en

tant qu'elle est l'ouvrage des Pasteurs, & en tant que l'excommunication

est dévolue au Peuple, qui doit bannir tout coupable de son sein; ils

peuvent dresser un Décret pour la faire ratifier par le Peuple. 3°.

De ne point revêtir de ce ministère des gens incapables de gouverner

l'Église, & de terminer les différends: cette démarche seroit funeste &

indécente à l'Église; elle ouvriroit la voie à l'Oligarchie. 4°. On

doit prendre garde aussi que ces Assesseurs n'exercent pas plus de

Jurisdiction extérieure que la Puissance souveraine & que les Loix

publiques ne leur en attribuent. 5°. Qu'ils soient bien convaincus que

leurs fonctions sont dépendantes du pouvoir souverain, & ne sont point

de la nature de celles des Pasteurs qui sont instituées par J. C.

mais du nombre des établissemens humains, & par conséquent sujets au

changement: ces deux modifications inconnues, ou négligées, il s'ensuit

de grands troubles dans les États: des gens habiles l'ont prévu, & la

Hollande l'éprouve tous les jours.

Plusieurs, prévenus que cette administration est de droit divin,

vont jusqu'à refuser; ou à n'accorder an Magistrat politique qu'une

Jurisdiction limitée sur l'Église; persuadés que Dieu a pourvu

abondamment aux Pasteurs & aux autres Ministres, ils opposent

perpétuellement la volonté divine à la politique humaine. Ce double

empire indépendant nourit les factions, & ceux-là les fomentent sans

cesse, qui aiment le trouble dans l'État & dans l'Église: notre Patrie

ressent les tristes effets de cette vérité depuis plus de trente ans.

J'avoue que cette expérience m'a inspiré le dessein de traiter la

question. A Genève (Ville qui a produit les plus grands Défenseurs de la

Réforme, si elle n'a pas eu la gloire de donner les premiers) le

petit Sénat a le choix de ces Anciens sur le Conseil des Pasteurs:

non-seulement ils sont tirés du Sénat, mais d'entre les Sénateurs;

sçavoir, deux du petit Sénat, & dix, tant du Sénat des soixante que du

Sénat des deux cens. L'élection achevée, elle est soumise à l'examen des

deux cens, & quoique ces Senieurs élus n'ayent aucune Juridiction, ils

prêtent serment à la République: c'est être aveugle, que de ne pas

appercevoir les maux que les Genevois rédoutoient, en pesant toutes les

formalités de cette Élection.

Traité du Pouvoir du Magistrat Politique sur les choses sacrées · 第 22 / 24 题